Ce matin je me suis levé à quinze heures, hier j’avais pris la douloureuse décision de me reprendre, plus de grasses matinées jusqu’à des dix-huit, dix-neuf








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Ce matin je me suis levé à quinze heures, hier j’avais pris la douloureuse décision de me reprendre, plus de grasses matinées jusqu’à des dix-huit, dix-neuf heures. C’est décidé, aujourd’hui je vais faire quelque chose de ma journée. Cela fait plus ou moins quatre mois que je ne sors plus de chez moi, excepté pour le strict nécessaire, quelques courses afin de ne pas tomber d’inanition même si mon appétit laisse à désirer ces temps ci. Aujourd’hui je vais bouger, et pas seulement pour les corvées. Je vais commencer par me lever et par me laver, peut-être me raser. Comme je ressens une très légère euphorie, je vais en profiter pour faire un brin de ménage. Il faut savoir utiliser les embellies, elles sont tant rares. Je vais également changer mes draps, après quatre mois l’odeur acide de sueur les imprégnant devient particulièrement nauséeuse. D’autant que mon sommeil est très perturbé, je n’ai pas besoin d’y rajouter quoi que ce soit. L’âcreté me prend toujours à la gorge au pire moment, elle m’empêche de sauter dans le train du sommeil lorsqu’il fait son bref arrêt dans la gare de mes idées noires. Le train qui dessert ma tête est toujours mû par le charbon, je suis assez ennemi de la modernité, et son smog m’empêche fréquemment de déceler l’endroit où est caché sa porte. Il repart souvent avant que je ne me sois accroché à lui, le sifflet du chef de gare transi de solitude me l’affirme quatre ou cinq nuits par semaine.

La nuit dernière, aux environs de midi, j’ai exceptionnellement réussi à sauter dedans avant la dernière correspondance. Aussitôt assis sur la confortable banquette allouée aux usagers de la première classe, le regard égaré dans le gris et gris de la photo du Mont-Dore, le tacatac évocateur m’a offert une sensation de grande langueur. Mes yeux ont profité de l’occasion pour se clore, c’était fantastique, j’étais bien. Irréel. Je me frottais à mes draps comme une chatte en chaleur prête à profiter du moindre instrument apte à lui procurer le plaisir vital, j’étirais toute ma mollesse avec délectation, mes mains caressaient tendrement le filet à bagages. J’enfouissais mon visage dans les plumes de l’oreiller, je vivais ainsi les voyages intercontinentaux des oies migratrices, la chaleur d’Afrique irradiait mon plaisir alangui. J’en ai profité pour rêver, il fallait éviter de s’arrêter en si bon chemin, qui n’est pas capable de profiter des bienfaits des aventures offertes gracieusement ne mérite pas de continuer à fréquenter notre monde. Un rêve étrange en vérité, un rêve criant de réalité et pourtant il ne fait pas partie de mes coutumes de me souvenir de mes épopées nocturnes. J’étais dans une jungle immense, je l’avais survolé avant d’atterrir totalement dans le rêve, et j’étais attaché à un arbre immense par une énorme chaîne digne de figurer dans un dessin animé, ou alors dans une société où la torture est le sport roi. La moiteur de l’atmosphère m’asphyxiait plus encore que l’odeur nauséabonde de ma taie d’oreiller, mais j’en avais désormais l’habitude, j’étais détenu depuis plusieurs années. J’avais appris à ne pas bouger plus qu’il n’était nécessaire afin de préserver mon corps anémié par les privations et le scorbut. J’allais jusqu’à éviter d’écraser les moustiques, de toutes manières je n’avais jamais l’occasion de séduire, la guérillera est trop affamée pour être exigeante, la multitude de boutons rouges n’était donc pas un problème rédhibitoire. Et puis on s’habitue à tout, surtout lorsque jusqu’à penser devient surhumain. L’effort le plus violent de la journée était lorsque je devais aller déféquer, l’intense chaleur avait la fâcheuse espièglerie de durcir mes selles plus qu’il n’est humainement concevable. Je passais l’essentiel de la journée à tourner autour de mon arbre, jusqu’aux limites de la chaînes, afin de trouver un petit coin de terre glaiseuse pas encore réchauffée par la fièvre de mon séant d’otage.

