La Normandie à la veille de la Révolution








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La Normandie à la veille de la Révolution


Présenté à Caen le 18/05/05

par Mr Laspougeas,

Maître de Conférence, Membre de la Société des Antiquaires de Normandie

Territoires et populations


Pour l’Eglise, la Normandie se définit comme la province ecclésiastique de Rouen, c'est-à-dire la Seconde Lyonnaise de l’empire romain.

Le Duché, rétabli par Louis XVI pour donner au second dauphin le titre de Duc de Normandie, couvre à peu près le même territoire. Il a pour chef-lieu Rouen et une grande généralité au Havre.

Juridiquement parlant, c’est le territoire d’application de la Coutume de Normandie.

Pour l’impôt, la Normandie comprend trois généralités : Rouen, Caen, Alençon
C’est une province fortement peuplée : 2.400.000 habitants en 1790 dans les cinq départements, d’après le dénombrement de l’Assemblée Constituante. A titre de comparaison, 28 millions environ pour la France entière, d’après Cl Langlois. Répartition : 40% dans la généralité de Rouen, 1/3 dans celle de Caen. Le Pays de Caux et les plaines de Normandie sont plus peuplées que le bocage.

L’urbanisation est forte : 50 villes de plus de 1000 habitants. Rouen est la plus importante 80.000 hab. à comparer à Paris (500.000) et Lyon (140.000). Elle a des fonctions portuaires (liaisons avec Paris, la campagne et la mer), ecclésiastiques (cardinal archevêque) et administratives (Parlement) éminentes. Caen, prisée par la noblesse parisienne (Mme de Sévigné), n’a « que » 40.000 habitants et pas d’évêque, mais la seule Université de Normandie. Villes moyennes : Dieppe, le Havre, Bayeux, Cherbourg (10 à 20.000) Beaucoup de petites villes de 2 à 5000 hab. (Coutances, Barfleur, etc.)

La croissance démographique y est faible : 9% depuis 1715, au lieu de 30% en moyenne en France. La mortalité infantile en est une raison : dans les régions de malnutrition, un enfant sur deux n’atteint pas l’âge de 20 ans. Ce n’est pas le cas là où lait et poisson sont abordables, comme dans le Bessin et le Pays d’Auge. Autre raison : la faible fécondité, peut-être due à la coutume favorisant la famille nucléaire avec peu d’enfants, voire à des influences jansénistes? Importantes migrations internes (saisonniers agricoles) et migration constante vers les villes

Activité économique

Aspects structurels


Jusqu’au développement du chemin de fer en 1850, la circulation est difficile (Rouen-le Havre en 12h, Paris Cherbourg en 3 Jours). De Novembre à Mars, les chemins sont impraticables comme dans la Russie pendant le dégel. La navigation fluviale et le cabotage sont plus sûrs, mais ne peuvent évidemment desservir que le voisinage de la côte et des fleuves côtiers. Ne restent que le cheval, et la marche à pied pour les plus démunis.

La forêt, surexploitée depuis des siècles, ne fournit que peu de bois pour le bâtiment et le chauffage. La disette justifie la cherté du bois.

La production agricole à haut rendement (froment) est localisée dans les plaines (Pays de Caux, Vexin). Les sols froids du Cotentin, du Bocage et du Perche ne produisent que des céréales mineures (seigle, sarrasin). Importante région d’élevage pour l’embouche et les produits laitiers (meat cattle & dairy farming) dans le Bessin et le Pays d’Auge, à destination des marchés parisiens.

L’industrie, à part le bâtiment déjà cité, comprend le textile (chanvre, lin, laine, coton), les ateliers de dentelle dans les plaines bas normandes (Bayeux, Alençon), la métallurgie (cuivre, fer ?) et la céramique (faïence de Rouen, copiée par les Bretons).

Pour le commerce, on note un certain déclin des grandes foires (Falaise) au profit des marchés permanents ou récurrents. Le grand commerce se fait avec Paris pour les produits agricoles et pour les nouveaux produits « de luxe » : sucre, café, cacao.

