Jean-Pierre Chrétien-Goni








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date de publication21.03.2018
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ARTISTES in extremis
Jean-Pierre Chrétien-Goni

« Elle respire…Bah ! Comme elle respire – comme elle vit en elle-même

en elle même jusqu’aux oreilles…immergée, recueillie en elle-même..on n’arrivera à rien(il prend le couteau) Il n’y a qu’à le plonger dans son corps…Mais c’est d’une difficulté terrible…C’est d’une facilité terrible, mais dans cette facilité là, justement, il y a un difficulté terrible »1
Yvonne Princesse de Bourgogne, W. Gombrowicz

On est quelques uns à bien l’aimer ce mot, en vérité : difficulté. Une sorte de connivence. Ne vous y trompez pas ; on ne la redoute pas, on la cherche, on la cultive, et il se pourrait même que parfois on l’invente, on la fabrique.. Par crainte de son antonyme ? Une plaisanterie « facile », une « fille facile »…Non, nous on tape dans le dur. Ad augusta per angustam, devise d’artiste s’il en est : il n’y a pas de voie légère qui conduise au sublime.
Il est des moments dans ce travail où l’on ressent la nécessité de ne plus (se) faire de cadeau, de racler le fond en quelque sorte, d’aller fouiller en dessous des grands socles de nos légitimités avouées, celles qui nous autorisent à faire toute une série de choses peu raisonnables la tête haute et le regard clair, tendu vers un lointain dont au fond nous ne savons peut-être rien de plus que d’autres, aux apparences plus endormies.
Un « art de la difficulté »
Il existe certainement un Art de la Difficulté : une sorte de Grand Œuvre accompli par des voies obscures et peu pénétrables ?  À moins que tout cela ne s’avère qu’un entêtement à combattre dans le noir, à se contenter de petits succès à portée de main, une petite chimie locale – de chambre ?. Tout est toujours dans une pensée de l’oscillation : bientôt vingt ans que je promène mon théatre d’Hôpîtal en Prison, de Prison en quartier - tiens justement appelés « difficiles » ; cela tombe bien puisqu’ils contiennent des gens eux-mêmes désignés comme « difficiles », avec des vies « difficiles », etc… Vingt ans donc de projets en résidences, entre salles de répétitions nauséabondes et des éblouissements en scène, quand la grace se mêle au travail – tiens , lui encore, on le dit « difficile ». Et toujours un balancier dialectique s’impose lorsqu’il me vient à l’idée de décrire ce qui se passe entre moi-nous, je veux dire avec les « gens » que j’embarque dans ces imprévisibles chantiers, entre nous, entre eux.
Je suis convaincu aujourd’hui de la nécessité de nommer nos points aveugles, de ne rien lâcher dans l’interrogation de nos pratiques d’artistes « hors-champs », de tracer les cartes détaillées de nos explorations en ces terres en fait si peu inconnues de la difficulté : quotidienne, bouleversante, à notre porte. Quelle est donc l’identité de notre travail d’artiste ? La relation qu’il entretient avec la « difficulté » me semble mériter de s’attarder sur cette idée.
Cette difficulté peut-elle s’éprouver comme signe d’une identité pour tous ceux qui, comme je le fais, explorent ces territoires « hors-champs » de la culture ? Est-ce le dénominateur commun qui rassemble les pratiques du plasticien en Maison d’Arrêt et du chorégraphe à l’hôpital psychiatrique ? J’ai tendance à croire que nous sommes enclins à nous retrouver sur cette petite plate-forme commune et minimale…et que c’est parfois la seule chose qui puisse nous rassembler. Il suffit de regarder les programmes des colloques et des rencontres qui se multiplient pour justement voir se rassembler