Le chef historique de la guérilla forestière était devenu, en quelque sorte, mon ami. Son combat s’éternisait et il avait énormément vieilli, c’est pour cela qu’il acceptait enfin de ne plus cacher ses petits reliquats d’humanité. Et puis la promiscuité obligatoire amène souvent à créer des liens incompréhensibles. Il était un peu frustre dans l’étalage de ses théories révolutionnaires venues d’une époque révolue, mais nous avions réussi, bon an mal an, à nous découvrir quelques lubies communes. La Suède a ça de bon, sa neutralité permet de confronter quelques utopies politiques antinomiques. Le harcèlement des moustiques par exemple, ou bien encore les leçons de société données par les singes. Il faut dire, surtout, qu’il aurait été insoutenable de nous détester étant donné que nous étions destinés à mourir ensemble, j’étais un otage sans amis riches ni intérêt politique. Il y avait donc assez peu d’espoir que je sois libéré un jour prochain, voire un autre. Lui n’avait plus d’autre famille que les guérilléros et son grand âge lui interdisait désormais un retour dans la société civile. Bref, mon ami Arturo, c’est son prénom d’emprunt afin que sa famille libre ne risque pas de représailles, m’avait pris à part, en me détachant pour l’anecdote. Il m’a offert le reste de son mégot, il voulait me parler depuis longtemps et il connaissait mon besoin viscéral, trop souvent contrarié, de tirer un peu d’essence nicotinique afin d’être réceptif à un quelconque discours, ou plus encore à une critique. Il m’a laissé savourer ma dose hebdomadaire, il était toujours assez chiche avec les otages, et il m’a avoué, avec une gêne visible, qu’il pensait que je faisais une dépression nerveuse. Une telle ingérence dans un état supposé m’a mis dans une colère noire et cela m’a réveillé illico, cette assertion non fondée associée à mon réveil matin. Mais pour qui se prend-il ? Je suis bien trop normal pour être atteint par une maladie de faible. Effectivement je ne suis pas très en forme depuis quelques temps, je ne fais pas grand-chose de mes journées, j’ai encore moins envie de bouger, il m’arrive d’être triste, mais de là à dire que je suis en dépression il y a un pas que je refuse de franchir. Il devrait le comprendre, depuis le temps qu’il m’avait privé de mes amis, enfin de mes connaissances, je n’ai jamais eu réellement d’amis, il est tout à fait admissible de ne pas être en grande forme tous les jours. La vie dans la jungle n’est pas si facile, il n’y a pas de quoi sourire tout le temps, et si on y rajoute le réveil matin…

Je ne sais pas pourquoi je raconte ce rêve, mais cela me fait du bien de parler avec quelqu’un, ordinairement je n’ai pas cette chance. Je suis seul depuis tant de temps, mes connaissances ne font plus l’effort de venir tirer la chaîne de ma chevillette, elles ont trop souvent été dépitées de trouver bobinette close. Cela ne m’a jamais dérangé jusqu’à lors, mais aujourd’hui j’ai enfin quelque chose à raconter. J’espère seulement être encore capable d’agglomérer entre elles les syllabes afin de formuler des phrases cohérentes. La parole n’a pas grand-chose à voir avec le pédalage, sauf en cas de trouble, elle se désapprend rapidement lorsque son usage n’est plus quotidien. Je vous raconterai la suite de mon rêve dès demain, je n’ai pas l’art pour inventer et je trouve les faits plus criants de vérité, mon manque de créativité m’empêche d’extrapoler ou de supposer. La seule chose certaine, c’est que je refuse de laisser à Arturo ses certitudes malsaines. Je vais retourner vivre mon emprisonnement dès cette nuit et je vais en profiter pour mettre les choses au clair. J’espère seulement que le train ne fera de grève ce soir, histoire de rugir sur ses conditions de travail de bête humaine, histoire de demander un aspirateur afin d’éliminer toutes les poussières de charbon, histoire de demander une corne de brume pour épauler son sifflet efféminé, trop strident pour l’idée que la locomotive se fait d’un avertisseur viril.

