Première partie Les Frères de la justice I








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titrePremière partie Les Frères de la justice I
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IV


Lorsque, quarante-huit heures plus tard, les voyageurs pénétrèrent dans la quebrada del Monteno, ils purent se convaincre que l’arriero n’avait pas exagéré en disant qu’elle était une des plus sauvages des Andes. Étroite et entourée de hautes falaises rougeâtres, en certains endroits complètement à pic, en d’autres garnie d’une maigre végétation, elle offrait un aspect sombre et désolé, presque sinistre.

– Ce serait le moment pour les bandits de nous attaquer, fit observer Jacques.

– Ma foi, oui, ils auraient beau jeu, répliqua Bille qui marchait près de lui.

Soit bravade envers ses copains, soit réelle sympathie pour Jacques de Brévys, le jeune socialiste saisissait toutes les occasions de se rapprocher de lui. Jacques avait, du reste, tout ce qu’il fallait pour attirer. Gai, spirituel, doué d’un cœur excellent et d’un aimable caractère, il s’était vite fait aimer de tous, et les compagnons de Bille eux-mêmes s’amusaient de sa vivacité et de ses saillies, bien qu’il ne fût à leurs yeux qu’un « sale bourgeois ».

Bille, du reste, plaisait aussi au jeune garçon, qui trouvait drôles ses mots de gamin de Paris et appréciait son obligeance. Inès surveillait de près ces rapports. Certes, Bille lui déplaisait beaucoup moins que les autres, elle lui trouvait même un regard droit et honnête, mais enfin elle ne savait pas du tout qui il était, d’où il sortait, et les opinions antireligieuses ou révolutionnaires qu’elle lui avait entendu parfois énoncer n’étaient pas pour laisser le jeune homme converser librement avec son frère.

Il faisait très froid, à la tombée du jour, dans cette gorge sombre. Sur la recommandation de l’arriero, les voyageurs durent s’envelopper dans d’épaisses couvertures pour prendre leur repos. Edmée s’était enrhumée, elle se montrait d’une humeur détestable et déclarait qu’on ne la reprendrait jamais à se lancer dans des expéditions de ce genre.

– Tout cela pour donner une fortune fabuleuse à une petite sotte qui n’en a cure !

Cette réflexion était faite d’un ton aigre-doux devant Inès. La jeune fille répliqua froidement :

– Mais votre présence n’était aucunement utile au bon succès de cette recherche, Edmée, pas plus que la nôtre, du reste. Si vous êtes venue ici, ce n’est pas pour moi, c’est pour votre propre satisfaction.

– Attrape, ma chère ! dit Maxence en riant. Il est certain que tu étais enchantée de faire ce voyage et, sans ce malencontreux rhume, tu ne songeais pas à te plaindre, car, vraiment, tout se poursuit fort bien. L’arriero nous avait annoncé des pluies, et nous avons, en général, un temps fort beau. On nous prédit des entraves, des attaques de brigands, que sais-je ?... et nous allons toucher au but avec une facilité étonnante.

– Sais-tu seulement ce qui reste à faire pour y atteindre, à ce but ? dit Edmée en levant les épaules. D’après le document, le gisement d’or se trouve en un endroit presque inaccessible...

– Pour ceux qui ne connaissent pas le secret, n’oublie pas cela, ma chère. Les difficultés se trouvent supprimées pour nous.

– Il faudra voir ! Et si ce fameux document n’était qu’une fumisterie ?

– Quelle idée !

– Dame ! Pourquoi don Alfonso n’a-t-il pas pris aussitôt possession de ce trésor ? Pourquoi, en tout cas, n’a-t-il pas laissé à sa femme les indications nécessaires ? On ne traite pas avec si peu de cérémonie une fortune de ce calibre ! C’est pourquoi je me demande si elle existe.

– Tu deviens oiseau de mauvais augure ! Ce serait du joli, si c’était ainsi ! Avoir fait tant de frais, s’être donné tant de tracas pour rien !

– Nous aurons toujours la mine de cuivre... Et Inès sera ravie de n’être pas riche, ajouta-t-elle d’un ton moqueur.

