Première partie Les Frères de la justice I








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titrePremière partie Les Frères de la justice I
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III


Ce fut un soleil radieux qui salua le réveil de la petite caravane. Inès, en s’avançant vers l’entrée de la grotte, eut un cri d’admiration à la vue des hauts sommets neigeux tout irradiés de lumière.

– Regardez donc, Edmée, c’est magnifique !

Mlle de Blangard, occupée à se coiffer devant une glace à trois faces disposée sur une petite table portative, leva les épaules en ripostant d’un ton railleur :

– Quelle enthousiaste vous êtes, Inès ! Pour ma part, je commence à en avoir assez de ces paysages trop grandioses, et je voudrais bien me trouver au but.

– En sommes-nous loin, Edmée ?

– Deux jours de marche encore, a dit l’arriero.

Au-dehors, les peones soignaient les mules, tandis que Pigot et ses compagnons surveillaient la confection de leur café sur un foyer artistement dressé par Bille, le débrouillard de la bande. Près du rancho, l’arriero causait avec le propriétaire de cette minable demeure.

– Viens, Jacques, appela Blangard. Tu vas interroger cet homme afin de savoir s’il a connaissance de ces fameux bandits dont on nous a prédit l’attaque.

Aux premiers mots de Jacques, l’homme éclata de rire.

– Les bandits ! Ils ne sont pas à craindre, allez. Des gens comme vous en auront vite raison, en admettant qu’ils osent s’attaquer à vous. Pour mon compte, je n’en ai jamais aperçu un. Ce sont des histoires qu’on raconte comme cela, dans tout le pays, probablement pour empêcher les braves caballeros comme vous de venir visiter nos belles Andes.

– C’est bien ce que je pensais, dit Blangard avec satisfaction. Dis maintenant à l’arriero, Jacques, que je voudrais changer un peu d’itinéraire, et, au lieu de gagner tout de suite la mine de Santa-Rosa, me diriger d’abord vers la quebrada del Monteno.

– Cela se peut, répondit l’arriero quand Jacques lui eut communiqué ce désir de Blangard. Je connais le chemin. J’ai été une fois par là. Cette quebrada est une des plus sauvages de la Cordillère.

En revenant vers les grottes avec l’arriero, Blangard s’informa par l’organe de Jacques :

– Qui est cet homme et que fait-il ici ?

– Il s’appelle José Valina. Ayant amassé un petit pécule en travaillant aux mines d’argent, il a eu l’idée bizarre de venir vivre ici, tout seul, ne voyant âme qui vive une partie de l’année. C’est un original, mais un brave homme.

– Comment se nourrit-il ? demanda Jacques.

Matego eut un geste vague.

– Il a des provisions, sans doute.

Inès s’avança à ce moment vers Blangard.

– J’aurais un mot à vous dire en particulier, mon cousin.

Il répliqua, un peu surpris :

– C’est facile, venez par ici.

Elle lui fit part alors de la nocturne sortie de Pigot. Mais Blangard leva insouciamment les épaules.

– Il avait bu et aura été se promener par là sans aucune raison. Comment voulez-vous qu’il ait affaire avec ce Valina, puisqu’il ne sait pas un traître mot d’espagnol ? Et d’ailleurs, à quel propos ? Du reste, nous allons bien voir... Pigot !

Le citoyen, qui musait autour des peones occupés à leur tâche, s’avança d’un pas traînant.

– Tu as donc été te promener cette nuit, mon garçon ? dit à brûle-pourpoint le député.

L’autre écarquilla ses yeux ternes, de l’air le plus surpris du monde.

– Me promener, monsieur de Blangard ? En voilà une idée !

– Ma jeune cousine t’a vu pourtant qui te dirigeais vers cette bicoque, derrière laquelle tu as disparu.

Pigot regarda Inès. Il avait l’air de plus en plus étonné. Mais la jeune fille avait eu le temps d’apercevoir, dans ces prunelles grisâtres, une lueur instantanément éteinte qui en avait chassé une seconde l’expression quelque peu abrutie que l’abus de l’alcool y avait empreinte.