Ce soir j’arriverai en avance sur le quai de la gare, quitte à absorber une aide au sommeil, je ne veux prendre aucun risque. C’est trop important, je refuse de passer pour un fou aux yeux injectés d’ennui des guérilléros rompus à la vie bestiale du pourchassé utopiste. Je dirai, en substance évidemment, à Arturo de s’occuper de son métier, seulement de son métier. On ne construit pas une carrière sur des rêves d’enfance déçus. Il doit tirer sur les soldats officiels, il doit fourbir son discours révolutionnaire, il doit trouver des médicaments et de quoi nous alimenter mieux. Et puis de l’eau qui ne provoque pas de cascades fécales, mon caleçon ne supporte plus d’être souillé par la faute de la lenteur du gardien à détacher mes liens. Arturo aura tout le temps pour s’abrutir de psychologie lorsqu’il sera en prison, sursis à son exécution. En attendant je refuse d’être son cobaye, il possède suffisamment d’otages pour ne pas me choisir, je vaux mieux qu’eux à défaut de n’avoir aucune valeur marchande. Il va falloir que nous cessions nos conversations de bistrot autour du bar de l’arbre à palabres. Bon, je vous tiens au courant, pour le moment il faut que je fasse quelque chose de ma journée.
Les grandes décisions c’est bien beau, c’est facile au réveil, mais voilà, le temps des réalités revenu, je n’ai plus envie de faire quoi que ce soit. C’est souvent comme ça, le lit est similaire au premier janvier ou à la crise de la quarantaine, le moment où l’on fantasme le changement. Malheureusement une fois debout cela ressemble au deux janvier, les réalités quotidiennes insufflent toujours leurs mauvaises pensées récurrente : A quoi bon ? Pourquoi avoir une activité alors que je suis tant las ? L’embellie a toujours la fâcheuse tendance à s’ébouler dans les talons une fois debout, peut-être est-elle conçue pour s’épanouir seulement dans la position horizontale ? Du nerf, que diable ! Quatre mois sans rien faire, je vais au moins doucher mes draps et me changer, l’inverse est également envisageable. Et puis il faut que je bouge, que je me saine fatigue si je veux trouver le courage de dormir afin de retourner transpirer dans cette maudite jungle.
Finalement ce n’est pas si compliqué d’avoir une activité constructrice, je me suis même rasé, il faut simplement éviter d’arrêter l’élan lorsque ses ailes se sont enfin déployées. D’autant que cela ne dure jamais deux jours d’affilé. La morsure du rasoir m’a agressivement rappelé la fragilité de ma peau, il est parfois bon de se sentir humain autrement qu’au travers de ses idées grises, toujours grises, jamais noires et blanches, jamais colorées de vert ou de bleu, d’espoir ou de désarroi, de colère ou d’envie. Arturo a peut-être en partie raison, mais en partie seulement, je suis passagèrement déprimé, dépourvu de sensations propres à me donner l’envie d’aller séduire ou encore de chercher un emploi utile. C’est juste un petit mou conjoncturel. D’ailleurs, j’ai réalisé un nombre certain d’exploit aujourd’hui et je ne vais pas m’arrêter en si bon chemin. Je vais également aller relever mon courrier, la boite aux lettres doit dégorger de factures et de publicités. Il va falloir que je pense à y accoler les autocollants « PAUVRE » et « STOP PUB ». Non, leur consultation arrive parfois à me changer les idées, ou à en avoir. L’étalage hétéroclite et indignement photographié de produits usuels me fait souvent oublier le temps d’un instant mon état si bas. Il m’arrive parfois d’imaginer visiter les magasins afin d’égayer mon intérieur d’un petit changement futile, futile donc agréable. Mais je ne vais jamais jusqu’à cette extrémité audacieuse. Je n’en ai pas le droit, j’appartiens à la race galopante des nouveaux pauvres, alors je me contente de punaiser au mur décati de mon vivoir les photos des bibelots en rêvant d’en acquérir un ou deux un jour prochain, à moins que cela n’en soit un plus lointain. Comme quoi Arturo a tort, un dépressif n’a jamais envie de changement. Pourtant je pourrais acheter, depuis ces quatre mois de quasi enfermement, j’ai fait des économies substantielles, voire presque conséquentes. A force de ne pas sortir et de manger des pâtes sans accompagnement, mes papilles n’ont guère plus d’envies que ma tête, et un yaourt par semaine pour refonder les fonctions vitales de mon estomac, mon compte en banque a enfin réussi à prendre de l’ampleur. Pourtant je pense que le pauvre a droit au plaisir passager, donc utile, sinon autant se pendre tout de suite. Mais pas moi. Je profite de ma douleur et de la société, je ne fais rien pour les autres, pas même une petite pièce pour pire que moi, je ne mérite pas le plaisir passager.