Inès ne répliqua rien. Mais, en elle-même, elle pensa :

« Oh ! oui, car alors Maxence me laissera tranquille ! »

Le jeune homme multipliait en effet les attentions, les petits soins, sans paraître s’apercevoir de la froideur qui les accueillait. Il se montrait aussi très aimable pour Jacques qui disait ingénument à sa sœur :

– Je ne reconnais plus mon cousin, lui qui auparavant ne s’occupait jamais de moi !

De plus en plus, les trois Blangard inspiraient à Inès un éloignement invincible. Chaque jour, elle se prenait à soupirer vers l’instant où elle serait délivrée de leur présence continuelle.

Mais, hélas ! quand cela arriverait-il ? Maintenant qu’elle serait une riche héritière, ils ne la lâcheraient plus.

« Oh ! Seigneur, si vous pouviez faire que cet or n’existât pas ! » disait-elle du fond du cœur.

Jacques s’étonnait de voir sa sœur soucieuse. Il lui disait en l’embrassant :

– Qu’as-tu, Inès ? Tu n’es pourtant pas malade ? Tu ne ris plus comme auparavant et tu n’as plus l’air de t’intéresser à ce que nous voyons.

– J’ai des soucis, mon chéri, répondait-elle gravement. Ne m’interroge pas, je ne peux rien te dire, car ce sont sans doute des idées que je me fais.

Jacques restait un moment préoccupé, cherchant dans sa tête ce qui pouvait tourmenter Inès, puis sa gaieté naturelle reprenait le dessus, et il s’en allait faire gambader sa mule au-devant de la caravane, en compagnie de Bille.

Ce dernier, très observateur sous son apparence narquoise, avait aussi remarqué le changement d’Inès, ainsi qu’en témoignait cette question qu’il fit à Jacques tandis qu’ils chevauchaient le long de la quebrada :

– Qu’est-ce qu’elle a donc, Mlle Inès ? Elle a l’air toute chose depuis quelques jours.

– Je ne sais pas, elle n’a pas voulu me le dire, Bille.

– Eh bien ! m’est avis, monsieur Jacques, que le citoyen Maxence l’embête à lui faire la cour comme ça. On le voit à sa figure quand il s’approche d’elle.

– Tiens, c’est bien possible ! Elle n’aime pas Maxence, qui n’a pas du tout ses idées.

– Je vous crois ! C’est un pas grand-chose, d’après ce que j’en ai entendu dire, et ce n’est pas du tout le mari qu’il faudrait à Mlle Inès, qui est si gentille... et puis si dévote !

– Non, bien sûr, et je suis certain qu’Inès ne voudrait jamais de lui. Alors vous pensez, Bille, que ce pourrait être cela qui lui donne du souci ?

– Dame, je ne sais pas au juste, moi, monsieur Jacques ! C’est une idée que j’ai comme ça.

C’était la seconde journée de marche le long de la quebrada. Blangard et son fils, penchés sur un papier qui devait être le document de don Alfonso, l’étudiaient fréquemment et scrutaient du regard tous les accidents de cette gorge qui semblait se faire plus sauvage à mesure qu’ils avançaient.

– Qu’est-ce qu’ils cherchent là ? se demandaient curieusement Bille et ses compagnons.

Inès et Jacques, eux, savaient l’objet de cette recherche... Et si Inès demeurait de glace, son frère frémissait d’impatience à l’idée que bientôt il allait voir ce mystérieux trésor.

– Un vrai roman d’aventures ! Inès, c’est délicieux ! disait-il avec ravissement, tout bas, car Blangard avait formellement recommandé le secret.

Vers midi, on fit halte pour déjeuner. Le soleil dardant en ce moment ses rayons juste au-dessus de la gorge, il faisait une chaleur torride.

– Et tout à l’heure, avec le coucher du soleil, le froid arrivera. Si nous ne prenions la précaution de nous bien couvrir alors, il y aurait de quoi attraper la mort, fit observer Edmée.

