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A rispettar mi apprenda (qu’il apprenne à me respecter) est le triomphe de Carthagenova qui va vous rendre à merveille l’orgueil blessé, la duplicité des cours. Le trône va parler : les concessions faites, il les retire, il arme sa colère. Pharaon va se dresser sur ses pieds pour s’élancer sur une proie qui lui échappe. Jamais Rossini n’a rien écrit d’un si beau caractère, ni qui soit empreint d’une si abondante, d’une si forte verve ! C’est une œuvre complète, soutenue par un accompagnement d’un merveilleux travail, comme les moindres choses de cet opéra où la puissance de la jeunesse étincelle dans les plus petits détails.

Les applaudissements de toute la salle couronnèrent cette belle conception, qui fut admirablement rendue par le chanteur et surtout bien comprise par les Vénitiens.

– Voici le finale, reprit la duchesse. Vous entendez de nouveau cette marche inspirée par le bonheur de la délivrance, et par la foi en Dieu qui permet à tout un peuple de s’enfoncer joyeusement dans le désert ! Quels poumons ne seraient rafraîchis par les élans célestes de ce peuple au sortir de l’esclavage. Ah ! chères et vivantes mélodies ! Gloire au beau génie qui a su rendre tant de sentiments. Il y a je ne sais quoi de guerrier dans cette marche qui dit que ce peuple a pour lui le dieu des armées ! quelle profondeur dans ces chants pleins d’actions de grâce ! Les images de la Bible s’émeuvent dans notre âme, et cette divine scène musicale nous fait assister réellement à l’une des plus grandes scènes d’un monde antique et solennel. La coupe religieuse de certaines parties vocales, la manière dont les voix s’ajoutent les unes aux autres et se groupent, expriment tout ce que nous concevons des saintes merveilles de ce premier âge de l’humanité. Ce beau concert n’est cependant qu’un développement du thème de la marche dans toutes ses conséquences musicales. Ce motif est le principe fécondant pour l’orchestre et les voix, pour le chant et la brillante instrumentation qui l’accompagne. Voici Elcia qui se réunit à la horde et à qui Rossini a fait exprimer des regrets pour nuancer la joie de ce morceau. Écoutez son duettino avec Aménofi. Jamais amour blessé a-t-il fait entendre de pareils chants ? la grâce des nocturnes y respire, il y a là le deuil secret de l’amour blessé. Quelle mélancolie ! Ah ! le désert sera deux fois désert pour elle ! Enfin voici la lutte terrible de l’Égypte et des Hébreux ! cette allégresse, cette marche, tout est troublé par l’arrivée des Égyptiens. La promulgation des ordres du Pharaon s’accomplit par une idée musicale qui domine le finale, une phrase sourde et grave, il semble qu’on entende le pas des puissantes armées de l’Égypte entourant la phalange sacrée de Dieu, l’enveloppant lentement comme un long serpent d’Afrique enveloppe sa proie. Quelle grâce dans les plaintes de ce peuple abusé ! n’est-il pas un peu plus Italien qu’Hébreu ? Quel mouvement magnifique jusqu’à l’arrivée du Pharaon qui achève de mettre en présence les chefs des deux peuples et toutes les passions du drame. Quel admirable mélange de sentiments dans le sublime ottetto, où la colère de Moïse et celle des deux Pharaons se trouvent aux prises ! quelle lutte de voix et de colères déchaînées ! Jamais sujet plus vaste ne s’était offert à un compositeur. Le fameux finale de Don Juan ne présente après tout qu’un libertin aux prises avec ses victimes qui invoquent la vengeance céleste ; tandis qu’ici la terre et ses puissances essaient de combattre contre Dieu. Deux peuples, l’un faible, l’autre fort, sont en présence. Aussi, comme il avait à sa disposition tous les moyens, Rossini les a-t-il savamment employés. Il a pu sans être ridicule vous exprimer les mouvements d’une tempête furieuse sur laquelle se détachent d’horribles imprécations. Il a procédé par accords plaqués sur un rythme en trois temps avec une sombre énergie musicale, avec une persistance qui finit par vous gagner. La fureur des Égyptiens surpris par une pluie de feu, les cris de vengeance des Hébreux voulaient des masses savamment calculées ; aussi voyez comme il a fait marcher le développement de l’orchestre avec les chœurs ? L’allegro assai en ut mineur est terrible au milieu de ce déluge de feu. Avouez, dit la duchesse au moment où en levant sa baguette Moïse fait tomber la pluie de feu et où le compositeur déploie toute sa puissance à l’orchestre et sur la scène, que jamais musique n’a plus savamment rendu le trouble et la confusion ?

– Elle a gagné le parterre, dit le Français.

– Mais qu’arrive-t-il encore ? le parterre est décidément très agité, reprit la duchesse.

Au finale, Genovese avait donné dans de si absurdes gargouillades en regardant la Tinti, que le tumulte fut à son comble au parterre, dont les jouissances étaient troublées. Il n’y avait rien de plus choquant pour ces oreilles italiennes que ce contraste du bien et du mal. L’entrepreneur prit le parti de comparaître, et dit que sur l’observation par lui faite à son premier homme, il signor Genovese avait répondu qu’il ignorait en quoi et comment il avait pu perdre la faveur du public, au moment même où il essayait d’atteindre à la perfection de son art.

– Qu’il soit mauvais comme hier, nous nous en contenterons ! répondit Capraja d’une voix furieuse.

Cette apostrophe remit le parterre en belle humeur. Contre la coutume italienne, le ballet fut peu écouté. Dans toutes les loges, il n’était question que de la singulière conduite de Genovese, et de l’allocution du pauvre entrepreneur. Ceux qui pouvaient entrer dans les coulisses s’empressèrent d’aller y savoir le secret de la comédie, et bientôt il ne fut plus question que d’une scène horrible faite par la Tinti à son camarade Genovese, dans laquelle la prima donna reprochait au ténor d’être jaloux de son succès, de l’avoir entravé par sa ridicule conduite, et d’avoir essayé même de la priver de ses moyens en jouant la passion. La cantatrice pleurait à chaudes larmes de cette infortune. « – Elle avait espéré, disait-elle, plaire à son amant qui devait être dans la salle, et qu’elle n’avait pu découvrir. » Il faut connaître la paisible vie actuelle des Vénitiens, si dénuée d’événements qu’on s’entretient d’un léger accident survenu entre deux amants, ou de l’altération passagère de la voix d’une cantatrice, en y donnant l’importance que l’on met en Angleterre aux affaires politiques, pour savoir combien la Fenice et le café Florian étaient agités. La Tinti amoureuse, la Tinti qui n’avait pas déployé ses moyens, la folie de Genovese, ou le mauvais tour qu’il jouait, inspiré par cette jalousie d’art que comprennent si bien les Italiens, quelle riche mine de discussions vives ! Le parterre entier causait comme on cause à la Bourse, il en résultait un bruit qui devait étonner un Français habitué au calme des théâtres de Paris. Toutes les loges étaient en mouvement comme des ruches qui essaimaient. Un seul homme ne prenait aucune part à ce tumulte. Emilio Memmi tournait le dos à la scène, et les yeux mélancoliquement attachés sur Massimilla, il semblait ne vivre que de son regard, il n’avait pas regardé la cantatrice une seule fois.