Bon, je vais arrêter de réfléchir et je vais aller ouvrir ma boite aux lettres, cela fait un bon mois que le courrier macère dedans, pourvu que les enveloppes ne soient pas mélangées dans un vague purin puant, forcément nauséabond.
Comme je l’avais supposé, une journée supplémentaire et la boite aux lettres aurait implosé, tel un téléviseur enfin convaincu du néant de ses programmes. Une forêt entière de prospectus la remplissait, l’économie n’est pas de mise en cette période de soldes annuelles. Le travail de tri va être fastidieux, il va falloir que je fasse attention afin de ne pas jeter par mégarde une facture ou deux. Surtout que j’ai décidé de ne pas lire les publicités aujourd’hui, je dois me concentrer sur la préparation de mon discours à Arturo. Je dois également boire beaucoup d’eau afin de ne pas être desséché dans la jungle, il faut s’hydrater davantage qu’il n’est d’usage dans nos contrées tempérées. Et puis j’ai une forte propension à pleurer ces temps ci, li faut également que je reconstitue mon stock de larmes.

Heureusement que j’ai ouvert ma boite aujourd’hui, j’ai trois courriers de la compagnie d’électricité. Si je ne règle pas rapidement, elle sera coupée et je n’ai plus de bougies pour offrir à l’appartement un peu d’atmosphère la nuit venue. En revanche, aucun courrier des établissements du téléphone, il faut dire que je l’ai laissé s’éteindre de sa belle mort. Cela me déprimait de le regarder ainsi coi tout au long de la journée, jamais une sonnerie amicale, ni aucune autre. J’ai un jour décidé de ne plus lui renouveler ma confiance, cela était trop onéreux au vue du maigre résultat.

Mon dieu, comment font-ils pour produire autant de publicités ? Personne n’a les moyens ni l’envie de s’offrir tout cela, Poubelle ouvre large ta gueule cannibale… Tiens, mais qu’est-ce donc ? Une enveloppe rose ? Jamais personne ne m’envoie d’enveloppe rose, parfumée qui plus est, pas même pour la nouvelle année ou pour mon anniversaire. Je ne suis pourtant pas inscrit dans une agence matrimoniale, quelle femme pourrait avoir envie de m’envoyer un si joli pli ? Oui, c’est assurément une femme, je n’ai aucun succès avec les homosexuels. Etrange, je ne sors jamais, cela ne peut être une rencontre de hasard dans l’épicerie de mon quartier. J’ai l’air bien trop revêche pour insuffler une quelconque envie de me parler, ou bien de m’écrire.