– Vous m’avez vu, mademoiselle ! Eh bien ! c’est tout de même drôle ! Probablement que ce sont mes crises de somnambulisme qui reviennent. J’en ai eu il y a quelques années... Là, sans mentir, il paraît que je me promenais sur les toits, sur les gouttières... que tous ceux qui me voyaient en avaient la chair de poule ! Mais on n’osait rien me dire, de peur de me réveiller... Et quand je m’étais bien promené pendant un petit quart d’heure, j’allais me remettre tranquillement au lit. Le lendemain, quand on me racontait ça, je disais : « C’est des farces, j’ai pas bougé ! » Probable qu’il m’est arrivé la même chose cette nuit.

– C’est évident, dit le député, satisfait de l’explication. Vous voilà rassurée, Inès.

– De quoi donc la demoiselle avait-elle peur ? interrogea Pigot.

– Oh ! de rien ! dit négligemment Inès.

Elle fit un pas pour retourner vers la grotte qui lui avait servi de chambre. Mais Blangard l’arrêta par le bras.

– Ma chère enfant, j’aurais à vous faire, ainsi qu’à Jacques, une importante communication. Appelez votre frère et venez avec moi.

Très surprise, elle obéit. À la suite de Blangard, elle entra dans une des grottes où Maxence et Edmée, assis sur des sièges pliants, discutaient à voix basse.

À la vue de sa cousine, Maxence se leva et s’avança avec empressement, la main tendue, un compliment à la bouche.

– Il semble que toute la fraîcheur, toute la lumière du dehors pénètrent ici avec vous, Inès !

Les grands yeux noirs, froids et dédaigneux, se détournèrent, tandis que les doigts de la jeune fille effleuraient à peine la main offerte.

Un éclat de rire moqueur s’échappa des lèvres d’Edmée.

– Inès n’est pas sensible à la romance sentimentale, Maxence.

Il jeta à sa sœur un coup d’œil irrité. Mais Edmée continua sans paraître s’en apercevoir :

– Notre cousine, sous ses airs doux et dévots, est une petite personne très pratique, qui ne se paye pas de phrases et ne pose les pieds que sur du solide... Or, ce solide, on va vous le donner, Inès. C’est l’objet de la sensationnelle communication que père a décidé de vous faire aujourd’hui.

– Et que je voulais retarder encore, dit Maxence avec un regard qui eût attendri un fauve, mais qui laissa Inès insensible. Qu’allons-nous paraître maintenant près de vous, petite reine de l’or ? Que seront à vos yeux vos humbles parents ?

– Asseyez-vous là, Inès, dit Blangard en désignant un siège. Toi, Jacques, fourre-toi où tu voudras... Écoutez-moi bien, mes enfants...

Et le député prit une attitude solennelle, comme lorsqu’il paraissait à la tribune parlementaire pour... endormir ses collègues de toutes nuances.

– ... Quand je pris en main votre tutelle, je trouvai, dans les papiers de votre grand-père, certain document, couvert de signes incompréhensibles pour le profane que j’étais, mais heureusement accompagné d’une explication due à un savant linguiste, ami de M. des Nardières, ainsi que me l’apprirent des notes jointes à ces papiers susdits – notes écrites de la main de votre excellent aïeul. Or, des uns et des autres, j’ai pu facilement extraire l’explication suivante... Votre grand-mère, mes enfants, était, comme vous le savez, espagnole...

– Oui, elle s’appelait doña Manuela de Garate, interrompit Jacques. Elle était très jolie, et il parait qu’Inès lui ressemble.

– Ce n’est pas moi qui vous ai fait ce compliment, Inès ! dit Maxence avec un aimable sourire.

Elle rougit d’impatience, tandis que Blangard continuait :

– Le père de doña Manuela, don Alphonse de Garate, avait, dans sa jeunesse, tenté fortune au Pérou. Il ne réussit pas, mais parvint à se procurer un document unique provenant des anciens souverains de cette contrée et donnant toutes les indications pour atteindre un gisement d’or d’une richesse fabuleuse, situé en un point de la Cordillère presque inaccessible pour quiconque ne connaissait pas le secret du mystérieux passage y conduisant. Pourquoi don Alphonso, au lieu de rechercher aussitôt ce gisement, revint-il en Espagne ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’il mourut peu après, comme sa femme venait de donner le jour à une fille.

