Première partie Les Frères de la justice I








télécharger 0.58 Mb.
titrePremière partie Les Frères de la justice I
page9/19
date de publication20.03.2018
taille0.58 Mb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > loi > Documentos
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   ...   19

Troisième partie



Dans la cité mystérieuse



I


Le cri de Bille : « Ça y est, cette fois ! » avait été intérieurement celui de tous les membres de l’expédition Blangard au moment de l’attaque des brigands. Presque tous, voyant le voyage se poursuivre sans incidents notables, avaient fini par traiter de fable ce danger dont on les avait menacés. Aussi la brusque agression les avait-elle stupéfiés. Puis, la vue du lieu qui était sans doute le repaire des bandits leur avait causé un ahurissement inexprimable qui subsistait encore tandis que se refermait sur eux la porte de leur prison respective.

Celle des deux jeunes filles était une petite pièce éclairée par une ampoule électrique. Les parois, en bois, étaient proprement peintes en brun rougeâtre, le sol était fait simplement de terre battue. Le mobilier se composait uniquement de deux étroits matelas en paille de maïs.

– Nous voilà bien ! gémit Edmée en se laissant tomber sur l’un d’eux. Qu’est-ce qu’ils vont faire de nous ? Si seulement ils acceptaient une rançon ! Mais on prétend que jamais on n’a revu un des prisonniers faits par eux.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Inès en joignant ses mains tremblantes. Et mon pauvre Jacques, où est-il ?

– Jacques est comme nous, ni plus ni moins exposé ! répliqua aigrement Edmée.

Inès s’assit sur l’autre matelas et cacha son visage entre ses mains. Elle se demandait si vraiment elle n’était pas le jouet d’un songe. Prisonnière, prisonnière de féroces bandits !

Et tout cela à cause de cette incompréhensible idée qu’avaient eue les Blangard de les emmener !

« Mon Dieu, sauvez-nous ! » dit-elle du fond du cœur.

La porte s’ouvrit à ce moment, livrant passage à une grande femme osseuse – une Indienne, à en juger par la couleur de sa peau. Elle portait dans une corbeille deux récipients pleins d’une sorte de bouillie d’assez laide apparence et un vase de terre rempli d’eau. Silencieusement, elle posa le tout à terre et fit un mouvement pour se retirer.

– Dites donc, qu’est-ce qu’on prétend faire de nous ? s’écria Edmée en l’arrêtant du geste.

La femme regarda sans répondre.

– Elle ne comprend pas le français, dit Inès.

– Eh bien ! interrogez-la en espagnol, vous !

À la question d’Inès, l’Indienne répondit simplement :

– Ce que le maître voudra.

– Et qui est-il, votre maître ?

La femme s’inclina en portant la main à son cœur.

– Notre maître est don Miguel, le grand Condor, le roi des Andes.

– Le verrons-nous bientôt ?

– Son esclave l’ignore.

– Allons, il n’y a rien à tirer de cette créature, murmura Edmée tandis que la femme disparaissait. J’aurais pourtant voulu savoir d’avance quelle sorte d’homme était ce roi des Andes... Qu’est-ce qu’elle nous a apporté là ? C’est dégoûtant !

Malgré l’apparence peu engageante, cette bouillie, faite en partie de farine de maïs, n’était pas mauvaise. Mais la portion était peu de chose pour le robuste appétit d’Edmée que l’aventure où elle se trouvait jetée n’avait pas fait disparaître, et, sans façon, elle dit en voyant Inès demeurer immobile devant son écuelle :

– Dites donc, si vous n’y tenez pas, passez-m’en un peu ! Ce n’est pas fameux, mais à défaut d’autre chose !

– Oui, prenez-en, dit Inès en lui passant le récipient. Je me forcerai tout à l’heure pour en avaler un peu, car je n’ai pas faim du tout. Seulement, je ne veux pas être trop faible, afin de pouvoir mourir bravement.

– Taisez-vous donc ! Est-ce qu’on parle de ça ? J’espère bien qu’en dépit des racontars qu’on nous a faits, ces coquins-là seront enchantés d’accepter une rançon.

– Que Dieu vous entende ! Mais cette rançon, qui la paierait ? Jacques et moi n’avons qu’une maigre fortune, Bille et les autres ne possèdent pas un sou vaillant.