sans coup férir tout ces « lieux et pratiques » de la « difficulté »…On est tous là, Prisons, Handicap, Folie, et les autres. La question qui me vient désormais comme une puissante ritournelle est bien celle de savoir si nous pouvons nous satisfaire d’un tel programme commun. Ce qui nous rassemblerait serait en quelque sorte un étrange rapport à la dureté du monde, un appel mystérieux vers ceux qui vivent aux extrémités de ce monde ; les artistes posséderaient-ils une fraternité essentielle avec les vagabondages, les errances , les douleurs, les privations, les solitudes, les enfermements ? Comment ne pas penser à un nouvel avatar de la figure de l’Artiste Maudit. Et pourtant je peux de moins en moins me dissimuler, à écouter les uns et les autres, les immenses différences, et peut-être même les oppositions fondamentales entre nos pratiques. Il ne s’agit naturellement pas de susciter quelque polémique que ce soit entre « nous », mais bien affirmer que ce « nous » des artistes du difficile représente un archipel complexe et traversé de multiples enjeux, étayé sur de multiples légitimités, engagé dans de multiples postures. Mon projet est donc bien ici de tenter de soulever ces multiplicités pour les faire apparaître à nos discussions publiques. Je me permets d’insister sur le caractère profondément non-polémique de mes propos. Je ne vise aucune prétention à une quelconque vérité sur le sujet. Ce que je considère aujourd’hui comme des positions largement contestables, je les ai souvent tenues pour solides et je n’ai sans doute évité aucun des pièges que j’identifie aujourd’hui comme tels. On le reconnaîtra ici ou là, je me suis laissé vraiment traverser par la pensée d’Edouard Glissant, j’y retournerai plus explicitement, ultérieurement. Autant dire que j’aborde la question qui m’occupe, c’est à dire celle du sens de ces pratiques dans cette pensée que Glissant nomme pensée du tremblement, de l’errance qui n’est « ni apolitique, ni antinomique d’une volonté d’identité, laquelle n’est après tout que la recherche d’une liberté dans un entour »2. Tracer des « entours » possibles issus de nos errances à faire. Chercher donc une identité qui ne serait pas un lieu mais une disposition encore à qualifier.
« Vous faites quoi, là ?... »
J’aurai toujours le souvenir de ce regard bleu, clair et déterminé, de cette mâchoire serrée, de ce corps droit immobile, doté de deux solides avant-bras posés sur la table. C’était au Centre de Détention de B. et je venais de finir la présentation du projet, qu’à l’initiative d’un détenu, je venais engager devant un groupe de volontaires. Avec ce regard, le détenu inconnu m’a observé en silence sans m’interrompre, et, lorsque j’eus fini, m’a juste lancé cette question : « Qu’est ce que vous êtes venus faire ici ? » Je vous souhaite cette question à ce moment là, dans ces conditions là. Je ne sais plus ce que j’ai répondu. Nous avons beaucoup parlé. Il est aujourd’hui mon ami. Il avait posé une question large et profonde comme un abîme. J’imagine qu’on ne se tire pas vraiment d’une telle question, ou seulement par l’authenticité de la défaillance qu’on ne peut voiler dans la lumière crue que cette interrogation projette. Ce dont je suis certain, c’est que la béance qu’une telle demande ouvre est fondatrice de toute démarche dans ces espaces de vie. Je défie quiconque de la refermer sans trahir profondément le sens de sa place d’artiste.