« Sa veuve, trouvant ce papier jauni et ne comprenant rien aux signes dont il était couvert, l’enferma dans un tiroir avec de vieilles paperasses de famille. Sa fille, doña Manuela, mariée à un jeune officier français, Robert de Brévys, – votre grand-père, – l’y retrouva un jour et, n’y accordant pas plus d’attention, le relégua au fond d’une armoire. Ce fut là que le découvrit votre père, quelque temps après son mariage avec Marie des Nardières.

« Comme l’écriture inconnue et les signes mystérieux qui s’y trouvaient tracés ne lui indiquaient absolument rien, il le remit à son beau-père, qui avait pour ami intime un des plus savants linguistes de l’époque. Celui-ci, après bien des recherches, put établir le vrai sens du document et apprit à votre père et à votre aïeul quelle éblouissante fortune les attendait par-delà les mers.

« Comment le secret fut-il gardé par les trois hommes ? Pourquoi Henri de Brévys, votre père, ne chercha-t-il pas à conquérir ce trésor ? La raison en est donnée par quelques lignes écrites de la main de M. des Nardières et jointes aux autres notes explicatives qui accompagnaient le document. Je vais les lire...

Et Blangard sortit de sa poche un portefeuille, tout en jetant un coup d’œil en dessous vers les deux jeunes gens pour juger de l’effet de sa communication.

Inès avait l’air stupéfait et incrédule d’une personne qui ne sait trop ce qu’elle doit croire de ce qu’on lui raconte. Jacques écoutait attentivement, avec la physionomie amusée de quelqu’un qui entend une histoire intéressante.

– C’est très chic ! C’est tout à fait un roman d’aventures ! s’écria-t-il d’un air ravi. Et c’est nous qui sommes les héros ! Non, ce que c’est amusant !

– Il ne voit que ça là-dedans, le môme ! ricana Maxence entre ses dents.

Blangard, qui avait sorti de son portefeuille un papier, lut lentement :

« C’est à vous, mes chers petits-enfants, que j’adresse ces lignes. Quand vous trouverez cet antique document prometteur d’une fortune immense, vous vous demanderez sans doute comment nous avons dédaigné cet or et ne vous en avons jamais parlé. Écoutez-moi, chers enfants. Au moment où nous fut révélée, par la bouche de mon savant ami Guillas, la teneur de ce document, votre père était déjà atteint par la maladie incurable qui devait l’emporter quelques années plus tard. De goûts très simples, comme ma fille, votre mère, il n’avait pas de grandes ambitions, pas de désirs coûteux, et les souffrances qu’il endurait, la continuelle pensée de la mort le détachaient de toutes les vanités terrestres, lui faisaient voir toutes choses à la lumière d’en haut.

« – Ne nous occupons pas de cela, me dit-il. Nos enfants auront une honnête aisance, cela leur suffira. Qui sait si tant d’or ne leur serait pas funeste !

« Votre mère objecta :

« – Pourtant, avec une grande fortune, on peut faire beaucoup de bien.

« – Oui... et beaucoup de mal aussi... Et songe quelles convoitises, quelle ruée d’appétits une telle fortune déchaînerait sur ces pauvres enfants ! Écoute, Marie, voici ce que nous allons faire. Nous enfermerons ce document et, plus tard, quand nos enfants seront un peu mûris par la vie et bien pénétrés de solides principes chrétiens, ils le trouveront et en feront alors ce qu’il leur plaira.

« J’approuvai cette décision. Guillas promit de garder le secret, et le document fut enfermé dans un secrétaire, avec les notes explicatives de mon ami et d’autres que j’avais écrites sous la dictée de mon gendre pour vous renseigner sur la provenance de cet héritage.

« Maintenant, chers enfants, agissez sous l’impulsion de votre conscience. Si cet or vous paraît utile pour servir une cause juste, pour aider au soulagement de la misère morale et physique, si vous sentez en vous le désir de jouissances mauvaises, si vous devez vous en servir uniquement pour vous procurer les aises et les douceurs de la vie, ah ! fuyez-le, pauvres enfants, comme votre pire ennemi !

