Première partie Les Frères de la justice I








télécharger 0.58 Mb.
titrePremière partie Les Frères de la justice I
page6/19
date de publication20.03.2018
taille0.58 Mb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   19

II


L’expédition de Blangard approchait de la zone dangereuse, domaine incontesté du roi des Andes.

Les cinq recrues choisies par Puchet étaient venues se joindre à Blangard et à ses compagnons au terminus de la voie ferrée. De même les peones et l’arriero chargé de la conduite des mules de charge, bien armés, eux aussi. Jusqu’ici, tout s’était fort bien passé, les Frères de la Justice n’avaient plus donné signe de vie, Blangard déclarait maintenant que ses enfants et lui avaient été victimes de stupides farceurs, et le résultat de l’expédition lui apparaissait sous les plus riantes couleurs.

Cependant, il commençait à se rembrunir en voyant les habitations se faire de plus en plus rares, en s’enfonçant chaque jour davantage dans ces montagnes superbes et inconnues, en entendant l’arriero déclarer d’un ton paisible :

– Franchement, señor, je ne vous aurais pas suivi pour or ni argent, si je ne savais que le roi des Andes laisse toujours la vie et la liberté aux pauvres diables de mon espèce !

Dans les estancias, où plusieurs fois la petite troupe reçut l’hospitalité, c’était un refrain aussi peu rassurant :

– Jamais vous ne passerez, señor ! Le Seigneur de la Montagne est là qui vous guette, il vous saisira au bon moment, et personne de vous n’échappera.

Inès, qui traduisait ces paroles aux Blangard, dit un jour au député :

– Je me demande pourquoi vous avez engagé votre fille et nous-mêmes dans de pareils dangers, mon cousin ?

– Mais, ma chère enfant, j’ignorais tout cela ! Il m’a fallu arriver dans ce pays pour connaître ces ennuis qui m’attendaient dans ma mission. J’aurais peut-être dû vous laisser à Lima ou vous renvoyer en France. Mais je pensais qu’on exagérait beaucoup. Et maintenant encore, je ne suis pas très inquiet, je vous assure ! Ces bandits qui effrayent tous ces braves paysans n’auront pas l’idée d’attaquer une petite troupe bien armée comme la nôtre.

– Vous deviez avoir cependant quelques craintes avant de partir, puisque vous aviez pris vos dispositions.

Et Inès, en parlant ainsi, désignait Pigot et ses compagnons assis devant l’estancia et occupés à faire une manille.

– Ces braves garçons sont des émigrants, désireux de travailler à la nouvelle mine que nous allons conquérir et auxquels, naturellement, j’ai fait de belles conditions. D’autres viendront après eux. Je ne les ai armés qu’en apprenant les dangers, très problématiques à mon avis, qui nous attendaient ici.

Inès ne répliqua rien. Mais si Blangard pensait l’avoir convaincue, il se trompait. Sous une apparence très gaie, elle avait toujours été fort sérieuse, réfléchie et très observatrice. Or, bien des petits faits ne passaient pas inaperçus pour elle. Les allures des soi-disant émigrants, entre autres, lui paraissaient bien singulières. Ils lui faisaient l’effet de fieffés paresseux, laissant tout à faire à l’arriero et aux peones, fumant et jouant à toutes les haltes, échangeant des propos grossiers et révolutionnaires, et traitant avec désinvolture Blangard et Maxence qu’ils appelaient « les bourgeois ».

Le jeune Bille, seul, semblait moins antipathique à Inès. Son regard était plus loyal que celui des autres, et il s’était montré deux ou trois fois très obligeant pour la jeune fille ou pour son frère. Mais Inès avait été péniblement surprise en l’entendant un jour, dans un village traversé par la petite caravane, ricaner et échanger avec Luret des réflexions grossières à la vue d’un prêtre.

De plus, Inès avait de sérieux ennuis. Outre les assiduités tenaces de Maxence, elle se trouvait en butte à la malveillance chaque jour plus accentuée d’Edmée. À vivre ainsi en contact permanent avec cette jeune fille charmante au moral et au physique, la nature basse et envieuse de Mlle de Blangard avait vu s’éveiller une jalousie qui croissait chaque jour et se manifestait par nombre de petites méchancetés, par des railleries sur la religion, par une affectation à parler devant Inès de sujets qu’elle savait devoir faire rougir la jeune fille sérieuse, délicate et pieuse qu’était sa cousine.

