Première partie Les Frères de la justice I








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IV


Ce même soir, le comte de la Roche-Gléon dînait chez le marquis de Bronnes, ancien ambassadeur.

Ce jeune homme, descendant d’une des plus vieilles familles de la noblesse française, fort bien doué au point de vue physique et nanti d’une fortune qui devait être énorme, à en juger par ses dépenses, était excessivement recherché dans la haute société durant le séjour de trois ou quatre mois qu’il faisait chaque année à Paris. Possesseur de la plus prospère hacienda du Pérou, descendant par sa mère des souverains incas, il avait en outre, aux yeux des snobs parisiens, le prestige de l’exotisme. De plus, il existait chez lui, en dépit de ses manières quelque peu altières et de la fierté légèrement dédaigneuse de son regard, une étrange puissance de séduction. Les hommes les plus froids, les plus inaccessibles, se sentaient complètement charmés au bout d’une courte conversation avec lui, sous le rayonnement énigmatique de ces yeux bleus étincelants qui ne livraient jamais l’âme du comte Michel.

Qu’y avait-il en lui ? Était-il bon ? Était-il mauvais ? Nul ne le savait, et personne ne songeait à se le demander. On subissait le charme impérieux de cet homme qui semblait d’une rare intelligence, qui possédait toute la distinction d’un grand seigneur et qui menait de front, avec la plus complète désinvolture, les distractions mondaines, les plaisirs de l’art et des lettres, les études scientifiques, et s’occupait en outre, de loin, de toutes les affaires concernant son hacienda.

Son grand-père, le comte Robert, avait jadis quitté la France à trente ans complètement ruiné par suite de machinations juives auxquelles s’étaient jointes celles de certains de ses pairs qui ne lui pardonnaient pas son caractère fier et surtout sa franchise un peu brutale. On n’avait plus entendu parler de lui jusqu’au jour où il avait établi au Pérou cette hacienda, que son fils unique, né de son mariage avec une Indienne, dernière descendante des Incas, avait fait admirablement prospérer après lui. Ni l’un ni l’autre n’avaient jamais reparu en France. Ce n’était que cinq ans auparavant qu’on avait revu à Paris un comte de la Roche-Gléon, Michel, qui venait d’avoir vingt-trois ans et, par la mort récente de son père, se trouvait le dernier représentant de la noble famille. Il avait acheté le vieil hôtel patrimonial au juif qui s’en était emparé à vil prix, l’avait fait restaurer et meubler avec un goût parfait, s’était entouré d’un personnel singulièrement cosmopolite où les Péruviens, Chinois, Français voisinaient en bonne amitié avec des Anglais, des Allemands, des Russes. Tous ces gens, qui lui obéissaient sur un regard, étaient d’une discrétion absolue qui désespérait les curieux. Puis le nouveau venu avait noué des relations dans la haute aristocratie, où il possédait encore une parenté éloignée qui avait accueilli avec empressement ce cousin de si belle mine et de si grosse fortune.

Le marquis de Bronnes était précisément un de ces parents. Et la jolie Antoinette, sa fille cadette, caressait en secret le rêve de se voir choisie comme compagne par le beau comte Michel.

Mais M. de la Roche-Gléon n’avait jamais témoigné qu’il songeât au mariage. Il avait, disait-il, trop d’occupations pour avoir le loisir de fonder une famille.

– Bah ! quand votre cœur parlera, mon cher !... disaient ses amis.

– Mon cœur ?... Je ne crois pas en avoir, je n’ai qu’un cerveau, ripostait-il avec ce demi-sourire sarcastique qui lui était coutumier.

Le mot était revenu aux oreilles d’Antoinette qui avait d’abord pleuré de regret, puis avait pensé peu après :

« Qui sait ? Avec de la patience, j’arriverai peut-être à toucher ce cœur qui se prétend absent »

Ce soir-là, M. de la Roche-Gléon, très en verve, narrait à la table de son hôte d’amusants épisodes d’un récent voyage au Brésil, où il s’était rencontré avec une mission scientifique allemande.

– À propos de mission, mon cher ami, interrompit M. de Bronnes, avez-vous eu connaissance de celle qui se prépare, sous la direction de Blangard, le député radical-socialiste ?