Alors, soit ! Occupons nous à déplier l’infinie diversité des fausses réponses. D’abord, celle d’entre elles qui relèvent de l’histoire personnelle de l’artiste, du mouvement intime de sa psyché. Mauvaise piste, en tout cas sans réel intérêt : là comme ailleurs, il me semble qu’on n’ait jamais rien dit qui vaille pour mettre en relation causale l’acte de l’artiste et les vicissitudes de sa vie inconsciente. Je me suis trop frotté à l’Art Brut et à la création dans les espaces de la folie pour accepter sérieusement cette réduction. Parce que sans doute toute pratique artistique ne s’accomplit que dans un espace public où « nos océans se rejoignent en des mers inconnues ». Que mon aïeule ait fini ses jours à 39 ans dans un Hôpital Psychiatrique, ne révèle rien de pertinent (sauf par la suspicion amusée et dubitative d’un sourire entendu) sur ces invraisemblables moments de théâtre vécus avec des patients de l’Institut Marcel Rivière à la fin de cette année.
A l’autre bout du spectre des légitimités illusoires, se campent les certitudes sociales. Dansons, jouons, dessinons ! Tout cela fait du bien, du vrai, du bon, du grand bien. On s’est bien évidemment débarrassé de tout lyrisme caritatif, de tout humanitaire « douteux ». Notre génération en connaît les perversions et s’est forgé une autre compréhension de l’action sociale. Mais il n’en demeure pas moins vrai que ces fantômes pointent le bout de leurs draps et leurs odeurs d’encens sous des formes légères, à peine sensibles. Je le nommerai aujourd’hui approximativement ainsi : le sentiment de ferveur intérieure, l’Élan, …Lorsque je me trouve en période d’élaboration de projet, je suis conduit à rencontrer des artistes nouveaux, comédiens, musiciens, plasticiens…Pendant toutes ces années, je n’ai jamais manqué, lors de notre première rencontre, d’apercevoir ce souffle, cette brise du « bien », sur le visage, dans les yeux de mon interlocuteur. Et que chacun me pardonne, je ne raille pas, je connais aussi de l’intérieur cette « nécessité » qui nous porte vers les confins de l’humanité…et dont aujourd’hui je me méfie comme de la peste. Pourquoi cette défiance ? Parce qu’elle ne résiste pas à l’épreuve des faits, du feu, du front ! Parce qu’en définitive les bons sentiments nés dans le confort d’un café parisien volent en éclats devant un groupe de quelques jeunes « insupportables » bien décidés à vous affronter à coup de « non-désir », de claquements de langues et diverses bourrasques qui vous plaquent contre le mur – ce mur à l’intérieur duquel j’ai si souvent éprouvé la dureté de ne pouvoir m’y dissimuler ; ce même mur qui vous repousse vers l’avancée d’un petit bout de quelque chose, là qui va bien finir par surgir entre nous, entre eux, si l’on sait attendre, s’y prendre avec le vide. Ou bien encore, le silence de verre de ce jeune homme autiste qui erre sur la scène, personnage de cristal prêt à se briser à la moindre vibration, vaisseau humain qui cherche à chavirer et à se retenir de le faire, accroché à votre regard comme à une dernière bouée…Quel théâtre me fait-il, celui-là, dont je pourrais m’attribuer le bien que ça lui fait ? Oui, je le sais, personne ne prononce plus guère ce mot là : le bien, le bien-fait. Mais soyons attentifs, il est toujours embusqué dans nos postures les plus communes. Combien de fois n’ai-je pas affirmé dans des dossiers de demande de subvention, qu’une action artistique pouvait susciter du « mieux-être », peut-être même des « transformations », des avancées, du développement de soi…continuons : de la re-socialisation et tout ce cortège de mots affreux : ré-insertion, re-dynamisation, et d’autre « re » qui pointe précisément vers ce « bien ». On les y ramène, à la société,(celle de celui qui parle), parce que c’est « bien » d’être socialisé, inséré et dynamique, non ?