Jacques, lui, se contentait de jouir sans réserve de cette vie qui lui semblait délicieuse. Il continuait à étudier la géologie et la minéralogie avec l’excellent M. Hamelette, causait avec l’arriero et les peones, et évitait les futurs ouvriers de la mine, dont la physionomie et les allures lui déplaisaient.

En toute autre compagnie et sans crainte des dangers probables, Inès aurait joui délicieusement de ce voyage dans un pays où types, costumes, habitudes, tout lui était nouveau, où, surtout, elle pouvait contempler, à mesure que la caravane pénétrait plus avant dans la montagne, de grandioses et superbes panoramas. La médaille, il est vrai, avait son revers. Des orages soudains éclataient, des pluies diluviennes obligeaient les voyageurs à s’arrêter et à se réfugier dans les abris élevés à la hâte. Ou bien encore, c’était – maintenant surtout que l’on avançait dans la montagne – quelque dangereux passage où il fallait toute l’extraordinaire adresse des mules pour ne pas choir au fond d’effroyables précipices.

Inès avait sans cesse l’œil sur Jacques qu’elle savait téméraire et un peu fou, surtout quand l’air vif de la montagne le grisait. Edmée se raillait de sa sollicitude et excitait le jeune garçon.

– Vous voudriez toujours le garder dans vos jupes, Inès ! Laissez-le donc tranquille, il n’y a rien à craindre ! Va donc, Jacques, caracole, cela te fera du bien.

Mais Jacques, qui ne craignait rien tant que de faire quelque peine à sa sœur, s’abstenait d’écouter les bons conseils d’Edmée et modérait l’allure de sa monture – pour un peu de temps, du moins.

Les cultures se faisaient maintenant de plus en plus rares, les habitations – de pauvres logis d’Indiens – s’essaimaient à de longues distances. Parfois, les voyageurs croisaient quelques indigènes dont les femmes portaient leur enfant sur le dos et filaient du coton pour tromper la longueur du chemin... Ou bien on apercevait, dominant un point stratégique, quelques vestiges de fortifications élevées là naguère par les Incas.

Inès, dont l’esprit était très ouvert, aurait aimé à connaître l’histoire des souverains qui firent atteindre à cette contrée un réel degré de civilisation. Mais, autour d’elle, personne n’était à même de contenter ce désir. M. Hamelette ne connaissait rien en dehors de la science à laquelle il s’adonnait passionnément, Blangard ne s’était jamais soucié de s’instruire en fait d’histoire, Maxence et Edmée affectaient, ainsi qu’il est de bon ton aujourd’hui dans les nouvelles couches, de considérer comme non avenu tout ce qui s’était produit avant 1789, « l’année qui vit un timide essor vers la liberté », selon un mot très applaudi de Blangard à la tribune.

Un après-midi, comme la caravane chevauchait sous un ciel très pur, dans une atmosphère extrêmement chaude, l’arriero fit dire à Blangard :

– Hâtons-nous, señor, car un orage épouvantable va se déchaîner d’ici peu !

– Un orage ! s’exclama le député, par ce temps-là... Il est fou, ce brave Matego !

– Ces gens-là connaissent la montagne et se basent sur des signes qui passent inaperçus pour nous, opina sagement Maxence. Suivons donc son conseil.

Les voyageurs se trouvaient en ce moment sur un haut plateau, ce qu’on appelle là-bas une puma, étendue morne et désolée, landes couvertes d’une herbe chétive, où siffle une bise glaciale, où aussi le soleil brûle et cuit tout. Talonnant leurs montures, les voyageurs descendirent une pente raide, à la suite de l’arriero qui semblait connaître admirablement tous ces parages. Mais, en dépit de leur hâte, ils entendirent résonner tout à coup au-dessus de leurs têtes le sourd fracas de l’orage.

– Pressons, pressons, señores ! dit l’arriero. Vous n’avez pas encore vu un orage semblable à celui qui se prépare. Il faut qu’en dix minutes nous ayons gagné un rancho où vous trouverez un abri.

Au bout de quelques instants de marche, les voyageurs purent apercevoir le logis en question. C’était une pauvre demeure qui se dressait à deux cents mètres sur une sorte de large rebord schisteux.

– Il est bien bon, l’arriero ! Comment allons-nous arriver là ? s’exclama Maxence.

Mais Matego se dirigeait déjà, sans hésitation, vers un sentier abrupt dont la vue était dérobée par des blocs de pierre tombés de la montagne. Les mules commencèrent à gravir cette montée effrayante. L’orage se rapprochait, des éclairs fulgurants venaient aveugler par instants les voyageurs.

