Prologue La ville d’Avignon








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Un mot au lecteur


Il y a à peu près un an que mon vieil ami Jules Simon, l’auteur du Devoir, vint me demander de lui faire un roman pour le Journal pour tous.

Je lui racontai un sujet de roman que j’avais dans la tête. Le sujet lui convenait. Nous signâmes le traité séance tenante.

L’action se passait de 1791 à 1793, et le premier chapitre s’ouvrait à Varennes, le soir de l’arrestation du roi.

Seulement, si pressé que fût le Journal pour tous, je demandai à Jules Simon une quinzaine de jours avant de me mettre à son roman.

Je voulais aller à Varennes ; je ne connaissais pas Varennes.

Il y a une chose que je ne sais pas faire : c’est un livre ou un drame sur des localités que je n’ai pas vues.

Pour faire Christine, j’ai été à Fontainebleau ; pour faire Henri III, j’ai été à Blois ; pour faire les Mousquetaires, j’ai été à Boulogne et à Béthune ; pour faire Monte-Cristo, je suis retourné aux Catalans et au château d’If ; pour faire Isaac Laquedem, je suis retourné à Rome ; et j’ai, certes, perdu plus de temps à étudier Jérusalem et Corinthe à distance que si j’y fusse allé.

Cela donne un tel caractère de vérité à ce que je fais, que les personnages que je plante poussent parfois aux endroits où je les ai plantés, de telle façon que quelques-uns finissent par croire qu’ils ont existé.

Il y a même des gens qui les ont connus.

Ainsi je vais vous dire une chose en confidence, chers lecteurs ; seulement, ne la répétez point. Je ne veux pas faire tort à d’honnêtes pères de famille qui vivent de cette petite industrie, mais, si vous allez à Marseille, on vous montrera la maison de Morel sur le Cours, la maison de Mercédès aux Catalans, et les cachots de Dantès et de Faria au château d’If.

Lorsque je mis en scène Monte-Cristo au Théâtre-Historique, j’écrivis à Marseille pour que l’on me fît un dessin du château d’If, et qu’on me l’envoyât. Ce dessin était destiné au décorateur.

Le peintre auquel je m’étais adressé m’envoya le dessin demandé. Seulement il fit mieux que je n’eusse osé exiger de lui ; il écrivit sous le dessin : « Vue du château d’If, à l’endroit où Dantès fut précipité. »

J’ai appris, depuis, qu’un brave homme de cicérone, attaché au château d’If, vendait des plumes en cartilages de poisson, faites par l’abbé Faria lui-même.

Il n’y a qu’un malheur, c’est que Dantès et l’abbé Faria n’ont jamais existé que dans mon imagination, et que, par conséquent, Dantès n’a pu être précipité du haut en bas du château d’If, ni l’abbé Faria faire des plumes.

Mais voilà ce que c’est de visiter les localités.

Je voulais donc visiter Varennes avant de commencer mon roman, dont le premier chapitre s’ouvrait à Varennes.

Puis, historiquement, Varennes me tracassait fort : plus je lisais de relations historiques sur Varennes, moins je comprenais topographiquement l’arrestation du roi.

Je proposai donc à mon jeune ami Paul Bocage de venir avec moi à Varennes.

J’étais sûr d’avance qu’il accepterait. Proposer un pareil voyage à cet esprit pittoresque et charmant, c’était le faire bondir de sa chaise au chemin de fer.

Nous prîmes le chemin de fer de Châlons.

À Châlons, nous fîmes prix avec un loueur de voitures qui, à raison de dix francs par jour, nous prêta un cheval et une carriole.

Nous fûmes sept jours en chemin : trois jours pour aller de Châlons à Varennes, trois jours de Varennes à Châlons, et un jour pour faire toutes nos recherches locales dans la ville.

Je reconnus, avec une satisfaction que vous comprendrez facilement, que pas un historien n’avait été historique, et, avec une satisfaction plus grande encore, que c’était M. Thiers qui avait été le moins historique de tous les historiens.

Je m’en doutais bien déjà, mais je n’en avais pas la certitude.

Le seul qui eût été exact, mais d’une exactitude absolue, c’était Victor Hugo, dans son livre intitulé Le Rhin.

Il est vrai que Victor Hugo est un poète, et non pas un historien.

Quels historiens cela ferait, que les poètes, s’ils consentaient à se faire historiens ?

Un jour, Lamartine me demandait à quoi j’attribuais l’immense succès de son Histoire des Girondins.

– À ce que vous vous êtes élevé à la hauteur du roman, lui répondis-je.

Il réfléchit longtemps, et finit, je crois, par être de mon avis.

Je restai donc un jour à Varennes, et visitai toutes les localités nécessaires à mon roman, qui devait être intitulé René d’Argonne.

Puis je revins.

Mon fils était à la campagne à Sainte-Assise, près Melun ; ma chambre m’attendait ; je résolus d’y aller faire mon roman.

Je ne sais pas deux caractères plus opposés que celui d’Alexandre et le mien, et qui cependant aillent mieux ensemble.

Nous avons certes de bonnes heures parmi celles que nous passons loin l’un de l’autre ; mais je crois que nous n’en avons pas de meilleures que celles que nous passons l’un près de l’autre.

Au reste, depuis trois ou quatre jours, j’étais installé, essayant de me mettre à mon René d’Argonne, prenant la plume, et la déposant presque aussitôt.

Cela n’allait pas.

Je m’en consolais en racontant des histoires.

Le hasard fit que j’en racontai une qui m’avait été racontée à moi-même par Nodier : c’était celle de quatre jeunes gens affiliés a la compagnie de Jéhu, et qui avaient été exécutés à Bourg en Bresse, avec des circonstances du plus haut dramatique.

L’un de ces quatre jeunes gens, celui qui eut le plus de peine à mourir, ou plutôt celui que l’on eut le plus de peine à tuer, avait dix-neuf ans et demi.

Alexandre écouta mon histoire avec beaucoup d’attention.

Puis, quand j’eus fini :

– Sais-tu, me dit-il, ce que je ferais à ta place ?

– Je laisserais là René d’Argonne, qui ne rend pas, et je ferais tes Compagnons de Jéhu, à la place.