Bille s’était affalé sur le sol, en cet endroit couvert d’une herbe courte, et semblait s’être endormi. Pourtant, ses paupières se soulevèrent et ses yeux dardèrent un regard aigu, quand Maxence, qui avait disparu depuis un moment, revint et dit quelques mots à son jeune cousin, lequel, en dépit de la chaleur qui empourprait ses joues et faisait couler des gouttes de sueur sur son front, allait et venait de l’un à l’autre, un mot gai à la bouche.

Le jeune garçon eut un geste de contentement et s’éloigna avec Maxence. Bille se souleva, se mit sur ses pieds en marmottant, de façon à être pourtant entendu des autres :

– Si j’allais voir un peu les environs, au lieu de rester là étendu comme un veau ?

Il s’éloigna, suivant de loin Jacques et Maxence. Les deux cousins gravissaient un sentier rude et étroit, une sorte d’escalier plutôt, taillé dans le roc. À certains instants, une roche les dérobait au regard de Bille. Puis, il les voyait de nouveau et entendait la voix joyeuse de Jacques, à laquelle répondait l’organe un peu voilé de Maxence.

Bille se trouva tout à coup sur une étroite plate-forme. Les deux cousins étaient arrêtés devant l’entrée d’une sorte de caverne d’où sortait un sourd grondement de cascade. Maxence disait :

– Puisque tu aimes les explorations, voilà de quoi te satisfaire, Jacques. J’ai découvert cela par hasard tout à l’heure. Entrons là-dedans, j’ai apporté une lanterne. Passe toujours en avant, que je l’allume.

– Vous êtes très chic, cousin ! s’écria Jacques.

Il s’élança vers l’entrée de la caverne. Mais Bille y était en même temps que lui et, lui saisissant le bras, le forçait à reculer.

– Ah çà ! qu’est-ce qu’il vous prend ? s’exclama le jeune garçon.

Mais Bille, sans l’écouter, pénétrait dans la caverne. Il en ressortait presque aussitôt et s’élança vers un endroit en plein soleil.

– J’en étais sûr ! Il fait là-dedans une humidité terrible et une température glaciale ! s’exclama-t-il. Brr ! pour si peu je grelotte ! Et vous, monsieur Jacques, qui êtes tout en eau, y auriez certainement attrapé la mort !

En parlant ainsi, le regard aigu de Bille se glissait vers Maxence. Celui-ci était un peu plus blême que de coutume, mais il dit d’un ton de surprise très naturelle :

– Tiens, il fait si froid ? Je ne croyais pas. Vous avez eu une bonne idée de nous prévenir, Bille, car nous allions entrer tous les deux.

– M. Jacques d’abord... et il vous aurait prévenu, riposta Bille d’un ton étrange. Mais c’est égal, monsieur Maxence, pour un homme de votre âge et de votre instruction, vous n’avez guère d’idée ! Allons, venez, monsieur Jacques, ne restez pas près de cette entrée d’où arrive un air glacial.

– C’est vrai qu’il ne fait pas chaud, dit Jacques en se rapprochant. Le soleil fait du bien. Remportez votre lanterne, Maxence, elle est inutile. J’aurais pourtant aimé à explorer là-dedans. Tiens, voilà Pigot !

Le personnage en question se tenait au débouché du sentier. Accoté à une haute roche, il couvrait les trois jeunes gens de son regard terne.

– Tu es venu voir aussi de quoi il retournait ici ? dit Bille en s’avançant vers lui. Tu vois, c’est une bouche de four... de four à glace. M. Jacques allait s’enfourner là-dedans si je n’étais arrivé...

– Oui, j’ai vu, dit laconiquement Pigot.

Jacques dégringolait déjà le sentier. Plus posément, Maxence le suivait, veillait soigneusement sur les endroits où il posait le pied, en homme soucieux de sa précieuse existence...

Derrière eux, à quelque distance, Pigot et Bille descendirent. Celui-ci se pencha tout à coup à l’oreille de son compagnon.

– Qu’est-ce que t’en dis, Pigot ? T’as pas une idée dans ta cervelle ?

– Une idée de quoi ?

– Fais pas la bête ! J’ai vu que tu regardais le citoyen Maxence avec un drôle d’air. Tu as entendu quand il engageait le petit à entrer ?