Chacun s’était engagé au hasard dans le sentier. Volette, Luret et Milochon avaient bousculé les autres pour passer les premiers. Inès se trouvait entre M. de Blangard et M. Hamelette. Derrière venaient Maxence, Jacques et le jeune Bille.

Un cri d’effroi retentit tout à coup. Maxence ayant soudainement immobilisé sa monture, celle-ci avait eu un mouvement de recul, et la mule de Jacques s’était rudement heurtée contre elle, si rudement qu’elle avait glissé sur l’étroit sentier et, perdant pied, s’était écroulée dans le sombre ravin rocheux qui s’étendait au-dessous.

Jacques l’eût suivie dans sa terrible chute si Bille n’avait eu le temps de le happer par le bras et, avec une force dont on aurait cru incapable ce maigre garçon, ne l’avait maintenu jusqu’à ce qu’il fût remis sur ses pieds.

Inès n’avait vu que la fin de ce bref petit drame. Jacques, maîtrisant le frisson qui l’agitait, lui cria pour la rassurer :

– Je n’ai rien du tout !... C’est ma pauvre mule !

– Pressons, pressons ! dit l’arriero qui était en tête de la caravane.

D’énormes gouttes de pluie commençaient à tomber. En un instant, ce fut le déluge.

Fort heureusement, le but était presque atteint. Encore quelques instants, et la tête de la caravane débouchait sur la petite esplanade, en face du rancho.

Un homme âgé, couvert d’un poncho sale, apparut à la porte.

– Allez vite aux grottes, señores et señoras ! cria-t-il.

Ils suivirent l’arriero qui semblait fort au courant des aîtres. Et ils virent alors que la paroi schisteuse de la montagne était creusée de grottes.

Ils s’engouffrèrent dans l’une d’elles, tirant par la bride leurs mules que les éclairs ininterrompus commençaient à effrayer. L’orage, en ce moment, éclatait avec une violence inouïe, et l’arriero s’écria :

– Nous pouvons, señores, bénir la Providence qui nous a permis d’atteindre cet abri ! Autrement, plus d’un de nous aurait pu rester sur le chemin !

Jacques se jeta dans les bras de sa sœur :

– Inès, à quel danger j’ai échappé ! Après Dieu, c’est à lui que je dois mon salut.

Et, quittant brusquement sa sœur, il s’élança vers Bille, les deux mains tendues, son franc visage tout rayonnant.

Une expression de contentement parut sur la physionomie de Bille.

– On a fait ce qu’on a pu, monsieur Jacques, dit-il en serrant ces mains si spontanément offertes. Histoire d’avoir de la présence d’esprit et des poignets qui ne soient pas en coton...

Il s’interrompit en voyant devant lui Inès.

– Merci, monsieur Bille ! dit la voix émue de la jeune fille. Jamais je ne pourrai assez vous témoigner ma reconnaissance pour ce que vous avez fait là !

– Ça ne vaut pas la peine d’en parler, mademoiselle ! Non, vrai, ça ne vaut pas la peine !

Pour la première fois de sa vie, Bille, le frondeur, se sentait embarrassé et un tantinet ému.

– Mais il faut dire que vous avez eu une drôle d’idée de vous arrêter comme ça tout d’un coup, monsieur ! ajouta-t-il en se tournant vers Maxence qui se tenait dans l’ombre en tourmentant nerveusement sa moustache rousse.

– J’aime bien ça ! Comme si cette imbécile de bourrique m’avait demandé la permission de s’arrêter ! J’aurais bien voulu vous voir à ma place, Bille !

Edmée, dont la physionomie était légèrement crispée, se rapprocha de son frère.

– À quoi ont bien pu servir ces excavations ? Sais-tu cela, Maxence ? interrogea-t-elle.

– Ma foi, non ! Fais-le demander par Inès ou Jacques à l’arriero.

Le frère et la sœur, qui parlaient fort bien l’espagnol, étaient les interprètes ordinaires de leurs parents. À la question d’Inès, l’arriero répondit :

– Ces grottes ont été creusées jadis pour servir de sépulture. Dans quelques-unes, on trouve encore des débris de squelettes.

– Brr ! c’est plutôt macabre ! dit Edmée quand sa cousine lui traduisit la réponse. Mais, enfin, mieux vaut cet abri-là que rien du tout.