Aspects conjoncturels


Comme d’autres provinces du Nord de la France, la Normandie est en crise en 1788. Elle sort d’une période de déflation depuis 1770, car beaucoup de son or est passé en Angleterre, en Allemagne et dans les Provinces Unies (Hollande). Suite à un traité de commerce avec l’Angleterre, une véritable anglomanie a cours chez les consommateurs normands, friands de produits anglais à bon marché. En 1788-89, le coût de la vie augmente brutalement, après un été de mauvaises récoltes et un hiver exceptionnellement froid en 89 (-18 à Argentan) qui paralyse les transports (rivières gelées). Les prix quadruplent, des émeutes (riots) éclatent à l’Epiphanie (les boulangers n’offrent pas la galette des Rois !). En Avril 89, des boulangers sont attaqués et on pille (luting) entre autre un grenier à l’Abbaye aux Hommes à Caen. Du grain est jeté dans la rue et dans les Odons. Au gouverneur qui s’indigne d’un tel gâchis, une femme répond « Tant mieux, les gens vont s’entretuer et cela fera moins de bouches à nourrir ! »

Structure et vie sociale


La société est structurée par ordres : Clergé, Noblesse et Tiers-état

Le Clergé, environ 1700 personnes, reçoit la dîme et les revenus de ses propriétés terriennes, variables suivant les régions. Par exemple il possède 26% de la terre entre Seulle et Odon, mais seulement 2,4% autour de Saint Lô. Evêchés « riches » Rouen, Bayeux, Lisieux, Evreux. En échange il doit service et secours aux fidèles pour leur enseignement (collèges) et aux indigents (hôpitaux)

La Noblesse d’épée et de robe (magistrats, membres du Parlement de Rouen) est la plus riche. S’y joint une plèbe nobiliaire, caractérisée par ses privilèges : port d’arme, exemption de la taille (mais pas de la dîme et autres impôts), privilège judiciaire (jugé par ses pairs, décapité plutôt que pendu).

A la campagne, le Tiers Etat est composé de paysans pauvres en majorité. Dans le bocage, ils possèdent 60% du sol, 25% dans le Vexin. Les exploitations sont trop petites et morcelées pour assurer un revenu décent. De plus, une large proportion de domestiques et de journaliers subsistent misérablement et envient les cultivateur et laboureurs qui « ont du bien ». En ville, le Tiers Etat comprend aussi bien les bourgeois riches (hommes de loi, négociants, souvent exempts de la taille) que le menu peuple. P. ex., on comptait 25 à 30% d’indigents à Evreux en 1788.
Contrairement à une opinion répandue, les normands ne sont pas spécialement renfermés sur leur quant-à-soi. Ils fréquentent les lieux de sociabilité populaires (cabarets, marchés, assemblées de métiers). Les élites se retrouvent en loges et académies. Les confréries sont des lieux de sociabilité générale (Charitons, préparatoires au salut) ou de dévotion (Confréries du Saint Sacrement, de la Vierge, etc.). Les fêtes villageoises sont fréquentes. Le seigneur vient y danser avec ses fermiers.

La marginalité n’est pas négligée : 60% des lits d’hôpital sont réservés pour les indigents. On y trouve aussi bien des vieillards sans ressources que des soldats malades et des enfants trouvés. La petite criminalité est en augmentation, à l’inverse de la criminalité violente, qui régresse. La maréchaussée (constable) est tenue de faire sa ronde deux fois par jour sur le même chemin.
L’originalité de l’organisation sociale repose sur une Coutume basée sur la conservation du patrimoine familial. La règle d’héritage favorise l’héritier mâle, mais elle oblige les parents à doter (to endow) leurs filles Au besoin le frère acquitte ce devoir. Si la fille est seule orpheline, elle hérite. Les manquements à la morale sexuelle (adultère, inceste, avortement) sont sévèrement punis. Cette société est très attachée à sa Coutume.

Situation religieuse



Le clergé compte 11.600 membres, dont 600 pour le haut clergé (cardinal archevêque de Rouen, évêques, chanoines, abbés et abbesses) généralement issu de familles nobles.