– Bah ! on trouvera à s’arranger ! Le gouvernement français répondra pour nous. Oubliez-vous que nous sommes en mission officielle ?

Et, là-dessus, Edmée se mit à attaquer la portion de sa cousine, tant et si bien que l’écuelle se trouva bientôt vide.

– Tiens ! j’ai oublié de vous en laisser ! dit-elle avec désinvolture. Mais puisque vous n’avez pas faim...

– Oui, cela ne fait rien, répondit distraitement Inès, tout absorbée dans de tristes pensées.

Il y avait sur chaque matelas une couverture. Mlle de Blangard choisit d’abord la plus épaisse, puis, comme le froid très vif de la nuit pénétrait dans la maisonnette, elle s’empara de celle d’Inès en déclarant :

– Vous n’en avez pas besoin, puisque vous n’êtes pas frileuse, m’avez-vous dit un jour.

Inès protesta, mais Edmée, sans paraître l’entendre, s’installa le plus commodément possible. Et sa cousine dut s’étendre sans couverture sur son matelas où elle grelotta toute la nuit, au point de claquer des dents.

Vers le matin, elle était complètement engourdie. L’Indienne qui vint apporter la maigre pitance la regarda avec une sorte de compassion.

– Êtes-vous malade, señorita ? demanda-t-elle.

– J’ai eu très froid cette nuit.

– Voilà le soleil, il va vous réchauffer.

En effet, par l’étroite fenêtre placée très haut, les rayons vivifiants entraient, répandant déjà dans la petite pièce une sorte de tiédeur.

Inès essaya de manger, mais en vain. La fièvre arrivait, bientôt elle fut toute brûlante.

Edmée ne s’occupait pas d’elle. Elle allait et venait à travers sa prison comme un fauve encagé, et ce va-et-vient continuel énervait singulièrement Inès.

La porte s’ouvrit tout à coup, livrant passage à un homme au teint basané, vêtu d’un costume de chasseur, la ceinture garnie de revolvers.

– Venez, dit-il.

Inès se leva péniblement et suivit sa cousine.

En plein jour, l’immense esplanade, éclairée par un superbe soleil, présentait un aspect délicieux avec ses jardins fleuris, ses coquettes maisonnettes, ses tentes multicolores. Un grand nombre d’hommes, vêtus comme celui qui conduisait les prisonnières, allaient et venaient, la pipe ou le cigare à la bouche.

Les jeunes filles, à la suite de leur guide, gagnèrent une construction en bois verni. L’homme ouvrit une porte et dit :

– Entrez.

Elles se trouvèrent dans une grande salle garnie de bancs alignés en face d’une table couverte d’un tapis de velours vert. Sur ces bancs se trouvaient déjà M. de Blangard, Maxence, Jacques, M. Hamelette, Bille et ses compagnons.

Avec un cri de joie, Jacques s’élança vers sa sœur et lui sauta au cou :

– Je me demandais si je te reverrais, sœur chérie !

– Mon Jacques ! Tu n’as pas été trop mal cette nuit, mon petit ?

– Mais non ! Et toi, Inès ? Oh ! comme tu brûles !

– J’ai un peu de fièvre. Ce n’est rien.

– Tu te tracasses ? Il ne faut pas. Le cousin Anatole assure qu’ils réclameront seulement une rançon. Mais tu ne m’as pas dit si tu avais été bien cette nuit ?

Inès essaya de répondre évasivement. Mais Jacques, observateur quand il le voulait, se douta sans doute de quelque chose, car il la pressa de questions, tant et si bien qu’elle dut avouer la méchanceté dont avait fait preuve Edmée.

– La coquine ! murmura Jacques en jetant un regard noir vers sa cousine qui discutait plus loin avec son père et Maxence. Il ne faut pas te laisser faire, Inès !

– Bah ! dit-elle, je crois que notre sort sera fixé aujourd’hui !

– Peut-être pas. Sais-tu que Luret et les autres ont essayé de s’enfuir cette nuit, croyant n’avoir pas de sentinelles autour de leur prison ? Mais ils ont été aperçus aussitôt et ramenés.

Dans le fond de la salle, une porte s’ouvrit tout à coup. Un homme de haute taille, de large carrure, aux cheveux grisonnants entourant un visage aux traits durs, apparut, suivi de deux autres armés jusqu’aux dents. Il s’avança derrière la table et dit d’un ton sec :

– Debout !