Je suis de ceux qui pourtant sont intimement convaincus que la pratique de l’art – dans toutes les conditions où elle s’accomplit authentiquement (voir plus bas) – relève de l’Utilité publique. Pas supplément d’âme, en conséquence, mais pas thérapie non plus laquelle est une des figures modernes du « bien » que je viens d’évoquer. Mais de formes à nouvellement penser de l’utilité. De sorte à en finir définitivement avec « l’embarras socio-culturel »…nous allons y venir.
Vers une posture politique
Avant de pousser plus avant dans cette direction, il me faut compléter le schéma des légitimités. J’ai tracé une sorte de continuum. Il me paraît que c’est plutôt une figure triangulaire – assez classique, certes – qui devrait permettre de décrire l’ensemble des positions. Le troisième point après, pour aller vite, les légitimations psychiques d’un côté et sociales de l’autre, me semble désigner le politique. La dernière posture légitimatrice nous conduit à accepter l’idée que les pratiques que nous conduisons visent à contribuer à une transformation du rapport des forces politiques. Et cette idée ouvre elle-même deux perspectives : celle d’une transformation par éveil des consciences, celle d’une transformation par émancipation des sujets. Il n’est pas simple de traiter si vite et donc un peu cavalièrement tout cela. D’autant que cette dimension d’une politique de la pratique de l’art me semble la piste la plus tenable – et se trouve naturellement dans cette idée évoquée de l’Utilité publique. Elle n’en demeure pas moins sujette à quelques illusions assez répandues – et auxquelles, je le répète, j’ai bien dû adhérer ici ou là.
Eveil des consciences…je ne vous ferai pas l’offense de penser que vous y croyez encore…j’ai le souvenir d’un travail sur des textes arabes « Kalila et Dimna »3 dans des quartiers populaires d’une grande métropole marocaine. Ces contes sont dotés, à mon sens, d’une puissance critique considérable sur la question de l’assujettissement…qui n’a provoqué ni remous, ni trouble, ni, je crois, le surgissement d’aucun éveil critique durable parmi les participants. Ce texte avait coûté sa tête à l’auteur en Perse au VIIIème siècle. J’ai encore la mienne…il reste ce souvenir un peu douloureux de ce comédien d’une quarantaine d’année qui vient me demander au moment de notre départ dans le creux de l’oreille de « l’emmener avec moi dans la patrie des rêves »…Toute provocation est absorbée, et rapidement déglutie…mais cela n’est guère nouveau.