– Je n’ai pas besoin, caro carino, de te demander le résultat de ma négociation, disait Vendramin à Emilio. Ta Massimilla si pure et si religieuse a été d’une complaisance sublime, enfin elle a été la Tinti !

Le prince répondit par un signe de tête plein d’une horrible mélancolie.

– Ton amour n’a pas déserté les cimes éthérées où tu planes, reprit Vendramin excité par son opium, il ne s’est pas matérialisé. Ce matin, comme depuis six mois, tu as senti des fleurs déployant leurs calices embaumés sous les voûtes de ton crâne démesurément agrandi. Ton cœur grossi a reçu tout ton sang, et s’est heurté à ta gorge. Il s’est développé là, dit-il en lui posant la main sur la poitrine, des sensations enchanteresses. La voix de Massimilla y arrivait par ondées lumineuses, sa main délivrait mille voluptés emprisonnées qui abandonnaient les replis de ta cervelle pour se grouper nuageusement autour de toi, et t’enlever, léger de ton corps, baigné de pourpre, dans un air bleu au-dessus des montagnes de neige où réside le pur amour des anges. Le sourire et les baisers de ses lèvres te revêtaient d’une robe vénéneuse qui consumait les derniers vestiges de ta nature terrestre. Ses yeux étaient deux étoiles qui te faisaient devenir lumière sans ombre. Vous étiez comme deux anges prosternés sur les palmes célestes, attendant que les portes du paradis s’ouvrissent ; mais elles tournaient difficilement sur leurs gonds, et dans ton impatience tu les frappais sans pouvoir les atteindre. Ta main ne rencontrait que des nuées plus alertes que ton désir. Couronnée de roses blanches et semblable à une fiancée céleste, ta lumineuse amie pleurait de ta fureur. Peut-être disait-elle à la Vierge de mélodieuses litanies, tandis que les diaboliques voluptés de la terre te soufflaient leurs infâmes clameurs, tu dédaignais alors les fruits divins de cette extase dans laquelle je vis aux dépens de mes jours.

– Ton ivresse, cher Vendramin, dit avec calme Emilio, est au-dessous de la réalité. Qui pourrait dépeindre cette langueur purement corporelle où nous plonge l’abus des plaisirs rêvés, et qui laisse à l’âme son éternel désir, à l’esprit ses facultés pures ? Mais je suis las de ce supplice qui m’explique celui de Tantale. Cette nuit est la dernière de mes nuits. Après avoir tenté mon dernier effort, je rendrai son enfant à notre mère, l’Adriatique recevra mon dernier soupir !...

– Es-tu bête ! reprit Vendramin, mais non, tu es fou, car la folie, cette crise que nous méprisons, est le souvenir d’un état antérieur qui trouble notre forme actuelle. Le génie de mes rêves m’a dit de ces choses et bien d’autres ! Tu veux réunir la duchesse et la Tinti ; mais, mon Emilio, prends-les séparément, ce sera plus sage. Raphaël seul a réuni la Forme et l’Idée. Tu veux être Raphaël en amour ; mais on ne crée pas le hasard. Raphaël est un raccroc du Père éternel qui a fait la Forme et l’Idée ennemies, autrement rien ne vivrait. Quand le principe est plus fort que le résultat, il n’y a rien de produit. Nous devons être ou sur la terre ou dans le ciel. Reste dans le ciel, tu seras toujours trop tôt sur la terre.

– Je reconduirai la duchesse, dit le prince, et je risquerai ma dernière tentative... Après ?

– Après, dit vivement Vendramin, promets-moi de venir me prendre à Florian ?

– Oui.

Cette conversation, tenue en grec moderne entre Vendramin et le prince, qui savaient cette langue comme la savent beaucoup de Vénitiens, n’avait pu être entendue de la duchesse et du Français. Quoique très en dehors du cercle d’intérêt qui enlaçait la duchesse, Emilio et Vendramin, car tous trois se comprenaient par des regards italiens, fins, incisifs, voilés, obliques tour à tour, le médecin finit par entrevoir une partie de la vérité. Une ardente prière de la duchesse à Vendramin avait dicté à ce jeune Vénitien sa proposition à Emilio, car la Cataneo avait flairé la souffrance qu’éprouvait son amant dans le pur ciel où il s’égarait, elle qui ne flairait pas la Tinti.

– Ces deux jeunes gens sont fous, dit le médecin.

– Quant au prince, répondit la duchesse, laissez-moi le soin de le guérir ; quant à Vendramin, s’il n’a pas entendu cette sublime musique, peut-être est-il incurable.

– Si vous vouliez me dire d’où vient leur folie, je les guérirais, s’écria le médecin.

– Depuis quand un grand médecin n’est-il plus un devin ? demanda railleusement la duchesse.

Le ballet était fini depuis longtemps, le second acte de Mosè commençait, le parterre se montrait très attentif. Le bruit s’était répandu que le duc Cataneo avait sermonné Genovese en lui représentant combien il faisait de tort à Clarina, la diva du jour. On s’attendait à un sublime second acte.

– Le prince et son père ouvrent la scène, dit la duchesse, ils ont cédé de nouveau, tout en insultant aux Hébreux ; mais ils frémissent de rage. Le père est consolé par le prochain mariage de son fils, et le fils est désolé de cet obstacle qui augmente encore son amour, contrarié de tous côtés. Genovese et Carthagenova chantent admirablement. Vous le voyez, le ténor fait sa paix avec le parterre. Comme il met bien en œuvre les richesses de cette musique !... La phrase dite par le fils sur la tonique, redite par le père sur la dominante, appartient au système simple et grave sur lequel repose cette partition, où la sobriété des moyens rend encore plus étonnante la fertilité de la musique. L’Égypte est là tout entière. Je ne crois pas qu’il existe un morceau moderne où respire une pareille noblesse. La paternité grave et majestueuse d’un roi s’exprime dans cette phrase magnifique et conforme au grand style qui règne dans toute l’œuvre. Certes, le fils d’un Pharaon versant sa douleur dans le sein de son père, et la lui faisant éprouver, ne peut être mieux représenté que par ces images grandioses. Ne trouvez-vous pas en vous-même un sentiment de la splendeur que nous prêtons à cette antique monarchie ?