Les prisonniers obéirent. L’homme dit lentement :

– Vous allez venir me donner vos noms.

– Tu vois, c’est pour la rançon ! souffla Blangard à l’oreille de sa fille. Autrement, est-ce qu’ils auraient besoin de savoir ça ?

Quand tous eurent obéi à l’ordre donné, l’homme se tourna vers le groupe formé par Luret et ses camarades.

– Vous avez cherché à vous enfuir cette nuit. Pour vous ôter l’envie de recommencer, je vous condamne à recevoir chacun trente coups de lanière.

– Ah ! mais non, dites donc, c’est pas de jeu !... s’exclama Bille. Faites-nous mourir proprement si vous tenez à avoir notre peau, mais ne nous abîmez pas avant.

– Silence, ou j’augmente la dose ! dit durement le bandit. Mateo, fais emmener ces hommes, ajouta-t-il en se tournant vers un de ses compagnons, mais en employant cette fois la langue espagnole. On n’exécutera la sentence qu’après l’arrivée de don Miguel, dans le cas où il lui plairait d’ajouter quelque chose.

Sur un coup de sifflet, des hommes armés apparurent et emmenèrent Luret et ses camarades, tous blêmes de terreur, sauf Bille qui redressait crânement la tête.

– Les autres vont rester ici jusqu’à l’arrivée du cabecilla, continua celui qui semblait le chef en s’adressant à l’homme qu’il avait appelé Mateo. Tu les feras emmener tout à l’heure et attacher sur le passage de don Miguel, afin qu’il ait le plaisir de les voir en arrivant.

– Oui, señor, ce sera fait, dit Mateo en s’inclinant.

Ils faisaient tous trois un mouvement en arrière pour se retirer. Mais Blangard s’avança tout à coup.

– Dites donc, ce n’est pas la peine de nous lanterner. Puisqu’il faudra bien toujours en arriver à parler de rançon, autant vaut en finir maintenant.

Le bandit l’enveloppa d’un regard ironique en laissant échapper une sorte de rire narquois auquel ses compagnons firent écho.

– Une rançon ! Ne craignez rien, monsieur de Blangard, on ne vous en demandera pas.

– Alors, pourquoi... ?

– Pourquoi nous avons interrompu votre petit voyage ? Vous êtes bien curieux, monsieur le député ! Ce n’est pas à moi qu’il appartient de vous le dire ; un autre se chargera de vous éclairer à ce sujet. Sachez seulement qu’on ne sort jamais de Solepto, la cité royale du Seigneur de la Montagne. Quelques-uns y demeurent prisonniers et esclaves, la plupart y sont mis à mort. Ce dernier sort sera le vôtre, sauf peut-être pour les señoritas, si quelquefois le maître a la fantaisie de les conserver comme esclaves.

Et, tournant le dos, il sortit de la salle.

– Oh ! mon Dieu ! gémit Inès en joignant les mains. Mon Dieu, faites que je meure avec eux tous, avec mon petit Jacques !

– Mourir ! Ils veulent nous faire mourir ! balbutia Blangard en s’effondrant sur un banc.

– Dire que nous étions presque au but ! murmura Maxence dont le teint blême tournait au vert.

Edmée s’était d’abord affalée près de son père. Mais elle redressa un peu la tête au bout d’un instant en disant comme en se parlant à elle-même :

– J’ai encore un léger espoir... Esclave, on peut s’enfuir...

– C’est ça, tu ne penses qu’à toi, comme toujours ! s’écria aigrement Maxence. Pourvu que tu sois indemne, les autres, tu t’en fiches !

– Tu ferais de même à ma place ! Chacun pour soi !

Là-dessus, le frère et la sœur échangèrent tout un répertoire d’injures. Pendant ce temps, Jacques et Inès se tenaient tendrement enlacés. La sœur aînée disait :

– Tu seras courageux, n’est-ce pas, mon petit Jacques ? Il faut mourir en bon chrétien et en courageux Français.

– Oui, ma sœur chérie, je te le promets ! Mais toi ? Que deviendras-tu ?

Elle frissonna longuement :

– Prions Dieu afin qu’il permette que je meure avec vous tous ! Demeurer aux mains de ces bandits ! Oh ! tout souffrir plutôt que cela !

