Résumé : La philosophie de Walter Benjamin est ici convoquée pour pénétrer au cœur du système de pensée de Taylor. La flânerie apparaît comme l’opérateur d’une telle entreprise herméneutique : étant à la fois au centre du management scientifique et une préoccupation pour le penseur,








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De la flânerie.

Un improbable dialogue entre F.W. Taylor et W. Benjamin

Baptiste Rappin

Maître de Conférences à l’IAE de Metz, Université de Lorraine

Chercheur au CEREFIGE, EA 3942

IPEFAM, ESM-IAE,

1 rue Augustin Fresnel,

BP 15100,

57073 Metz Cedex 3

06 51 99 26 83

baptiste.rappin@univ-lorraine.fr
Résumé : La philosophie de Walter Benjamin est ici convoquée pour pénétrer au cœur du système de pensée de Taylor. La flânerie apparaît comme l’opérateur d’une telle entreprise herméneutique : étant à la fois au centre du management scientifique et une préoccupation pour le penseur, elle offre ce pont qui relie les rives de la gestion et de la philosophie. La première étape consiste à clarifier le sens de la flânerie chez Taylor : on y observe tout d’abord la flânerie naturelle, en d’autres termes la paresse, et ensuite la flânerie systématique. Cette dernière retient toute l’attention de Taylor car elle est collective, organisée et sournoise, donc plus difficilement rationalisable ; mais elle est aussi l’objet des réflexions de Benjamin qui met en exergue les métamorphoses du flâneur dans le Paris du XIXe siècle. Le boulevard haussmannien et l’usine ont ceci de commun qu’ils ne permettent plus l’exploration libre et décousue du monde extérieur et qu’ils renvoient le flâneur à son intériorité. On en arrive alors à cerner l’ambiguïté de la flânerie et son potentiel révolutionnaire : pour Taylor, la maîtrise du désir et son alignement sur le système de production sont l’objet même du management ; pour Benjamin, la flânerie apparaît comme l’une des dernières possibilités de voir éclater l’espace-temps homogène de la Fin de l’Histoire.

Mots Clés : Taylor, Benjamin, flânerie, désir, Fin de l’Histoire, Jetztzeit.

L’actualité de Taylor

Pourquoi prendre le temps de revenir à Taylor ? Remettre tout cela sur le tapis en 2015 ? Sa doctrine n’est-elle pas assez connue pour éviter cette redite, assez ressassée pour s’épargner cette inutile répétition ? Le taylorisme ne se trouve-t-il pas de surcroît suranné et irrémédiablement dépassé à l’heure de la génération Y et des réseaux sociaux? Il semble pourtant que ce soit là l’un des lieux communs les plus répandus de notre discipline, l’une des idées reçues les plus partagées (Gautier et Pezet, 2010, p.148 sq.) : si le nom a disparu, si les formes technologiques ont incontestablement évolué, le taylorisme s’est pourtant trouvé une nouvelle peau dans le Lean Management qui déborde désormais le seul cadre de l’industrie automobile et envahit aussi bien la restauration que les bureaux. En d’autres termes, Taylor n’a certainement jamais été aussi actuel qu’aujourd’hui : c’est ce que note Peter Drucker (1976) qui n’hésite pas à qualifier l’ingénieur de « prophète » dès le sous-titre de son article ; il est rapidement rejoint dans son éloge par Wren (1979) et Locke (1982) qui soulignent tous deux l’étonnante actualité de Taylor. Par exemple, Drucker montre que la gestion des tâches fait figure d’ancêtre du management par objectifs, Freeman (1996) allant jusqu’à affirmer que cette idée est encore parfaitement adaptée aux travailleurs du savoir ; Locke met en évidence la présence de l’effet de groupe dans le phénomène de la flânerie systématique, une anticipation de l’école des relations humaines généralement passée sous silence, même si, chez Taylor, le collectif doit être dissous pour que chaque ouvrier se concentre de façon optimale sur sa propre tâche ; Locke montre en outre que le système taylorien contient la notion de feedback : cette dernière n’est certes pas thématisée, mais pose l’ingénieur en précurseur des relations circulaires de Mary Parker Follet (Graham, 2003) et des boucles de rétroaction de la cybernétique. Fry (1975), Drucker (1976), Wren (1979) et Locke (1982) remarquent en dernier lieu que Taylor souffre principalement de ne pas être lu, donc critiqué car non compris, et qu’il ne saurait se réduire à la peau de chagrin qu’est devenu le taylorisme. Entre Taylor et le taylorisme, il y a l’épaisseur des textes auxquels il faut inlassablement revenir pour saisir l’actualité du père du management scientifique.