L’enveloppe est rose saumon, couleur identique à ma chemise préférée, l’encre est curieuse, elle est verte et, avec de bons yeux, on peut distinguer dans le trait épais une constellation d’étoiles roses. Surprenant et très élégant, fantaisie de fort bon aloi. L’odeur qui exhale de l’enveloppe est une de mes favorites, cette femme doit avoir pénétré mes sens pourtant anémiés depuis quelques mois. Il s’agit de l’arôme du foin coupé le matin, juste après la dépose de la rosée. C’est l’odeur du soir, après qu’il ait séché la journée entière sur sa terre fertilisée par les gouttes cristallines. C’est l’odeur du crépuscule, quand le soleil disparaît pour avertir qu’il est temps de mettre un terme au travail harassant de la journée. C’est l’odeur réconfort qui rassérène le corps de sa fatigue bien plus utilement qu’un demi litre de vin rouge. Les mille herbes séchées pénètrent dans les narines et accélèrent le réveil des papilles poétiques du cerveau. C’est l’heure bénie où la lassitude des membres devient agréable, l’heure où la douleur cède sa place à la langueur. L’heure où l’odeur, identique depuis les siècles des siècles, rappelle à l’homme combien il est bon de travailler pour nourrir sa famille plutôt que de s’enrichir afin de s’offrir les objets futiles photographiés sans entrain sur les prospectus. L’heure où la voie lactée s’allume dans le cerveau prêt à gober tous les instants d’amitié croisés. C’est l’heure où le paysan s’assied sur sa terre fraîchement retournée pour contempler la beauté camouflée de son lopin modeste. C’est l’heure où l’on a envie d’honorer sa femme, galipettes puériles de l’amour sans questionnement. C’est l’heure où l’on se dit, juste avant de clore ses yeux, vidé, que cela sera encore meilleur demain. La prochaine galipette amènera un bébé joufflu et souriant, heureux de pouvoir reprendre le flambeau un jour prochain. C’est l’heure où l’on se dit : « Ce n’était pas mieux avant, c’est toujours comme avant mais aujourd’hui il faut savoir trouver où ». C’est l’heure où l’avenir n’a plus d’importance, c’est l’heure où tous les nuages disparaissent après avoir joui comme jamais un employé de banque ne sera capable de le faire. Et oui, c’est tout ça cette odeur. Comme quoi, une fois encore, Arturo a tort. Comment un dépressif pourrait-il envisager tout cela ? Il faudra que je lui dise cette nuit. Finalement c’est normal, aucune femme ne lui écrit jamais, il n’a pas d’adresse précise dans la jungle. Il doit se contenter de sexe hygiénique, il n’a guère d’autres choix. C’est lui qui devrait être en dépression, cette nuit je vais lui en parler et je vais faire mon possible pour lui descendre le moral au plus bas. Avec un peu de chance sa vigilance sera cachée derrière ses sanglots et je pourrai peut-être réussir mon évasion cette fois-ci.

Cette lettre me redonnerait presque le moral si je n’étais pas tant obnubilé par les propos de Arturo, quel sadisme insidieux tout de même. Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà une reçu une telle belle chose, pas même à l’époque magique de l’adolescence, à l’époque où Amour est encore un terme empli d’espoir, il est la représentation de la seule vie envisageable. Je garderai ma vie durant cette lettre, même si l’intensité de son ramage ne correspond pas à son plumage. Je l’encadrerai dans un sous-verre pour la protéger des poussières et autres outrages du temps, des curieux également, afin qu’elle perdure après ma disparition pour que mes descendants puissent imaginer à quel point leur glorieux aïeul a pu être aimé. Une telle chance n’arrive jamais deux fois dans sa vie.

Comment, que vois-je ? Ce n’est pas mon nom qui est inscrit dans la case du destinataire. Encore une inconséquence du facteur trop volage pour bien réaliser sa tâche. Quelle horreur, quelle tristesse, l’odeur m’avait empli d’amour pour cette femme encore inconnue. Je ne connais pas le patronyme inscrit au dos de l’enveloppe, pourtant j’ai un vague sentiment de déjà vu. J’ai certainement déjà parlé à cette femme au cours d’une de mes pérégrinations aventureuses dans mon épicerie, mais son visage ne revient pas instantanément dans ma mémoire. Certainement la faute à la moiteur de la jungle, elle a fait fondre et s’amalgamer entre eux les neurones affectés à cet usage. Je n’ai pas le souvenir d’avoir été tant déçu depuis que ma mère m’a expulsé à grands ahanements asthmatiques de son antre pour me lâcher dans ce monde incompréhensible pour un mortel normalement constitué, une seule lettre dans ma boite depuis longtemps et voilà qu’elle ne m’est pas destinée. Ah ça, le facteur ne se trompe jamais lorsqu’il s’agit de factures ou de courriers à en-tête d’huissier. La lettre est pour un certain Robert. Elle aurait pu mieux choisir, Robert n’est pas un prénom d’amant. Au mieux celui d’un professeur de gymnastique, et encore. Cet homme est certainement velu comme orang-outang, il doit avoir la force bestiale d’un déménageur et des tatouages sur les avant-bras. Décidemment ce Robert n’a aucune finesse, jamais je ne pourrai comprendre ce qui mène la libido des femmes. Pourtant, si elles décidaient de regarder ce qui se trouve derrière mon air revêche, elles pourraient voir à quel point je suis un être délicat, un esthète de l’amour fabriqué pour tout offrir, fait pour aimer sans condition. Je hais ce Robert, ainsi que tous les autres de la création. Mais laissons-là cet être frustre et n’abandonnons pas si tôt le chemin à peine ébauché de la possible rencontre. Je suis sûr de connaître ce nom, je vais garder la lettre par devers moi le temps de me rappeler, et demain je la remettrai à ce facteur insouciant de la peine des autres. Non, je la jetterai dans une boite postale quelconque, et jaune par la même occasion. Je n’ai pas envie de discuter avec l’homme qui en sait autant sur moi et qui se permet d’agir avec une telle légèreté. Et oui, le courrier, même non lu, en révèle plus sur le destinataire que n’importe quel psychiatre d’exception ne sera jamais en mesure de le découvrir.