La cellule de base de la vie religieuse est la paroisse, communauté d’habitants d’un territoire bien délimité, contenant l’église, le cimetière, les croix des chemins, etc. 40 villes sont divisées en plusieurs paroisses. Par exemple on en compte 37 à Rouen, 17 à Bayeux, 13 à Caen, 10 à Fécamp. Chaque paroisse a un curé (aidé par son vicaire) qui doit assistance et enseignement à ses paroissiens.

Le curé doit être prêtre pour célébrer l’office divin. Il a donc fait voeu de continence. Son bénéfice lui est accordé par l’évêque ou son seigneur. Il doit avoir un grade universitaire (bachelier ou maître ès arts, voire docteur). Il a la charge (cura animarum) d’enseigner par le sermon et le catéchisme, de sanctifier par le culte et les sacrements, et de gouverner sa paroisse en accord avec l’assemblée des foyers. Pour gérer les finances il est assisté par les représentants de la paroisse (marguilliers, syndic).

Les ordres monastiques comptent 3500 membres (moines et nonnes, réguliers et séculiers), dont les ordres mendiants (capucins, cordeliers) très proches de la population, pour laquelle ils assurent des services d’urgence (lutte contre l’incendie p.ex.).

Les paroissiens, seigneurs compris, sont tenus à l’observance des rites. En particulier, un seigneur ou un propriétaire terrien se doit de faire ses Pâques comme tout bon chrétien, sous peine de se voir exclu de la communauté paroissiale, avec toutes les conséquences juridiques que cela comporte. Le baptême, le mariage, les obsèques sont obligatoirement sanctifiés à l’église de la paroisse. Les paroissiens ne peuvent se dispenser de leur devoir de charité.

On note cependant une certaine évolution du sentiment religieux vis-à-vis de la mort, qui peu à peu est ressentie comme un scandale. Nombre de cimetières traditionnellement placés près de l’église (l’anglais church-yard est significatif à cet égard) sont déplacés hors les murs des villes, par un retour inconscient au paganisme romain.

Les fidèles de la R.P.R (religion prétendument réformée = protestants) étaient 14000 à 16000 en 1788, soit seulement 0,7% de la population normande. Jusqu’à la fin du XVIIème siècle les protestants étaient nombreux et influents en Normandie. Mais, suite à l’édit de Fontainebleau (1685) révoquant l’édit de Nantes, 80% d’entre eux s’exilèrent aux Pays-Bas ou dans les Iles anglo-normandes. 10% des restants se convertirent au catholicisme. Cependant les foyers urbains de protestantisme sont nombreux en 1788: Rouen, Caen, Bolbec, Dieppe. Le protestantisme rural est plus diffus dans le Bocage. En 1787, Louis XVI rend à la R.P.R. le statut de religion par un édit royal qui sera contesté par le Parlement de Rouen (entre autres, refus d’autoriser les mariages mixtes). Mais les enfants des protestants n’auront plus à être baptisés à l’église, seulement enregistrés au greffe, et ils auront accès aux charges et emplois dans l’administration.

Vie artistique et intellectuelle


L’architecture et l’art d’église sont en renouveau. : Construction du maître autel biface de Sées, Rénovation de nombreux monastères où les dortoirs sont remplacés par des cellules individuelles, Commandes de peinture d’histoire et de vie locale par le Cardinal de la Rochefoucault à Rouen.

L’art de noblesse est représenté par de nombreux hôtels particuliers (Bayeux, Valognes)

L’instruction populaire est répandue comme dans les autres provinces du Nord : Lorraine, Champagne, Picardie. 80% des hommes et 50% des femmes savent au moins lire, grâce à un grand nombre de petites écoles obligatoires instituées par un édit royal de 1698 (Louis XIV). Ces écoles sont nombreuses en milieu rural. On y apprend aux enfants à lire le latin et réciter les prières pendant 3 ans. Mais peu d’élèves apprennent à écrire, faute de plumes, d’encre et de papier. Les gens du peuple qui signent d’une croix un acte notarié sont donc capables de le lire et de le comprendre. Ils apprennent aussi à compter, d’abord en chiffres romains, puis en chiffres arabes. La morale est enseignée pour la gloire de Dieu dans le respect des autres et de soi-même.