Le plus calme était certainement le bon M. Hamelette. Il avait sorti de sa poche un carnet de notes et les relisait avec soin en y ajoutant de temps à autre une annotation.

Vers onze heures, l’homme qui répondait au nom de Mateo apparut.

– Venez ! dit-il brièvement

Ils le suivirent au-dehors et, aussitôt, un piquet d’hommes armés les entoura. Les prisonniers, en dépit de leurs angoisses, ne purent s’empêcher de remarquer l’allure très militaire et la tenue extrêmement correcte de ces brigands, de même que leurs types très différents. L’un offrait la face jaune et les yeux bridés du Chinois, d’autres étaient visiblement issus de la race des conquérants de l’Amérique du Sud, d’autres encore semblaient appartenir à la race germanique.

Encadrés par leurs gardes, les prisonniers s’avancèrent. Ils remarquèrent alors que la cité mystérieuse était séparée en deux par une voie très large, une véritable voie triomphale. De chaque côté s’élevaient une dizaine de mâts peints en blanc, au sommet desquels flottait une bannière noire portant au centre un resplendissant soleil d’or. À l’extrémité de cette voie se trouvait une tente magnifique surmontée d’un pavillon de soie blanche orné du même soleil. Elle s’accotait au rempart rocheux qui entourait de trois côtés l’esplanade. Et les prisonniers remarquèrent alors que le roc était creusé de nombreuses grottes.

Luret, Bille, Milochon et Volette étaient déjà là, attachés à un mât. Et les autres, sans en excepter les deux jeunes filles, furent traités de même.

– Comme ça, y aura pas de jaloux ! lança la voix gouailleuse de Bille. Si seulement Mlle Inès et M. Jacques n’y étaient pas ! Pauvre petite demoiselle, elle est blanche comme un linge !

Inès, déjà brisée par la pénible nuit qu’elle avait passée et affaiblie par le manque de nourriture, avait peine à se soutenir. D’abord glacée, elle se mit presque aussitôt à brûler sous le soleil ardent dont rien ne l’abritait. Sa magnifique chevelure châtain aux reflets d’or s’était à demi détachée, entourant son visage empourpré. Ses tempes battaient avec violence, des éblouissements passaient devant ses yeux.

Un peu plus loin, deux ou trois cents hommes formaient la haie. Ils se penchaient pour voir les prisonniers en échangeant tout haut leurs réflexions en langues différentes.

– Eh ! le gros, là... c’est-y le député ? demandait en français une voix à l’accent faubourien.

– Oui, vieux, c’est le Blangard qui raconte tant de bourdes aux gogos de France ! répondait un gros homme avec le plus pur accent gascon.

– La grande señorita rousse essaye de faire des mines, vois donc, Pablo ? ricanait un autre en espagnol.

– Elle veut nous attendrir, peut-être. Mais l’autre est bien jolie, Vicente !

– Très jolie ! Je pense que le maître n’aura pas le courage de la faire mourir !

– Oh ! don Miguel n’est pas tendre ! dit en mauvais espagnol un grand garçon au type slave. Et Mateo m’a dit qu’il avait donné l’ordre de traiter très rigoureusement tous ces gens-là.

– Ah ! ah ! ce sont des prisonniers d’importance, paraît-il ! Gare à eux, alors, si le maître leur en veut ! Mais elle me fait pitié, vois-tu, Vicente, cette jolie petite señorita ! Elle a l’air de ne plus pouvoir se tenir !

– Qu’est-ce que tu veux que nous y fassions, sensible Pablo ? Don Estevan agit évidemment d’après les ordres du maître.

– Voilà don Miguel !

Ce cri courut d’homme en homme et arriva jusqu’aux prisonniers. Ceux-ci tournèrent la tête – autant du moins que le leur permettait leur position – vers le côté de l’esplanade d’où l’on apercevait – gigantesque et superbe toile de fond – le panorama des montagnes aux sommets neigeux, et qui était vraisemblablement le seul par où on pût accéder au repaire des bandits, puisque les autres côtés étaient cernés par des roches verticales de trois cents mètres de hauteur.

