Littérature québécoise








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Marcel Dugas

Paroles en liberté

Poèmes en prose

BeQ
Marcel Dugas

(1883-1947)

Paroles en liberté

Poèmes en prose

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 185 : version 1.1

L’œuvre poétique de Marcel Dugas comporte quelque quatre-vingts poèmes en prose, publiés dans neuf volumes. Le recueil, Paroles en liberté, paru en 1944, aux Éditions de l’Arbre, est le dernier à paraître du vivant de l’auteur. Plusieurs textes, cependant, ont été repris des livres précédents.

Paroles en liberté

à R. M.

Avant-propos


Je me suis agenouillé devant les idoles, je me prosterne plus que jamais en présence du Dieu unique, créateur des mondes, des êtres et des choses.

Et la douleur n’est pas pour moi une inconnue.

Sans plus tarder je livre au lecteur cette parodie de moi-même.

... en prose, et revues. C’est une faiblesse bien répandue que de vouloir remettre sous les yeux du public une œuvre de jeunesse. J’ai l’air de m’en excuser et je ne fais que camoufler la vanité de l’homme qui écrit, puisqu’il attache bien souvent, à tort, un certain prix aux premières manifestations de sa pensée ou de sa sensibilité.

J’ai aimé le rire, la fantaisie, la foi.

Je me suis agenouillé devant les idoles, je me prosterne plus que jamais en présence du Dieu unique, créateur des mondes, des êtres et des choses.

Et la douleur n’est pas pour moi une inconnue.

Sans plus tarder je livre au lecteur cette parodie de moi-même.

M.D.

Ivresse


Elle me tient penché sur les gouffres. Mais je chasse ses invitations au suicide. En ma tristesse persiste encore le goût de la vie. Sous une couronne de pensées désespérantes, la volonté sait encore me lier à la conscience, me jeter à la contemplation de moi-même. Je vis !

Ce n’est pas là une chimère dont je me réveillerai après la nuit qui va me prendre, croiser mes deux mains inertes, éteindre mon cœur, gisant sur des désirs qui, pareils à des diamants, déchirent sa nuit secrètement gémissante, – et mon front où se tiennent, prisonnières, des illusions qui battront en vain de l’aile.

Je vis ! après tant de morts dont je fus le ressuscité.

Je m’abandonne au rêve qui m’arrache à ce lieu de plaisir ; je n’y suis que d’une présence corporelle. Mon esprit est ailleurs. Amusé d’analogies et de contrastes, il dépasse ainsi sa peine, il l’adorne d’un bouquet, l’embellit de comparaisons, la flatte en lui découvrant des ressemblances.

Je souris à l’évocation de Faust. Tout homme porte en soi un Faust, qui, avec l’âge, ne demande qu’à s’éveiller. Tentation vaniteuse, en effet, pour qui se plaît au songe ! Faust, c’est l’histoire du cœur humain, du désir qui demeure au delà de toute passion, du champ entamé de l’expérience amoureuse.

Faust, tu m’apparais dans ce soir qui me dépouille trop de mes manèges, de ma puérile agitation.

Faust, tes cornues ne sont-elles pas là qui t’appellent, te pressent d’invitations ? Tes cornues ! C’est la déclamation, c’est le rire d’une vérité concrète, une formule géométrique, la note du pharmacien qui, vraiment, exagère.

Faust, retourne à ton chenil plein de pailles et de miettes de gâteau. Et pourtant, ce soir, tu te sens royal et voudrais arrêter la nuit que tu proclames ton esclave. En vérité, tu la pares : l’ivresse chante ; la tête chavire ; le front frémit et s’amuse, et tes bras soulèvent des sirènes et des dieux.

L’ivresse gagne et tu marches dans une rumeur de sons, de parfums et de mots d’amour étouffés. Qui dira la fantaisie, la somptuosité des fêtes construites et défaites en songe ! Tu es le roi d’un palais qui s’écroule, le créateur d’une forme qui ne parvient pas à naître, d’une nymphe qui, se concentrant sur elle-même, se réduit, à la tombée des étoiles, à une ligne abstraite et méprisable. Tu crées des bijoux qui se résolvent comme les buées flottantes sur l’horizon, dérobant le réalisme de l’univers.

Des coupes circulent sous tes lèvres un instant radieuses et tu détournes la tête, déjà lassé. Un décor où volettent des désirs cependant qu’un orchestre intérieur de voix fines et plaintives t’obsède. Tu es ivre de toi-même, des êtres et des formes qui dansent, et cependant tu te maîtrises.

J’entends une voix – c’est la tienne ! – qui laisse échapper des mots sans suite :

« Je suis descendu au fond des géhennes de la souffrance. Et j’assiste, ivre et lucide, à une sorte de mort de moi-même. »

Pleurant,

Et ceci :

« Ô mère ! priez pour le Jésus de Jérusalem.