Si Taylor n’est certainement pas l’inventeur des méthodes qu’il préconise, il lui revient de les avoir érigées en système et de leur donner des fondements explicites (Freeman, 1996). Reprenons donc le projet de Taylor tel qu’il le synthétise lui-même dans l’introduction des Principles of Scientific Management (1911, p.iii et iv) ; celui-ci tient en trois points :

  1. Faire observer les grandes pertes de toute la nation. Quelles sont-elles ? Elles ont déjà été énoncées plus haut : la déforestation, la pollution des eaux, l’épuisement des minerais, le gaspillage. L’inefficacité est à l’origine de ces sinistres, la performance doit être faite « cause nationale » ;

  2. Le remède à ces maux réside dans l’adoption du management systématique : l’époque à laquelle on se mettait en quête de héros ou d’hommes extraordinaires est révolue, elle est derrière nous. Ce trait n’est pas sans faire penser à l’idéaltype wébérien (Weber, 1995, p.290 sq.) de la bureaucratie dont les règles et les procédures expulsent de l’organisation l’arbitraire attaché aux modèles charismatiques et traditionnels ;

  3. Le vrai management est scientifique, c’est-à-dire fondé sur des lois. Et suivant fidèlement le caractère universel des lois scientifiques, Taylor n’hésite pas à étendre les lois du management : celles-ci sont valables pour n’importe quelle activité humaine, quelle qu’elle fût, du plus simple geste individuel aux plus grandes entreprises qui nécessitent la coopération. Est annoncée par là-même l’extension du management dans les sphères du politique, du savoir, du soin, de la famille, etc.

L’attention à l’environnement, la lutte contre l’autoritarisme, la recherche d’une performance qui s’appuie sur des bases scientifiques, le caractère universel du management…Taylor ne serait-il pas notre contemporain ?

La flânerie : l’objet d’une improbable rencontre entre F.W. Taylor et W. Benjamin

Par quel bout commencer ? Comment s’y prendre pour pénétrer fidèlement dans la logique du système taylorien. Pierre Cossette (2002) est l’auteur d’un remarquable travail qui nous aide à surmonter cette difficulté : utilisant la méthode de la cartographie cognitive, il met en évidence les principaux concepts tayloriens ainsi que les liens qui les relient. Il repère ainsi 61 concepts et 77 liens qui forment la pensée de l’organisation du travail chez Taylor.

Que retirer de cette étude ? Les catégories ayant obtenu le score le plus important sont : « maintien d’une cadence élevée…flânerie »1, « flânerie systématique ou délibérée »2, « relations harmonieuses entre employeurs et ouvriers conscients de leurs intérêts mutuels »3. Celles qui contiennent le plus de relations aux autres : « maintien d’une cadence élevée…flânerie », « relations harmonieuses entre employeurs et ouvriers conscients de leurs intérêts mutuels », « Création d’un type de management fonctionnel (8 contremaîtres)…maintien d’une structure dans laquelle le travailleur n’a qu’un seul contremaître »4, « flânerie systématique ou délibérée ». Les mêmes catégories apparaissent encore centrales lorsqu’il s’agit d’identifier les causes et les conséquences du système taylorien.

Ainsi l’étude Cossette nous apprend-elle que le cœur du système taylorien se fonde sur la dichotomie cadence/flânerie. Et que cette dernière est d’autant plus centrale qu’elle ressurgit dans une seconde catégorie (« flânerie systématique ou délibérée »). L’antinomie est fondamentale en que la flânerie se constitue en impossibilité de suivre la cadence : elle représente le crime de lèse-performance par excellence, contre lequel il s’agit de lutter à l’appui d’arguments aussi économiques que moraux voire religieux. Car l’éducation quaker de Taylor, et l’influence notable de sa mère (Wren, 2011), le conduisent à voir dans le travail une valeur, et dans l’inactivité (paresse, oisiveté ou flânerie – il s’agira justement de délimiter ce champ sémantique) la mère de tous les vices. Monin, Barry et Monin (2003) vont même jusqu’à étudier l’intertextualité de la Bible et des écrits de Taylor pour mettre en évidence la nature morale du message de Taylor : de ce point de vue, la cadence et l’harmonie des intérêts mutuels représentent le salut tandis que la flânerie fait figure de péché à l’état pur. Le caractère religieux de l’antinomie renforce sa centralité dans le système taylorien.

