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Vert-Vert


Pauvre diable !

Je le vois encore arrivant le matin, hâve, blême, enveloppé dans sa maigre et luisante redingote de professeur infortuné.

Comme il était très doux et très triste, ses élèves – dont moi – le jugeaient extrêmement ridicule et ne manquaient pas une occasion de le rendre malheureux, en bons petits bourgeois que nous étions déjà, cruels et lâches.

Mâtin ! qu’il faisait froid cette année-là !

Et, malgré la pluie, le vent, la neige, notre professeur arrivait simplement vêtu de sa maigre et luisante redingote dont il relevait le col.

Pourtant, au retour des vacances du jour de l’an, le pauvre diable entra le matin à la classe enveloppé dans un pardessus...

Non, mes amis, un pardessus !...

La joie que nous éprouvâmes à la vue de ce vêtement tint du délire épileptiforme.

Et nous ne savions pas ce que nous devions le plus admirer en ce chef-d’œuvre, ou sa forme, ou sa couleur.

Inénarrable, sa forme ! Gauchement taillé, godant par ci, tirant par là, remontant dans le cou. Et les manches ! Et les poches ! Et les boutons !

Mais ce qui nous mettait le plus en gaieté, c’était encore sa couleur.

Imaginez que, dans une forêt vierge du Brésil, on tue une grande quantité de perroquets, parmi les plus verts des perroquets du Brésil, et que, de leur plumage, on tisse une étoffe, vous pourrez vous imaginer la couleur du fameux pardessus.

Immédiatement, nous baptisâmes notre professeur Vert-Vert, et un spirituel loustic de la classe poussa un : As-tu déjeuné, ma petite cocotte ? des plus comiques.

Le pauvre Vert-Vert devint plus triste encore que de coutume, et il me sembla bien que deux larmes lui perlèrent aux yeux.

Le fameux pardessus nous amusa une grande semaine, et puis, un beau matin, Vert-Vert, sans doute dégoûté de sa pelure, nous arriva simplement vêtu de sa maigre et luisante redingote.

Et pourtant, nom d’un chien ! il faisait une sacrée bourrasque, ce jour-là.

Le lendemain, pas de Vert-Vert.

Le principal nous annonça que notre professeur, ayant perdu sa mère, serait remplacé par un pion pendant deux jours.

Vert-Vert nous revint, au bout des deux jours, plus blême, plus hâve, plus triste et plus doux qu’avant.

Devant la désolation du pauvre diable, nous voulûmes bien désarmer. On lui jeta un peu moins de papier mâché à la figure.

À quelque temps de là, un jeudi, je fouillais à l’étalage d’une fripière, à la recherche d’un livre cochon, quand j’aperçus dans le fond de la boutique, devinez quoi ?

Accroché avec d’autres nippes, le pardessus de Vert-Vert éclatait de tout le triomphe de sa verdure étincelante.

L’occasion était trop belle, vraiment.

– Combien ce pardessus ?

– Douze francs.

En marchandant longuement, j’obtins une notable réduction et, pour six francs, le chef-d’œuvre devint ma propriété.

J’eus beaucoup de peine à me procurer les six francs, je vendis quelques livres, j’extorquai par intimidation une menue somme à ma sœur et je crois bien que je pris le reste dans le comptoir paternel.

Le lendemain, pour bien jouir de mon triomphe, drapé dans ma verte acquisition, j’arrivai à la classe un peu en retard.

Nulle plume humaine ne saurait dépeindre mon indescriptible triomphe.

Mes camarades levèrent les yeux, m’aperçurent, et ce fut un éclat de rire formidable et inextinguible.

Moi, de mon air le plus naturel du monde, je gagnai ma place.

Vert-Vert, effroyablement pâle, s’était levé.

– Monsieur, s’écria-t-il, vous avez mon pardessus !

– Mais pas du tout, m’sieu, c’est à moi. Je l’ai acheté hier chez la mère Polydore.

– Apportez-le moi, je vous le confisque.

– Non, m’sieu, j’vous l’apporterai pas. Vous n’avez pas le droit de confisquer les effets.

La discussion s’aggrava. Vert-Vert me mit à la porte. Je me plaignis au principal qui me donna raison.

Le soir même, je rencontrai le pauvre diable dans la rue. Il m’appela et voici ce qu’il me dit :

– J’ai eu tort ce matin de crier. Ce pardessus est à vous puisque vous l’avez payé. Mais si vous voulez être bien gentil, ne le mettez pas pour venir au collège, ça me fait trop de peine... Vous savez que j’ai perdu ma mère l’autre jour. Eh bien, c’est elle qui l’avait fait. Elle avait trouvé un coupon d’occasion, elle l’avait taillé et cousu elle-même. En me le donnant pour mes étrennes, la brave femme me dit : « Tiens, mon pauvre garçon, voilà un manteau, il n’est pas très beau, mais il te tiendra chaud. » Deux ou trois jours après, elle est tombée malade... Nous ne sommes pas riches ; nos petites ressources se sont vite épuisées, et, un beau jour, pour acheter du bois, j’ai dû vendre le pardessus. Oh ! je ne l’ai pas vendu bien cher... Et puis, quelque temps après, ma mère est morte. Alors, vous comprenez, quand vous vous moquez de mon pardessus vert, il me semble que vous vous moquez de ma pauvre maman, et ça me fait beaucoup de peine.

À ce moment, il me regarda ; je pleurais comme une grosse bête.

Je lui demandai pardon et, le soir même, je tins à lui rendre sa relique que je ne trouvais plus ridicule.

Et, depuis ce temps-là, quand je vois des paletots gauchement taillés, avec des drôles de manches, et des drôles de poches, je pense que c’est peut-être une pauvre vieille maman qui a passé une nuit à le coudre et qui le matin a dit : « Tiens, mon garçon, il n’est pas beau, mais il te tiendra chaud. »

Et je ne ris pas.
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