« Priez pour les crucifiés qui dorment, au fond du temps et de l’avenir, pour ceux qui n’ont pas cru aux soirs de pardon, à l’aube donneuse de lumière.

« Priez pour les hommes étouffés dans le meurtre et le sang, dans cette agonie des guerres où sombrent les troupeaux des assassinés.

« Priez pour les malheureux, proie de l’ombre, de la faim et de la misère.

« Priez pour ces hommes qui vont mourir sur les champs de bataille, et qui, ne voulant plus vivre, ont regardé la mort comme un soleil de délivrance.

« Priez pour ces femmes qui caressèrent l’agonie des pauvres, des faibles et des malheureux, et pour ces forts aussi qui ont abusé des faibles.

« Et, afin que personne ne soit oublié dans cette prière totale, priez pour les damnés de la honte et du désespoir.

« Ô mère, priez pour moi qui voudrais prier avec vous pour ces victimes du passé et de l’avenir, et pour tous ceux qui sont morts déjà d’avoir voulu mourir. »

Ta plainte montait plus attendrie :

« Jamais une aube plus pâle et plus douce n’avait blanchi des mains aussi désespérées, et tu sentais les idoles chanceler dans ton cœur. Quelle nuit ! Celle où la réalité devient une statue composée de toutes les douleurs de l’être, du mirage des sens, de la certitude que crée l’angoisse de l’esprit, du silence où gémissent les oiseaux du matin et où se perdent les mourantes volées des cloches.

« Et tu sentais les idoles chanceler dans ton cœur.

« En vain avais-tu tenté de protéger l’image qui fleurissait en toi-même. Elle croulait ; elle s’évanouissait pendant que l’aube montait à l’horizon. La nature allait tressaillir de lumière ; en toi la nuit s’installait, commandait aux gestes, aux paroles, aux désirs.

« Et tu sentais les idoles chanceler dans ton cœur.

« Bientôt, dans le bruit des labeurs, tu te mêlerais aux autres hommes, tu partagerais leurs travaux et leurs peines ; tu essaierais de connaître leurs misères, leurs ambitions de tout comprendre et de tout résoudre ; tu mangerais de ce même pain et t’abreuverais à ces boissons, fades par l’habitude.

« Et, en toi, ce sont des idoles que tu porterais ensevelies.

« Quelle nuit que celle où tu as senti que toutes les idoles périssaient dans ton cœur ! »

Et poursuivant encore :

« J’adorais, Psyché, la fiction de ta mort. » Je me disais : « Elle se réveillera d’entre les mortes, et ce ne sera pas seulement du parfum des asphodèles que son cœur battra encore à se rompre. Non, elle se remettra à respirer avec les vivantes. On la verra, à côté de ses sœurs, cueillir les fruits du jour et, le soir, à son balcon, rêver à d’autres séductions. Elle sera à nouveau le désir, la joie, la démence. Sa bouche altérée criera vers les sources de l’extase. Ses yeux s’agrandiront dans la vision de l’amour. Ils s’appuieront avec pitié sur des blessures ; ils oublieront leur propre douleur pour tâcher de guérir et de consoler. Elle dira, en sanglotant : “J’avais eu faim, j’avais eu soif. Apportez-moi encore des breuvages. Je veux boire et vivre. Exaucez rapidement cette volonté d’aujourd’hui. Demain, je pourrais être morte.” »

Comme des fardeaux légers, oubliant ceux du présent, les passés viendront choir dans ses bras. Elle leur sera un refuge, certains soirs où, ressuscitant de l’ombre, ils surgissent, semblables à des mendiants affamés, demandant un sourire, une larme, des pardons. Elle sera généreuse pour ces dépouillés sortis de la poussière du néant.

Pour elle, parce qu’elle avait su vivre, j’imaginais une résurrection où, sur une terre jonchée de feuilles, elle se serait promenée, cheveux épars, tordant les mains, suppliant les hommes et les dieux de lui donner des paroles comme des aumônes, comme des baumes.

Je la voyais romantique, béante de blessures et de cris ainsi qu’au sein des plus violentes passions de jadis.

Je me disais : « L’annonciateur apparaîtra qui, avec son signal, ses cloches et ses bouquets d’épines, te déchirera comme un cri, comme une lame de couteau. Tu seras alors pareille à ces femmes crucifiées sur les chemins de la douleur et du néant. »

La douleur est venue au seuil de ta porte ; et tu es restée calme, froide, cruelle, immobile comme une source où se serait penchée la figure du désespoir.

Puis, moins désolée, tu dis à voix basse :

« Ma douceur m’est revenue, jaillie des mirages morts, et elle m’a apporté ses dons de calme. Je ris après avoir pleuré. Mes larmes, je n’aurai pas le fol orgueil de les renier : elles étaient en moi depuis toujours, et quand elles vinrent au bord de mes paupières, je les reconnus comme on reconnaît des exilées. Mes larmes, vous étiez vraies comme moi-même ; vous étiez folles comme mon cœur ; vous étiez douloureuses comme mon imagination. Je sais bien qu’il en existe d’autres, mais celles-ci sont miennes et personne ne me les enlèvera.