– C’est de la musique sublime ! dit le Français.

– L’air de la Pace mia smarrita, que va chanter la reine, est un de ces airs de bravoure et de facture auxquels tous les compositeurs sont condamnés et qui nuisent au dessin général du poème, mais leur opéra n’existerait souvent point s’ils ne satisfaisaient l’amour-propre de la prima donna. Néanmoins cette tartine musicale est si largement traitée qu’elle est textuellement exécutée sur tous les théâtres. Elle est si brillante que les cantatrices n’y substituent point leur air favori, comme cela se pratique dans la plupart des opéras. Enfin voici le point brillant de la partition, le duo d’Osiride et d’Elcia dans le souterrain où il veut la cacher pour l’enlever aux Hébreux qui partent, et s’enfuir avec elle de l’Égypte. Les deux amants sont troublés par l’arrivée d’Aaron qui est allé prévenir Amalthée, et nous allons entendre le roi des quatuors : Mi manca la voce, mi sento morire. Ce Mi manca la voce est un de ces chefs-d’œuvre qui résisteront à tout, même au temps, ce grand destructeur des modes en musique, car il est pris à ce langage d’âme qui ne varie jamais. Mozart possède en propre son fameux finale de Don Juan, Marcello son psaume Cœli enarrant gloriam Dei, Cimarosa son Pria chè spunti, Beethoven sa Symphonie en ut mineur, Pergolèse son Stabat, Rossini gardera son Mi manca la voce. C’est surtout la facilité merveilleuse avec laquelle il varie la forme qu’il faut admirer chez Rossini ; pour obtenir ce grand effet, il a eu recours au vieux mode du canon à l’unisson pour faire entrer ses voix et les fondre dans une même mélodie. Comme la forme de ces sublimes cantilènes était neuve, il l’a établie dans un vieux cadre ; et pour la mieux mettre en relief, il a éteint l’orchestre, en n’accompagnant la voix que par des arpèges de harpes. Il est impossible d’avoir plus d’esprit dans les détails et plus de grandeur dans l’effet général. Mon Dieu ! toujours du tumulte, dit la duchesse.

Genovese, qui avait si bien chanté son duo avec Carthagenova, faisait sa propre charge auprès de la Tinti. De grand chanteur, il devenait le plus mauvais de tous les choristes. Il s’éleva le plus effroyable tumulte qui ait oncques troublé les voûtes de la Fenice. Le tumulte ne céda qu’à la voix de la Tinti qui, enragée de l’obstacle apporté par l’entêtement de Genovese, chanta Mi manca la voce, comme nulle cantatrice ne le chantera. L’enthousiasme fut au comble, les spectateurs passèrent de l’indignation et de la fureur aux jouissances les plus aiguës.

– Elle me verse des flots de pourpre dans l’âme, disait Capraja en bénissant de sa main étendue la diva Tinti.

– Que le ciel épuise ses grâces sur ta tête ! lui cria un gondolier.

– Le Pharaon va révoquer ses ordres, reprit la duchesse pendant que l’émeute se calmait au parterre, Moïse le foudroiera sur son trône en lui annonçant la mort de tous les aînés de l’Égypte et chantant cet air de vengeance qui contient les tonnerres du ciel, et où résonnent les clairons hébreux. Mais ne vous y trompez pas, cet air est un air de Pacini, que Carthagenova substitue à celui de Rossini. Cet air de Paventa restera sans doute dans la partition ; il fournit trop bien aux basses l’occasion de déployer les richesses de leur voix, et ici l’expression doit l’emporter sur la science. D’ailleurs, l’air est magnifique de menaces, aussi ne sais-je si l’on nous le laissera longtemps chanter.

Une salve de bravos et d’applaudissements, suivie d’un profond et prudent silence, accueillit l’air ; rien ne fut plus significatif ni plus vénitien que cette hardiesse, aussitôt réprimée.

– Je ne vous dirai rien du tempo di marcia qui annonce le couronnement d’Osiride, par lequel le père veut braver la menace de Moïse, il suffit de l’écouter. Leur fameux Beethoven n’a rien écrit de plus magnifique. Cette marche, pleine de pompes terrestres, contraste admirablement avec la marche des Hébreux. Comparez-les ? la musique est ici d’une inouïe fécondité. Elcia déclare son amour à la face des deux chefs des Hébreux, et le sacrifie par cet admirable air de Porge la destra amata (Donnez à une autre votre main adorée). Ah ! quelle douleur ! voyez la salle ?

– Bravo ! cria le parterre quand Genovese fut foudroyé.

– Délivrée de son déplorable compagnon, nous entendrons la Tinti chanter : O desolata Elcia ! la terrible cavatine où crie un amour réprouvé par Dieu.

– Rossini, où es-tu pour entendre si magnifiquement rendu ce que ton génie t’a dicté, dit Cataneo, Clarina n’est-elle pas son égale ? demanda-t-il à Capraja. Pour animer ces notes par des bouffées de feu qui, parties des poumons, se grossissent dans l’air de je ne sais quelles substances ailées que nos oreilles aspirent et qui nous élèvent au ciel par un ravissement amoureux, il faut être Dieu !

– Elle est comme cette belle plante indienne qui s’élance de terre, ramasse dans l’air une invisible nourriture et lance, de son calice arrondi en spirale blanche, des nuées de parfums qui font éclore des rêves dans notre cerveau, répondit Capraja.

La Tinti fut rappelée et reparut seule, elle fut saluée par des acclamations, elle reçut mille baisers que chacun lui envoyait du bout des doigts ; on lui jeta des roses, et une couronne pour laquelle des femmes donnèrent les fleurs de leurs bonnets, presque tous envoyés par les modistes de Paris. On redemanda la cavatine.

– Avec quelle impatience Capraja, l’amant de la roulade, n’attendait-il pas ce morceau qui ne tire sa valeur que de l’exécution, dit alors la duchesse. Là, Rossini a mis, pour ainsi dire, la bride sur le cou à la fantaisie de la cantatrice. La roulade et l’âme de la cantatrice y sont tout. Avec une voix ou une exécution médiocre, ce ne serait rien. Le gosier doit mettre en œuvre les brillants de ce passage. La cantatrice doit exprimer la plus immense douleur, celle d’une femme qui voit mourir son amant sous ses yeux ! La Tinti, vous l’entendez, fait retentir la salle des notes les plus aiguës, et pour laisser toute liberté à l’art pur, à la voix, Rossini a écrit là des phrases nettes et franches, il a, par un dernier effort, inventé ces déchirantes exclamations musicales : Tormenti ! affanni ! smanie ! Quels cris ! que de douleur dans ces roulades ! La Tinti, vous le voyez, a enlevé la salle par ses sublimes efforts.