Jacques des Nardières. »

Des larmes remplissaient maintenant les yeux d’Inès. Et ceux de Jacques n’étaient certainement pas très secs non plus.

– Pauvre cher grand-père ! murmura la jeune fille avec émotion.

Les Blangard dévisagèrent les deux jeunes gens avec une stupéfaction qui n’était pas jouée.

– Mais, voyons ! On a une autre tête que ça quand on vous annonce une pareille nouvelle ! s’exclama Edmée. Avez-vous idée de ce que représente le gisement ? Des centaines de millions, peut-être !

– Ah ! tant que ça ? dit Jacques en ouvrant de grands yeux. Je ne sais pas trop ce que nous en ferons... J’achèterai une auto, dis, Inès ? Je voyagerai très loin... et puis je donnerai quelques millions à l’abbé Bleuze qui se plaint toujours de n’avoir pas d’argent pour ses patronages et son dispensaire...

– Quelques millions ! Rien que ça ! dit Edmée en éclatant de rire. Heureusement qu’il s’écoulera du temps avant ta majorité et que tu ne seras pas libre de faire des sottises de ce genre.

– Quoi ! des sottises ? riposta Jacques, vexé. Parce que je veux aider à faire du bien aux pauvres ? C’est joli, ce que vous dites là !

Inès l’interrompit d’un geste.

– Allons, tais-toi, Jacques. Il n’est pas besoin de tabler sur cette fortune que nous ne possédons pas encore... Mais je ne comprends pas, mon cousin, pourquoi vous choisissez aujourd’hui pour nous faire cette communication ?

Blangard toussa légèrement.

– Voici l’explication, Inès... J’ai voulu profiter de cette mission à moi confiée par le gouvernement français pour prendre en même temps possession de ce gisement aurifère qui se trouve, paraît-il, d’après le document, à peu de distance de la mine de Santa-Rosa, but officiel de notre expédition. Vous comprenez, si j’avais parlé du but véritable, quel déchaînement de convoitises ! Qui sait quelles entraves j’aurais trouvées dès le début ? C’est pourquoi j’ai observé à ce sujet le secret le plus absolu... même vis-à-vis de vous, Inès et Jacques. Vous êtes très jeunes, un mot imprudent aurait pu vous échapper. Bref, j’ai jugé préférable d’attendre que nous soyons proches du but pour vous apprendre la vérité.

– Alors, c’est pour cela que vous nous avez emmenés ? dit lentement la jeune fille, dont les yeux graves ne quittaient pas la physionomie de son tuteur.

– Mais oui, certainement ! Pour vous donner le plaisir de prendre vous-mêmes possession de votre merveilleux héritage. Nous approchons de ce moment. La quebrada del Monteno une fois franchie, nous atteindrons presque au point fatidique... Cela ne vous fait-il pas battre le cœur, Inès ?

– Oh ! vraiment non ! dit-elle froidement.

Maxence et Edmée jetèrent une exclamation.

– Ce n’est pas possible ! C’est un peu de pose, Inès ! s’écria le jeune homme.

– Ai-je l’habitude de poser ? riposta-t-elle.

– Non, je ne veux pas dire cela... Mais il est impossible que la perspective d’une telle fortune vous laisse indifférente.

– Indifférente, non. Je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis, je reconnais que j’ai au fond de moi-même certain attrait pour le luxe, pour les plaisirs artistiques, pour la vie large et élégante. Tout cela est refréné par l’éducation sérieuse que j’ai reçue et par la perspective des fautes où cette tendance pourrait m’entraîner. Il y aura donc là pour moi une nouvelle cause de luttes, et si, grâce à Dieu, je supporte cette épreuve, je sentirai néanmoins peser sur moi toutes les lourdes responsabilités qu’entraîne la fortune... Indifférente, non, je ne puis l’être, car je sais encore que cet or me permettra de soulager bien des misères, d’aider au relèvement des pauvres êtres meurtris par la vie.

Elle parlait avec une émotion contenue, avec, aussi, la simplicité la plus extrême. Les Blangard l’écoutaient, un moment rendus muets par l’exposé de ces théories si étranges pour eux.