– Oui, j’en ai entendu parler... ils vont chercher à exploiter une mine de cuivre, paraît-il ?

– On le dit. Je n’aurais guère confiance dans le talent du piètre ingénieur qu’est Blangard. Triste sire, de toute façon !

– Bah ! ce voyage lui fera du bien ! riposta Michel avec un léger éclat de rire ironique. Il en reviendra plus sage... s’il en revient.

– Pensez-vous donc que cette expédition présente quelque danger ? demanda Antoinette.

– Certainement. Tout d’abord, la mine en question se trouve située en un point de la Cordillère peu facile à atteindre. Ensuite, cet endroit est au pouvoir de... comment dirais-je ?... mettons d’une bande de brigands qui ne laisseront pas facilement passer l’estimable député et sa petite troupe.

– Des brigands !... cela donnera une saveur particulière à leur voyage !... s’exclama en riant Georges de Bronnes, le frère d’Antoinette.

Le regard étincelant de Michel se posa une seconde sur son cousin.

– Si vous saviez ce que sont ces hommes, vous ne plaisanteriez pas ainsi, Georges, dit-il d’un ton grave. Ceux qui se hasardent dans leur domaine sont sûrs de tomber entre leurs mains, et il n’y a pas d’exemple que nul en soit sorti.

– Brr ! vous me donnez le frisson, mon ami ! dit Mme de Bronnes. Et que font-ils de ces prisonniers, ces farouches bandits ?

– Ils les mettent généralement à mort...

– Quelle horreur ! s’écria Antoinette. Et comme vous dites cela tranquillement !

– Que voulez-vous, la mort vient toujours tôt ou tard ! Ces braves gens l’avancent un peu, voilà tout, et comme ils ne sont pas cruels, ils choisissent une mort expéditive qui épargne au patient la souffrance.

– Voilà une philosophie ! Et ceux qu’ils ne tuent pas, qu’en font-ils ?

– Le chef, le Seigneur de la Montagne, comme l’appellent ses fidèles soldats, le grand Condor, d’après les Indiens, le roi des Andes, comme le nomment les Péruviens...

– Quels titres superbes !

– Le chef, dis-je, conserve ceux qui lui plaisent comme esclaves pour faire son service et celui de son camp.

– Et le gouvernement péruvien tolère cela ? Il n’a pas pu envoyer une expédition pour mettre à la raison cette troupe de bandits ? s’écria un des convives.

Sur les lèvres du comte, un sourire d’une expression indéfinissable glissa une seconde.

– Il paraît que non, puisque le Seigneur de la Montagne et ses fidèles sont toujours les maîtres de la région.

– Ce malheureux pays est tellement agité par les révolutions ! À la faveur de ces troubles, les coquins ont toute liberté. C’est égal, le Blangard pourra peut-être se repentir de sa témérité, s’il en est ainsi !

– Oh ! il s’en repentira certainement, dit Michel avec un sourire de fine cruauté, en se penchant légèrement pour retenir la rose attachée au corsage d’Antoinette et qui venait de glisser, ce qui lui valut un charmant sourire de remerciement

Minuit sonnait lorsque M. de la Roche-Gléon prit congé de ses hôtes.

Devant l’hôtel de Bronnes, son automobile attendait. Le valet de pied ouvrit la portière. En même temps, il se penchait un peu et tendit à son maître un billet en murmurant :

– De la part de Blesi, monsieur le comte.

Le jeune homme prit place à l’intérieur, où il ne parut aucunement surpris de voir un homme assis sur le siège de devant et qui s’inclina profondément à sa vue. Ayant ouvert et parcourut d’un regard le billet, il dit au valet de pied demeuré près de la portière :

– Rue Taitbout, 12 bis.

Quand l’automobile fut en marche, le comte alluma une cigarette et, paraissant seulement alors s’apercevoir de la présence du personnage qui se tenait en face de lui dans une attitude d’extrême déférence, il demanda, en employant la langue allemande :

– Eh bien ! Hermann, quoi de nouveau ?

– Monsieur le comte, les hommes sont définitivement engagés. Ce sont tous des êtres sans scrupule, des gens qui n’ont rien en plus grande horreur que le travail et qui, pour satisfaire leurs appétits, sont prêts à toutes les besognes.