Pigot fit un signe affirmatif.

– Et tu penses qu’il savait bien ce qu’il faisait ?

– Oui donc, qu’il le savait ! C’est comme le jour où il a failli envoyer promener le gosse du haut du sentier où nous grimpions sous l’orage... J’étais par derrière, et j’ai bien vu que c’était lui qui avait arrêté tout d’un coup sa mule, histoire de faire buter dessus celle de son cousin.

– Ah ! tu as vu ça aussi, Pigot ! Décidément, tu n’es pas aussi bête qu’on pourrait le croire !

Une bizarre petite lueur brilla, une seconde, dans les yeux du pochard.

– Ça se pourrait bien ! dit sa voix traînante, légèrement narquoise. Mais dis donc, à quoi que ça nous sert d’avoir deviné les manigances du jeune Blangard ?

– Ça servira à nous le faire surveiller de près, donc, pour empêcher qu’il ne nuise au petit de Brévys ! Tu ne voudrais tout de même pas laisser faire un vilain coco comme ce type-là ?

– Oh ! tu sais, ça les regarde. Des bourgeois, ça m’est égal qu’ils se mangent entre eux ! Moins il y en aura, mieux...

Bille s’arrêta net au milieu du sentier et, lui saisissant le bras, le secoua avec colère.

– Ah çà ! qu’est-ce que tu as dans les veines, espèce de sans-cœur ? Est-ce que cet enfant-là n’est pas gentil comme tout, et bon, et aimable ?

– Je ne dis pas !...

– Et tu voudrais le laisser à la disposition de ce coquin qui m’a tout l’air de chercher à le supprimer ?

– Je ne dis pas... Allons, ne me secoue pas tant, méchant gamin ! On y veillera sur ton Jacques, si tu y tiens !

– À la bonne heure ! Il a beau être un bourgeois, vois-tu, il me plaît, ce gamin-là. C’est franc, c’est gai, ça a un cœur d’or ! Et puis, voilà deux fois que je lui sauve la vie, ça attache aux gens, ces choses-là ! Alors, c’est convenu, tu auras l’œil de ton côté ?

– Oui, on surveillera le citoyen Maxence, dit Pigot avec un rire épais. Mais je me demande pourquoi il en veut tant au petit ?

– C’est ce que je cherche aussi à savoir, murmura Bille entre ses dents.

Jacques, sans se douter des réflexions dont son cousin et lui étaient l’objet, avait déjà atteint le bas du sentier et rejoignait sa sœur qui, assise à l’abri d’une roche surplombante, près d’Edmée, écoutait distraitement M. de Blangard qui semblait leur donner des explications à voix basse.

– Te voilà, gamin ? dit le député en s’interrompant. Tu vas être content d’apprendre que nous touchons presque au but.

– Vrai, mon cousin ?

– Très vrai. Ce soir, nous devons atteindre le point où, d’après le document, nous découvrirons le passage mystérieux permettant de gagner, sans trop de difficulté, le fameux gisement.

– Ce soir ? Quelle chance ?

– Regarde donc la figure de ta sœur ! A-t-elle l’air d’une personne contente, elle ? dit Edmée d’un ton moqueur.

– Je ne le suis pas, en effet, répliqua froidement Inès. Je regrette vivement que mon cousin ait pris l’initiative de cette recherche, car j’aurais de beaucoup préféré attendre que nous soyons plus âgés, plus capables de discerner quel était, en cette circonstance, notre devoir.

– Votre devoir ! Mais c’est de prendre possession de cette fortune qui vous appartient légitimement ! s’exclama Blangard. Et il eût été vraiment ridicule à moi de ne pas profiter de cette mission que me confiait le gouvernement pour m’occuper en même temps de cette recherche ! De longtemps vous n’auriez peut-être pas retrouvé une occasion semblable. Réellement, Inès, vous pourriez, au lieu de reproches, me témoigner un peu de reconnaissance !

– Évidemment, je vous en dois si vous avez pensé agir ainsi au mieux de nos intérêts, dit-elle avec la même froideur. Mais j’aurais préféré qu’avant d’engager cette recherche vous nous en disiez un mot.