– Mais pense donc que j’ai l’autre roman dans ma tête depuis un an ou deux, et qu’il est presque fini.

– Il ne le sera jamais, puisqu’il ne l’est pas maintenant.

– Tu pourrais bien avoir raison ; mais je vais perdre six mois à me retrouver où j’en suis.

– Bon ! dans trois jours, tu auras fait un demi-volume.

– Alors, tu m’aideras.

– Oui, je vais te donner deux personnages.

– Voilà tout ?

– Tu es trop exigeant ! le reste te regarde ; moi, je fais ma Question d’argent.

– Eh bien, quels sont tes deux personnages ?

– Un gentleman anglais et un capitaine français.

– Voyons l’Anglais d’abord.

– Soit !

Et Alexandre me fit le portrait de lord Tanlay.

– Ton gentleman anglais me va, lui dis-je ; maintenant, voyons ton capitaine français.

– Mon capitaine français est un personnage mystérieux, qui veut se faire tuer à toute force et qui ne peut pas en venir à bout ; de sorte que, chaque fois qu’il veut se faire tuer, comme il accomplit une action d’éclat, il monte d’un grade.

– Mais pourquoi veut-il se faire tuer ?

– Parce qu’il est dégoûté de la vie.

– Et pourquoi est-il dégoûté de la vie ?

– Ah ! voilà le secret du livre.

– Il faudra toujours finir par le dire.

– Moi, à ta place, je ne le dirais pas.

– Les lecteurs le demanderont.

– Tu leur répondras qu’ils n’ont qu’à chercher ; il faut bien leur laisser quelque chose à faire, aux lecteurs.

– Cher ami, je vais être écrasé de lettres.

– Tu n’y répondras pas.

– Oui, mais, pour ma satisfaction personnelle, faut-il au moins que je sache pourquoi mon héros veut se faire tuer.

– Oh ! à toi je ne refuse pas de le dire.

– Voyons.

– Eh bien, je suppose qu’au lieu d’être professeur de dialectique, Abélard ait été soldat.

– Après ?

– Eh bien, suppose qu’une balle...

– Très bien.

– Tu comprends ! au lieu de se retirer au Paraclet, il aurait fait tout ce qu’il aurait pu pour se faire tuer.

– Hum !

– Quoi ?

– C’est rude !

– Rude, comment ?

– À faire avaler au public.

– Puisque tu ne le lui diras pas, au public.

– C’est juste. Par ma foi, je crois que tu as raison... Attends.

– J’attends.

– As-tu les Souvenirs de la Révolution, de Nodier ?

– J’ai tout Nodier.

– Va me chercher ses Souvenirs de la révolution. Je crois qu’il a écrit une ou deux pages sur Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert.

– Alors, on va dire que tu as volé Nodier.

– Oh ! il m’aimait assez de son vivant pour me donner ce que je vais lui prendre après sa mort. Va me chercher les Souvenirs de la Révolution.

Alexandre alla me chercher les Souvenirs de la Révolution. J’ouvris le livre, je feuilletai trois ou quatre pages, et enfin je tombai sur ce que je cherchais.

Un peu de Nodier, chers lecteurs, vous n’y perdrez rien. C’est lui qui parle :

« Les voleurs de diligences dont il est question dans l’article Amiet, que j’ai cité tout à l’heure, s’appelaient Leprêtre, Hyvert, Guyon et Amiet.

« Leprêtre avait quarante-huit ans ; c’était un ancien capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis, doué d’une physionomie noble, d’une tournure avantageuse et d’une grande élégance de manières. Guyon et Amiet n’ont jamais été connus sous leur véritable nom. Ils devaient ceux-là à l’obligeance si commune des marchands de passeports. Qu’on se figure deux étourdis d’entre vingt et trente ans, liés par quelque responsabilité commune qui était peut-être celle d’une mauvaise action, ou par un intérêt plus délicat et plus généreux, la crainte de compromettre leur nom de famille, on connaîtra de Guyon et d’Amiet tout ce que je m’en rappelle. Ce dernier avait la figure sinistre, et c’est peut-être à sa mauvaise apparence qu’il doit la mauvaise réputation dont les biographes l’ont doté. Hyvert était le fils d’un riche négociant de Lyon, qui avait offert, au sous-officier chargé de son transfèrement, soixante mille francs pour le laisser s’évader. C’était à la fois l’Achille de Pâris et de la bande. Sa taille était moyenne, mais bien prise, sa tournure gracieuse, vive et svelte. On n’avait jamais vu son œil sans un regard animé, ni sa bouche sans un sourire. Il avait une de ces physionomies qu’on ne peut oublier, et qui se composent d’un mélange inexprimable de douceur et de force, de tendresse et d’énergie. Quand il se livrait à l’éloquente pétulance de ses inspirations, il s’élevait jusqu’à l’enthousiasme. Sa conversation annonçait un commencement d’instruction bien faite et beaucoup d’esprit naturel. Ce qu’il y avait d’effrayant en lui, c’était l’expression étourdissante de sa gaieté, qui contrastait d’une manière horrible avec sa position. D’ailleurs, on s’accordait à le trouver bon, généreux, humain, facile à manier pour les faibles ; car il aimait à faire parade contre les autres d’une vigueur réellement athlétique, que ses traits efféminés étaient loin d’indiquer. Il se flattait de n’avoir jamais manqué d’argent et de n’avoir jamais eu d’ennemis. Ce fut sa seule réponse à l’imputation de vol et d’assassinat. Il avait vingt-deux ans.

« Ces quatre hommes avaient été chargés de l’attaque d’une diligence qui portait quarante mille francs pour le compte du gouvernement. Cette opération s’exécutait en plein jour, presque à l’amiable, et les voyageurs, désintéressés dans l’affaire, s’en souciaient fort peu. Ce jour-là, un enfant de dix ans, bravement extravagant, s’élança sur le pistolet du conducteur et tira sur les assaillants. Comme l’arme pacifique n’était chargée qu’à poudre, suivant l’usage, personne ne fut blessé ; mais il y eut dans la voiture une grande et juste appréhension de représailles. La mère du petit garçon fut saisie d’une crise de nerfs si affreuse, que cette nouvelle inquiétude fit diversion à toutes les autres, et qu’elle occupa tout particulièrement l’attention des brigands. L’un d’eux s’élança près d’elle en la rassurant de la manière la plus affectueuse, en la félicitant sur le courage prématuré de son fils, en lui prodiguant les sels et les parfums dont ces messieurs étaient ordinairement munis pour leur propre usage. Elle revint à elle, et ses compagnons de voyage remarquèrent que, dans ce moment d’émotion, le masque du voleur était tombé, mais ils ne le virent point.