– Non, ce que vous êtes à mettre sous globe ! s’exclama enfin Edmée. Pauvre sotte ! Jouissez donc sans remords, jouissez de tout, puisque vous allez avoir l’or, cette clé du bonheur !

Et Maxence appuya :

– Vous aurez tout ce qu’il est possible de se procurer en ce monde. Vous serez reine, Inès, vous goûterez à toutes les ivresses de la vie. Vous êtes si jeune encore, et votre existence a été jusqu’ici si enfermée, si austère ! Vous ne vous doutez pas des délices que vous réserve la vie, maintenant surtout que vous serez immensément riche !

Dans l’esprit d’Inès surgit tout à coup un souvenir, celui d’un tableau ornant la petite église paroissiale de la Rivaldière. Au milieu d’un désert affreux, le divin Maître se tenait debout, le visage grave et rayonnant. Vers lui, un homme richement vêtu se penchait, la main engageante, la main tendue vers des palais superbes, des jardins féeriques qui se voyaient à l’horizon... Et l’homme disait : « Je vous donnerai toutes ces choses si, vous prosternant, vous m’adorez. » Et Jésus, sévère et méprisant, répondait : « Retire-toi, Satan, car il est écrit : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et ne serviras que lui seul. »

Sur elle aussi, en ce moment, ces êtres qui ne voyaient que les jouissances de la vie terrestre essayaient la même tentation. Humble mais fidèle imitatrice du Maître, elle répliqua en redressant la tête et en posant son beau regard fier et résolu sur le trio Blangard :

– Vous ne devez pas ignorer que mes principes chrétiens m’interdisent de considérer la vie sous ce point de vue. Elle m’a été donnée, non pour jouir, mais pour servir mon Dieu. Et, du reste, je ne comprends pas, mes cousins, que vous, qui vous dites socialistes, me conseilliez de rechercher avant toutes choses ma jouissance personnelle. Comment ne nous engagez-vous pas, au contraire, à partager avec les pauvres cette fortune que vous dites devoir nous échoir ?

Blangard et Maxence se mordirent les lèvres. Mais Edmée éclata de rire.

– Est-elle drôle, cette petite ! En voilà des réflexions saugrenues !

– Elle a tout à fait raison ! interrompit vivement Maxence. C’est elle qui est dans le vrai... Inès, je veux me mettre à votre école pour apprendre le vrai socialisme !

Elle répliqua tranquillement :

– Je suis simplement les préceptes de l’Évangile qui nous enseignent le mépris des richesses et des plaisirs, l’amour du prochain, la recherche de la simplicité et de la charité. Ce ne sont pas des doctrines nouvelles, et c’est toujours à celles-là qu’il faut revenir.

Puis, sans paraître remarquer l’impatience irritée qui contractait un instant la physionomie de Maxence, elle ajouta en se tournant vers le député :

– Alors, que pensez-vous faire maintenant ?

– Nous diriger vers ce gisement aurifère, pour le reconnaître et en prendre possession. Puis, si les circonstances nous le permettent, nous ferons notre possible pour gagner la mine de Santa-Rosa, afin de garder toujours à notre expédition son but officiel.

– Et nous y serons bientôt ? interrogea Jacques dont les yeux brillaient d’intérêt.

– Je l’espère, si rien ne vient y mettre obstacle. Jusqu’ici, tout s’est fort bien passé et, vraiment, je ne comprends pas les racontars dont on nous a bercés par avance au sujet de ces brigands !

– Nous ne sommes pas au but ! fit observer Maxence, moins optimiste que son père.

– Ce serait joliment chic d’être attaqué par eux ! s’écria Jacques. Vous me donneriez un fusil, mon cousin ? Je saurais très bien m’en servir et j’en démolirais plusieurs, vous verriez cela !

– Nous préférons tous ne pas avoir à admirer ton adresse, interrompit Inès avec une tape amicale sur la joue de son frère. Allons maintenant finir de ranger nos valises, mon Jacques, pour ne pas retarder au moment du départ.

– Oh ! vous avez le temps ! dit Maxence en regardant sa montre. Nous ne partirons pas avant une heure. Si je puis vous aider en quelque chose, Inès ?