Le Français, stupéfait de cette furie amoureuse de toute une salle pour la cause de ses jouissances, entrevit un peu la véritable Italie ; mais ni la duchesse, ni Vendramin, ni Emilio ne firent la moindre attention à l’ovation de la Tinti qui recommença. La duchesse avait peur de voir son Emilio pour la dernière fois ; quant au prince, devant la duchesse, cette imposante divinité qui l’enlevait au ciel, il ignorait où il se trouvait, il n’entendait pas la voix voluptueuse de celle qui l’avait initié aux voluptés terrestres, car une horrible mélancolie faisait entendre à ses oreilles un concert de voix plaintives accompagnées d’un bruissement semblable à celui d’une pluie abondante. Vendramin, habillé en procurateur, voyait alors la cérémonie du Bucentaure. Le Français, qui avait fini par deviner un étrange et douloureux mystère entre le prince et la duchesse, entassait les plus spirituelles conjectures pour se l’expliquer. La scène avait changé. Au milieu d’une belle décoration représentant le désert et la mer Rouge, les évolutions des Égyptiens et des Hébreux se firent, sans que les pensées auxquelles les quatre personnages de cette loge étaient en proie eussent été troublées. Mais quand les premiers accords des harpes annoncèrent la prière des Hébreux délivrés, le prince et Vendramin se levèrent et s’appuyèrent chacun à l’une des cloisons de la loge, la duchesse mit son coude sur l’appui de velours, et se tint la tête dans sa main gauche.

Le Français, averti par ces mouvements de l’importance attachée par toute la salle à ce morceau si justement célèbre, l’écouta religieusement. La salle entière redemanda la prière en l’applaudissant à outrance.

– Il me semble avoir assisté à la libération de l’Italie, pensait un Milanais.

– Cette musique relève les têtes courbées, et donne de l’espérance aux cœurs les plus endormis, s’écriait un Romagnol.

– Ici, dit la duchesse au Français dont l’émotion fut visible, la science a disparu, l’inspiration seule a dicté ce chef-d’œuvre, il est sorti de l’âme comme un cri d’amour ! Quant à l’accompagnement, il consiste en arpèges de harpe, et l’orchestre ne se développe qu’à la dernière reprise de ce thème céleste. Jamais Rossini ne s’élèvera plus haut que dans cette prière, il fera tout aussi bien, jamais mieux : le sublime est toujours semblable à lui-même ; mais ce chant est encore une de ces choses qui lui appartiendront en entier. L’analogue d’une pareille conception ne pourrait se trouver que dans les psaumes divins du divin Marcello, un noble Vénitien qui est à la musique ce que le Giotto est à la peinture. La majesté de la phrase, dont la forme se déroule en nous apportant d’inépuisables mélodies, est égale à ce que les génies religieux ont inventé de plus ample. Quelle simplicité dans le moyen. Moïse attaque le thème en sol mineur, et termine par une cadence en si bémol, qui permet au chœur de le reprendre pianissimo d’abord en si bémol, et de le rendre par une cadence en sol mineur. Ce jeu si noble dans les voix, recommencé trois fois, s’achève à la dernière strophe par une strette en sol majeur dont l’effet est étourdissant pour l’âme. Il semble qu’en montant vers les cieux, le chant de ce peuple sorti d’esclavage rencontre des chants tombés des sphères célestes. Les étoiles répondent joyeusement à l’ivresse de la terre délivrée. La rondeur périodique de ces motifs, la noblesse des lentes gradations qui préparent l’explosion du chant et son retour sur lui-même, développent des images célestes dans l’âme. Ne croiriez-vous pas voir les cieux entrouverts, les anges armés de leurs sistres d’or, les séraphins prosternés agitant leurs encensoirs chargés de parfums, et les archanges appuyés sur leurs épées flamboyantes qui viennent de vaincre les impies. Le secret de cette harmonie, qui rafraîchit la pensée, est, je crois, celui de quelques œuvres humaines bien rares, elle nous jette pour un moment dans l’infini, nous en avons le sentiment, nous l’entrevoyons dans ces mélodies sans bornes comme celles qui se chantent autour du trône de Dieu. Le génie de Rossini nous conduit à une hauteur prodigieuse. De là, nous apercevons une terre promise où nos yeux caressés par des lueurs célestes se plongent sans y rencontrer d’horizon. Le dernier cri d’Elcia presque guérie rattache un amour terrestre à cette hymne de reconnaissance. Ce cantilène est un trait de génie. – Chantez, dit la duchesse en entendant la dernière strophe exécutée comme elle était écoutée, avec un sombre enthousiasme ; chantez, vous êtes libres.

Ce dernier mot fut dit d’un accent qui fit tressaillir le médecin ; et pour arracher la duchesse à son amère pensée, il lui fit, pendant le tumulte excité par les rappels de la Tinti, une de ces querelles auxquelles les Français excellent.

– Madame, dit-il, en m’expliquant ce chef-d’œuvre que grâce à vous je reviendrai entendre demain, en le comprenant et dans ses moyens et dans son effet, vous m’avez parlé souvent de la couleur de la musique, et de ce qu’elle peignait ; mais en ma qualité d’analyste et de matérialiste, je vous avouerai que je suis toujours révolté par la prétention qu’ont certains enthousiastes de nous faire croire que la musique peint avec des sons. N’est-ce pas comme si les admirateurs de Raphaël prétendaient qu’il chante avec des couleurs ?