– Ils sont combien ?

– Cinq, en comprenant Pigot

– Bon... On leur promet ?

– Trois mille d’abord et une part dans les bénéfices de la mine de cuivre ensuite.

– Ah ! oui, la mine de cuivre ! dit le comte avec un éclat de rire railleur. Alors, ils ont été éblouis ?

– Presque, à ce qu’il paraît. Ce qui les inquiète, c’est la perspective d’avoir à combattre contre les brigands. Ils tiennent à leur peau, ces estimables personnages.

L’automobile stoppait en ce moment devant une vaste maison de luxueuse apparence. Le valet de pied sautait à terre et ouvrait la portière ; Michel de la Roche-Gléon se leva en demandant :

– C’est tout ce que tu as su ?

– Tout pour ce côté-là... Quand aux Sevaldo, ils en sont à la faillite.

– Bon, nous verrons à les sortir de là. Ils seront fidèles quand le serment les tiendra... Je suis content de toi, Hermann.

Et adressant un petit signe bienveillant à l’inconnu dont le blême visage rougit de plaisir, il sauta à terre et alla appuyer son doigt sur le bouton électrique de la porte.

Le concierge ayant tiré le cordon, Michel s’engagea sous une voûte, ouvrit une porte vitrée, traversa une cour garnie de plantes vertes et, pénétrant dans un second corps de logis, gravit un coquet escalier jusqu’au second étage. S’arrêtant alors devant la porte, il frappa trois coups espacés irrégulièrement. Elle s’ouvrit très doucement. Dans l’obscurité qui régnait, il était impossible de rien distinguer. La voix du comte murmura :

– Les frères travaillent pour la justice.

– Et pour le maître tout-puissant, chuchota une autre voix d’homme.

– Faites de la lumière ! ordonna M. de la Roche-Gléon sans élever la voix.

Un commutateur fut sans doute tourné, car une lampe électrique s’alluma au plafond, laissant voir une petite antichambre et, près de la porte, un homme d’un certain âge en correcte tenue de valet de chambre.

– Est-il couché ? interrogea le comte toujours à voix basse, tout en pénétrant dans l’antichambre.

– Non, monsieur le comte, il est occupé à mettre en ordre ses papiers.

– Bien... Vous pouvez aller prendre maintenant du repos, Sébas.

Et, en homme qui connaît les aîtres, M. de la Roche-Gléon se dirigea vers une porte qu’il ouvrit si doucement qu’aucun bruit ne se produisit.

Il se trouva au seuil d’une chambre élégante. Devant un bureau dont les tiroirs étaient ouverts, un jeune homme en tenue d’intérieur triait des lettres, des papiers, dont un grand nombre, déchirés ou froissés, emplissaient déjà une corbeille.

Le comte s’avança d’un pas si léger qu’il semblait glisser sur le tapis. Le jeune homme eut un brusque sursaut et une exclamation d’effroi en le voyant tout à coup près de lui.

– La Roche-Gléon !... D’où sortez-vous ?... Comment êtes-vous entré ?

– Que cela ne vous inquiète pas, mon cher Salves, dit tranquillement le comte Michel en attirant à lui un fauteuil et en s’asseyant en face de son hôte ahuri. Mettons, si vous le voulez, que j’aie pénétré à travers les murs, à la façon des esprits... Vous voilà bien occupé, à cette heure tardive ! On croirait, ma parole, que vous mettez tout en ordre pour faire un long voyage – un voyage dont on ne revient pas.

Un tressaillement courut sur le visage blême fatigué par les excès de la vie parisienne. Mais les lèvres du jeune homme essayèrent de sourire.

– En voilà une idée ! Je mets simplement de l’ordre dans tout ceci, je supprime de vieilles paperasses encombrantes...

– De façon à pouvoir, au point du jour, vous faire tranquillement sauter la cervelle, dit la voix nette et calme du comte.

M. de Salves sursauta en le regardant d’un air stupéfait.

– Comment pouvez-vous savoir ? bégaya-t-il.