– Je vous remercie, mais je m’en tirerai très bien seule.

– Fais l’aimable, mon cher, pour donner à cette péronnelle le plaisir de t’envoyer promener ! murmura railleusement Edmée, lorsque le frère et la sœur se furent éloignés. Décidément, tu perds ton temps !

– Allons donc ! Ce sont des petites manœuvres de coquetterie. Au fond, elle est ravie que je m’occupe d’elle... C’est comme son apparence indifférente pour cette fortune. Tu y crois, toi ?

– Pas du tout ! Du reste, elle a avoué elle-même qu’elle avait le goût du luxe et du bien-être. Il suffira d’attiser cela, et une fois qu’elle sera lancée dans le courant, une fois qu’elle aura éprouvé l’ivresse d’être admirée et enviée, elle verra les choses sous un autre jour et perdra ses idées stupides.

– Oui, je me charge de la transformer quand elle sera ma femme. Le tout est de la décider... Bah ! ce ne sera peut-être pas si difficile ! ajouta-t-il avec fatuité.

– Hum ! je n’en suis pas sûre ! Elle me fait l’effet d’avoir beaucoup de volonté et devient très raisonneuse.

La vois-tu qui se mettait à vouloir discuter nos idées ? Tu auras à faire pour la mettre au pas, mon cher. Heureusement que sa fortune compensera les ennuis qu’elle pourra te donner.

Blangard, qui se promenait de long en large dans la grotte, les mains derrière le dos, l’air méditatif, s’arrêta tout à coup devant ses enfants :

– Avouez qu’ils sont tout de même drôles, ces deux individus-là, d’accueillir avec une telle tranquillité une nouvelle de ce calibre ! Peste ! si, à l’âge de Jacques, on était venu m’annoncer que j’étais possesseur de quelques centaines de millions, je me serais pâmé, certainement !

– Jacques est un petit imbécile, beaucoup plus enfant que ses quatorze ans. Il ne comprend rien au rôle que joue la fortune dans la vie d’un homme. Du reste, il sera toujours incapable de profiter de cet or. Il le dispersera aux quatre vents pour d’imbéciles charités.

– Si on lui en laisse le temps ! murmura Edmée entre ses dents.

Le frère et la sœur se regardèrent avec une même lueur implacable au fond de leurs prunelles gris pâle.

... Inès, pendant ce temps, achevait de ranger les objets qui lui avaient servi pendant la halte. Mais elle agissait machinalement, car son esprit était ailleurs.

Elle songeait à la révélation inattendue que venait de lui faire son tuteur. Et elle s’étonnait de n’avoir éprouvé aucun mouvement de joie à l’annonce de cette fortune fabuleuse, car, enfin, elle n’était pas parfaite, elle sentait en elle, comme elle l’avait dit aux Blangard, une certaine tendance à désirer une existence élégante, luxueuse, confortable – tendance qu’une forte éducation chrétienne saurait seule contenir. Au premier moment, elle aurait donc dû avoir un éblouissement... Pas du tout ! Les seules sensations éprouvées avaient été la surprise et une certaine angoisse dont elle n’avait pu encore s’expliquer la raison.

En ce moment, elle se demandait pourquoi Blangard se donnait tant de peine pour faire profiter ses pupilles du magnifique héritage de leur bisaïeul. Et, peu à peu, elle en arrivait à cette conclusion : le député préparait pour son fils un parti merveilleux en la personne de cette petite Inès immensément riche. Quant à Jacques, son tuteur ayant encore pendant plusieurs années la haute main sur sa fortune, il pourrait peut-être en profiter pour...

Ici, Inès rougit. Il était fort mal à elle d’aller croire M. de Blangard capable de commettre des indélicatesses vis-à-vis de ses pupilles ! Aucun fait ne s’était produit qui pût lui permettre pareille prévention, et vraiment son antipathie et sa secrète défiance envers ses parents l’entraînaient trop loin !

Réellement, elle aurait bien préféré que ce document demeurât toujours inconnu ! D’ailleurs, pourquoi M. de Blangard s’était-il permis de faire de lui-même cette recherche du gisement, sans attendre au moins la majorité des intéressés, selon le désir de M. des Nardières ? Dans sa première surprise, elle n’avait pas pensé à lui en faire l’observation tout à l’heure.