« La police de ce temps-là, retranchée sur une observation impuissante, ne pouvait s’opposer aux opérations des bandits ; mais elle ne manquait pas de moyens pour se mettre à leur trace. Le mot d’ordre se donnait au café, et on se rendait compte d’un fait qui emportait la peine de mort d’un bout du billard à l’autre. Telle était l’importance qu’y attachaient les coupables et qu’y attachait l’opinion. Ces hommes de terreur et de sang se retrouvaient le soir dans le monde et parlaient de leurs expéditions nocturnes comme d’une veillée de plaisir. Leprêtre, Hyvert, Guyon et Amiet furent traduits devant le tribunal d’un département voisin. Personne n’avait souffert de leur attentat, que le Trésor, qui n’intéressait qui que ce fût, car on ne savait plus à qui il appartenait. Personne n’en pouvait reconnaître un, si ce n’est la belle dame, qui n’eut garde de le faire. Ils furent acquittés à l’unanimité.

« Cependant la conviction de l’opinion était si manifeste et si prononcée, que le ministère public fut obligé d’en appeler. Le jugement fut cassé ; mais telle était alors l’incertitude du pouvoir, qu’il redoutait presque de punir des excès qui pouvaient, le lendemain, être cités comme des titres. Les accusés furent renvoyés devant le tribunal de l’Ain, dans cette ville de Bourg où étaient une partie de leurs amis, de leurs parents, de leurs fauteurs, de leurs complices. On croyait avoir satisfait aux réclamations d’un parti en lui ramenant ses victimes. On croyait être assuré de ne pas déplaire à l’autre en les plaçant sous des garanties presque infaillibles. Leur entrée dans les prisons fut, en effet, une espèce de triomphe.

« L’instruction recommença ; elle produisit d’abord les mêmes résultats que la précédente. Les quatre accusés étaient placés sous la faveur d’un alibi très faux, mais revêtu de cent signatures, et pour lequel on en aurait trouvé dix mille. Toutes les convictions morales devaient tomber en présence d’une pareille autorité. L’absolution paraissait infaillible, quand une question du président, peut-être involontairement insidieuse, changea l’aspect du procès.

« – Madame, dit-il à celle qui avait été si aimablement assistée par un des voleurs, quel est celui des accusés qui vous a accordé tant de soins ?

« Cette forme inattendue d’interrogation intervertit l’ordre de ses idées. Il est probable que sa pensée admit le fait comme reconnu ; et qu’elle ne vit plus dans la manière de l’envisager qu’un moyen de modifier le sort de l’homme qui l’intéressait.

« – C’est monsieur, dit-elle en montrant Leprêtre.

« Les quatre accusés, compris dans un alibi indivisible, tombaient de ce seul fait sous le fer du bourreau. Ils se levèrent et la saluèrent en souriant.

« – Pardieu ! dit Hyvert en retombant sur sa banquette avec de grands éclats de rire, voilà, capitaine, qui vous apprendra à être galant.

« J’ai entendu dire que, peu de temps après, cette malheureuse dame était morte de chagrin.

« Il y eut le pourvoi accoutumé ; mais, cette fois, il donnait peu d’espérances. Le parti de la révolution, que Napoléon allait écraser un mois plus tard, avait repris l’ascendant. Celui de la contre-révolution s’était compromis par des excès odieux. On voulait des exemples, et on s’était arrangé pour cela, comme on le pratique ordinairement dans les temps difficiles, car il en est des gouvernements comme des hommes ; les plus faibles sont les plus cruels. Les compagnies de Jéhu n’avaient d’ailleurs plus d’existence compacte. Les héros de ces bandes farouches, Debeauce, Hastier, Bary, Le Coq, Dabri, Delboulbe, Storkenfeld, étaient tombés sur l’échafaud ou à côté. Il n’y avait plus de ressources pour les condamnés dans le courage entreprenant de ces fous fatigués, qui n’étaient pas même capables, dès lors, de défendre leur propre vie, et qui se l’ôtaient froidement, comme Piard, à la fin d’un joyeux repas, pour en épargner la peine à la justice ou à la vengeance. Nos brigands devaient mourir.

« Leur pourvoi fut rejeté ; mais l’autorité judiciaire n’en fut pas prévenue la première. Trois coups de fusil tirés sous les murailles du cachot avertirent les condamnés. Le commissaire du Directoire exécutif, qui exerçait le ministère public près des tribunaux, épouvanté par ce symptôme de connivence, requit une partie de la force armée, dont mon oncle était alors le chef. À six heures du matin, soixante cavaliers étaient rangés devant la grille du préau.

« Quoique les guichetiers eussent pris toutes les précautions possibles pour pénétrer dans le cachot de ces quatre malheureux, qu’ils avaient laissés la veille si étroitement garrottés et chargés de fers si lourds, ils ne purent pas leur opposer une longue résistance. Les prisonniers étaient libres et armés jusqu’aux dents. Ils sortirent sans difficulté, après avoir enfermé leurs gardiens sous les gonds et sous les verrous ; et, munis de toutes les clefs, ils traversèrent aussi aisément l’espace qui les séparait du préau. Leur aspect dut être terrible pour la populace qui les attendait devant les grilles. Pour conserver toute la liberté de leurs mouvements, pour affecter peut-être une sécurité plus menaçante encore que la renommée de force et d’intrépidité qui s’attachait à leur nom, peut-être même pour dissimuler l’épanchement du sang qui se manifeste si vite sous une toile blanche, et qui trahit les derniers efforts d’un homme blessé à mort, ils avaient le buste nu. Leurs bretelles croisées sur la poitrine, leurs larges ceintures rouges hérissées d’armes, leur cri d’attaque et de rage, tout cela devait avoir quelque chose de fantastique. Arrivés au préau ils virent la gendarmerie déployée, immobile, impossible à rompre et à traverser. Ils s’arrêtèrent un moment et parurent conférer entre eux. Leprêtre, qui était, comme je l’ai dit, leur aîné et leur chef, salua de la main le piquet, en disant avec cette noble grâce qui lui était particulière :

« – Très bien, messieurs de la gendarmerie !