– Je sais, cela suffit... Et je n’ignore pas non plus que la raison de cette résolution désespérée, c’est la ruine complète à laquelle vous et les vôtres vous trouvez acculés par suite de vos folies, de vos pertes au jeu en particulier, dont la dernière se monte à soixante mille francs. De cette somme, vous n’avez pas le premier sou. Pour la solder, vos parents vendront leurs dernières terres et se réduiront ainsi à la pauvreté. Mais d’autres dettes encore resteront impayées – celles-là se montent à soixante-dix ou quatre-vingt mille francs. Les prêteurs ne veulent plus rien entendre, les amis se dérobent... Alors, vous avez résolu d’échapper à toutes ces difficultés par le suicide.

– Comment savez-vous cela ? bégaya Gaston de Salves.

Sans répondre, M. de la Roche-Gléon s’accouda au bras de son fauteuil et se mit à lisser d’un doigt nonchalant son élégante moustache brune, sans quitter de son regard impénétrable la physionomie ahurie de son interlocuteur.

– Comment pouvez-vous être au courant de tout ce qui me concerne ? répéta le jeune homme. Et pourquoi êtes-vous ici ?

– Pour vous empêcher de commettre une lâcheté, dit nettement le comte.

Gaston de Salves se redressa.

– Monsieur !...

– Ne vous énervez pas, mon cher. J’ai toujours été habitué à appeler les choses par leur nom, et ce n’est pas pour vous que je ferai trêve à ma franchise.

Ce ton de tranquillité glaciale, l’expression impérative des yeux qui se fixaient sur lui, firent tomber net l’essai de révolte du jeune homme. Avec le même calme, le comte continua :

– Je suis venu, monsieur de Salves, pour vous arrêter tandis qu’il en est temps encore. Je ne suis pas croyant, – mon père m’a élevé dans l’indifférence absolue en fait de religion –, mais j’ai l’horreur du suicide, cette désertion devant les responsabilités de la vie. Pour vous, un tel acte doit revêtir quelque chose de plus affreux encore, puisque votre religion le couvre de ses anathèmes et refuse la sépulture chrétienne à ceux qui commettent ce crime contre eux-mêmes. Je sais que vous avez été élevé par une mère très pieuse trop tôt perdue, que vous avez été jusqu’à votre adolescence un enfant fervent, et que c’est seulement lorsque votre père, imprudemment, vous a lancé dans la fournaise parisienne que vous avez chassé loin de vous vos croyances chrétiennes. Ainsi donc, au moment d’accomplir cet acte, rien ne s’agite en vous, ni crainte, ni doute, ni honte de votre faiblesse ?

Gaston cacha son visage entre ses mains en laissant échapper un gémissement sourd.

– Si, j’ai éprouvé tout cela ! Mais je n’ai plus de force morale, la vie stupide que j’ai menée a tout tué en moi.

– Allons donc, je n’en crois rien ! Il vous suffira de vouloir... et pensez donc à votre père, à vos sœurs ! Quel désespoir pour eux ! Quelle honte !

– Oh ! oui, j’ai pensé à tout cela. Mais il m’est impossible de vivre ! Plus de la moitié de mes dettes restera impayée, ce sera le déshonneur pour moi...

– Le déshonneur ! Croyez-vous donc qu’il n’existera pas de même après votre mort volontaire, avec, de plus, le stigmate de la lâcheté ? Quels singuliers principes vous avez, dans votre société soi-disant civilisée ! Parce qu’un homme se dérobe devant la responsabilité de ses fautes, il se trouve des imbéciles pour dire : « Il a bien fait... Il a agi courageusement, comme il le devait, en se faisant justice. » Les lâches !

Une véhémence sourde passait dans la voix du jeune comte habituellement froide et mesurée. Mais, presque aussitôt, elle redevint calme tandis qu’il reprenait :

– Je suis venu pour vous sauver, Salves. Je vous offre de payer intégralement toutes vos dettes et de vous procurer une situation dans laquelle vous n’aurez à vous préoccuper en aucune façon de votre subsistance ni de votre fortune à venir...

– Vous ? balbutia M. de Salves dont le morne regard s’éclaira d’une lueur où se mélangeait la surprise et l’espoir.