Et puis, en dépit de l’explication donnée par son tuteur, elle trouvait étrange le silence gardé jusqu’ici vis-à-vis d’eux, d’elle surtout, qui n’était plus une enfant incapable de garder un secret.

Non, décidément, l’annonce de cette fortune toute proche ne lui procurait aucun plaisir. Bien plus, elle faisait descendre en elle une tristesse bizarre qui s’augmentait d’inquiétude. Il lui semblait que tout à coup, devant elle, l’avenir était très noir.

Alors, elle eut recours à sa ressource habituelle et toute-puissante : la prière, et elle se releva plus forte, résignée aux luttes peut-être proches, si, comme elle le prévoyait d’après surtout les assiduités de Maxence, on songeait à lui faire épouser son cousin.

Elle, devenir la femme de cet être sans croyances, sans principes, égoïste et jouisseur, dépourvu de toute valeur morale ! À cette seule pensée, tout son être se révoltait.

– Inès, j’ai fini, dit Jacques en entrant. Toi aussi ? Alors, viens avec moi, allons dehors, il fera meilleur qu’ici.

Il prit le bras de sa sœur et tous deux sortirent de la grotte.

– Tiens, qu’est-ce qu’ils font là ? dit Jacques en désignant les recrues de Puchet qui semblaient examiner un objet que Bille tenait à la main.

Curieusement, il s’approcha.

– Un crâne humain ! s’exclama-t-il.

– Oui, monsieur Jacques, un crâne que nous avons trouvé au fond de notre grotte. Il y a encore d’autres morceaux de squelette... On ne devait pas venir souvent les visiter dans leur cimetière, ces particuliers-là ! C’est pas si commode que d’aller au Père-Lachaise !

– Moi, dit Luret d’un ton doctoral, je crois que c’était ici que les anciens rois de ce pays enfermaient leurs pauvres diables de sujets et les laissaient mourir de faim. C’était comme qui dirait leur Bastille.

– Où avez-vous donc vu que les prisonniers de la Bastille mouraient de faim ? dit Inès qui avait suivi son frère. L’histoire nous apprend, au contraire, qu’ils étaient généralement assez bien traités, mieux que dans certaines prisons de nos jours, mieux aussi que certains ne le méritaient. Qu’il y ait eu des injustices, de l’arbitraire en bien des cas, c’est certain. Mais croyez-vous qu’aujourd’hui tout cela n’existe pas ?

– Bien sûr, puisque c’est encore des bourgeois qui nous mènent ! Mais quand le prolétariat sera vainqueur, quand c’est lui qui régnera, nous aurons alors la justice pour tous ! Plus de tien ou de mien, tout le monde pareil, tous les hommes frères !

– L’âge d’or, quoi ! dit la voix moqueuse de Bille. Tu sais, vieux, que je n’y crois guère ! Faudrait pour ça que nous changions tous joliment ! Je ne te vois pas devenir un doux agneau ni Volette non plus... Et puis, la justice, vous savez, je crois que ça n’existe pas.

– Si, elle existe, mais pas sur la terre, dit gravement Inès. Nous ne pouvons vraiment la trouver qu’en Dieu.

Tous, sauf Bille, ricanèrent.

– Nous ne sommes pas des calotins, citoyenne ! dit Luret d’un ton narquois. Faut pas nous conter ça...

Bille l’interrompit brusquement :

– Laisse donc la demoiselle ! Elle a peut-être pas le droit de dire son idée, elle aussi ? Faut respecter les convictions de chacun, qu’a dit un jour Puchet dans une conférence.

– Il a dit... il a dit... marmotta le silencieux Milochon. N’empêche qu’il nous a bien engagés à faire taire le curé qui venait pour parler à la réunion contradictoire !

Le visage de Bille se rembrunit.

– C’est vrai, je me rappelle... Alors, qu’est-ce que ça signifie ce qu’il disait avant ?

– Ben quoi ! qu’est-ce que ça nous fait ? dit la voix pâteuse de Pigot.