« Ensuite il passa devant ses camarades, en leur adressant un vif et dernier adieu, et se brûla la cervelle. Guyon, Amiet et Hyvert se mirent en état de défense, le canon de leurs doubles pistolets tourné sur la force armée. Ils ne tirèrent point ; mais elle regarda cette démonstration comme une hostilité déclarée : elle tira. Guyon tomba roide mort sur le corps de Leprêtre, qui n’avait pas bougé. Amiet eut la cuisse cassée près de l’aine. La Biographie des Contemporains dit qu’il fut exécuté. J’ai entendu raconter bien des fois qu’il avait rendu le dernier soupir au pied de l’échafaud. Hyvert restait seul : sa contenance assurée, son œil terrible, ses pistolets agités par deux mains vives et exercées qui promenaient la mort sur tous les spectateurs, je ne sais quelle admiration peut-être qui s’attache au désespoir d’un beau jeune homme aux cheveux flottants, connu pour n’avoir jamais versé le sang, et auquel la justice demande une expiation de sang, l’aspect de ces trois cadavres sur lesquels il bondissait comme un loup excédé par des chasseurs, l’effroyable nouveauté de ce spectacle, suspendirent un moment la fureur de la troupe. Il s’en aperçut et transigea.

« – Messieurs, dit-il, à la mort ! J’y vais ! j’y vais de tout mon cœur ! mais que personne ne m’approche, ou celui qui m’approche, je le brûle, si ce n’est monsieur, continua-t-il en montrant le bourreau. Cela, c’est une affaire que nous avons ensemble, et qui ne demande de part et d’autre que des procédés.

« La concession était facile, car il n’y avait là personne qui ne souffrît de la durée de cette horrible tragédie, et qui ne fût pressé de la voir finir. Quand il vit que cette concession était faite, il prit un de ses pistolets aux dents, tira de sa ceinture un poignard, et se le plongea dans la poitrine jusqu’au manche. Il resta debout et en parût étonné. On voulut se précipiter sur lui.

« – Tout beau, messieurs ! cria-t-il en dirigeant de nouveau sur les hommes qui se disposaient à l’envelopper les pistolets dont il s’était ressaisi pendant que le sang jaillissait à grands flots de la blessure où le poignard était resté. Vous savez nos conventions : je mourrai seul, ou nous mourrons trois. Marchons !

« On le laissa marcher. Il alla droit à la guillotine en tournant le couteau dans son sein.

« – Il faut, ma foi, dit-il, que j’aie l’âme chevillée dans le ventre ! je ne peux pas mourir. Tâchez de vous tirer de là.

« Il adressait ceci aux exécuteurs.

« Un instant après, sa tête tomba. Soit par hasard, soit quelque phénomène particulier de la vitalité, elle bondit, elle roula hors de tout l’appareil du supplice, et on vous dirait encore à Bourg que la tête d’Hyvert a parlé. »

La lecture n’était pas achevée, que j’étais décidé à laisser de côté René d’Argonne pour les Compagnons de Jéhu.

Le lendemain, je descendais, mon sac de nuit sous le bras.

– Tu pars ? me dit Alexandre.

– Oui.

– Où vas-tu ?

– À Bourg-en-Bresse.

– Quoi faire ?

– Visiter les localités et consulter les souvenirs des gens qui ont vu exécuter Leprêtre, Amiet, Guyon et Hyvert.

Deux chemins conduisent à Bourg, quand on vient de Paris, bien entendu : on peut quitter le chemin de fer à Mâcon, et prendre une diligence qui conduit de Mâcon à Bourg ; on peut continuer jusqu’à Lyon, et prendre le chemin de fer de Bourg à Lyon.

J’hésitais entre ces deux voies, lorsque je fus déterminé par un des voyageurs qui habitaient momentanément le même wagon que moi. Il allait à Bourg, où il avait, me dit-il, de fréquentes relations ; il y allait par Lyon ; donc, la route de Lyon était la meilleure.

Je résolus d’aller par la même route que lui.

Je couchai à Lyon, et, le lendemain, à dix heures du matin, j’étais à Bourg.

Un journal de la seconde capitale du royaume m’y rejoignit. Il contenait un article aigre-doux sur moi.

Lyon n’a pas pu me pardonner depuis 1833, je crois, il y a de cela vingt-quatre ans, d’avoir dit qu’il n’était pas littéraire.

Hélas ! j’ai encore sur Lyon, en 1857, la même opinion que j’avais sur lui en 1833. Je ne change pas facilement d’opinion.

Il y a en France une seconde ville qui m’en veut presque autant que Lyon : c’est Rouen.

Rouen a sifflé toutes mes pièces, y compris le Comte Hermann.

Un jour, un Napolitain se vantait à moi d’avoir sifflé Rossini et la Malibran, le Barbier et la Desdemona.

– Cela doit être vrai, lui répondis-je, car Rossini et la Malibran, de leur côté, se vantent d’avoir été sifflés par les Napolitains.

Je me vante donc d’avoir été sifflé par les Rouennais.

Cependant, un jour que j’avais un Rouennais pur sang sous la main, je résolus de savoir pourquoi on me sifflait à Rouen. Que voulez-vous ! j’aime à me rendre compte des plus petites choses.

Le Rouennais me répondit :

– Nous vous sifflons, parce que nous vous en voulons.

Pourquoi pas ? Rouen en avait bien voulu à Jeanne d’Arc. Cependant, ce ne pouvait pas être pour le même motif.

Je demandai au Rouennais pourquoi lui et ses compatriotes m’en voulaient : je n’avais jamais dit de mal du sucre de pomme ; j’avais respecté M. Barbet tout le temps qu’il avait été maire, et, délégué par la Société des gens de lettres à l’inauguration de la statue du grand Corneille, j’étais le seul qui eût pensé à saluer avant de prononcer son discours.

Il n’y avait rien dans tout cela qui dût raisonnablement me mériter la haine des Rouennais.