« Ma douceur de jadis, d’avant la tourmente, a frappé à ma porte. Je lui ai ouvert et la voilà qui, pareille à une maîtresse, met ses mains sur mon front, me berce ainsi que l’on fait pour les petits enfants qui ont trop pleuré, et m’endort, tranquillement, tranquillement. »

De plus en plus ivre, tu continuais, secouée de sanglots, lorsque les premières lueurs du matin blanchirent l’horizon.

« Aube, créatrice de mille lumières, j’aime ton éploiement de rayons et tes symboles de maternité amoureuse. C’est en toi plus qu’ailleurs, plus qu’en des livres, des femmes mortes, des polichinelles cassés, mes jouets revus, touchés, eux qui dorment en une armoire ! c’est en toi que je me retrouve. Je pense, parfois, que j’ai ton éternelle naïveté et que le jour est parti sans me vieillir, sans éteindre la chanson que j’avais commencée. Je pense des jours à ça. Oui, je sais la lourdeur des soirs quand j’ai bu quelque vérité amère, et j’ai pleuré souvent parce que la nuit n’avait pas ton visage, aube que j’aime tant, aube en frissons, faunesse dansante au miroir de mon âme.

« Je t’ai désirée, à plus d’une reprise, pour être délivré de la nuit, de la nuit interminable où s’éploie l’insomnie, mais c’est là très ancienne histoire. Car je suis gai maintenant, très gai. Et si je livre mon âme, c’est que la joie me persuade et me soulève. Je retrace l’histoire que tu y as écrite, les étapes douloureuses franchies : c’est de l’histoire ancienne !

« Ô Toi qui berças mon enfance, l’aube te ressemble et te remplace ; c’est elle qui baigne mon front, me prend dans ses bras et me berce. Elle a ta bonté, le silence clair et doux de ton visage et tes mains maternelles. Par elle, je me laisse encore plaindre et aimer. Par elle, je suis encore enfant.

« Aube fuyante de l’innocence, du cerveau lucide qui se refait de la jeunesse ; aube du cœur lavé des effrayants cauchemars de la nuit ; viril élancement des corps vers les merveilles de la volonté !

« Sur ma vitre, un tressaillement de chair merveilleuse, faite de rose et d’or : c’est la vierge, c’est l’aube. Et j’ai crié comme devant une annonciation de bonheur.

« Ainsi qu’un frémissement de notes qui, sur le passage d’une déesse, s’échapperaient d’une fontaine, des paroles fluides m’enveloppent de douceur : “Mon enfant ! mon enfant !” »

C’est un chant de tendresse qui ferme encore mes yeux et m’abreuve au philtre des verbes.

J’abandonne autour de mon chevet, comme des feuilles dédaignées – feuilles mortes, proses en lambeaux, forme d’un rêve qui s’évanouit –, certain cauchemar, et mon sanglot, celui qui est à moi et non aux autres, toute mon activité d’esprit et d’âme, du regret dans le noir, un ciel qui sombre avec ses étoiles pâlies.

Voici l’aube de salut qui va paraître, qui paraît : irruption de clartés menues, pressées, vives et courtes ainsi qu’un millier de têtes qui se renversent et boivent, en frénésie, les perles de la lumière. Mon col nu va se dresser libre des chapelets de la nuit et de la caresse des ombres.

« Vont-elles me sauver, ô berceuse de jadis, ces têtes du génie des hommes, belles de pensées et reines par le vouloir ? Je me précipite vers elles dans le jour qui monte et où s’accroît la rumeur de la ville. Leur sagesse va s’échapper des livres qui vivent et qui chantent. Vont-elles me sauver comme toi, jadis, quand tu me protégeais, dans tes bras étroitement serrés, des fantômes de la nuit ?

« Ma peur s’est augmentée du crime de tous les mondes ; ma peur s’est agrandie de tout moi-même. Dans mes doigts vieillis, ce n’est plus la chaînette d’or au bout de laquelle je baisais un Jésus sauveur : ce sont les effigies de l’enivrant et mortel amour.

« Et, pour mon banquet spirituel, des fruits de cendre, les fables grossières de la vérité des hommes.

« Aube, reprends-moi, arrache-moi à la vision de la réalité et de moi-même. Couronne mon front du ruban des sources fraîches, et dans ce cœur bruissant de musiques, crée une chanson fraternelle où s’uniront la connaissance et la douleur des hommes.

« Aube commisérante, jette-moi transi de désir, aveuglé de rayons, sur les chemins de la joie. Comme toi, je veux être gai, faisant sonner des chansons, des grelots, des rires pleins et vibrants. »

Soudain tu fis silence, et, les bras levés, tu tendais les mains vers la lumière qui, une fois de plus, foudroyait les puissances des ténèbres.
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