Oh je vous entends, mais rassurez-vous, je n’ai pas l’indiscrétion marquée dans mes gènes. Non, jamais je n’ouvrirai cette lettre. Je me contenterai de la humer afin de conserver encore quelques temps un peu d’illusion sur les petits bonheurs de la vie. Je me contenterai de la regarder et de la tourner entre mes mains déjà amoureuses. Peut-être, si mon cœur n’est pas fatalement fendu, irai-je jusqu’à écrire une petite bafouille triste à l’expéditrice. On ne sait jamais, son attrait pour Robert le Fort des Halles est peut être simplement sexuel, un sexe qui n’a jamais appris à réfléchir comble bien des besoins. Il reste peut-être un petit interstice pour un vrai amoureux dans le cœur de cette femme dupée par un organe gavé d’insolence.

Je me suis écroulé sur mon canapé en pleurs, mais cela ne veut pas dire grand-chose, j’ai la larme facile ces temps-ci et je n’ai pas besoin d’excuses pour m’épancher sur moi-même. C’est juste une tristesse passagère, je dis ça pour malmener les certitudes de l’autre abruti incarcéré dans sa jungle.

L’écriture sur l’enveloppe semblait déformée au travers de la lentille convexe de mes larmes, cela ne m’empêchait pas de la trouver belle. Belle n’est pas le mot exact, intéressante et expressive serait plus approprié. Elle était toute en rondeurs affriolantes, coquines presque, et assurément amoureuses. Mais elle avait un côté nerveux, une sorte d’automatisme triste qui détonnait avec ses arabesques élégantes. L’adresse transpirait la passion, mais certains pieds de lettre témoignaient d’une sorte de désarroi. La queue du caractère, normalement destinée à s’accoupler avec le suivant, semblait parfois hésiter à s’acoquiner, comme si elle ressentait une inquiétude, ou une certaine défiance. Comme si elle s’interdisait de mélanger ses émotions, comme si elle avait de l’appréhension à se livrer totalement. Tout cela est curieux et m’offre un peu d’espoir, cette jeune femme n’a peut être pas une entière confiance en Robert – je la comprends parfaitement -, elle hésite à tout dévoiler à un être si mal dégrossi. C’est un peu comme une ligne de vie hachurée dont la main refuse d’assumer la longévité, elle se balafre d’une multitude de carrefours au grand dam de la diseuse de bonne aventure trop habituée à ses références millénaires.

Bon, je vais arrêter d’analyser, il est risqué pour mon moral de m’enfuir dans des rêves inaccessibles, et je vais fermer les yeux afin d’inspirer la senteur magnifique. Cela me permettra d’imaginer un contenu qui me serait exclusivement destiné. La réalité des mots ne peut être que décevante, c’est pour ça que je laisserai le pli clos. De toutes manières il est adressé à un pignouf et non pas à une petite chose sensible comme j’aime à me définir. Je vais m’en tenir à cette résolution malgré ma curiosité de chouette-concierge, pour une fois je vais rêver à la beauté, à l’amour toujours, à la rupture jamais. Je vais retourner vivre dans mon adolescence et je resterai dans cet état ma vie durant, ainsi mes inquiétudes ne seront qu’existentielles.