À l’extrémité de la voie bien sablée et bordée par les bandits portant l’arme sur l’épaule, s’avançait un cavalier monté sur un admirable cheval blanc qu’il dirigeait avec la plus extrême aisance, bien que l’animal parût des moins faciles. Il semblait jeune, très svelte, d’apparence élégante sous le magnifique costume d’haciendero qu’il portait. Un certain nombre d’hommes, parmi lesquels se trouvait celui qui avait précédemment pris le nom des prisonniers, le suivaient à distance respectueuse.

À sa vue, des exclamations enthousiastes éclatèrent :

– Vive don Miguel ! Viva nuestro rey !

Tous ces hommes aux rudes visages semblaient transportés d’allégresse. Ils rayonnaient littéralement en acclamant celui qui s’avançait au trot de sa superbe monture en leur adressant de la main un salut à la fois gracieux et hautain.

– Mais... mais... je rêve ! balbutia Blangard. On dirait... Edmée... ce jeune homme que nous avons vu à Lima !

– Le comte de la Roche-Gléon ! Oui, père, il lui ressemble absolument ! Mais ce ne peut être lui, voyons !

Don Miguel approchait des prisonniers. Sans se détourner, il appela d’un ton bref :

– Don Estevan !

L’homme aux cheveux grisonnants fit avancer son cheval près du sien.

– Tout s’est bien passé ? interrogea le jeune homme.

– Très bien, señor. J’ai seulement dû condamner aux lanières ces individus-là qui ont essayé de s’enfuir.

– Vous avez bien fait, dit froidement don Miguel.

Inès se trouvait attachée au dernier poteau, faisant face à Jacques ; par un effort de volonté, elle venait de relever sa pauvre tête brûlante. À la vue du nouveau venu, un violent tressaillement la secoua.

La fièvre lui donnait-elle donc des hallucinations ? Là, à une vingtaine de pas, elle revoyait le jeune étranger dont l’automobile aurait, sans son intervention, fait quelques mois auparavant une victime et qu’on lui avait désigné sous le nom de comte de la Roche-Gléon !

C’était le même visage ambré, aux traits très beaux, à l’expression altière, la même apparence d’aristocratique élégance. Les mêmes yeux surtout, ces yeux superbes et inoubliables qu’Inès avait plusieurs fois revus dans ses rêves.

Elle était folle ! Son pauvre cerveau allait certainement éclater !

Don Miguel avait mis son cheval au pas, et son regard plein de hauteur dédaigneuse effleurait au passage chacun des prisonniers qui frissonnaient sous la lueur intense de ces prunelles dominatrices. Ce regard tomba tout à coup sûr Inès, il rencontra les grands yeux noirs souffrants et effarés. Une seconde, il exprima une stupéfaction indicible qui parut se changer presque aussitôt en colère.

D’un geste brusque, don Miguel arrêta son cheval qui se cabra.

– Pourquoi avez-vous fait attacher ces pauvres femmes ? dit-il, avec une irritation qui faisait frémir sa voix, en s’adressant à don Estevan.

– Votre Seigneurie m’avait dit de traiter avec rigueur...

– Les hommes, mais pas les femmes ! Surtout cette jeune fille qui est délicate ! N’êtes-vous pas capable de voir qu’elle va se trouver mal ? Détachez-la immédiatement !

Don Estevan, qui tremblait sous le regard étincelant du jeune chef, sauta à terre et courut vers Inès. En quelques coups de machette, il fit tomber les liens qui enserraient la prisonnière.

Don Miguel, faisant un peu avancer son cheval, enleva d’un geste plein de courtoisie le sombrero qui le coiffait :

– Je vous prie d’agréer toutes mes excuses, mademoiselle, pour la sottise de mon lieutenant ! Je ne saurais vous dire tous mes regrets que vous ayez été traitée ainsi !

Cette voix chaude, enveloppante... oui, elle la reconnaissait aussi ! Et pourtant, comment imaginer que ce chef de bandits...

Don Miguel devait lire sans doute, dans les beaux yeux qui se levaient vers lui, la stupéfaction et la perplexité qui remplissaient l’esprit d’Inès. Un imperceptible sourire d’ironie courut un instant sur ses lèvres. Se penchant légèrement, il demanda, en employant comme précédemment la langue française :

– Est-ce vous qui êtes Mlle de Brévys ?

– Oui, señor.

Le jeune homme se tourna vers don Estevan qui se tenait respectueusement à quelque distance.

– Faites reconduire les prisonniers, puis venez prendre mes ordres à leur sujet, dit-il d’un ton bref.