– On ne parle pas d’affaires sérieuses aux enfants ! dit Edmée avec un dédaigneux haussement d’épaules.

Inès riposta ironiquement :

– À dix-huit ans, on n’est plus tout à fait une enfant, je suppose ? Vous auriez, je crois, été fort vexée, Edmée, si à cet âge on vous avait traitée ainsi.

– Nous ne pouvons être comparées l’une à l’autre, ma chère ! L’éducation laïque que j’ai reçue, la liberté entière qui m’a toujours été laissée m’ont permis de connaître de très bonne heure la vie, de raisonner et de me prononcer sur des sujets qui sont encore pour vous lettre morte, petite oisonne que vous êtes. Vous n’avez rien de mieux à faire que de vous laisser guider par nous, croyez-moi.

– Je regrette de ne pas partager entièrement votre avis, dit Inès avec une sécheresse ironique.

Et, ne voulant pas prolonger la discussion que l’humeur malveillante d’Edmée aurait pu faire tourner à l’aigre, elle se leva pour se diriger vers M. Hamelette occupé à détacher, avec son petit marteau de géologue, un fragment de roche.

Bille était près de lui, le regardant faire. À l’approche de la jeune fille, il tourna la tête.

– Ah ! mademoiselle Inès ! Vous venez voir ce que fait là M. Hamelette ? Il paraît qu’il trouve du mercure là-dedans... Moi, je n’y vois qu’une roche quelconque. J’aurais bien aimé à être savant, tout de même !

– Vraiment ? Vous n’avez sans doute pas eu le temps d’étudier beaucoup ?

– Dame non, mademoiselle ! L’oncle qui m’a élevé – car j’ai été orphelin tout de suite – me mit en apprentissage chez un charron comme je venais d’avoir douze ans. Auparavant, j’avais été à l’école et je travaillais bien, j’aimais ça. Je m’embêtais tellement chez le charron que je le plantai là un an après. L’oncle, après m’avoir bien injurié et bien battu, me mit dans la serrurerie. Ça m’allait mieux. Pendant deux ans, je travaillai assez bien. Puis des camarades m’entraînèrent en me disant que c’était pas la peine de tant turbiner, qu’on allait bientôt faire la révolution et qu’il n’y aurait plus de riches ni de pauvres, plus de maîtres ni de serviteurs. Ça m’allait, vous pensez ! Je me mis à traîner de-ci, de-là, travaillant un jour, en restant huit sans rien faire et assistant à toutes les conférences socialistes. On me payait pour applaudir l’orateur, et surtout pour empêcher les contradicteurs de parler. D’abord, je gobais tout ce qu’on nous racontait : les grandes réformes ouvrières, l’émancipation du prolétariat, la ruine des capitalistes, etc. Et puis, peu à peu, il m’est venu dans l’idée qu’on nous contait des blagues et que ces gens-là s’engraissaient à nos dépens, en se servant de nous pour arriver. C’est depuis six mois surtout que ces idées-là me trottent de temps en temps dans la caboche.

Inès l’écoutait avec étonnement. Il avait l’air très sincère et, en ce moment surtout où il n’avait pas sa mine gouailleuse accoutumée, elle le trouva sympathique.

– Alors, vous n’êtes plus un très fervent socialiste ? demanda-t-elle en souriant.

– Mademoiselle, comme je vous le dis, j’ai des doutes sur les gens qui dirigent le mouvement. Et pourtant, c’est beau, le socialisme ! Pensez donc, l’égalité et le bonheur pour tous !

– Comment voulez-vous que cela soit, monsieur Bille ? Comment voulez-vous donner à chacun la même somme d’intelligence, de savoir, de santé, de richesse, de bonté ? Tenez, par exemple, dans telle situation, un homme bien pourvu d’égoïsme, ayant le cœur sec et l’esprit insouciant, se trouvera fort à l’aise là où souffrirait un autre doué de plus de sensibilité. Un être de goûts modestes et paisibles se contentera de revenus qui paraîtraient tout à fait insuffisants à un ambitieux ou à un prodigue. On pourrait multiplier ainsi les exemples. L’inégalité existera toujours, malgré tous les systèmes, par le fait même qu’aucun être humain, physiquement et moralement, n’est absolument semblable à un autre et que, par conséquent, ce qui ferait le bonheur de l’un paraîtrait tout à fait insuffisant à l’autre.