– Dans la langue musicale, répondit la duchesse, peindre, c’est réveiller par des sons certains souvenirs dans notre cœur, ou certaines images dans notre intelligence, et ces souvenirs, ces images ont leur couleur, elles sont tristes ou gaies. Vous nous faites une querelle de mots, voilà tout. Selon Capraja, chaque instrument a sa mission, et s’adresse à certaines idées comme chaque couleur répond en nous à certains sentiments. En contemplant des arabesques d’or sur un fond bleu, avez-vous les mêmes pensées qu’excitent en vous des arabesques rouges sur un fond noir ou vert ? Dans l’une comme dans l’autre peinture, il n’y a point de figures, point de sentiments exprimés, c’est l’art pur, et néanmoins nulle âme ne restera froide en les regardant. Le hautbois n’a-t-il pas sur tous les esprits le pouvoir d’éveiller des images champêtres, ainsi que presque tous les instruments à vent. Les cuivres n’ont-ils pas je ne sais quoi de guerrier, ne développent-ils pas en nous des sensations animées et quelque peu furieuses ? Les cordes, dont la substance est prise aux créations organisées, ne s’attaquent-elles pas aux fibres les plus délicates de notre organisation, ne vont-elles pas au fond de notre cœur ? Quand je vous ai parlé des sombres couleurs, du froid des notes employées dans l’introduction de Mosè, n’étais-je pas autant dans le vrai que vos critiques en nous parlant de la couleur de tel ou tel écrivain ? Ne reconnaissez-vous pas le style nerveux, le style pâle, le style animé, le style coloré ? L’Art peint avec des mots, avec des sons, avec des couleurs, avec des lignes, avec des formes ; si ses moyens sont divers, les effets sont les mêmes. Un architecte italien vous donnera la sensation qu’excite en nous l’introduction de Mosè, en nous promenant dans des allées sombres, hautes, touffues, humides, et nous faisant arriver subitement en face d’une vallée pleine d’eau, de fleurs, de fabriques, et inondée de soleil. Dans leurs efforts grandioses, les arts ne sont que l’expression des grands spectacles de la nature. Je ne suis pas assez savante pour entrer dans la philosophie de la musique ; allez questionner Capraja, vous serez surpris de ce qu’il vous dira. Selon lui, chaque instrument ayant pour ses expressions la durée, le souffle ou la main de l’homme, est supérieur comme langage à la couleur qui est fixe, et au mot qui a des bornes. La langue musicale est infinie, elle contient tout, elle peut tout exprimer. Savez-vous maintenant en quoi consiste la supériorité de l’œuvre que vous avez entendue ? Je vais vous l’expliquer en peu de mots. Il y a deux musiques : une petite, mesquine, de second ordre, partout semblable à elle-même, qui repose sur une centaine de phrases que chaque musicien s’approprie, et qui constitue un bavardage plus ou moins agréable avec lequel vivent la plupart des compositeurs ; on écoute leurs chants, leurs prétendues mélodies, on a plus ou moins de plaisir, mais il n’en reste absolument rien dans la mémoire ; cent ans se passent, ils sont oubliés. Les peuples, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, ont gardé, comme un précieux trésor, certains chants qui résument leurs mœurs et leurs habitudes, je dirai presque leur histoire. Écoutez un de ces chants nationaux (et le chant grégorien a recueilli l’héritage des peuples antérieurs en ce genre), vous tombez en des rêveries profondes, il se déroule dans votre âme des choses inouïes, immenses, malgré la simplicité de ces rudiments, de ces ruines musicales. Eh ! bien, il y a par siècle un ou deux hommes de génie, pas davantage, les Homères de la musique, à qui Dieu donne le pouvoir de devancer les temps, et qui formulent ces mélodies pleines de faits accomplis, grosses de poèmes immenses. Songez-y bien, rappelez-vous cette pensée, elle sera féconde, redite par vous : c’est la mélodie et non l’harmonie qui a le pouvoir de traverser les âges. La musique de cet oratorio contient un monde de ces choses grandes et sacrées. Une œuvre qui débute par cette introduction et qui finit par cette prière est immortelle, immortelle comme l’O filii et filiæ de Pâques, comme le Dies iræ de la Mort, comme tous les chants qui survivent en tous les pays à des splendeurs, à des joies, à des prospérités perdues.

Deux larmes que la duchesse essuya en sortant de sa loge disaient assez qu’elle songeait à la Venise qui n’était plus ; aussi Vendramin lui baisa-t-il la main.

La représentation finissait par un concert des malédictions les plus originales, par les sifflets prodigués à Genovese, et par un accès de folie en faveur de la Tinti. Depuis longtemps les Vénitiens n’avaient eu de théâtre plus animé, leur vie était enfin réchauffée par cet antagonisme qui n’a jamais failli en Italie, où la moindre ville a toujours vécu par les intérêts opposés de deux factions : les Gibelins et les Guelfes partout, les Capulets et les Montaigu à Vérone, les Geremeï et les Lomelli à Bologne, les Fieschi et les Doria à Gênes, les patriciens et le peuple, le sénat et les tribuns de la république romaine, les Pazzi et les Medici à Florence, les Sforza et les Visconti à Milan, les Orsini et les Colonna à Rome ; enfin partout et en tous lieux le même mouvement. Dans les rues, il y avait déjà des Genovesiens et des Tintistes. Le prince reconduisit la duchesse, que l’amour d’Osiride avait plus qu’attristée ; elle croyait pour elle-même à quelque catastrophe semblable, et ne pouvait que presser Emilio sur son cœur, comme pour le garder près d’elle.

– Songe à ta promesse, lui dit Vendramin, je t’attends sur la place.

Vendramin prit le bras du Français, et lui proposa de se promener sur la place Saint-Marc en attendant le prince.

– Je serai bien heureux s’il ne revient pas, dit-il.

Cette parole fut le point de départ d’une conversation entre le Français et Vendramin, qui vit en ce moment un avantage à consulter un médecin, et qui lui raconta la singulière position dans laquelle était Emilio. Le Français fit ce qu’en toute occasion font les Français, il se mit à rire. Vendramin, qui trouvait la chose énormément sérieuse, se fâcha ; mais il s’apaisa quand l’élève de Magendie, de Flourens, de Cuvier, de Dupuytren, de Broussais, lui dit qu’il croyait pouvoir guérir le prince de son bonheur excessif, et dissiper la céleste poésie dans laquelle il environnait la duchesse comme d’un nuage.

– Heureux malheur, dit-il. Les anciens, qui n’étaient pas aussi niais que le ferait supposer leur ciel de cristal et leurs idées en physique, ont voulu peindre dans leur fable d’Ixion cette puissance qui annule le corps et rend l’esprit souverain de toutes choses.

Vendramin et le médecin virent venir Genovese, accompagné du fantasque Capraja. Le mélomane désirait vivement savoir la véritable cause du fiasco. Le ténor, mis sur cette question, bavardait comme ces hommes qui se grisent par la force des idées que leur suggère une passion.

– Oui, signor, je l’aime, je l’adore avec une fureur dont je ne me croyais plus capable après m’être lassé des femmes. Les femmes nuisent trop à l’art pour qu’on puisse mener ensemble les plaisirs et le travail. La Clara croit que je suis jaloux de ses succès et que j’ai voulu empêcher son triomphe à Venise ; mais je l’applaudissais dans la coulisse et je criais : Diva ! plus fort que toute la salle.