Aussi, à cette fière réponse : « Nous vous sifflons parce que nous vous en voulons », fis-je humblement cette demande :

– Et pourquoi m’en voulez-vous, mon Dieu ?

– Oh ! vous le savez bien, répondit le Rouennais.

– Moi ? fis-je.

– Oui, vous.

– N’importe, faites comme si je ne le savais pas.

– Vous vous rappelez le dîner que vous a donné la ville, à propos de la statue de Corneille ?

– Parfaitement. M’en voudrait-elle de ne pas le lui avoir rendu ?

– Non, ce n’est pas cela.

– Qu’est-ce ?

– Eh bien, à ce dîner, on vous a dit : « Monsieur Dumas, vous devriez bien faire une pièce pour la ville de Rouen, sur un sujet tiré de son histoire. »

– Ce à quoi j’ai répondu : « Rien de plus facile ; je viendrai, à votre première sommation, passer quinze jours à Rouen. On me donnera un sujet, et, pendant ces quinze jours, je ferai la pièce, dont les droits d’auteur seront pour les pauvres. »

– C’est vrai, vous avez dit cela.

– Je ne vois rien de si blessant là dedans pour les Rouennais, que j’aie encouru leur haine.

– Oui ; mais l’on a ajouté : « La ferez-vous en prose ? » ce à quoi vous avez répondu... Vous rappelez-vous ce que vous avez répondu ?

– Ma foi, non.

– Vous avez répondu : « Je la ferai en vers, ce sera plus tôt fait. »

– J’en suis bien capable.

– Eh bien !

– Après ?

– Après, c’était une insulte pour Corneille, monsieur Dumas ; voilà pourquoi les Rouennais vous en veulent et vous en voudront encore longtemps.

Textuel !

Ô dignes Rouennais ! j’espère bien que vous ne me ferez jamais le mauvais tour de me pardonner et de m’applaudir.

Le journal disait que M. Dumas n’était resté qu’une nuit à Lyon, sans doute parce qu’une ville si peu littéraire n’était pas digne de le garder plus longtemps.

M. Dumas n’avait pas songé le moins du monde à cela. Il n’était resté qu’une nuit à Lyon, parce qu’il était pressé d’arriver à Bourg ; aussi, à peine arrivé à Bourg, M. Dumas se fit-il conduire au journal du département.

Je savais qu’il était dirigé par un archéologue distingué, éditeur de l’ouvrage de mon ami Baux sur l’église de Brou.

Je demandai M. Milliet. – M. Milliet, accourut.

Nous échangeâmes une poignée de main, et je lui exposai le but de mon voyage.

– J’ai votre affaire, me dit-il ; je vais vous conduire chez un magistrat de notre pays qui écrit l’histoire de la province.

– Mais où en est-il de votre histoire ?

– Il en est à 1822.

– Tout va bien, alors. Comme les événements que j’ai à raconter datent de 1799, et que mes héros ont été exécutés en 1800, il aura passé l’époque et pourra me renseigner. Allons chez votre magistrat.

En route, M. Milliet m’apprit que ce même magistrat était en même temps un gourmet distingué.

Depuis Brillat-Savarin, c’est une mode que les magistrats soient gourmets. Par malheur, beaucoup se contentent d’être gourmands ; ce qui n’est pas du tout la même chose.

On nous introduisit dans le cabinet du magistrat.

Je trouvai un homme à la figure luisante et au sourire goguenard.

Il m’accueillit avec cet air protecteur que les historiens daignent avoir pour les poètes.

– Eh bien, monsieur, me demanda-t-il, vous venez donc chercher des sujets de roman dans notre pauvre pays ?

– Non, monsieur : mon sujet est tout trouvé ; je viens seulement consulter les pièces historiques.

– Bon ! je ne croyais pas que, pour faire des romans, il fût besoin de se donner tant de peine.

– Vous êtes dans l’erreur, monsieur, à mon endroit du moins. J’ai l’habitude de faire des recherches très sérieuses sur les sujets historiques que je traite.

– Vous auriez pu tout au moins envoyer quelqu’un.

– La personne que j’eusse envoyée, monsieur, n’étant point pénétrée de mon sujet, eût pu passer près de faits très importants sans les voir ; puis je m’aide beaucoup des localités, je ne sais pas décrire sans avoir vu.

– Alors, c’est un roman que vous comptez faire vous-même ?

– Eh ! oui, monsieur. J’avais fait faire le dernier par mon valet de chambre mais, comme il a eu un grand succès, le drôle m’a demandé des gages si exorbitants qu’à mon grand regret je n’ai pu le garder.

Le magistrat se mordit les lèvres. Puis, après un instant de silence :

– Vous voudrez bien m’apprendre, monsieur, me dit-il, à quoi je puis vous être bon dans cet important travail.

– Vous pouvez me diriger dans mes recherches, monsieur. Ayant fait une histoire du département, aucun des événements importants qui se sont passés dans le chef-lieu ne doit vous être inconnu.

– En effet, monsieur, je crois, sous ce rapport, être assez bien renseigné.

– Eh bien, monsieur, d’abord votre département a été le centre des opérations des compagnons de Jéhu.

– Monsieur, j’ai entendu parler des compagnons de Jésus, répondit le magistrat en retrouvant son sourire gouailleur.

– C’est-à-dire des jésuites, n’est-ce pas ? Ce n’est pas cela que je cherche, monsieur.

– Ce n’est pas de cela que je parle non plus ; je parle des voleurs de diligences qui infestèrent les routes de 1797 à 1800.

– Eh bien, monsieur, permettez-moi de vous dire que ceux-là justement sur lesquels je viens chercher des renseignements à Bourg s’appelaient les compagnons de Jéhu et non les compagnons de Jésus.

– Mais qu’aurait voulu dire ce titre de Compagnons de Jéhu ? J’aime à me rendre compte de tout.

– Moi aussi, monsieur ; voilà pourquoi je n’ai pas voulu confondre des voleurs de grand chemin avec les apôtres.

– En effet, ce ne serait pas très orthodoxe.

– C’est ce que vous faisiez cependant, monsieur, si je ne fusse pas venu tout exprès pour rectifier, moi, poète, votre jugement, à vous, historien.

– J’attends l’explication, monsieur, reprit le magistrat en se pinçant les lèvres.