– C’est vrai, ce que vous dites là, mademoiselle ! Ainsi, par exemple, voilà Pigot qui est toujours content, pourvu qu’on lui donne à boire. Moi, ça ne me suffirait pas du tout. La boisson, c’est le cadet de mes soucis. Mais j’aimerais bien à flâner à travers le monde, les mains dans les poches, et à dépenser sans compter.

– Et la loi du travail, qu’en faites-vous, monsieur Bille ?

– Une loi !... Une loi !... Qu’est-ce qui l’a faite, d’abord ?

– Mais c’est Dieu ! N’avez-vous jamais appris cela ?

– Dame, non, mademoiselle ! On a été élevé à la laïque, vous savez, et l’oncle était un avale-curés de première force. J’ai toujours entendu dire les pires choses de la religion. Mais depuis que je vous connais, vous et M. Jacques, mes idées changent un peu. Vous êtes si gentils, si bons, que je me dis qu’après tout les cléricaux ne sont pas tous des monstres.

– Mais non, en général, ils ne le sont pas, dit en souriant Inès, touchée de la franchise de cette âme demeurée honnête au fond, mais égarée par les sophismes de sectaires antireligieux et antisociaux. J’espère que vous vous en convaincrez de plus en plus.

– Ça se pourrait bien, mademoiselle. Voyez-vous, quand on a commencé à réfléchir, on s’aperçoit de bien des choses.

– Inès, venez donc déjeuner, appela la voix d’Edmée.

Et lorsque sa cousine fut près d’elle, la fille de Blangard demanda d’un ton de dédain ironique :

– Allez-vous faire maintenant la conversation avec Bille ?

Inès redressa la tête en ripostant :

– Pourquoi pas ? Il me paraît un brave garçon, en dépit de ses idées avancées, et ce n’est pas parce qu’il est du peuple que je m’abstiendrais de lui adresser parfois la parole.

– Vous faites du socialisme, Inès ? dit Maxence avec un léger ricanement.

– Non, du christianisme, répondit-elle froidement.

Edmée et son père se mirent à rire et lancèrent une stupide raillerie que ne releva pas Inès.

Le déjeuner fini, Blangard, après une demi-heure de repos, voulut faire repartir sa troupe. Ses enfants et lui avaient visiblement hâte de gagner le but. Mais, pour la première fois, il se heurta à un complet esprit d’indiscipline.

– Nous sommes fatigués et nous voulons nous reposer encore une bonne couple d’heures, déclara Luret au nom de ses compagnons.

– Vous vous reposerez tant que vous voudrez ce soir, puisque nous serons arrivés presque au but. Il est préférable de partir maintenant pour y atteindre avant la tombée du jour.

– Possible, mais nous préférons rester encore un peu ici, dit Volette d’un ton passablement insolent en se campant, les mains dans les poches, devant le député dont le teint s’empourprait de colère. Nous ne sommes pas des esclaves, citoyen Blangard, faut pas faire le maître avec nous. Nous partirons quand ça nous dira, mettez-vous la chose dans la tête.

Ses camarades appuyèrent cette déclaration d’un geste énergique et, à la profonde surprise de Blangard, les peones, jusque-là très soumis, se joignirent à eux.

Ce que voyant, Blangard céda.

En le regardant s’éloigner, Pigot cligna narquoisement de l’œil vers ses compagnons.

– Hein ! qu’est-ce que je vous disais, que vous seriez les plus forts ? Faut savoir faire marcher les gens, vous savez... Au fond, nous ne tenions pas à rester plus longtemps ici, mais il s’agissait de faire voir au bourgeois que c’est nous qui sommes les vrais maîtres.

– Dis donc, tu deviens bien malin, Pigot, dit Bille d’un ton moitié surpris, moitié plaisant.