– Ça fait que je voudrais savoir s’il n’est pas tout simplement un menteur qui se sert de nous pour se pousser à une belle situation, riposta Bille. C’est très beau, les grandes phrases et les protestations de dévouement au prolétariat, mais faudrait voir à nous donner quelque chose d’utile avec. Eh bien ! qu’est-ce qu’ils ont fait pour nous tous ces parleurs de la Chambre et de la C. G. T. ? On a embêté les curés, on leur a enlevé leur argent...

– C’était l’argent du peuple, dit Luret.

– J’y ai pas été voir ! Et puis, l’argent qu’on donne aux députés, aux dirigeants des Bourses du travail, est-ce que c’est pas aussi celui du peuple ? Donc, on nous a dit : « Tout ce qu’on enlèvera aux curés sera pour vous... » En as-tu vu quelque chose, dis, toi, Luret, qui fais le malin ?

– Non, c’est sûr... Mais enfin, faut prendre patience. Y a encore les bourgeois à dépouiller.

– Les bourgeois, ricana Bille. Eh bien ! ce sera tout pareil. Retiens bien ce que je te dis, vieux ! Quelques-uns prendront toute la galette, et puis le peuple, bernique ! Y tirera la langue, comme toujours... Ah ! t’as encore des illusions, mon pauvre !

– Et toi, tu m’as l’air d’avoir de drôles d’idées, pour un rouge !

– Écoute, ce n’est pas une raison parce que je suis un rouge pour que je sois un imbécile ! Je ne suis pas d’un acabit à me laisser conduire bêtement par le premier beau parleur venu. Je raisonne, j’observe... et j’ai conclu que, jusqu’ici, tout ce qu’on nous avait promis est resté, ou à peu près... à l’état de promesses. De plus, je vois nos dirigeants qui s’engraissent, pendant que le peuple souffre et geint. Ça me dégoûte, là, pour dire le mot vrai, et d’autant plus que ces gens-là n’ont pas de phrases assez ronflantes pour nous parler de leur amour du peuple, de leur dévouement au peuple, etc., etc. Alors, je ne suis plus loin de ne pas croire un mot à ce qu’ils disent.

– Ce que t’es raisonneur, Bille ! dit Volette avec un gros rire.

Bille leva les épaules.

– Je te le dis, je ne veux pas être un toton entre les mains d’ambitieux. Je ne suis pas du bois dont on fait les esclaves, moi. Du jour où je serai sûr que ces gens-là nous trompent, je leur tirerai ma révérence.

– Et tu passeras chez les calotins ! dit Luret en éclatant de rire.

Bille étendit la main vers Inès et Jacques qui s’étaient éloignés.

– Si vraiment il y en a parmi eux beaucoup de bons et d’aimables comme ceux-là, je ferais peut-être bien, en effet, dit-il d’un ton mi-sérieux, mi-ironique.

– Eh ! dites donc, les beaux yeux de la demoiselle lui ont tourné la tête ! Et puis, ce matin, le petit jeune homme l’a appelé « ami Bille ». Il n’en faut pas plus que ça pour qu’il apprenne maintenant à faire sa prière.

Une lueur passa dans les yeux de Bille.

– Je l’apprendrai si ça me plaît ! dit-il brusquement en toisant Luret qui ricanait. T’as rien à voir à mes idées. Est-ce que je t’ai jamais demandé pourquoi toi, qui as été élevé par un curé qui payait tout ton entretien, tu détestes tant la religion ? Je me suis laissé dire que ça te gênait pour faire tes frasques. Mais ça ne me regarde pas. Seulement, laisse-moi la paix aussi.

Et, tournant le dos à ses camarades, Bille se dirigea vers M. Hamelette qui s’affairait pour le rangement de ses échantillons minéralogiques.

– Voulez-vous que je vous aide, monsieur ? proposa-t-il obligeamment.

– Merci, mon garçon, je ne refuse pas, car je me suis mis un peu en retard en étudiant un échantillon curieux.

– Moi aussi, je vous aide, monsieur ! s’écria Jacques qui accourait. Et puis, nous déjeunerons pour pouvoir partir après... J’ai hâte d’arriver !


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