– Elle sera courte et simple. Jéhu était un roi d’Israël sacré par Élisée pour l’extermination de la maison d’Achab. Élisée, c’était Louis XVIII ; Jéhu, c’était Cadoudal ; la maison d’Achab, c’était la Révolution. Voilà pourquoi les détrousseurs de diligences qui pillaient l’argent du gouvernement pour entretenir la guerre de la Vendée s’appelaient les compagnons de Jéhu.

– Monsieur, je suis heureux d’apprendre quelque chose à mon âge.

– Oh ! monsieur, on apprend toujours, en tout temps, à tout âge : pendant la vie, on apprend l’homme ; pendant la mort, on apprend Dieu.

– Mais, enfin, me dit mon interlocuteur avec un mouvement d’impatience, puis-je savoir à quoi je puis vous être bon ?

– Voici, monsieur. Quatre de ces jeunes gens, les principaux parmi les compagnons de Jéhu, ont été exécutés à Bourg, sur la place du Bastion.

– D’abord, monsieur, à Bourg, on n’exécute pas sur la place du Bastion ; on exécute au champ de foire.

– Maintenant, monsieur... depuis quinze ou vingt ans, c’est vrai... depuis Peytel. Mais, auparavant, et du temps de la Révolution surtout, on exécutait sur la place du Bastion.

– C’est possible.

– C’est ainsi... Ces quatre jeunes gens se nommaient Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert.

– C’est la première fois que j’entends prononcer ces noms-là.

– Ils ont pourtant eu un certain retentissement, à Bourg surtout.

– Et vous êtes sûr, monsieur, que ces gens-là ont été exécutés ici ?

– J’en suis sûr.

– De qui tenez-vous le renseignement ?

– D’un homme dont l’oncle, commandant de gendarmerie, assistait à l’exécution.

– Vous nommez cet homme ?

– Charles Nodier.

– Charles Nodier, le romancier, le poète ?

– Si c’était un historien, je n’hésiterais pas monsieur. J’ai appris dernièrement, dans un voyage à Varennes, le cas qu’il faut faire des historiens. Mais, justement parce que c’est un poète, un romancier, j’insiste.

– Libre à vous, mais je ne sais rien de ce que vous désirez savoir, et j’ose même dire que, si vous n’êtes venu à Bourg que pour avoir des renseignements sur l’exécution de MM... Comment les appelez-vous ?

– Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert.

– Vous avez fait un voyage inutile. Il y a vingt ans, monsieur, que je compulse les archives de la ville, et je n’ai rien vu de pareil à ce que vous me dites là.

– Les archives de la ville ne sont pas celles du greffe, monsieur ; peut-être, dans celles du greffe, trouverai-je ce que je cherche.

– Ah ! monsieur, si vous trouvez quelque chose dans les archives du greffe, vous serez bien malin ! c’est un chaos, monsieur, que les archives du greffe, un vrai chaos ; il vous faudrait rester ici un mois, et encore... encore...

– Je compte n’y rester qu’un jour, monsieur ; mais, si, dans ce jour, je trouve ce que je cherche, me permettez-vous de vous en faire part ?...

– Oui, monsieur, oui, monsieur, oui, et vous me rendrez un très grand service.

– Pas plus grand que celui que je venais vous demander ; je vous apprendrai une chose que vous ne saviez pas, voilà tout.

Vous devinez qu’en sortant de chez mon magistrat j’étais piqué d’honneur, je voulais, coûte que coûte, avoir mes renseignements sur les compagnons de Jéhu.

Je m’en pris à Milliet et le mis au pied du mur.

– Écoutez, me dit-il, j’ai un beau-frère avocat.

– Voilà mon homme ! Allons chez le beau-frère.

– C’est qu’à cette heure, il est au Palais.

– Allons au Palais.

– Votre apparition fera rumeur, je vous en préviens.

– Alors, allez-y tout seul ; dites-lui de quoi il est question ; qu’il fasse ses recherches. Moi, je vais aller voir les environs de la ville pour établir mon travail sur les localités ; nous nous retrouverons à quatre heures sur la place du Bastion, si vous le voulez bien.

– Parfaitement.

– Il me semble que j’ai vu une forêt en venant.

– La forêt de Seillon.

– Bravo !

– Vous avez besoin d’une forêt ?

– Elle m’est indispensable.

– Alors permettez...

– Quoi ?

– Je vais vous conduire chez un de mes amis, M. Leduc, un poète, qui, dans ses moments perdus, est inspecteur.

– Inspecteur de quoi ?

– De la forêt.

– Il n’y a pas quelques ruines dans la forêt ?

– Il y a la chartreuse, qui n’est pas dans la forêt, mais qui en est à cent pas.

– Et dans la forêt ?

– Il y a une espèce de fabrique que l’on appelle la Correrie, qui dépend de la chartreuse, et qui communique avec elle par un passage souterrain.

– Bon ! Maintenant, si vous pouvez m’offrir une grotte, vous m’aurez comblé.

– Nous avons la grotte de Ceyzériat, mais de l’autre côté de la Reyssouse.

– Peu m’importe. Si la grotte ne vient pas à moi, je ferai comme Mahomet, j’irai à la grotte. En attendant, allons chez M. Leduc.

Cinq minutes après, nous étions chez M. Leduc, qui, sachant de quoi il était question, se mettait, lui, son cheval et sa voiture, à ma disposition.

J’acceptai le tout. Il y a des hommes qui s’offrent d’une certaine façon qui vous met du premier coup tout à l’aise.

Nous visitâmes d’abord la chartreuse. Je l’eusse fait bâtir exprès, qu’elle n’eût pas été plus à ma convenance. Cloître désert, jardin dévasté, habitants presque sauvages. Merci, hasard !

De là, nous passâmes à la Correrie ; c’était le complément de la chartreuse. Je ne savais pas encore ce que j’en ferais ; mais il était évident que cela pouvait m’être utile.

– Maintenant, monsieur, dis-je à mon obligeant conducteur, j’ai besoin d’un joli site, un peu sombre, sous des grands arbres, près d’une rivière. Tenez-vous cela dans le pays ?

– Pour quoi faire ?

– Pour y bâtir un château.

– Quel château ?