– C’est ce que je trouve, riposta l’autre avec un large rire. Probable que c’est l’air d’ici qui m’émoustille.

– Et l’eau-de-vie du pays, le mezcal, comme ils disent. N’empêche que le voilà embêté, le gros Blangard !

Revenu près de ses enfants, Blangard déversait sa bile. Maxence, furieux, murmura entre ses dents :

– Tous ces coquins mériteraient d’être cravachés.

– Comment, vous, un démocrate ? dit ironiquement Inès. D’après vos théories, il ne doit plus y avoir ni Dieu ni maître. Ces gens les mettent en pratique, simplement.

Maxence serra violemment les lèvres pour comprimer sans doute la parole trop vive qui allait en sortir. Mais Edmée s’écria :

– Taisez-vous, pauvre sotte ! On se dispense de vos réflexions. Père, sais-tu à quoi je songe ? C’est qu’il sera bien difficile de faire attendre tranquillement ces garnements-là pendant que nous serons à la recherche du trésor.

– J’y pensais aussi, dit soucieusement le député. Il sera difficile de les leurrer. Aussi, quelle stupidité de m’effrayer avec ces histoires de brigands ! Nous n’en avons pas vu la queue d’un et me voilà nanti de cinq gaillards insupportables qui ne sont qu’un danger pour nous. Puchet tenait absolument à me les coller et, après les services qu’il m’a rendus, je ne pouvais lui refuser... sans quoi j’aurais cherché une escorte plus malléable... Enfin, il n’y a qu’à passer par où ils veulent ! conclut-il mélancoliquement.

– Quant à les faire attendre patiemment là-bas, je trouverai un moyen, murmura Maxence.

Son accent frappa Inès. Elle le regarda et vit dans ses yeux pâles une rapide lueur qui la fit frissonner sans qu’elle comprît pourquoi.

Il était trois heures quand ces messieurs acceptèrent enfin de lever le camp.

Blangard voulait que l’on prît une allure un peu accélérée, mais ils s’y refusèrent absolument, excités en dessous par Pigot qui jouait décidément aujourd’hui le rôle d’agitateur, et encouragés par l’arriero qui déclarait :

– Il ne faut pas fatiguer les bêtes, señor. Et d’ailleurs, il n’y a rien à craindre.

En dépit de cette assertion, les Blangard et leurs jeunes parents ne se sentirent pas très rassurés lorsque, au crépuscule tombant, ils se trouvèrent engagés à la suite de l’arriero dans une gorge transversale très étroite, d’aspect sinistre, où bondissait un torrent dont les eaux semblaient d’un vert livide.

– Cela fait l’effet d’un coupe-gorge, ne trouvez-vous pas, Inès ? dit Maxence qui marchait un peu en avant des autres, près de sa cousine.

– Absolument ! Ce lieu semble fait à souhait pour une attaque... L’arriero vous semble-t-il très sûr, Maxence ?

– Mais oui ! Nous en avons eu à Lima les meilleurs renseignements de la part de gens qui l’ont employé. Quelle idée avez-vous là, Inès ?

– Je ne sais. Une idée folle, en effet.

– Auriez-vous vraiment peur ? Mais nous sommes nombreux pour vous défendre, et il est quelqu’un, en particulier, qui se ferait tuer pour vous.

Un petit rire moqueur s’échappa des lèvres d’Inès.

– Vraiment !... Vous m’étonnez, Maxence.

– Ne faites pas la mauvaise, Inès ! Vous n’ignorez pas quels sont mes sentiments pour vous. Tenez, je veux, ce soir, vous dire tout mon désir... mon ardent désir ! Inès, voulez-vous devenir ma femme ?

La jeune fille eut un si brusque mouvement que la mule fit un écart.

– Moi, votre femme ?... Vous êtes fou ! dit-elle d’une voix oppressée.

– Pourquoi donc ? Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que j’aie été charmé par votre beauté, par votre grâce, et que j’aie souhaité, chaque jour plus ardemment, d’être uni à vous ? Si vous saviez comme je vous aime, Inès !

Déjà, elle avait repris son complet sang-froid. D’un geste impératif, elle l’interrompit.

