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Fils de veuve


Au 256 de la rue Rougemont, dans un appartement du second au-dessus de l’entresol (trois mille cinq, les contributions en plus), vivait une famille qu’on appelait la famille Martin.

Cette famille se composait de trois personnes un père, une mère et un fils.

Le père, au moment où commence cette histoire, venait de se retirer des affaires.

Fondateur et directeur de la Société d’assurances générales contre le Notariat, il avait fait une immense fortune dans cette entreprise.

Homme tranquille, sauvage même, et en cela tout le contraire de sa femme et de son fils, il détestait cordialement les réunions mondaines, les bals, les théâtres.

Sa femme et son fils, oublieux de tout respect, le traitaient d’ours.

Mme Martin comptait plus de trente printemps, mais la quarantaine n’était pas encore près de sonner pour elle.

Jolie, élégante et frivole, elle semblait à tous la fille de son mari et la sœur aînée de son fils.

Ce dernier, gentil garçon de dix-huit ans, abominablement gâté par sa maman, mauvais sujet, empruntait déjà des sommes relativement considérables aux amis de son père, aux fournisseurs et même, une fois, au concierge.

Le cœur d’une mère contient des tombereaux d’indulgence. Mme Martin payait tout, à l’insu de son mari.

Un jour, le jeune Martin commit une frasque si scandaleuse qu’on ne put la cacher au père.

Le père enfourcha ses grands coursiers, fulmina et décida que Gaston s’engagerait immédiatement pour cinq ans.

Les yeux d’une mère sont d’éternels et spacieux réservoirs à larmes. Mme Martin en versa des torrents.

Mais en vain : M. Martin fut de granit.

La seule concession qu’il fit à la mère éplorée, fut de la laisser accompagner l’enfant jusqu’à la porte de la caserne.

Au moment de la séparation, le sergent de planton, touché de ses sanglots, conseilla à Mme Martin d’aller recommander elle-même son fils au capitaine et au colonel.

L’infortunée commença par le capitaine, un jeune capitaine de trente ans, un lapin d’attaque.

Elle y resta un quart d’heure et sortit un peu consolée.

Puis ce fut le tour du colonel.

C’était le cas, le colonel frisait la soixantaine au petit fer.

La visite de Mme Martin dura pas bien loin de trois quarts d’heure.

Mais elle en sortit tout à fait consolée.

Pas pour longtemps, car les premières lettres de Gaston furent navrantes.

On lui avait mangé tout son chocolat.

Et puis c’était un affligeant tableau de la vie militaire : mauvais lit, sale nourriture, méchants camarades, corvées pénibles, rudes exercices, brimades, passages à la couverte, etc.

Le seul moment qu’il eût de bon dans la semaine était quand, le dimanche après-midi, la musique du régiment jouait Pot de Fleurs, la prestigieuse polka-marche de Willy (H. G. V S. L. D. R.)

Mme Martin, un beau jour, n’y put tenir.

Elle prit le train et arriva chez le colonel.

Le colonel n’avait pas vieilli, mais il n’avait pas rajeuni non plus.

Au bout de trois quarts d’heure de suppliques, il se laissa enfin toucher et, contre tous les règlements, accorda au soldat de 2e classe Martin une permission de huit jours.

Le lendemain soir, un dîner familial réunissait les trois membres de la famille Martin.

Le père était moins inexorable, à cette heure.

Mais il était bien temps !...

Avant de se coucher, selon sa coutume immémoriale, M. Martin s’accouda sur le balcon et alluma sa pipe, sa bonne pipe.

La mère et le fils devisaient dans le petit salon.

– Alors, disait la mère, tu dis qu’il n’y a aucun moyen de sortir de cet affreux régiment.

– Aucun, maman, à moins de me faire réformer ou de devenir fils de veuve...

– Fils de veuve, dis-tu ?

– Oui, maman, fils de veuve.

La mère réfléchit un instant, puis brusquement :

– Est-ce que tu tiens beaucoup à ton père ?

– Pas du tout, maman, et toi ?

– Oh ! moi !...

Et elle esquissa un geste parfaitement dédaigneux pour l’époux. Puis elle reprit :

– Tiens, regarde-moi.

À ce moment, M. Martin se trouvait penché très en avant.

Son centre de gravité n’était pas en dehors du balcon, mais il n’en était pas loin.

Il était évident que le plus petit déplacement de la masse dans le sens de la rue devait avoir pour résultat la culbute d’abord, puis la chute.

Mme Martin s’approcha à pas de louve, empoigna le bas du pantalon de son mari, et pouf ! l’envoya rejoindre par la voie la plus directe l’objet qu’il considérait si attentivement sur le trottoir.

Ce mouvement fut exécuté avec une précision et une vigueur qu’on n’aurait pas attendu chez une femme d’apparence si mondaine.

Quand M. Martin, sa chute accomplie, rencontra l’asphalte, ça fit plmmf, le bruit mat et sourd de la viande qui s’aplatit, et presque en même temps un autre bruit, teck, le son de la pipe d’écume qui se brise.

M. Martin avait cassé sa pipe.

Une jeune femme qui passait par là, sortant du théâtre, se trouva toute éclaboussée de mouchetures grises.

Comme elle se disposait à essuyer sa robe avec son mouchoir, un passant obligeant lui dit :

– C’est de la cervelle, madame, ça ne tache pas. Laissez-la sécher et demain avec un bon coup de brosse, il n’y paraîtra plus.

Le passant se trompait en cela : la cervelle humaine contient de la graisse (phosphorée) et tache les étoffes comme n’importe quel corps gras.

Cependant Mme Martin et son fils dégringolaient les escaliers.

– Mon mari, mon pauvre mari ! sanglotait la femme.

– Papa, mon pauvre papa ! hurlait le fils.

Et la foule se découvrit émue, respectueuse devant cette immense et double douleur.

Un médecin gros et poussif accourait.

Il constata le décès et prit les nom et adresse pour toucher son petit dérangement le lendemain.

Ce furent de belles obsèques que les obsèques de M. Martin.

En tenue, un crêpe au bras, secoué par des sanglots convulsifs, le jeune Martin conduisait le deuil.

– Pauvre garçon, disait la foule.

Il y eut une petite enquête judiciaire qui attribua le décès de M. Martin à une chute déterminée par une attaque d’apoplexie.

Le fils de veuve rentra dans la vie civile, au grand désespoir du colonel qui se sentait un fort penchant pour Mme Martin.

Malgré ma vive sympathie pour cette veuve et cet orphelin, je ne vous cacherai pas que la phase du grand deuil fut un peu écourtée.

Plus tôt qu’on n’aurait pu décemment s’y attendre, on les vit reparaître dans le monde.

Il y a des gens qui valseraient sur le Styx.

Mais le plus comique de toute cette histoire, le voici :

Mme Martin, avec l’assentiment de son fils, va se remarier.

Ils n’ont pas songé, ces deux frivoles, que Gaston, de par le mariage de sa mère, ne sera plus fils de veuve et qu’on le rappellera au corps.

Moi, comme vous pensez, je me garde bien de leur communiquer ce détail.

Et je m’amuse beaucoup à l’avance, de la tête du pauvre Gaston.
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