– Mais, dit Cataneo en survenant, ceci n’explique pas comment de chanteur divin tu es devenu le plus exécrable de tous ceux qui font passer de l’air par leur gosier, sans l’empreindre de cette suavité enchanteresse qui nous ravit.

– Moi, dit le virtuose, moi devenu mauvais chanteur, moi qui égale les plus grands maîtres !

En ce moment, le médecin français, Vendramin, Capraja, Cataneo et Genovese avaient marché jusqu’à la Piazzeta. Il était minuit. Le golfe brillant que dessinent les églises de Saint-Georges et de Saint-Paul au bout de la Giudecca, et le commencement du canal Grande, si glorieusement ouvert par la dogana, et par l’église dédiée à la Maria della Salute, ce magnifique golfe était paisible. La lune éclairait les vaisseaux devant la rive des Esclavons. L’eau de Venise, qui ne subit aucune des agitations de la mer, semblait vivante, tant ses millions de paillettes frissonnaient. Jamais chanteur ne se trouva sur un plus magnifique théâtre. Genovese prit le ciel et la mer à témoin par un mouvement d’emphase ; puis, sans autre accompagnement que le murmure de la mer, il chanta l’air d’ombra adorata, le chef-d’œuvre de Crescentini. Ce chant, qui s’éleva entre les fameuses statues de saint Théodore et saint Georges, au sein de Venise déserte, éclairée par la lune, les paroles si bien en harmonie avec ce théâtre, et la mélancolique expression de Genovese, tout subjugua les Italiens et le Français. Aux premiers mots, Vendramin eut le visage couvert de grosses larmes. Capraja fut immobile comme une des statues du palais ducal. Cataneo parut ressentir une émotion. Le Français, surpris, réfléchissait comme un savant saisi par un phénomène qui casse un de ses axiomes fondamentaux. Ces quatre esprits si différents, dont les espérances étaient si pauvres, qui ne croyaient à rien ni pour eux ni après eux, qui se faisaient à eux-mêmes la concession d’être une forme passagère et capricieuse, comme une herbe ou quelque coléoptère, entrevirent le ciel. Jamais la musique ne mérita mieux son épithète de divine. Les sons consolateurs partis de ce gosier environnaient les âmes de nuées douces et caressantes. Ces nuées, à demi visibles, comme les cimes de marbre qu’argentait alors la lune autour des auditeurs, semblaient servir de sièges à des anges dont les ailes exprimaient l’adoration, l’amour, par des agitations religieuses. Cette simple et naïve mélodie, en pénétrant les sens intérieurs, y apportait la lumière. Comme la passion était sainte ! Mais quel affreux réveil la vanité du ténor préparait à ces nobles émotions.

– Suis-je un mauvais chanteur ? dit Genovese après avoir terminé l’air.

Tous regrettèrent que l’instrument ne fût pas une chose céleste. Cette musique angélique était donc due à un sentiment d’amour-propre blessé. Le chanteur ne sentait rien, il ne pensait pas plus aux pieux sentiments, aux divines images qu’il soulevait dans les cœurs, que le violon ne sait ce que Paganini lui fait dire. Tous avaient voulu voir Venise soulevant son linceul et chantant elle-même, et il ne s’agissait que du fiasco d’un ténor.

– Devinez-vous le sens d’un pareil phénomène ? demanda le médecin à Capraja en désirant faire causer l’homme que la duchesse lui avait signalé comme un profond penseur.

– Lequel ?... dit Capraja.

– Genovese, excellent quand la Tinti n’est pas là, devient auprès d’elle un âne qui brait, dit le Français.

– Il obéit à une loi secrète dont la démonstration mathématique sera peut-être donnée par un de vos chimistes, et que le siècle suivant trouvera dans une formule pleine d’X, d’A et de B entremêlés de petites fantaisies algébriques, de barres, de signes et de lignes qui me donnent la colique, en ce que les plus belles inventions de la Mathématique n’ajoutent pas grand-chose à la somme de nos jouissances. Quand un artiste a le malheur d’être plein de la passion qu’il veut exprimer, il ne saurait la peindre, car il est la chose même au lieu d’en être l’image. L’art procède du cerveau et non du cœur. Quand votre sujet vous domine, vous en êtes l’esclave et non le maître. Vous êtes comme un roi assiégé par son peuple. Sentir trop vivement au moment où il s’agit d’exécuter, c’est l’insurrection des sens contre la faculté !

– Ne devrions-nous pas nous convaincre de ceci par un nouvel essai, demanda le médecin.

– Cataneo, tu peux mettre encore en présence ton ténor et la prima donna, dit Capreja à son ami Cataneo.

– Messieurs, répondit le duc, venez souper chez moi. Nous devons réconcilier le ténor avec la Clarina, sans quoi la saison serait perdue pour Venise.

L’offre fut acceptée.

– Gondoliers ! cria Cataneo.

– Un instant, dit Vendramin au duc, Memmi m’attend à Florian, je ne veux pas le laisser seul, grisons-le ce soir, ou il se tuera demain...

– Corpo santo, s’écria le duc, je veux conserver ce brave garçon pour le bonheur et l’avenir de ma famille, je vais l’inviter.

Tous revinrent au café Florian, où la foule était animée par d’orageuses discussions, qui cessèrent à l’aspect du ténor. Dans un coin, près d’une des fenêtres donnant sur la galerie, sombre, l’œil fixe, les membres immobiles, le prince offrait une horrible image du désespoir.

– Ce fou, dit en français le médecin à Vendramin, ne sait pas ce qu’il veut ! Il se rencontre au monde un homme qui peut séparer une Massimilla Doni de toute la création, en la possédant dans le ciel, au milieu des pompes idéales qu’aucune puissance ne peut réaliser ici-bas. Il peut voir sa maîtresse toujours sublime et pure, toujours entendre en lui-même ce que nous venons d’écouter au bord de la mer, toujours vivre sous le feu de deux yeux qui lui font l’atmosphère chaude et dorée que Titien a mise autour de sa vierge dans son Assomption, et que Raphaël le premier avait inventée, après quelque révélation, pour le Christ transfiguré, et cet homme n’aspire qu’à barbouiller cette poésie ! Par mon ministère, il réunira son amour sensuel et son amour céleste dans cette seule femme ! Enfin il fera comme nous tous, il aura une maîtresse. Il possédait une divinité, il en veut faire une femelle ! Je vous le dis, monsieur, il abdique le ciel. Je ne réponds pas que plus tard il ne meure de désespoir. Ô figures féminines, finement découpées par un ovale pur et lumineux, qui rappelez les créations où l’art a lutté victorieusement avec la nature ! Pieds divins qui ne pouvez marcher, tailles sveltes qu’un souffle terrestre briserait, formes élancées qui ne concevront jamais, vierges entrevues par nous au sortir de l’enfance, admirées en secret, adorées sans espoir, enveloppées des rayons de quelque désir infatigable, vous qu’on ne revoit plus, mais dont le sourire domine toute notre existence, quel pourceau d’Épicure a jamais voulu vous plonger dans la fange de la terre ! Eh ! monsieur, le soleil ne rayonne sur la terre et ne l’échauffe que parce qu’il est à trente-trois millions de lieues ; allez auprès, la science vous avertit qu’il n’est ni chaud ni lumineux, car la science sert à quelque chose, ajouta-t-il en regardant Capraja.