Je ne parviens cependant pas totalement à refouler de nos pratiques – au théâtre en particulier – cette question de l’Explicite politique ( en référence à l’usage fait pour le Rap anglo-saxon de la notion « d’Explicit Lyrics » supposée mettre en garde l’auditeur sur le caractère potentiellement nocif des paroles). Je crois fondamentalement à la puissance presque archaîque du « récit » comme l’arme la plus pointue pour transformer le monde. « Assez de lamentos ! écrit Edouard Glissant. Osons plus avant. Descendons le récit dans notre présent, poussons le dans demain ! Creusons dans les souffrances que voici, pour prévenir celle qui vont paraître »4. Mais aussitôt, il nous avertit de pas nous empêtrer dans des récits tissés par d’autres, dans des fils trop droit, raides de certitudes, amidonnés de gloire à venir. «  Ce que vous appelleriez nos récits, ho ! c’est s’il se trouve de longues respirations sans début ni fin, où les temps s’enroulent….Nos récits sont des mélopées, des traités de joyeux parler, et des cartes de géographie, et de plaisantes prophéties, qui n’ont pas souci d’être vérifiées….Ou peut-être, nos récits, ces écorces sculptées à diable, de mahogani, de si vieux acoma, où on reconnaît, tout comme sur une carte de sécurité, les yeux le front le nez la bouche le menton d’un nègre marron »5. Oui, il est de grande clarté que nous ne pouvons nous justifier d’aucun message acquis. Les sentiers lumineux se sont éteints les uns après les autres – pour beaucoup en laissant des marques de sang que nous ne voulons plus. Il nous reste pourtant une sorte d’ouverture toujours saisissante au récit, un fil du « dire » qui je crois, cette fois, appartient en propre à l’essence de nos tentatives dans la difficulté du monde. Mais pas dans le général, l’universel-à-tout-faire, tout à résumer dans une forme de slogan, d’exhortation. Bien au contraire dans un particularisme propre à notre situation dans le monde. Glissant est un poète des Caraîbes qui, pour nous parler notre monde, nous l’accroche à la figure de ce « Nègre marron », de l’esclave noir entré dans la résistance des forêts. Cela nous signifie peut-être qu’il doit paraître dans nos chantiers, dans nos récits, quelque chose qui les noue aux des formes d’émancipation en cours, aux fissures naissantes dans les totalités et des « échos-monde » que nous en pouvons faire avec ceux là même qui les vivent. Les œuvres d’écriture, mais aussi « les chants de Bob Marley, les théories de Mandelbrot…. La peinture de Matta, l’architecture de Chicago, et aussi bien le désordre des Barrios de Rio ou de Caracas, les Cantos d’Ezra Pound mais aussi la marche des écoliers de Soweto sont des « échos-monde »6. Nous sommes loin de tout message dans cette manière de faire récit « avec » ce qui vient à notre rencontre. Je ressent véritablement ce sentiment dans ce qui se joue dans les espaces de l’empêchement – carcéral, psychiatrique, social…Nous ne venons rien apporter – prendre – j’ose l’espérer, vraiment. Rien apporter de hiérarchiquement au dessus de tout cela, de tout ce qui s’y trouve vécu par ceux à qui nous nous joignons ; si, peut-être, le savoir d’une possibilité : que de quelques mouvement de corps, de mots inventés, de couleurs associant leurs audaces, nous savons nous réapprendre à faire sonner ces « échos ».
Faire résonner les « échos-monde », engagement politique de l’artiste ?
Drôle d’artistes, va-t-on penser, et drôle de « politique » aussi. Qui se désaisissent in extremis au point de renoncer à la justification même de leur place, de leur identité. Je suis persuadé que c’est le prix de cette place : non pas légitime, mais justifiée. Quelques mots sur cette importante distinction. Les logiciens du début du XXème siècle ont démontré l’impossibilité de fonder l’édifice de la pensée logico-mathématique. La notion naïve de « fondation », issue d’un modèle géologique, si l’on peut dire, où l’on pourrait bâtir solidement à partir de base saines et s’élever en de gigantesque ziggourats que seule une foudre irrationnelle pourrait mettre à bas, cette notion est fallacieuse. Ils ont mis en évidence qu’en définitive, il fallait bien accepter cette suspension dans le vide – ou plus exactement, que les fondations ne sont pas en bas des choses et derrière elles, mais devant, à venir, à toujours venir. Cela me satisfait totalement pour ce qui relève de nos pratiques. Ne s’appuyer que sur ce qui vient à notre rencontre. Et écrivant « ce », je veux dire « ceux » - ceux qui demandent ce que l’on vient faire, et ce que l’on peut espérer de nos tentatives communes, ceux qui se demandent ce qu’il va advenir d’eux. Combien de fois n’ai je pas fait volte face, au premier coup d’œil, à la première rencontre. Non pas pour rebrousser chemin, mais tout laisser tomber des sacs d’outils et bagages