Que vient faire Walter Benjamin avec tout cela ? Eh bien, pour le dire avec Hannah Arendt (2014, p.49), « le flâneur est devenu la figure clé dans ses écrits ». En effet, entre 1935 et 1939, l’importance du concept de flânerie est grandissante comme en témoigne sa présence dans les écrits suivants (Liandrat-Guigues, 2009, p.11) : Le Livre des Passages (2009), Paris capitale du XIXe siècle (1935), Le Paris du second Empire chez Baudelaire (1938), Sur quelques thèmes baudelairiens (1939).

Figure paradoxale que le flâneur chez Benjamin, qui ne le porte au pinacle que pour mieux en faire sentir la douce aliénation ainsi que la lente disparition. Car le flâneur constitue un leitmotiv de la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle : on le trouve dans Le peintre de la vie moderne de Baudelaire chez qui, bien sûr, Benjamin va puiser son inspiration ; mais on le déniche de surcroît chez Balzac (Loubier, 2001) et chez Stendhal, Musset et Gauthier itou. Le flâneur du XIXe siècle n’est plus le rêveur ou le promeneur solitaire du siècle précédent ; la flânerie n’est plus dirigée vers l’intériorité, mais vers le monde : « La foule est son domaine, comme l’air est celui de l’oiseau, comme l’eau celui du poisson. Sa passion et sa profession, c’est d’épouser la foule. Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini » (Baudelaire, 1980, p.795). C’est pourquoi son lieu de prédilection sera le passage, cette galerie qu’il peut lentement arpenter en se fondant, tel un caméléon, dans la foule. On comprend alors que le flâneur soit hostile aux réformes du Second Empire et à l’entreprise haussmannienne : il s’insurge déjà contre une rationalisation de l’espace public qui ne fera que s’accélérer avec l’architecture moderniste dont le modèle se trouve dans le monde machinal et mécanique de Taylor et Ford (Guillén, 1997).

Ainsi, chez Benjamin, le flâneur est autant un personnage historique qu’un idéaltype. Le flâneur prend en effet vie dans un contexte spatio-temporel précis : « Paris a créé le type du flâneur. L’étrange, c’est que Rome ne l’ait pas fait. Quelle en est la raison ? […] Un paysage…c’est bien ce que Paris devient pour le flâneur. Plus exactement, ce dernier voit la ville se scinder en deux pôles dialectiques. Elle s’ouvre à lui comme paysage et l’enferme comme chambre » (Benjamin, 2009, p.435). Ailleurs, le philosophe déplace la comparaison entre Paris et Londres : Baudelaire ne connut pas, en France, la massification en cours de l’autre côté de la Manche ; c’est pourquoi le flâneur eut encore tant d’importance pour lui (Benjamin, 1938, p.80-81). Le flâneur est l’homme d’une époque et d’un lieu, ceux des passages parisiens, puis des grands boulevards et des grands magasins : telle est la progression qui le voit irrémédiablement disparaître. Cependant, loin de se limiter à cette seule perspective historique, Benjamin fait du flâneur un idéaltype ; et c’est bien le rapport constamment gardé en vue avec la rationalisation machinale de la modernité qui autorise le saut de la figure historique à l’idéaltype.

Taylor se trouve explicitement cité par Benjamin, justement dans cette page où le philosophe met en évidence la disparition du flâneur à Londres, et progressivement à Paris : « Vers 1840, il fut de bon ton de promener des tortues dans les passages. Le flâneur se plaisait à suivre le rythme de leur marche. S’il avait été suivi, le progrès aurait dû apprendre ce pas. En fait, ce n’est pas lui qui eut le dernier mot, mais Taylor, qui a imposé le slogan : ‘Guerre à la flânerie !’ » (Benjamin, 1938, p.81). On y lit d’emblée l’irréductible opposition entre l’exigence de cadence du travail de l’atelier et la lenteur de la tortue. D’ailleurs, il est aussi à noter que Benjamin, qui met entre guillemets le slogan taylorien, fait référence à un ouvrage de Georges Friedmann : on peut émettre l’hypothèse que le philosophe ne lut pas l’ingénieur dans le texte. Il en eut toutefois une idée claire : « L’oisiveté du flâneur est une protestation contre la division du travail » (Benjamin, 2009, [M5, 8], p.445).