– Oui, je vous offre ce moyen de salut... En retour, vous abdiquerez votre volonté pour ne suivre plus que la mienne, vous me ferez un serment que je vous dicterai... un serment auquel vous ne pourrez manquer sans voir aussitôt la mort, une mort mystérieuse et inéluctable, fondre sur vous.

À ces étranges paroles, un ahurissement sans nom s’empara de Gaston qui demeura un moment sans pouvoir ouvrir la bouche.

– Je ne comprends pas, dit-il enfin.

– C’est pourtant bien simple. J’ai besoin d’hommes dévoués, prêts à m’obéir sur un signe, sur un regard, sans jamais discuter ni chercher à comprendre. Vous serez l’un d’eux et, en retour, je ferai votre fortune, une fortune comme jamais vous n’en avez rêvé. Je dois ajouter, du reste, que je ne vous demanderai rien de contraire à l’honneur. J’ai entrepris une tâche de justice que je poursuis par des moyens peu ordinaires, qui se trouvent simplement justifiés par le but. Réfléchissez donc cinq minutes à ma proposition. Si vous refusez, tout est réglé, je me retire. Mais je vous préviens qu’en ce cas, comme en celui d’une acceptation, cet entretien doit rester absolument secret. Autrement, vous seriez un homme mort.

– Mais qui êtes-vous donc ? s’écria M. de Salves en se redressant, un peu de terreur au fond du regard.

– Qui je suis ? La question est amusante ! On croirait que vous ignorez mon nom, mon cher Salves ? riposta railleusement le comte Michel. Allons, laissons les paroles inutiles et réfléchissez, comme je vous l’ai dit.

Il sortit de sa poche un étui orné de délicates ciselures d’or, choisit une cigarette et, l’ayant allumée, se mit à fumer en renversant légèrement la tête sur le dossier du fauteuil et en tenant les yeux fixés au plafond, comme s’il voulait éviter de gêner, même par un regard, les réflexions de son interlocuteur.

Dans le cerveau de Gaston de Salves, les idées se pressaient, bouillonnaient, en complet désarroi. Une sorte d’effroi l’étreignait devant cet homme énigmatique, dont l’étrange séduction l’avait enserré comme les autres, et qui lui proposait aujourd’hui ce marché mystérieux. Et il se souvint tout à coup de différents faits demeurés inexpliqués : de la disparition d’un clubman des plus connus de la haute société parisienne, de celle d’un banquier prêt à faire faillite... et aussi de la mort subite et mystérieuse d’un jeune homme, le baron de Glosies, très connu de lui, que l’on avait trouvé sans vie sur son lit, avec une marque mystérieuse – un cercle entouré de rayons – tracée sur son front. Le clubman, qu’un coup de Bourse venait de ruiner, était allé, disait-on, refaire sa fortune dans l’Amérique du Sud. Le banquier était également là-bas, au Chili, d’où il envoyait régulièrement de grosses sommes à sa femme et à ses enfants, après avoir pu désintéresser tous ses créanciers. Quant à M. de Glosies, il était avéré que ce jeune homme, sans fortune et jetant cependant l’or par les fenêtres, devait avoir depuis quelques années une mystérieuse source de revenus.

« Il était peut-être payé par M. de la Roche-Gléon pour quelque besogne secrète, songeait Gaston. Sans doute a-t-il voulu trop parler et on l’aura tué. »

Un frisson secoua le jeune homme à la pensée que pareil sort était suspendu sur sa tête. Car si étrange est l’âme humaine que cet être qui se préparait l’instant d’auparavant à la mort volontaire s’effrayait à la pensée de la recevoir de la main d’autrui. Il est vrai que, chose bizarre, il ne se sentait plus maintenant disposé au suicide. L’amour de la vie lui revenait tout à coup, âpre, irrésistible. Seulement, il le sentait lutter en lui avec l’instinctive terreur de se voir acculé à un serment qu’il devinait terrible, et de devenir la chose de cet homme à l’empire duquel il pressentait ne pouvoir résister une fois qu’il se serait engagé envers lui.

M. de la Roche-Gléon abaissa tout à coup les yeux, et Gaston eut un long frémissement en rencontrant ses prunelles dominatrices.

– Les cinq minutes sont largement écoulées, mon cher, dit la voix calme du comte.