Il fit un mouvement pour remettre son cheval en marche. Mais Inès, mue par une impulsion subite, fit un pas en levant vers lui son visage empourpré par la fièvre et la chaleur :

– Señor, ne pourriez-vous épargner à ces pauvres gens le supplice auquel on les a condamnés tout à l’heure ? dit-elle d’un ton de prière en désignant Bille et les autres attachés à leur poteau.

Il sourit, et ce sourire donna soudain une singulière douceur à sa physionomie hautaine et un peu dure.

– C’est chose facile, señorita. Don Estevan, je fais grâce à ces hommes.

Il parait qu’un acte de ce genre n’était pas dans les habitudes du jeune chef, car le visage de don Estevan exprima pendant quelques secondes une sorte d’ahurissement.

Don Miguel souleva son sombrero pour saluer Inès et s’éloigna au trot de son cheval vers la grande tente au pavillon blanc, devant laquelle il mit pied à terre, tandis que deux hommes s’élançaient pour saisir la bride de son cheval. Puis il pénétra à l’intérieur, et deux factionnaires, l’arme au pied, vinrent immédiatement se poster devant.

Sur un ordre donné par don Estevan, les prisonniers furent détachés, puis ramenés vers les maisonnettes qui leur avaient déjà servi de prison. Inès, brisée par la fièvre, s’appuyait sur le bras de Jacques.

– Eh bien ! vous avez de la chance d’avoir fait comme cela, sans coup férir, la conquête de ce chef de bandits ! s’exclama M. de Blangard. Sapristi, des excuses, chapeau bas ! Et il avait des yeux en apostrophant l’autre ! Il ne doit pas falloir broncher avec lui ! Mais cette petite fille n’a eu qu’un mot à dire pour obtenir la grâce des condamnés !

– Souhaitons qu’elle réussisse aussi bien pour obtenir notre délivrance ! dit la voix sourdement irritée d’Edmée.

Une véritable colère s’agitait dans l’âme envieuse de Mlle de Blangard. La beauté de sa cousine, cette grâce sérieuse et candide qui était le plus grand charme d’Inès lui avaient toujours inspiré une jalousie sans cesse grandissante. Et c’était ce sentiment qui venait de s’exaspérer tout à l’heure en voyant le chef tout-puissant, dont leur sort à tous dépendait, n’accorder son attention qu’à Inès et ne paraître même pas songer à faire détacher Mlle de Blangard.

– Enfin, croyez-vous que ce roi des Andes et le comte de la Roche-Gléon soient une seule et même personne ? demanda Maxence qui frottait ses poignets endoloris par les liens, tout en coulant un regard mauvais plein de ressentiment vers sa cousine.

– C’est invraisemblable ! Et pourtant, cela est ! Voyons, qu’en dites-vous, Inès, vous qui avez eu l’honneur de le voir de plus près et de lui parler ? interrogea railleusement Edmée.

– Oui, je crois que c’est le même, répondit la voix faible de la jeune fille.

– C’est inouï ! Ainsi, ce grand seigneur fêté de tout Lima et qui reçoit à Paris le plus flatteur accueil de la haute aristocratie est tout simplement, à ses heures, un chef de brigands !

– Un superbe chef ! dit Blangard avec admiration. Quelle tournure ! Quelles manières ! Et une physionomie !

– Oh ! oui, ce qu’il est chic ! s’exclama Jacques. Et je lui suis reconnaissant de ce qu’il a fait pour ma pauvre Inès. Comme tu trembles, sœur chérie ! Tu as la fièvre, dis ?

– Oui, un peu. Ne te tourmente pas, mon petit Jacques, dit-elle en remarquant l’inquiétude qui s’exprimait dans le regard du jeune garçon.

– Non. Ne te tourmente pas, Jacques ! ricana Maxence. Maintenant, ta sœur, tout au moins, échappera à la mort, et toi aussi, à cause d’elle. Reste à savoir si elle obtiendra notre délivrance !

On atteignait à ce moment les abords des maisonnettes-prisons. Bille, qui se tenait en arrière avec ses camarades, s’avança vivement vers Inès.

– Mademoiselle, dit-il avec émotion, je vous remercie, en notre nom à tous quatre, d’être intervenue tout à l’heure pour nous.

D’un geste spontané, elle lui tendit la main.

