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Les bourgeois


Le bon sculpteur Ferrod est l’homme le plus doux de la terre, causant peu par timidité et disant toujours des choses excellentes.

Je ne lui connais qu’une haine, mais une haine implacable, une haine sauvage : contre les bourgeois.

Au seul mot de bourgeois, sa physionomie fine et placide semble devenir la gueule d’un dogue, et un flot de gros mots sort de sa bouche.

Souvent, j’avais essayé de le raisonner :

– Voyons, mon vieux Ferrod, tu sais bien que c’est une vieille blague, les bourgeois. Il y a des bourgeois plus artistes que les artistes, et des artistes plus bourgeois que les bourgeois.

– Oui, je sais bien, mais ça ne les empêche pas d’être de rudes salauds.

– Ferrod, tu es idiot.

– C’est facile à dire, à toi. Mais si les bourgeois t’avaient fait ce qu’ils m’ont fait, tu verrais un peu.

– Mais que t’ont-ils fait de si terrible ?

Alors Ferrod détournait la conversation. Pourtant un jour il me dit :

– Je ne veux pas te dire ce qu’ils m’ont fait, parce que, quand j’en parle, je me prends à pleurer comme le jour où ça s’est passé... Les cochons !

Je grillais de la connaître, cette terrible histoire, mais comme ce souvenir paraissait véritablement pénible à mon pauvre ami, je n’osais trop insister.

La semaine dernière, Ferrod et moi, nous nous rencontrons.

Un vent de flânerie souffle sur nos têtes, et nous déjeunons ensemble.

Que faire à Paris, l’après-midi ?

Nous consultons tout un jeu d’affiches. La seule distraction consiste en une exposition de chemins de fer et autres à Vincennes.

Pourquoi pas ?

Et nous voilà partis à Vincennes.

Arrivés au bois, Ferrod paya la course au cocher et nous continuâmes à pied.

Ferrod me paraissait drôle, bizarre, fureteur.

– Viens par ici, me disait-il... Non, plutôt par là.

À la fin, nous arrivâmes à une manière de petite clairière, tout à fait à la lisière du bois.

– C’est là, je me rappelle, s’écria Ferrod. Ah ! les vaches ! Ah ! les salauds !

(N’ayant pas l’autorité de M. Zola, je ne défilerai pas le chapelet des indignations colorées de mon ami Ferrod. Qu’il suffise à mes lecteurs de savoir que les adjectifs, substantifs, verbes, etc. de la Terre sont une toute petite bière auprès du vocabulaire de Ferrod.)

J’étais ému. Je la sentais venir, la terrible histoire.

– C’est là, reprit-il, c’est là... J’avais dix-huit ans ; tu connais mon histoire, n’est-ce pas ? Tailleur de pierres en province, je me sentais valoir mieux que ça, et un soir, un beau soir de paye, je taillai, d’un coup de serpe, un beau bâton de cornouiller, et... en route pour Paris ! Ah ! Paris !

Il me semblait qu’arrivé à Paris, je n’aurais qu’à dire : Voilà ! et que ça y serait.

C’est loin Paris, mon pauvre vieux, c’est même plus loin que tu ne crois. Je dépensai mon dernier sou et je ne voyais pas Paris. Un jour de marche encore. Et je partis gaiement. Le soir, vers sept heures, j’arrivais... tiens... là, le ventre creux, la bouche pleine de poussière âpre, et fatigué !... Mais je voyais Paris !

C’était une belle soirée. Des amoureux et des familles se promenaient dans le bois. Les amoureux, ça m’était égal. Quand on a deux cents lieues dans les jambes, Cupidon est un tout petit serin et pas autre chose !...

Mais les familles ! Oh ! les garces de familles ! Plein leurs paniers elles avaient des charcuteries dont l’odeur me saoulait. Ventre affamé n’a pas d’oreilles, mais il a un sacré nez. Imagine-toi, mon ami, que je distinguais avec une subtilité infaillible et douloureusement aiguë les saucissons qui passaient, et les cervelas, et les fromages d’Italie.

Je me sentais mourir, et, à ce moment-là, je puis bien te le dire, j’aurais tué un homme, oui, tué un homme, pour un morceau de viande et un verre de vin.

Je crois que j’ai dû m’évanouir un peu, pendant quelques instants, car je trouvai installés près de moi, sans que je les eusse vu venir, des gens, sept ou huit, deux hommes, deux femmes et des gosses. Ils étaient rangés autour d’une nappe blanche, bien tirée sur l’herbe, et ils dévoraient un énorme jambonneau.

Après le jambonneau, une dinde froide, et puis une salade de légumes, et puis des fruits, et puis le café qu’ils réchauffèrent sur une lampe à alcool.

J’aurais eu toute l’Irlande dans l’estomac que mon estomac n’en eût pas été plus minable. Et ils ratissèrent le jambonneau, et ils sucèrent les os de la dinde, et ils torchèrent le saladier de légumes. Quant aux fruits, ils ne les pelèrent même pas, et il n’y eut pas de café pour tout le monde. Moi qui comptais sur quelques vagues résidus !

Ils se levèrent pour partir. Les femmes remirent dans les paniers la nappe, les serviettes, les assiettes, etc. Une d’elles demanda aux hommes :

– Et les litres... les emporte-t-on ?

– Oh ! pas la peine.

Il y en avait cinq. Cinq litres ! Ils allaient laisser là cinq litres ! Sais-tu ce que c’est, toi, cinq litres vides ? C’est vingt-cinq sous ! Sais-tu ce que c’est, vingt-cinq sous, pour un homme qui marche depuis huit jours, et qui n’a rien mangé ni bu depuis le matin ?

Vingt-cinq sous ! Et je me dis que peut-être, au fond, la Providence existait ! Vingt-cinq sous ! C’était du saucisson, du pain, une chopine, une tasse de café... et à moi Paris !

Les bourgeois s’étaient éloignés. Soudain, un des hommes se détacha du groupe, revint au lieu du campement, prit un litre, le cogna d’un coup sec, toc ! sur un caillou et le fêla. Ainsi d’un second, et ainsi des cinq.

Quand les cinq litres furent, de la sorte, bien mis hors de combat, il s’éloigna satisfait, criant à ses amis.

– Au moins, comme ça, ils ne serviront à personne.

*

– Et tu me demandes, continua Ferrod, pourquoi je n’aime pas les bourgeois !...
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