– Pas mal pour un médecin français ! dit Capraja en frappant un petit coup de main sur l’épaule de l’étranger. Vous venez d’expliquer ce que l’Europe comprend le moins de Dante, sa Bice ! ajouta-t-il. Oui, Béatrix, cette figure idéale, la reine des fantaisies du poète, élue entre toutes, consacrée par les larmes, déifiée par le souvenir, sans cesse rajeunie par des désirs inexaucés !

– Mon prince, disait le duc à l’oreille d’Emilio, venez souper avec moi. Quand on prend à un pauvre Napolitain sa femme et sa maîtresse, on ne peut lui rien refuser.

Cette bouffonnerie napolitaine, dite avec le bon ton aristocratique, arracha un sourire à Emilio, qui se laissa prendre par le bras et emmener. Le duc avait commencé par expédier chez lui l’un des garçons du café. Comme le palais Memmi était dans le canal Grande, du côté de Santa-Maria della Salute, il fallait y aller en faisant le tour à pied par le Rialto, ou s’y rendre en gondole ; mais les convives ne voulurent pas se séparer, et chacun préféra marcher à travers Venise. Le duc fut obligé par ses infirmités de se jeter dans sa gondole.

Vers deux heures du matin, qui eût passé devant le palais Memmi l’aurait vu vomissant la lumière sur les eaux du grand canal par toutes ses croisées, aurait entendu la délicieuse ouverture de la Semiramide, exécutée au bas de ses degrés par l’orchestre de la Fenice, qui donnait une sérénade à la Tinti. Les convives étaient à table dans la galerie du second étage. Du haut du balcon, la Tinti chantait en remerciement le buona sera d’Almaviva, pendant que l’intendant du duc distribuait aux pauvres artistes les libéralités de son maître, en les conviant à un dîner pour le lendemain ; politesses auxquelles sont obligés les grands seigneurs qui protègent des cantatrices, et les dames qui protègent des chanteurs. Dans ce cas, il faut nécessairement épouser tout le théâtre. Cataneo faisait richement les choses, il était le croupier de l’entrepreneur, et cette saison lui coûta deux mille écus. Il avait fait venir le mobilier du palais, un cuisinier français, des vins de tous les pays. Aussi croyez que le souper fut royalement servi. Placé à côté de la Tinti, le prince sentit vivement, pendant tout le souper, ce que les poètes appellent dans toutes les langues les flèches de l’amour. L’image de la sublime Massimilla s’obscurcissait comme l’idée de Dieu se couvre parfois des nuages du doute dans l’esprit des savants solitaires. La Tinti se trouvait la plus heureuse femme de la terre en se voyant aimée par Emilio ; sûre de le posséder, elle était animée d’une joie qui se reflétait sur son visage, sa beauté resplendissait d’un éclat si vif, que chacun en vidant son verre ne pouvait s’empêcher de s’incliner vers elle par un salut d’admiration.

– La duchesse ne vaut pas la Tinti, disait le médecin en oubliant sa théorie sous le feu des yeux de la Sicilienne.

Le ténor mangeait et buvait mollement, il semblait vouloir s’identifier à la vie de la prima donna, et perdait ce gros bon sens de plaisir qui distingue les chanteurs italiens,

– Allons, signorina, dit le duc en adressant un regard de prière à la Tinti, et vous, caro primo uomo, dit-il à Genovese, confondez vos voix dans un accord parfait. Répétez l’ut de Qual portento, à l’arrivée de la lumière dans l’oratorio, pour convaincre mon vieil ami Capraja de la supériorité de l’accord sur la roulade !

– Je veux l’emporter sur le prince qu’elle aime, car cela crève les yeux, elle l’adore ! se dit Genovese en lui-même.

Quelle fut la surprise des convives qui avaient écouté Genovese au bord de la mer, en l’entendant braire, roucouler, miauler, grincer, se gargariser, rugir, détonner, aboyer, crier, figurer même des sons qui se traduisaient par un râle sourd ; enfin, jouer une comédie incompréhensible en offrant aux regards étonnés une figure exaltée et sublime d’expression, comme celle des martyrs peints par Zurbaran, Murillo, Titien et Raphaël. Le rire que chacun laissa échapper se changea en un sérieux presque tragique au moment où chacun s’aperçut que Genovese était de bonne foi. La Tinti parut comprendre que son camarade l’aimait et avait dit vrai sur le théâtre, pays de mensonges.

– Poverino ! s’écriait-elle en caressant la main du prince sous la table.

– Per Dio santo, s’écria Capraja, m’expliqueras-tu quelle est la partition que tu lis en ce moment, assassin de Rossini ! Par grâce, dis-nous ce qui se passe en toi, quel démon se débat dans ton gosier.

– Le démon ? reprit Genovese, dites le dieu de la musique. Mes yeux, comme ceux de sainte Cécile, aperçoivent des anges qui, du doigt, me font suivre une à une les notes de la partition écrite en traits de feu, et j’essaie de lutter avec eux. Per Dio, ne me comprenez-vous pas ? le sentiment qui m’anime a passé dans tout mon être ; dans mon cœur et dans mes poumons. Mon gosier et ma cervelle ne font qu’un seul souffle. N’avez-vous jamais en rêve écouté de sublimes musiques, pensées par des compositeurs inconnus qui emploient le son pur que la nature a mis en toute chose et que nous réveillons plus ou moins bien par les instruments avec lesquels nous composons des masses colorées, mais qui, dans ces concerts merveilleux, se produit dégagé des imperfections qu’y mettent les exécutants, ils ne peuvent pas être tout sentiment, tout âme ?... eh ! bien, ces merveilles, je vous les rends, et vous me maudissez ! Vous êtes aussi fou que le parterre de la Fenice, qui m’a sifflé. Je méprisais ce vulgaire de ne pas pouvoir monter avec moi sur la cime d’où l’on domine l’art, et c’est à des hommes remarquables, un Français... Tiens, il est parti !...

– Depuis une demi-heure, dit Vendramin.