Je me suis allongé sur le divan et j’ai posé la lettre sur mon nez, j’aurai préféré la réduire en poudre afin de la priser comme une des drogues fabriquées dans la jungle, mais je n’en avais pas le droit, Robert le Sauvage devra la recevoir en parfait état d’ici deux, trois jours au maximum.

Quelle volupté cette arôme, quelle joie de pouvoir se sentir encore capable d’espérer. Quel bonheur divin. Lorsque je serai en forme, j’écrirai une poésie sur ce thème, mais pour le moment je vais m’adonner aux seuls ressentis, aux sens sans réflexions. A la rêverie des mots supposés, sans explication.
Quelle chaleur, mon dieu je n’y ai pas pris garde et voilà que je me suis endormi sur mon canapé. Il n’est pas très agréable de s’endormir dans le confort et de se réveiller ainsi dans la torpeur humide d’une fin d’après-midi dans la jungle. Mais que suis-je donc revenu faire ici. Ah oui, il faut que je m’explique avec cet empaffé d’Arturo. Il a totalement pourri ma journée et je refuse que cela ne recommence demain, je n’ai pas la résistance morale pour cela. Je ne suis pas en dépression, mais il a réussi à insinuer des doutes dans ma tête fatiguée par l’abus de solitude. Il faut que je lui dise de cesser, je suis évidemment son otage mais la torture a été abolie dans la jungle, il n’a pas tous les droits.

Qu’est-ce donc dans la poche de ma chemise trempée de sueur ? Oh non, il a fallu que j’amène la lettre avec moi. Quelle inconséquence. Heureusement que tout le monde fait la sieste, si je suis surpris avec un courrier, ils vont encore penser que je complote avec les nervis de l’armée du grand capital. Je refuse de retourner dans la cage en bambou, l’espace y est trop restreint et j’ai le vertige. Mon oreille interne n’a plus les facultés d’antan. Et puis je suis pudique, je ne supporte pas quand les guérilleros se gaussent de mon corps dénudé. Avant d’atterrir ici mon anatomie était le seul secret que j’avais réussi à préserver depuis l’époque où je n’avais plus eu besoin de ma mère pour aller aux toilettes. Heureusement, la jalousie d’une mère lui empêche de parler des particularités physiques de son fiston, pas même à son éventuelle bru.

Ouf, j’ai réussi à mettre la lettre à l’abri dans l’anfractuosité d’un hévéa géant sans avoir été surpris. Il faudra que je pense à la prendre avant de retourner dans la réalité de ma vie, ou espérée telle. C’est vrai ça, je n’y avais pas encore songé, à quel moment suis-je en train de rêver ? Cela n’a guère d’importance si l’on y réfléchit, peu de gens ont la chance de vivre deux existences parallèles, il faut que je profite de ce cadeau rare. Cela n’excuse pas la vigilance détendue des guérilleros, c’est très dangereux pour notre survie. Certainement le poids de l’habitude, avec le temps on se relâche fatalement et c’est le début de la fin. Cela serait dommage pour la légende de la rébellion la plus ancienne de ce siècle. Il faudra que j’en touche deux mots à Arturo. Non, j’en profiterais pour tenter une nouvelle évasion. Demain, si dieu me prête un nouveau voyage, j’amènerai avec moi un trombone et je tenterai d’ouvrir le cadenas de mes chaînes. Cela fonctionne parfaitement dans les films, les acteurs ne sont pas très bricoleurs alors j’ai toutes les chances d’y parvenir. Bon, c’est pas tout ça, il faut que je parle à Arturo du seul sujet important de la journée, moi. Hors de question de laisser pourrir mes rancoeurs, je ne vais pas remettre la discussion. Il faut qu’il comprenne rapidement, je le connais lorsqu’il s’enferme dans ses certitudes, il est buté et il refuse toujours de reconsidérer ses assertions. D’ici qu’il m’oblige à ingérer quelques psychotropes il n’y a qu’un pas, et un pas dans cette chaleur c’est un effort insurmontable.
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