– Un château de cartes, parbleu ! J’ai une famille à loger, une mère modèle, une jeune fille mélancolique ; un frère espiègle, un jardinier braconnier.

– Nous avons un endroit appelé les Noires-Fontaines.

– Voilà d’abord un nom charmant.

– Mais il n’y a pas de château.

– Tant mieux, car j’aurais été obligé de l’abattre.

– Allons aux Noires-Fontaines.

Nous partîmes ; un quart d’heure après, nous descendions à la maison des gardes.

– Prenons ce petit sentier, me dit M. Leduc, il nous conduira où vous voulez aller.

Il nous conduisit, en effet, à un endroit planté de grands arbres, lesquels ombrageaient trois ou quatre sources.

– Voilà ce qu’on appelle les Noires-Fontaines, me dit M. Leduc.

– C’est ici que demeureront Mme de Montrevel, Amélie et le petit Édouard. Maintenant quels sont les villages que je vois en face de moi ?

– Ici, tout près, Montagnat ; là-bas, dans la montagne, Ceyzériat.

– Est-ce qu’il y a une grotte ?

– Oui. Comment savez-vous qu’il y a une grotte à Ceyzériat ?

– Allez toujours. Le nom de ces autres villages, s’il vous plaît.

– Saint-Just, Tréconnasse, Ramasse, Villereversure.

– Très bien.

– Vous en avez assez ?

– Oui.

Je pris mon calepin, je fis le plan de la localité et j’inscrivis à peu près à leur place le nom des villages que M. Leduc venait de me faire passer en revue.

– C’est fait, lui dis-je.

– Où allons-nous ?

– L’église de Brou doit être sur notre chemin ?

– Justement.

– Visitons l’église de Brou.

– En avez-vous aussi besoin dans votre roman ?

– Sans doute ; vous vous imaginez bien que je ne vais pas faire passer mon action dans un pays qui possède le chef-d’œuvre de l’architecture du XVIe siècle sans utiliser ce chef-d’œuvre.

– Allons à l’église de Brou.

Un quart d’heure après, le sacristain nous introduisait dans cet écrin de granit où sont renfermés les trois joyaux de marbre que l’on appelle les tombeaux de Marguerite d’Autriche, de Marguerite de Bourbon et de Philibert le Beau.

– Comment, demandai-je au sacristain, tous ces chefs-d’œuvre n’ont-ils pas été mis en poussière à l’époque de la Révolution ?

– Ah ! monsieur, la municipalité avait eu une idée.

– Laquelle ?

– C’était de faire de l’église un magasin à fourrage.

– Oui, et le foin a sauvé le marbre ; vous avez raison, mon ami, c’est une idée.

– L’idée de la municipalité vous en donne-t-elle une ? me demanda M. Leduc.

– Ma foi, oui, et j’aurai bien du malheur si je n’en fais pas quelque chose.

Je tirai ma montre.

– Trois heures ! allons à la prison ; j’ai rendez-vous à quatre heures place du Bastion, avec M. Milliet.

– Attendez... une dernière chose.

– Laquelle ?

– Avez-vous vu la devise de Marguerite d’Autriche ?

– Non ; où cela ?

– Tenez, partout ; d’abord au-dessus de son tombeau.

– Fortune, infortune, fort : une.

– Justement.

– Eh bien, que veut dire ce jeu de mots ?

– Les savants l’expliquent ainsi : Le sort persécute beaucoup une femme.

– Voyons un peu.

– Il faut d’abord supposer la devise latine à sa source.

– Supposons, c’est probable.

– Eh bien : Fortuna infortunat...

– Oh ! oh ! infortunat.

– Dame...

– Cela ressemble fort à un barbarisme.

– Que voulez-vous !

– Je veux une explication.

– Donnez-la !

– La voici : Fortuna, infortuna forti unaFortune et infortune sont égales pour le fort.

– Savez-vous que cela pourrait bien être la vraie traduction ?

– Parbleu ! voilà ce que c’est que de ne pas être savant, mon cher monsieur ; on est sensé, et, avec du sens, on voit plus juste qu’avec de la science. Vous n’avez pas autre chose à me dire ?

– Non.

– Allons à la prison, alors.

Nous remontâmes en voiture, rentrâmes dans la ville et ne nous arrêtâmes que devant la porte de la prison.

Je passai la tête par la portière.

– Oh ! fis-je, on me l’a gâtée.

– Comment ! on vous l’a gâtée ?

– Certainement, elle n’était pas comme cela du temps de mes prisonniers, à moi. Pouvons-nous parler au geôlier ?

– Sans doute.

– Parlons-lui.

Nous frappâmes à la porte. Un homme d’une quarantaine d’années vint nous ouvrir.

Il reconnut M. Leduc.

– Mon cher, lui dit M. Leduc, voici un savant de mes amis.

– Eh ! là-bas, fis-je en l’interrompant, pas de mauvaises plaisanteries.

– Qui prétend, continua M. Leduc, que la prison n’est plus telle qu’au dernier siècle ?

– C’est vrai, monsieur Leduc, elle a été abattue et rebâtie en 1816.

– Alors, la disposition intérieure n’est plus la même ?

– Oh ! non, monsieur, tout a été changé.

– Pourrait-on avoir un ancien plan ?

– Ah ! M. Martin l’architecte pourrait peut-être vous en retrouver un.

– Est-ce un parent de M. Martin l’avocat ?

– C’est son frère.

– Très bien, mon ami ; j’aurai mon plan.

– Alors, nous n’avons plus besoin ici ? demanda M. Leduc.

– Aucunement.

– Je puis rentrer chez moi ?

– Cela me fera de la peine de vous quitter, voilà tout.

– Vous n’avez pas besoin de moi pour trouver le Bastion ?

– C’est à deux pas.

– Que faites-vous de votre soirée ?

– Je la passe chez vous, si vous voulez.

– Très bien ! À neuf heures, une tasse de thé vous attendra.

– Je l’irai prendre.

Je remerciai M. Leduc. Nous échangeâmes une poignée de main, et nous nous quittâmes.

Je descendis par la rue des Lisses (lisez Lices, à cause d’un combat qui eut lieu sur la place où elle conduit), et, longeant le jardin Montburon, je me trouvai sur la place du Bastion.