d’idées avec lesquels j’étais arrivé. Comment quelques jeunes gens nerveux et suspicieux nous ont-ils conduits, dans un Centre de Jeunes détenus, à mettre en scène un Don Quichotte devenu champion de boxe à la poursuite d’un titre inaccessible ? A mettre en scène avec eux, d’incroyables violences, des corps arc-boutés, emmêlés dans des lambeaux de la langue de Cervantès7. Nul besoin de s’auto-proclamer dans une quelconque avant-garde : accepter de se déprendre ce que l’on croit être l‘essentiel…Je me méfierai toujours des ingénieurs – je crois les connaître un peu – je veux désigner par là une place dans le rapport au savoir, l’expression d’une maîtrise, d’un savoir faire avéré, en général sanctionné par une institution. J’ai souvent ressenti cette sourde prétention chez certain de mes camarades-artistes. Ce qui nous distingue du commun ? On sait s’y prendre, on sait projeter, on sait évaluer on sait appliquer des principes, on connaît les méthodes de travail ; autrement dit, on connaît la musique. Oui, certes, nous savons tous de nombreuses choses sur la manière de gérer les situations que nous créons. Mais je me méfie vraiment de plus en plus de l’invocation du « professionnalisme » dans les matières qui nous occupent ici. Je crois qu’il peut y avoir tromperie sur le contenu (toujours un peu flou quand on interroge celui qui s’en prévaut) de ce savoir. L’essentiel n’est probablement pas en terme de maîtrise – peut-être plus en terme d’histoires singulières, de traces remémorées, de trajets habités et retenus en soi. Pour le dire encore d’une autre manière, la fomentation d’une esthétique qui ressemblerait à une pré-forme vide toute traversée cependant de nos engagements, de nos horizons. Notre seule véritable « capacité » est pour moi celle d’ouvrir ces espaces, ces rencontres, à une esthétique « entre deux », entre nous dans ce moment qui nous rassemble autour d’une scène, d’un morceau de papier, ou tout autre élément de l’art possible. J’insiste encore sur ce vide (qui n’est pas rien, qui n’est pas attente, qui n’est pas sottise) tentant de résister à toute pensée d’avance, à toute emprise que nos positions sociales nous autoriseraient, à tout forçage par volonté de puissance. Sinon comment laisser entrer tous les furtifs, les passants, les « indésirables » qui ont accosté si souvent nos répétitions, silencieux parfois, et d’autres nous enjouant – une jeune femme qui pénètre sur le plateau, nous regarde en souriant et qui soudain s’empare d’un de nos accessoires ; l’un des comédiens, embarrassé, doucement lui reprend ; « Vous avez peur de la mort ? » lui demande-t-elle ? Comment ne pas se demander ce que l’on fait ? La bonne solution consiste sans doute à fermer les portes. Pour être tranquille. Parce que l’on a des choses importantes à faire. Décisives, pour nous. A moins d’accepter le travail de l’ «  écho-monde » qui demande qu’elles soient ouvertes, peut-être même détruites. Le Prince dans « Yvonne, Princesse de Bourgogne » de Gombrowicz, sait bien le risque majeur qu’il y a pour son petit monde fermé de laisser vivre Yvonne la silencieuse, Yvonne la singulière qui ne parle jamais, Yvonne la simple, l’anormale : « Nous sommes à l’intérieur d’elle-même…Comme elle travaille dur en elle-même ! Comme nous glissons dans l’abîme de son sommeil !...Je suis normal, mais je ne peux pas être normal quand les autres sont anormaux. Mettons que je sois normal...et toi aussi…à quoi cela sert-il de l’être, si quelqu’un d’anormal nos joue son air de flûte sous le nez…tralala..pour accompagner notre état normal ! Et nous on danse, on danse ! »8. Alors, Yvonne, ils la tuent.
Une esthétique fondée sur une politique de l’émotion
In extremis, la question qui doit nous occuper est bien celle d’une esthétique. Comment autrement, s’envisager dans l’Art ? Comment sinon ne pas doucettement repousser toutes ces pratiques aux marges, vers l’incontournable « socio-culturel » ? Je veux dire ainsi que le problème n’est pas de savoir  qui fait quoi, et de quel droit, mais de s’en remettre à ce qui est posé, là, comme acte, dans ces banlieues, ces friches épuisées, dans ces bannissements. De quelle esthétique, au sens où j’ai tenté de le décrire, sommes nous les ensouffleurs ? Glissant ne mâche guère ses mots quand il l’évoque : « Esthétique de la Terre ? Dans la poussière famélique des Afriques ? Dans la boue des Asies inondées ? Dans les épidémies, les exploitations occultées, les mouches bombillant sur les peaux en squelette des enfants ?....Oui. Mais esthétique du bouleversement et de l’intrusion. »9 Autant dire une esthétique politique. Non pas , on l’ a dit, seulement dans un quelconque discours, mais dans la manière même d’ouvrir des possibles collectifs, dans l’invention ensemble de fils d’un dire commun, dans nos langues mêlées.