Il y a 20 collèges en Normandie en 1788, chacun avec 150 à 800 élèves. Leur but est de former des chrétiens solides et sociables, donc capables de s’exprimer en public. (Le terme de classe de rhétorique sera encore utilisé au XIX ème siècle pour la classe de seconde actuelle) On peut y voir une influence de la pensée catholique, basée sur l’oral, par opposition à la pensée protestante, basée sur l’écrit.

L’Université de Caen est complète. Elle comprend :

  • La Faculté des Arts par laquelle tous les étudiants débutent. On vient d’y introduire l’enseignement de l’histoire et de la géographie. Elle délivre la maîtrise ès Arts

  • La Faculté de Droit

  • La Faculté de Médecine (en plus : la Météorologie, l’Urbanisme et l’Hygiène alimentaire)

  • La Faculté de Théologie

L’Université a déjà subi une réforme en 1686. L’agrégation a été créée sous Louis XV.
On échoue peu aux examens, surtout si on a les moyens « d’acheter » un diplôme. Les étudiants sont un petit peuple remuant, peu apprécié des bourgeois, mais les manifestations universitaires (rentrée solennelle) font la fierté de la ville. L’université fait vivre ou entretient des imprimeurs, des libraires, des chambres de lecture. Le colportage de livres (book pedlar trade) est une spécialité du Cotentin.

Il y a des journaux en Normandie : au Havre depuis 1776, à Rouen (1784), à Caen (1789).

Il y a aussi des sociétés philosophiques et savantes (loges, académies, sociétés d’Agriculture)

Situation administrative


A part les autorités politiques et administratives « classiques » :

  • Le Gouverneur,

  • le Parlement,

  • les Intendants des généralités,

il faut citer des Assemblées municipales et provinciales élues au suffrage censitaire( property qualified vote) en automne 1787 après leur institution la même année par le pouvoir royal. Une des tâches de l’Assemblée provinciale devait être l’établissement de l’assiette et de la répartition de l’impôt (taxation): son corps électoral se limitait aux contribuables et les caisses de l’état étaient vides à cette époque. Malheureusement, ces assemblées ont été créées trop tard pour développer une quelconque activité avant la Révolution.

L’assiette de l’impôt fut donc, comme auparavant, établie par les Intendants des généralités, s’appuyant sur une division du territoire en départements et arrondissements.

Incapable de résoudre la crise financière, Louis XVI convoqua en 1789 les Etats Généraux, où Clergé, Noblesse et Tiers Etat étaient représentés par des élections à plusieurs degrés. Des délégués des baillages secondaires élisaient les députés des baillages principaux, chargés de rédiger des
cahiers de doléances et de les présenter à Versailles aux Etats Généraux.

On ne peut tirer une description de l’état de la Province de ces cahiers, pas plus qu’on ne pourrait faire l’histoire d’une Compagnie de Chemin de Fer en se basant sur les registres de réclamations. Cependant on voit dans les cahiers normands une volonté de réforme sans bouleversement, en particulier avec la demande de rétablissement des Etats de Normandie.

Conclusion


En 1789, la province de Normandie est originale à plusieurs égards : Le peuplement y est fort et l’alphabétisation y est élevée. Les pratiques religieuses y sont bien conservées. A en juger par le contenu des cahiers de doléances, l’opinion est en général modérée. La population a faim, mais n’a pas vraiment peur et n’attend pas de grands bouleversements sociaux.

En 1791, quand Louis XVI voudra se soustraire à la pression du peuple de Paris, Danton lui conseillera de se retirer à Rouen, où le climat politique était plus stable. Le roi ne suivra pas ce conseil et préférera tenter de rejoindre les armées des émigrés en Lorraine. Comme on le sait maintenant, ce choix lui sera fatal.


Rédaction : Cl. Bastian


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