La caravane s’organisa aussitôt pour finir la journée et passer la nuit dans les grottes funéraires. Les Blangard, les jeunes de Brévys et M. Hamelette s’installèrent dans l’une d’elles, tandis que l’arriero, les peones et les autres se répartissaient au mieux.

Après un bon repas fait avec les provisions et les conserves dont était abondamment pourvue l’expédition, chacun songea à prendre du repos. Inès, en particulier, se sentait brisée après cette marche précipitée, et surtout après l’émotion occasionnée par le terrible danger qu’avait couru son frère. Elle tombait de sommeil et croyait s’endormir aussitôt. Mais à peine étendue près d’Edmée dans l’excavation qui leur avait été réservée, elle se sentit envahie par une surexcitation nerveuse qui l’empêcha de fermer les yeux. Des imaginations angoissantes surgissaient en elle, des visions horribles, où elle voyait Jacques sanglant, broyé, méconnaissable, passaient devant ses yeux.

Elle finit par se lever pour tenter de chasser ces pénibles obsessions. Doucement, afin de ne pas réveiller Edmée, elle s’avança vers l’entrée de la grotte.

L’orage était complètement passé depuis plus d’une heure. Les étoiles brillaient au ciel, l’air était très vif, très froid même, et Inès, un peu frissonnante, s’enveloppa étroitement dans son manteau.

Combien elle regrettait, de plus en plus, de n’avoir pas résisté devant la singulière idée qu’avait eue M. de Blangard d’emmener son frère et elle dans cette hasardeuse expédition ! Plus elle avançait, plus il lui semblait que de terribles dangers les attendaient...

Elle retint tout à coup son souffle et se pencha légèrement.

D’une excavation voisine, un homme sortait... un homme grand et maigre, qui marchait d’un pas titubant. C’était certainement Pigot. Lui seul avait, trop fréquemment, cette allure vacillante due aux libations continuelles qui lui étaient indispensables, prétendait-il, pour soutenir ses forces. De celles-ci, en tout cas, il ne faisait guère usage, car il n’y avait pas – sauf peut-être Luret – de plus parfait paresseux que lui. Pourvu qu’il eût toujours de quoi boire et qu’on ne cherchât pas à le faire travailler, c’était un homme d’apparence assez paisible.

Où allait-il donc à cette heure ? Sans doute, pour passer le temps dans la grotte, avait-il bu plus que de coutume encore, et cherchait peut-être à se dégriser à l’air vif.

Il s’en allait vers le rancho qu’il contourna. Inès ne le revit plus alors. Était-il donc entré là ?

Elle demeurait immobile, vaguement inquiète, se demandant si elle ne devait pas aller réveiller M. de Blangard pour lui faire part de cet incident.

Cinq minutes s’écoulèrent. De nouveau, la longue silhouette de Pigot apparut, toujours virant un peu de-ci, de-là. L’homme revenait vers la grotte où se trouvaient ses compagnons et y disparut. Alors Inès rentra et revint s’étendre près d’Edmée qui dormait toujours profondément. Cette même inquiétude inexpliquée l’empêcha de fermer l’œil de toute la nuit et peupla son cerveau un peu surexcité de craintes imprécises.


1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   19

similaire:

Première partie Les Frères de la justice I iconPremière partie Les Ravageurs

Première partie Les Frères de la justice I iconPremière partie Les deux poètes

Première partie Les Frères de la justice I iconPremière partie Les héritiers alarmés

Première partie Les Frères de la justice I iconÇa bouge en France : Rhône-Alpes
«C’est à que les frères ont inventé le le qu’on peut voir dans le musée, est l’appareil grâce auquel on a tourné le premier film...

Première partie Les Frères de la justice I iconPremière partie Le feu du Valpinson Du reste, voici les faits : 1

Première partie Les Frères de la justice I iconActivité Regardez la première partie du reportage. Cochez les mots entendus

Première partie Les Frères de la justice I iconTout sur l'egypte ancienne première partie : les époques de formation

Première partie Les Frères de la justice I iconSodome et Gomorrhe Première partie Première apparition des hommes-femmes,...

Première partie Les Frères de la justice I iconPremière partie Les premiers pas 1 Au fond du Connaught
«première fleur des mers», mais ces fleurs se fanent vite au souffle des rafales. Pauvre Irlande ! Son nom serait plutôt l’«Île de...

Première partie Les Frères de la justice I iconPremière partie








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com