C’est un hémicycle où se tient aujourd’hui le marché de la ville. Au milieu de cet hémicycle s’élève la statue de Bichat, par David (d’Angers). Bichat, en redingote – pourquoi cette exagération de réalisme ? – pose la main sur le cœur d’un enfant de neuf à dix ans, parfaitement nu – pourquoi cet excès d’idéalité ? tandis qu’aux pieds de Bichat est étendu un cadavre. C’est le livre de Bichat traduit en bronze : De la vie et de la mort !...

J’étais occupé à regarder cette statue, qui résume les défauts et les qualités de David (d’Angers), lorsque je sentis que l’on me touchait l’épaule. Je me retournai : c’était M. Milliet. Il tenait un papier à la main.

– Eh bien ? lui demandai-je.

– Eh bien, victoire.

– Qu’est-ce que cela ?

– Le procès-verbal d’exécution.

– De qui ?

– De vos hommes.

– De Guyon, de Leprêtre, d’Amiet ?...

– Et d’Hyvert.

– Mais donnez-moi donc cela.

– Le voici.

Je pris et je lus :

Procès-verbal de mort et exécution

de Laurent Guyon, Étienne Hyvert,

François Amiet, Antoine Leprêtre,

Condamnés le 20 thermidor an VIII,

et exécutés le 23 vendémiaire an IX.

« Ce jourd’hui, 23 vendémiaire an IX, le commissaire du gouvernement près le Tribunal, qui a reçu, dans la nuit et à onze heures du soir, le paquet du ministre de la Justice contenant la procédure et le jugement qui condamne à mort Laurent Guyon, Étienne Hyvert, François Amiet et Antoine Leprêtre ; le jugement du Tribunal de cassation du 6 du courant, qui rejette la requête en cassation contre le jugement du 24 thermidor an VIII, a fait avertir, par lettre, entre sept et huit heures du matin, les quatre accusés que leur jugement à mort serait exécuté aujourd’hui à onze heures. Dans l’intervalle qui s’est écoulé jusqu’à onze heures, ces quatre accusés se sont tiré des coups de pistolet et donné des coups de poignard en prison. Leprêtre et Guyon, selon le bruit public, étaient morts ; Hyvert blessé à mort et expirant ; Amiet blessé à mort, mais conservant sa connaissance. Tous quatre, en cet état, ont été conduits à la guillotine, et, morts ou vivants, ils ont été guillotinés ; à onze heures et demie, l’huissier Colin a remis le procès-verbal de leur supplice à la Municipalité pour les inscrire sur le livre des morts.

« Le capitaine de gendarmerie a remis au juge de paix le procès-verbal de ce qui s’est passé en prison, où il a été présent ; pour moi qui n’y ai point assisté, je certifie ce que la voix publique m’a appris.

« Bourg, 23 vendémiaire au IX.

« Signé : Dubost, greffier. »

Ah ! c’était donc le poète qui avait raison contre l’historien ! le capitaine de gendarmerie qui avait remis au juge de paix le procès-verbal de ce qui s’était passé dans la prison – où il était présent – c’était l’oncle de Nodier. Ce procès-verbal remis au juge de paix, c’était le récit gravé dans la tête du jeune homme, récit qui, après quarante ans, s’était fait jour sans altération dans ce chef-d’œuvre intitulé Souvenirs de la Révolution.

Toute la procédure était aux archives du greffe. M. Martin me faisait offrir de la faire copier : interrogatoire, procès-verbaux, jugement.

J’avais dans ma poche les Souvenirs de la Révolution de Nodier. Je tenais à la main le procès-verbal d’exécution qui confirmait les faits avancés par lui.

– Allons chez notre magistrat, dis-je à M. Milliet.

– Allons chez notre magistrat, répéta-t-il.

Le magistrat fut atterré, et je le laissai convaincu que les poètes savent aussi bien l’histoire que les historiens –, s’ils ne la savent pas mieux.

Alexandre Dumas.

Table




  1. Une table d’hôte 42

  2. Un proverbe italien 67

  3. L’Anglais 92

  4. Le duel 111

  5. Roland 136

  6. Morgan 177

  7. La chartreuse de Seillon 202

  8. À quoi servait l’argent du Directoire 214

  9. Roméo et Juliette 226

  10. La famille de Roland 237

  11. Le château des Noires-Fontaines 251

  12. Les plaisirs de la province 272

  13. Le ragot 295

  14. Une mauvaise commission 318

  15. L’esprit fort 336

  16. Le fantôme 353

  17. Perquisition 369

  18. Le jugement 385

  19. La petite maison de la rue de la Victoire 405

  20. Les convives du général Bonaparte 428

  21. Le bilan du Directoire 445

  22. Un projet de décret 473

  23. « Alea jacta est » 489

  24. Le 18 brumaire 521

  25. Une communication importante 539

  26. Le bal des victimes 574

  27. La peau des ours 599

  28. En famille 615

  29. La diligence de Genève 631

  30. Le rapport du citoyen Fouché 659

  31. Le fils du meunier de Le Guerno 676

  32. Blanc et bleu 694

  33. La peine du talion 706

  34. La diplomatie de Georges Cadoudal 745

  35. Proposition de mariage 786

  36. Sculpture et peinture 803

  37. L’ambassadeur 836

  38. Les deux signaux 867

  39. La grotte de Ceyzériat 890

  40. Buisson creux 922

  41. L’hôtel de la Poste 941

  42. La malle de Chambéry 978

  43. La réponse de lord Grenville 991

  44. Déménagement 1017

  45. Le chercheur de piste 1042

  46. Une inspiration 1061

  47. Une reconnaissance 1082

  48. Où les pressentiments de Morgan se réalisent 1096

  49. La revanche de Roland 1113

  50. Cadoudal aux Tuileries 1126

  51. L’armée de réserve 1141

  52. Le jugement 1171

  53. Où Amélie tient sa parole 1200

  54. La confession 1236

  55. L’invulnérable 1250

  56. Conclusion 1271

Cet ouvrage est le 376e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

1 Ne pas confondre avec le contre-amiral de Brueys, qui avait été tué à Aboukir, le 1er août 1798. L’amiral Bruix, négociateur du 18 brumaire avec Talleyrand, ne mourut qu’en 1805.

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