M. de Salves se tordit inconsciemment les mains.

– Décider pareille chose en cinq minutes ! Me direz-vous au moins ce que vous attendez de moi ?

– L’obéissance complète, aveugle, absolue.

– Mais si vous me commandez une chose contraire à ma conscience ?

– Ne craignez rien. Je suis un honnête homme. D’ailleurs, ne parlez pas trop de votre conscience. Elle me paraît assez élastique, puisque vous n’avez pas eu de scrupules à ruiner par vos folies votre père et vos sœurs, à contracter des dettes que vous saviez ne pouvoir payer, et que tout à l’heure vous étiez prêt à commettre contre vous-même un crime auquel cette fameuse conscience citée par vous se prêtait bien facilement, malgré les enseignements religieux que vous avez reçus.

Gaston devint livide. Une bouffée de révolte et d’amour-propre blessé lui monta au cerveau. Mais les mots s’évanouirent sur ses lèvres devant le regard impérieusement fascinant qui se posait sur lui.

– J’attends votre réponse, dit le comte après avoir envoyé vers le plafond une mince spirale de fumée.

Une anxiété aiguë serra le cœur de M. de Salves. En un clin d’œil, il pesa une dernière fois l’alternative : ou la ruine, le désespoir des siens, le déshonneur jeté sur le vieux nom... ou l’abandon de sa liberté entre les mains de cet homme étrange avec, en retour, le payement de ses dettes et la perspective d’une fortune.

– Eh bien ! ce sera oui, bégaya-t-il.

– Bon... Vous allez maintenant signer cette formule de serment.

Et, d’un portefeuille, Michel de la Roche-Gléon sortit un papier qu’il tendit à son interlocuteur.

Gaston de Salves lut :

« Je m’engage par un serment sur ce que j’ai de plus sacré à appartenir désormais à la Société des Frères de la Justice, à obéir aveuglément aux ordres de celui qui est notre maître à tous et à garder le secret le plus absolu sur les opérations de ladite société, dût-il m’en coûter la vie ou les plus grands malheurs. Si je transgressais les lois de la société, et surtout celle du secret, je me soumets par avance au châtiment qui tombera sur moi – c’est-à-dire à la mort qui m’atteindra, je le sais, n’importe où je serai, n’importe quelles précautions je prendrai, car les Frères de la Justice sont tout-puissants, ils connaissent tout, ils pénètrent partout, et je sais qu’il me sera impossible d’échapper à leur vengeance. »

– Et... il faut que je signe cela ? balbutia le jeune homme qui se sentait agité d’un tremblement intérieur.

– Oui, et un peu vivement, je vous prie, car il se fait tard.

La main tremblante de Gaston eut peine à apposer sa signature au bas de la feuille. Il tendit celle-ci au comte Michel qui la prit et la serra dans son portefeuille, d’où il sortit un autre papier qu’il remit à Gaston en disant :

– Voici la liste de vos dettes. Elle est bien exacte, n’est-ce pas ?

Le jeune homme, en jetant un regard sur la feuille, ne put retenir une exclamation stupéfaite.

– Mais comment avez-vous pu savoir tout ?... Il ne manque rien... rien, en vérité !

– Les Frères de la Justice connaissent tout, je vous le répète... Donc, ceci sera intégralement payé. Vous allez dès demain faire vos préparatifs afin de partir dans huit jours pour le Pérou, en annonçant à vos connaissances que je vous ai promis là-bas une belle position sur mes propriétés. Vous vous présenterez à l’hacienda de Santa-Lucia, où mon mayordomo, prévenu, vous indiquera ce que vous avez à faire.

– Vous ne retournez pas encore là-bas ? demanda machinalement le jeune homme.

– Monsieur de Salves, quand vous serez un peu plus initié, vous saurez qu’on ne m’interroge jamais sur ce qu’il me plaît de faire ou de ne pas faire.

Un sursaut de révolte agita encore une fois Gaston de Salves. Ainsi, il lui faudrait être un instrument passif, muet et aveugle, entre les mains de cet homme dont l’attitude hautaine et le regard dominateur semblaient l’écraser, l’annihiler... de cet homme pour lequel – il le comprenait tout à coup – il n’était plus l’égal envers lequel on s’astreint à quelque courtoisie de langage, mais l’inférieur, l’humble employé obligé de courber la tête et de se soumettre sans discussion.