– Je suis bien heureuse d’avoir pu vous obtenir cela, dit-elle, les larmes aux yeux. C’est vraiment Dieu qui m’a inspirée tout à coup d’adresser à ce chef une requête qui semblait réellement folle !

– Ah ! vous y feriez croire au bon Dieu, mademoiselle Inès ! Vous êtes si bonne ! Et vous êtes même capable d’attendrir les brigands, puisque ce don Miguel – un type épatant ! – n’a fait ni une ni deux pour dire oui.

– Allons, par ici, vous autres ! dit le jeune homme au type d’outre-Manche, qui commandait la petite troupe entourant les prisonniers.

Chacun dut rentrer dans son casernement particulier. Inès anéantie de fatigue, brûlante de fièvre, se laissa tomber sur son matelas. Dans sa pauvre tête, les idées se heurtaient un peu et tout son être était envahi par une faiblesse étrange.

Mais Edmée ne la laissa pas en repos. Elle se mit à la plaisanter méchamment sur ce qu’elle appelait sa conquête, en insistant d’autant plus qu’elle voyait la pénible émotion de sa cousine.

Un coup fut tout à coup frappé à la porte. Et les jeunes filles virent entrer un homme d’un certain âge, au type espagnol et à la physionomie sévère.

– C’est vous qui êtes mademoiselle de Brévys ? dit-il en s’adressant à Inès.

Et sur sa réponse affirmative, il ajouta :

– Je suis le médecin particulier de don Miguel. Notre cabecilla, craignant que vous n’ayez été très éprouvée par le traitement auquel on vous a soumise, señorita, m’envoie me mettre à votre disposition si vous avez besoin des secours de mon art.

– Je vous remercie, señor, mais c’est inutile.

– Vous semblez pourtant avoir une forte fièvre ? dit-il en se rapprochant. Permettez-moi du moins de constater que je ne me trompe pas.

Il avait un regard loyal et sympathique, et Inès, après une brève hésitation, lui tendit son poignet.

– Je savais bien ! murmura-t-il en hochant la tête. Une fièvre violente, qu’il faut soigner sans retard.

Il adressa quelques questions à la jeune fille, puis conclut :

– Il faut d’abord sortir d’ici... Suivez-moi, je vous prie, señorita.

– Où voulez-vous me conduire ? dit-elle d’un ton anxieux.

– Oh ! pas dans une prison, ne craignez rien ! dit-il avec un sourire. Suivez-moi avec confiance, señorita.

– Mais, alors, je vais rester seule ? s’exclama Edmée qui était demeurée jusque-là muette d’étonnement.

– Sans doute, señorita, je n’ai pas reçu d’ordres à votre sujet.

– Mais je ne veux pas ! Il faut que vous m’emmeniez avec ma cousine ! Du reste, je ne puis la quitter ; je suis pour elle une sœur aînée !

Le médecin enveloppa d’un rapide et perspicace regard la physionomie de Mlle de Blangard.

– Je regrette, mais je ne puis rien faire de moi-même, dit-il sèchement.

Et, tendant la main à Inès, il ajouta :

– Venez, señorita.

Elle se leva et prit le bras qu’il lui offrait. Ses jambes étaient si faibles qu’elle n’aurait pu se tenir debout sans cet appui.

– C’est charmant de me quitter ainsi ! glapit Edmée. Sans cœur, qui abandonne sa parente !

Le médecin vit sans doute l’inquiétude et la perplexité qui s’exprimaient sur le visage d’Inès, car, se tournant vers Edmée, il dit d’un ton sec et narquois :

– C’est vous qui devriez vous réjouir de ce que cette enfant, que vous prétendez être une jeune sœur pour vous, va recevoir les soins qu’exige son état ! Au surplus, je m’imagine qu’elle ne doit pas avoir tant à se louer de vous !

Et, laissant Edmée rendue muette par cette apostrophe, il sortit avec Inès.

– Appuyez-vous bien sur moi, mon enfant, lui dit-il avec bienveillance. Nous n’avons qu’un très petit trajet à faire... Je vous conduis dans une de ces grottes que vous voyez là-bas. Il y règne, par suite d’infiltrations d’air à travers des fissures du roc, une température toujours égale, extrêmement saine, et vous serez là admirablement.

– Est-ce que je suis bien malade ? interrogea Inès.