Faire dialoguer Taylor et Benjamin, ce n’est pas prendre parti pour l’un (l’ingénieur obnubilé par la prospérité et l’harmonie entre employeur et employés) ou pour l’autre (le philosophe qui renouvela la pensée de la révolution à partir du messianisme juif). C’est se servir de la conceptualisation de la flânerie par le philosophe pour plonger au cœur de la naissance du management scientifique, pour en retrouver la raison d’être désormais camouflée par des décennies d’incompréhension largement relayée par les mondes académique et professionnel. Notre recours à Benjamin est méthodologique et herméneutique : il ne s’agit pas de plaquer telle quelle la pensée du philosophe sur le management, comme il est coutume de faire dans les Critical Management Studies ; il s’agit bien plutôt de se servir de Benjamin pour faire philosopher Taylor.

Traduction, trahison ?

Si la traduction ne pose aucune difficulté du côté de Benjamin, puisqu’il reprend les termes français « der Flâneur » et « die Flânerie », il n’est pas de même chez Taylor dont le lexique est moins fixé, moins précis, moins défini. En effet, si l’on cherche dans le dictionnaire la traduction anglaise de « flânerie », nous y lisons : dans un premier sens de « balade », « stroll » et « ramble » ; dans un second sens de « paresse » ou « repos », « lounging about/around », « loafing », ou encore « idleness ». Or, de tous ces termes, Taylor n’use que celui de « loafing » (1911, p.6) : et encore celui-ci n’est-il pas central lorsque Taylor définit les principes de la flânerie et en dresse la typologie.

Le verbe « to loaf » renvoie à l’idée de « traîner », voire de « traînasser » et « flemmarder ». Il n’est donc pas étonnant que le terme apparaisse dans le premier couple antinomique mis en évidence par Cossette : « Maintenance of a rapid pace…loafing (or soldiering) ». L’obsession de la cadence, du rythme, de la vitesse voire de l’accélération, fait la chasse au frein, au ralentissement, à l’obstacle. À ce titre, on peut rapprocher « to loaf » de plusieurs synonymes utilisés par Taylor : « underworking », « slow working », « hanging it around » (1911, p.3), « to take it easy », « lazy », « slow, easy gait » (1911, p.6), « to lag behind » (1911, p.7). Tous ces termes font apparaître un défaut, un manque, une lacune : comme si les employés pouvaient donner plus, mais qu’ils donnent moins ou pas assez. Le registre est linéaire et quantitatif, les ouvriers n’accomplissent pas toutes leurs qualités naturelles alors que celles-ci furent pourtant partie intégrante de leur sélection.
Mais Taylor utilise un second terme pour désigner la flânerie : « soldiering ». Notons que la traduction française des Principes d’organisation scientifique des usines (in Séguin et Chanlat, 1983, p.79-94 : extrait de la traduction chez Dunod) efface la distinction entre « loafing » et « soldiering » pour les regrouper tous deux sous la bannière de la flânerie. Il est vrai que Taylor lui-même tend à considérer « loafing » et « soldiering » comme synonymes : « This loafing or soldiering proceeds from two causes » (1911, p.6). Et un passage antérieur nous apprend que l’ingénieur considère que le choix du terme, pour désigner la même idée, dépend du contexte culturel : « Underworking, that is, deliberately working slowly so as to avoid doing a full day’s work, « soldiering », as it is called in this country, « hanging it around », as it is called in England, « ca canae », as it is called in Scotland, is almost universal in industrial establishments […] » (1911, p.3). Si donc la flânerie est universelle, chaque nation possède son expression pour désigner ce fait.