Comme s’il ne doutait pas des sentiments qui s’agitaient dans l’âme de son interlocuteur, M. de la Roche-Gléon continua du même ton impératif :

– En abordant mon mayordomo, vous lui direz simplement ces mots : « Les frères travaillent pour la justice. » Et vous lui montrerez ceci, que vous devrez toujours conserver précieusement...

Il tendit à Gaston un carré de vélin noir, sur lequel se détachait en rouge un cercle entouré de rayons, figurant évidemment l’image du soleil, tel qu’on le voit sur les restes de monuments datant des Incas.

– Voici le signe auquel se reconnaissent les Frères de la Justice... Maintenant, je vous laisse. Occupez-vous de commencer dès demain vos préparatifs de départ.

Il s’était levé, et Gaston, complètement dominé, l’imita.

– Je ne sais pas l’espagnol... avança timidement le jeune homme.

– Vous l’apprendrez. Je vous enverrai demain quelqu’un qui vous donnera les premières leçons et, en même temps, commencera à vous initier à vos nouveaux devoirs... Bonsoir, Salves.

Et M. de la Roche-Gléon, prenant son chapeau, se dirigea vers la porte sans tendre la main à Gaston, comme il en avait coutume auparavant. Il s’arrêta tout à coup et, se détournant un peu, il enveloppa le jeune homme de l’éclair fascinant de son regard.

– Je vous conseille de bien méditer tous les termes du serment que vous venez de signer, dit-il d’un ton étrange où passait une menace mystérieuse.

Gaston de Salves frémit. Et complètement dompté cette fois, comprenant qu’il se trouvait entièrement sous l’énigmatique et toute-puissante influence de cet homme, il courba la tête en balbutiant humblement :

– Je vous appartiens et je vous servirai avec fidélité.

Quand la porte se fut refermée sur le comte, M. de Salves se laissa tomber sur un fauteuil et demeura un long moment anéanti, presque sans pensée.

« Voyons, j’ai rêvé », murmura-t-il tout à coup en passant sa main sur son front.

Oui, il avait rêvé que tout à l’heure, devant lui, se tenait cet homme au regard ensorceleur, il avait rêvé qu’il venait de se livrer à lui.

Un grand frisson le secoua. Sur la tablette du bureau, près de lui, se trouvait le vélin noir marqué d’un signe mystérieux.

« Qu’est-ce donc que cet homme ? songea-t-il avec terreur. Et qu’ai-je fait en me donnant ainsi à lui ? »

Du fond de sa mémoire surgit tout à coup en cet instant le souvenir d’une phrase entendue jadis, au temps de son adolescence, et dite du haut de la chaire par un pieux prédicateur : « Celui qui s’éloigne de la foi et du service de Dieu est tout prêt pour s’engager comme esclave au service de la puissance des ténèbres. »

M. de la Roche-Gléon devait être le chef d’une société secrète. Mais quel but poursuivait-il ?

« Pourtant, il a le regard loyal et j’éprouve envers lui une singulière impression de confiance, pensa Gaston de Salves. De la confiance et de la crainte. Car j’ai senti qu’il disait vrai, que rien de ce que je pourrai faire ne lui échappera. Maintenant, je lui appartiens. »

Et, de nouveau, un autre souvenir lui revint : celui d’une parole dite l’année précédente par sa sœur aînée, la pieuse Madeleine : « Tu ne veux pas servir Dieu, prends garde d’être obligé, comme le prodigue de l’Évangile, d’en arriver à te faire l’esclave d’une créature. »

Madeleine... chère et bonne Madeleine, la plus aimée de ses sœurs. Elle s’inquiétait depuis longtemps à son sujet et ces derniers temps surtout, dans ses lettres, elle lui laissait voir toute son angoisse. Que dirait-elle, si elle apprenait qu’il s’était engagé ainsi ?

Il frissonna en jetant un coup d’œil sur les papiers déchirés, sur le tiroir qui renfermait son revolver, et songea : « Je n’avais pas le choix ! »


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