– Mais pas du tout ! C’est simplement un fort accès de fièvre, peut-être causé par une trop longue station au soleil, surtout après les émotions que vous veniez de traverser. Notre cabecilla est heureusement arrivé à temps pour vous délivrer ! Ah ! don Estevan a passé un mauvais quart d’heure, je vous en réponds ! Il faut reconnaître qu’il s’était montré exécuteur trop strict et trop impitoyable des ordres du maître. Don Miguel n’est pas cruel, il est seulement sévère, excessivement sévère.

Ils arrivaient en ce moment à l’entrée d’une des grottes. Le médecin et Inès pénétrèrent dans une sorte de large couloir sablé éclairé à l’électricité, traversèrent une salle aux parois sculptées en plein roc, au sol couvert de superbes tapis d’Orient, et pénétrèrent dans une pièce plus petite, mais très vaste encore. Elle était complètement tendue de merveilleuses soieries asiatiques et ornée de meubles en laque qui devaient être sans prix. Des ampoules électriques voilées de globes rosés répandaient une douce lumière.

Une femme s’avança – une petite femme d’une cinquantaine d’années, Indienne évidemment, à la physionomie douce et sympathique.

– Voici la jeune señorita qui sera confiée à vos soins, Alonsa, dit le médecin. Don Miguel vous a déjà d’ailleurs donné ses ordres à ce sujet ?

– Oui, señor, le cabecilla m’a fait appeler tout à l’heure. Soyez sans crainte, je vais bien la soigner, pauvre petite señorita !

– Oui, oui, je sais qu’on peut compter sur vous, Alonsa... Vous voyez là, señorita, la meilleure femme de la terre, ajouta-t-il avec un sourire en s’adressant à Inès. Allons, asseyez-vous, mon enfant, en attendant qu’Alonsa vous prépare un lit. Je vais vous apporter tout à l’heure de la quinine et une potion. Et dites-moi si vous désirez quelque chose ? Don Miguel voudrait réparer ce que vous avez souffert ce matin et serait très heureux de pouvoir vous être agréable.

– Je voudrais bien voir mon frère ! dit Inès dont le regard fatigué s’éclaira quelques secondes.

– Eh bien ! je vais le dire à don Miguel. Du reste, je crois qu’il y avait pensé déjà et se proposait de l’envoyer près de vous. Allons, à tout à l’heure, mon enfant !

Quand Inès se trouva couchée, elle tomba dans une lourde somnolence d’où l’éveilla seulement l’entrée de Jacques qui se précipita vers elle, les bras tendus.

– Inès, ma pauvre sœur chérie ! Qu’est-ce que tu as donc ? Comme tu es rouge !

– Le médecin dit que je guérirai, mon Jacques... Et surtout si tu es près de moi. T’autorise-t-on à rester ?

– Je crois bien ! Don Miguel a, paraît-il, donné l’ordre qu’on me prépare une chambre près de la tienne... Il est charmant, ce chef de bandits !

– Qu’est-ce donc que cet homme, et quel rôle joue-t-il ? murmura pensivement Inès.
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   ...   19

similaire:

Première partie Les Frères de la justice I iconPremière partie Les Ravageurs

Première partie Les Frères de la justice I iconPremière partie Les deux poètes

Première partie Les Frères de la justice I iconPremière partie Les héritiers alarmés

Première partie Les Frères de la justice I iconÇa bouge en France : Rhône-Alpes
«C’est à que les frères ont inventé le le qu’on peut voir dans le musée, est l’appareil grâce auquel on a tourné le premier film...

Première partie Les Frères de la justice I iconPremière partie Le feu du Valpinson Du reste, voici les faits : 1

Première partie Les Frères de la justice I iconActivité Regardez la première partie du reportage. Cochez les mots entendus

Première partie Les Frères de la justice I iconTout sur l'egypte ancienne première partie : les époques de formation

Première partie Les Frères de la justice I iconSodome et Gomorrhe Première partie Première apparition des hommes-femmes,...

Première partie Les Frères de la justice I iconPremière partie Les premiers pas 1 Au fond du Connaught
«première fleur des mers», mais ces fleurs se fanent vite au souffle des rafales. Pauvre Irlande ! Son nom serait plutôt l’«Île de...

Première partie Les Frères de la justice I iconPremière partie








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com