– Tant pis ! il m’aurait peut-être compris, puisque de dignes Italiens, amoureux de l’art, ne me comprennent pas...

– Va, va, va ! dit Capraja en frappant de petits coups sur la tête du ténor en souriant, galope sur l’hippogriffe du divin Ariosto ; cours après tes brillantes chimères, theriaki musical.

En effet, chaque convive, convaincu que Genovese était ivre, le laissait parler sans l’écouter. Capraja seul avait compris la question posée par le Français.

Pendant que le vin de Chypre déliait toutes les langues, et que chacun caracolait sur son dada favori, le médecin attendait la duchesse dans une gondole, après lui avoir fait remettre un mot écrit par Vendramin. Massimilla vint dans ses vêtements de nuit, tant elle était alarmée des adieux que lui avait faits le prince, et surprise par les espérances que lui donnait cette lettre.

– Madame, dit le médecin à la duchesse en la faisant asseoir et donnant l’ordre du départ aux gondoliers, il s’agit en ce moment de sauver la vie à Emilio Memmi, et vous seule avez ce pouvoir.

– Que faut-il faire ? demanda-t-elle.

– Ah ! vous résignerez-vous à jouer un rôle infâme malgré la plus noble figure qu’il soit possible d’admirer en Italie. Tomberez-vous, du ciel bleu où vous êtes, au lit d’une courtisane ? Enfin, vous, ange sublime, vous, beauté pure et sans tache, consentirez-vous à deviner l’amour de la Tinti, chez elle, et de manière à tromper l’ardent Emilio que l’ivresse rendra d’ailleurs peu clairvoyant.

– Ce n’est que cela, dit-elle en souriant et en montrant au Français étonné un coin inaperçu par lui du délicieux caractère de l’Italienne aimante. Je surpasserai la Tinti, s’il le faut, pour sauver la vie à mon ami.

– Et vous confondrez en un seul deux amours séparés chez lui par une montagne de poésie qui fondra comme la neige d’un glacier sous les rayons du soleil en été.

– Je vous aurai d’éternelles obligations, dit gravement la duchesse.

Quand le médecin français rentra dans la galerie, où l’orgie avait pris le caractère de la folie vénitienne, il eut un air joyeux qui échappa au prince fasciné par la Tinti, de laquelle il se promettait les enivrantes délices qu’il avait déjà goûtées. La Tinti nageait en vraie Sicilienne dans les émotions d’une fantaisie amoureuse sur le point d’être satisfaite. Le Français dit quelques mots à l’oreille de Vendramin, et la Tinti s’en inquiéta.

– Que complotez-vous ? demanda-t-elle à l’ami du prince.

– Êtes-vous bonne fille ? lui dit à l’oreille le médecin qui avait la dureté de l’opérateur.

Ce mot entra dans l’entendement de la pauvre fille comme un coup de poignard dans le cœur.

– Il s’agit de sauver la vie à Emilio ! ajouta Vendramin,

– Venez, dit le médecin à la Tinti.

La pauvre cantatrice se leva et alla au bout de la table, entre Vendramin et le médecin, où elle parut être comme une criminelle entre son confesseur et son bourreau. Elle se débattit longtemps, mais elle succomba par amour pour Emilio. Le dernier mot du médecin fut : Et vous guérirez Genovese !

La Tinti dit un mot au ténor en faisant le tour de la table. Elle revint au prince, le prit par le cou, le baisa dans les cheveux avec une expression de désespoir qui frappa Vendramin et le Français, les seuls qui eussent leur raison, puis elle s’alla jeter dans sa chambre. Emilio, voyant Genovese quitter la table, et Cataneo enfoncé dans une longue discussion musicale avec Capraja, se coula vers la porte de la chambre de la Tinti, souleva la portière et disparut comme une anguille dans la vase.

– Hé ! bien, Cataneo, disait Capraja, tu as tout demandé aux jouissances physiques, et te voilà suspendu dans la vie à un fil, comme un arlequin de carton, bariolé de cicatrices, et ne jouant que si l’on tire la ficelle d’un accord.

– Mais toi, Capraja, qui as tout demandé aux idées, n’es-tu pas dans le même état, ne vis-tu pas à cheval sur une roulade ?

– Moi, je possède le monde entier, dit Capraja qui fit un geste royal en étendant la main.

– Et moi je l’ai déjà dévoré, répliqua le duc.

Ils s’aperçurent que le médecin et Vendramin étaient partis, et qu’ils se trouvaient seuls.

Le lendemain, après la plus heureuse des nuits heureuses, le sommeil du prince fut troublé par un rêve. Il sentait des perles sur la poitrine qui lui étaient versées par un ange, il se réveilla, il était inondé par les larmes de Massimilla Doni, dans les bras de laquelle il se trouvait, et qui le regardait dormant.

Genovese, le soir à la Fenice, quoique sa camarade Tinti ne l’eût pas laissé se lever avant deux heures après-midi, ce qui, dit-on, nuit à la voix d’un ténor, chanta divinement son rôle dans la Semiramide, il fut redemandé avec la Tinti, il y eut de nouvelles couronnes données, le parterre fut ivre de joie, le ténor ne s’occupait plus de séduire la prima donna par les charmes d’une méthode angélique.

Vendramin fut le seul que le médecin ne put guérir. L’amour d’une patrie qui n’existe plus est une passion sans remède. Le jeune Vénitien, à force de vivre dans sa république du treizième siècle, et de coucher avec cette grande courtisane amenée par l’opium, et de se retrouver dans la vie réelle où le reconduisait l’abattement, succomba, plaint et chéri de ses amis.

L’auteur n’ose pas dire le dénouement de cette aventure, il est trop horriblement bourgeois. Un mot suffira pour les adorateurs de l’idéal.

La duchesse était grosse !

Les péris, les ondines, les fées, les sylphides du vieux temps, les muses de la Grèce, les vierges de marbre de la Certosa da Pavia, le Jour et la Nuit de Michel-Ange, les petits anges que Bellini le premier mit au bas des tableaux d’église, et que Raphaël a faits si divinement au bas de la Vierge au donataire, et de la madone qui gèle à Dresde, les délicieuses filles d’Orcagna, dans l’église de San-Michele à Florence, les chœurs célestes du tombeau de saint Sébald à Nuremberg, quelques vierges du Duomo de Milan, les peuplades de cent cathédrales gothiques, tout le peuple des figures qui brisent leur forme pour venir à vous, artistes compréhensifs, toutes ces angéliques filles incorporelles accoururent autour du lit de Massimilla, et y pleurèrent !

Paris, 25 mai 1839.

Cet ouvrage est le 1063e publié

dans la collection À tous les vents

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