Nicolas Bourriaud, dans son « Esthétique relationnelle », va dans cette direction. Selon lui, les artistes ont cessé de se poster en avant-garde ; celle –ci, « a cessé de patrouiller en éclaireur, la troupe s’étant immobilisée, frileuse, autour d’un bivouac de certitudes. L’art devait préparer ou annoncer un monde futur : il modélise aujourd’hui des univers possibles »10. Les pratiques, auxquelles nous nous référons ici, doivent être appréhendées dans cette perspective d’une affirmation politique d’un état de rencontre et des possibilités qu’il nous révèle. Ouvrir un cercle, et donc une scène dans un espace carcéral, c’est rendre à nouveau possibles d’inaliénables libertés pour ceux qui se disposent de part et d’autre de ce cercle ; et le simple tracé appelle à la fois des mises en relations inouîes et interpelle en échos successifs toute l’institution de l’enfermement. Quel est alors notre courage pour accepter que se propage cette fissure et ses conséquences les plus lointaines…. ?
Cette esthétique fondée dans « l’état de rencontre », ne doit évidemment pas se laisser ensevelir sous toutes les formes lénifiantes d’humanismes paisibles et satisfaits d’eux-mêmes. Ils ne représentent que les formes « molles » du possible : rencontrer l’autre dans sa différence, s’ouvrir à sa richesse, demeurer dans l’écoute, etc, etc…Non, l’exigence esthétique est pour moi le lieu d’extrêmes tensions, de tentatives qui claquent, d’impossibilité à naître, de possibilités bloquées, de fourvoiements. Et c’est parce qu’elle est politique, structurée d’antagonisme, résistante à l’annulation, à la médiation, au « on va trouver une solution », au « nous avançons ». Mille formes de récits, de langues enchevêtrées, en toutes couleurs imaginables en peuvent être issues. Elle n’est pas reconnaissable à un style, à un répertoire, ni à une unique manière d’être.
Cette tension a quelque chose à voir avec l’émotion, envisagée non pas comme abandon ou débordement, mais comme désaliénation. Je crois avoir fait l’expérience dans mon travail théâtral sur ces lignes de front, de la possibilité, précisément, de reconsidérer l’émotion. L’émotion, au sens presque littéral, de ce qui est désigné comme mouvement hors de soi, hors des « sois ». Une émotion « re-politisée » dans sa capacité à transformer ceux qui l’expriment autant que ceux qui la reçoivent. Emotion rendue à son contexte de référence primordial : la relation poétique. Rezvani décrit ainsi le théâtre comme le dernier refuge de l’imprévisible poétique, « dernier refuge du sang chaud et du risque »
Il ajoute : « Restent les poètes…ils se taisent par les mots forts du silence, ceux qui ne disent ni n’expliquent mais parlent en « langue ». La musique, la peinture, l’informe du rêve. Et surtout le théâtre : ce rêve ensemble. Eux parlent en langue, et non en mots courants »11. Je n’ai ici la place de traiter plus avant ce qui me paraît une avancée pour montrer comment reconsidérer la nature de l’émotion, d’une émotion arrachée aux contextes psychologiques de son interprétation. Elle, ou plus exactement sa cinétique, comment elle se déplace, se voile, se faufile. constitue probablement pour moi l’un des points d’articulation de cette esthétique politique dont j’ai souhaité proposer une esquisse. C’est ici que doit se réinterroger une thématique de l’Utilité publique. En ce sens qu’après avoir définitivement évacué toute naïveté du Beau, il nous devient pensable que tout cela sert les hommes dans leurs « mouvements », dans l’accès à de possibles émotions-ensemble. Et qu’en conséquence, nous tentons résolument de déchaîner.

1 « Yvonne, Princesse de Bourgogne » de Witold Gombrowicz, 1935, Ed. Actes Sud, pp 81-82

2 « Poétique de la Relation », Edouard Glissant, 1990, Ed. Gallimard, p 32

3 « Les contes de Kalila et Dimna », d’Abd Allah Ibn Al-Muqaffa, Ed.Klincksieck, 2001

4 « Traité du Tout-Monde », Edouard Glissant , 1997, Ed. Gallimard, p 61

5 Id p62

6 « Poétique de la Relation » op. cit. p 107

7 Le texte de ce spectacle est publié dans le n° 17 de la Revue Liralombre, ed. Panormitis

8 « Yvonne… » op. cit. p 83

9 « Poétique de la Relation » op. Cit. p 165

10 « Esthétique Relationnelle » Nicolas Bourriaud, 1998, les Presses du réel, p 13

11 « Théâtre : dernier refuge de l’imprévisible poétique » Rezvani, 2000, ed. Actes Sud Papiers, p 9

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