Mais cette apparente synonymie cache une divergence de sens dont il faut faire apparaître les traits caractéristiques afin de mieux saisir ce qui se joue dans l’émergence du taylorisme. Poursuivons donc. Taylor distingue deux causes rendant compte du phénomène universel de la flânerie. Tout d’abord, l’homme possède un penchant naturel à la paresse, à la fainéantise, à la lenteur ; c’en est même une évidence qu’il est impossible de remettre en cause : « There is no question that the tendency of the average man (in all walks of life) is toward working slow, easy gait […] » (1911, p.6). Il n’y a guère qu’une pression extérieure, c’est-à-dire une contrainte, qui puisse amener l’ouvrier à adopter un rythme plus rapide. À cette « flânerie naturelle » s’en ajoute une seconde, la « flânerie systématique » : il s’agit ici d’une flânerie délibérée, volontaire et calculée (quoique d’un calcul confus pour Taylor). Non plus le penchant de notre nature, mais la prise en compte d’un intérêt de classe devant la fixation du salaire par le patron pour chaque catégorie d’employés : si l’employeur venait à découvrir que l’ouvrier peut produire plus dans le même temps imparti, il lui demanderait de le faire à salaire constat afin d’en tirer des gains de productivité. C’est pourquoi les ouvriers demandent aux meilleurs d’entre eux de ralentir la cadence, y compris par l’exercice de menaces ; c’est pourquoi les anciens apprennent ce comportement aux nouveaux arrivants : la flânerie se dresse en routine, elle s’érige en tradition (1911, p.9).
Voici donc flânerie naturelle et flânerie systématique distinguées. Mais Taylor ne s’arrête pas en si bon chemin, il les hiérarchise : « The natural laziness of men is serious, but by far the greatest evil from which both workmen and employers are suffering is the systematic soldiering which is almost universal under all of the ordinary shemes of management […] » (1911, p.7). Mais pourquoi la flânerie systématique serait-elle un « mal radical » ? C’est précisément à ce point que nous pouvons engager la réflexion sur la piste d’une distinction entre paresse (comme « flânerie naturelle ») et flânerie. Il y va d’une différence capitale : alors que la paresse se donne comme état amoindri d’énergie, la flânerie agit comme détournement d’énergie ; la première traîne des pieds dans la même direction, la seconde hésite sur la direction même.

Tout d’abord, la flânerie est dissimulation : « The greater part of the systematic soldiering, however, is done by the men with the deliberate object of keeping their employers ignorant of how fast work can be done » (1911, p.7). Pour Taylor qui fait du travail une valeur centrale, la paresse naturelle était déjà condamnable ; mais que dire alors de la flânerie qui contient en son essence propre tromperie, mensonge, et malhonnêteté envers l’employeur ? Indéniablement, une marche supplémentaire est franchie sur l’échelle du Mal. Mais loin de de se limiter à cette condamnation morale, le malaise de Taylor est en outre « économique » : la flânerie dépense dans la dissimulation une énergie qui aurait pu être convertie en travail : elle est gaspillage, dispersion d’énergie, calcul irrationnel. Plus encore, cette retenue d’énergie pourrait s’avérer subversive, et menacer de dislocation l’espace-temps homogène de l’usine.

C’est le sens même du terme « soldiering » qui nous met sur cette piste. Le dictionnaire en donne la définition suivante : « to make a pretense of working while really loafing ». On y retrouve le sens de la feinte décrite au paragraphe précédent. Mais pourquoi utiliser ce terme qui renvoie au champ sémantique guerrier que Taylor affectionne particulièrement (Monin, Barry et Monin, 2003, p.390). Car le premier sens du verbe « to soldier » est bien celui de « servir comme soldat ». S’il est donc une expression française qui pourrait reprendre cette même connotation, c’est celle de « tire-au-flanc ». Le tire-au-flanc est en effet le soldat engagé dans la bataille qui refuse d’aller au front et se déporte sur le flanc ; il n’est pas celui qui s’arrête, paralysé par la peur, en pure perte d’énergie, mais celui qui initie une déviation de cette énergie. Il est ainsi à l’origine d’un déséquilibre susceptible de menacer l’harmonie générale du bataillon, avec comme conséquence fatale la désorganisation.

On comprend alors tout l’enjeu qui se porte autour de la flânerie comme « soldiering » : le management scientifique a certes pour finalité de remédier à la paresse et de se poser en prothèse d’une nature humaine défaillante ; tel sera précisément le rôle de la surveillance exercée par le contremaître pour Taylor. Mais, plus encore, il porte son action sur la « rectitude » du désir, sur leur « rectification », afin d’éluder toute possibilité de subversion qu’offre la déviation ou le détournement de l’énergie. Fort de ces premières indications livrées par cette entrée matière, il devient à présent expédient de détailler chacune des étapes mentionnées : de la paresse vers la flânerie puis le désir.
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