– Je ne puis vous entendre davantage, Maxence. Ce que vous me demandez est impossible, dit-elle avec énergie.

– Inès, je vous en prie ! Pourquoi cette cruauté ?

– Parce que nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. Vous le savez aussi bien que moi, Maxence.

– Mais non, je ne le sais pas ! Je suis certain, au contraire, que nous serions très heureux.

– Allons donc ! La question de religion, tout d’abord.

– Mais vous serez absolument libre ! Et vous me convertiriez, Inès !

– Je ne me sens pas de force à entreprendre une pareille tâche, dit-elle avec une froideur ironique. Du reste, bien d’autres choses nous séparent. Goûts, habitudes, opinions sur tout, nous n’avons rien de commun. Mais à quoi sert même de discuter ? C’est un refus catégorique de ma part, Maxence, et je vous serai reconnaissante de ne plus revenir sur ce sujet.

– Si, j’y reviendrai, dit-il avec un soudain éclat de colère. Il faut que vous changiez d’avis, Inès... il le faut !

– Ah ! oui, c’est vrai, je vais être une riche héritière, maintenant ?

La cinglante raillerie de l’accent fit blêmir le visage de Maxence crispé par l’irritation.

– Eh bien ! que ce soit pour cela ou pour autre chose... je veux que vous soyez ma femme, je...

Il s’interrompit. Un long coup de sifflet, bizarrement modulé, venait de retentir. Et subitement surgirent on ne sait d’où une cinquantaine d’hommes masqués et en armes.

– Ça y est, cette fois ! lança la voix gouailleuse de Bille. S’agit de savoir se servir de son fusil !

Mais un des assaillants venait de lancer un bref commandement. Des lassos sifflèrent, s’enroulant autour des épaules des voyageurs avant qu’ils eussent pu utiliser leurs armes. Ils tombèrent à terre et, en voyant s’approcher d’eux les bandits, crurent leur dernière heure venue. Mais on se contenta de leur bander soigneusement les yeux, après quoi on les délivra du lasso, et une voix rude, à l’accent étranger, leur ordonna en excellent français de se mettre debout.

– Qu’est-ce que vous allez faire de nous ? cria Blangard qui était vert d’effroi. Je suis un député français, mon gouvernement...

– Tais-toi, ou je vais te faire mettre un bâillon ! dit la même voix.

Un des bandits prit par le bras chacun des voyageurs et l’entraîna. Après une courte marche à plat, il fallut commencer à monter. Puis, tout à coup, ils se sentirent déposés sur une sorte de plate-forme, enlevés dans l’air comme en un ascenseur. Le mouvement s’arrêta, leurs guides les firent avancer pendant deux cents mètres environ. Puis, sur un commandement donné en espagnol, leurs bandeaux furent enlevés.

La nuit était presque complète maintenant. Mais l’immense esplanade entourée d’un rempart de roches d’une prodigieuse hauteur, où ils se trouvaient maintenant, était merveilleusement éclairée – à la lumière électrique ! Des tentes, des maisonnettes de gentille apparence s’alignaient en bel ordre entre des jardins. Des instruments de musique résonnaient, mêlés au bruit de voix humaines. Et des silhouettes d’hommes apparaissaient de-ci, de-là, jetant de loin un regard indifférent vers les nouveaux venus.

« Ah çà ! je rêve ! »

Telle était la réflexion faite par chacun des prisonniers à la vue de ce spectacle si complètement inattendu.

– Marchez ! ordonna celui qui semblait le chef.

Ils obéirent et le suivirent jusqu’à une rangée de maisonnettes bâties en bois. Là, on les fit entrer, les deux femmes dans une, Blangard, son fils, Jacques et M. Hamelette dans une autre ; Bille, Luret, Milochon et Volette dans une troisième.

Car Pigot avait disparu, de même que l’arriero et les peones. Au moment de l’attaque, Inès, Bille et Maxence avaient eu le temps de remarquer qu’aucun d’eux n’avait été touché et qu’ils s’éclipsaient prestement après avoir lancé ses mots :

– Pour la justice !


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