Voyage au pays des ammeln








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date de publication08.06.2018
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Voyage au pays des AMMELN
Un grand reportage aux sources de l’épicerie chleuh

Par Joël de Cazanove
I En route vers le Sud :
Le soir, deux cars au moins, quatre parfois, quittent Casablanca pour ce pays lointain, le « Far-West »du Maroc. Le car que nous avons pris ce jour là filait d’une traite jusqu’à TIZNIT, après un raid nocturne de sept cents kilomètres. Et c’est à bord de ce paquebot des grandes routes que nous nous embarquâmes, comme le soleil couchant enflammait encore la colline d’Anfa.
LA NUIT AU PAYS DES ARGANIERS

Placés à l’avant, comme sur une dunette, nous parcourûmes pendant des heures et des heurs, un pays fantastique, charmant et libre, sans préfets, sans politiciens, sans économistes : le pays des étoiles, des chiens errants, des chemins mystérieux et interminables. A mesure que nous plongions vers le sud, la nuit pétillait comme si derrière l’horizon, une force géante faisait jaillir des millions d’étincelles, toujours plus brillantes sur les campagnes obscures.

De loin en loin, les phares faisaient sortir de l’ombre les raquettes d’un cactus gauche et ostentatoire, des euphorbes, pareils à des paquets de bougies, la branche tourmentée d’un arganier. Car nous pénétrons rapidement dans le pays des Atlantes dont le Sud Ouest marocain est l’une des dernières épaves.

La route était un monde à part : elle avait engendré une société à elle, où régnaient, baignant dans un milieu biologique original, le chauffeur, le graisseur, le cafetier de l’étape ; les employés des bureaux de transports et ces gens irremplaçables mi-portefaix, mi-bouffons qui n’ont d’autres emplois dans la vie que de « donner un coup de main à l’occasion »et, si possible, à une heure indue. Les scènes de la vie routière marocaine eussent enchanté Balzac. Il serait trop long de les décrire.

Qu’il suffise d’évoquer la digne hôtesse du café de Tamanar, servant à tâtons ,vers trois heures du matin, un breuvage noir et brûlant, écrasée de sommeil, souriante quand même ;le chauffeur , seul maître après dieu sur la route , lampant gravement son café et jetant quelques mots à droite et à gauche pour marquer sa bienveillance ; enfin et surtout le « graisseur » impertinent comme Gavroche, bourdonnant comme la mouche du coche d’un bout à l’autre du chemin , frottant les vitres , donnant les premiers soins au moteur avec l’orgueil de l’initié, type de jeune marocain irritant et sympathique au possible. Et puis il y avait nous autres les voyageurs, vagues comparses.

Et l’aube vint aux portes de TIZNIT. Il y pouvait être sept heures. Un soleil invisible encore animale ciel tout à l’heure si pâle et qui semblait vibrer de froid, jeta des lueurs roses sur le minaret et les remparts crénelés, sur les maisons, sur les vergers où il fit d’un seul coup exploser les feuillages et les palmes. TIZNIT, fondé par les sultans pour accueillir les caravanes de Mauritanie, s’est formé autour d’une place de guerre : le méchouar.Le méchouar, aujourd’hui, n’a plus rien de très martial, mais ce matin là il reprit son air d’autrefois. Des mokhaznis montaient la garde devant la poste, ce qui leur est habituel. Mais des jeunes gens athlétiques surgirent de partout, se groupèrent et tinrent conseil. Il se passait quelque chose .L’un des conspirateurs m’aborda :

« Vous allez à TAFRAOUT, dit il aimablement .Venez avec nous. Nous sommes l’équipe de TIZNIT ».Car au sud d’Agadir, beaucoup de marocains parlent le français, font du sport et sont exactement informés de vos déplacements. J’acceptai d’enthousiasme. On ne me laissa pas ignorer que l’équipe de football locale avait battu celles d’Agadir, d’Inezguane, de Taroudant. Mais un joueur risqua de compromettre gravement la victorien me proposant d’être gardien de but si le goal ne venait pas : « Il était enrhumé hier, ajouta t’il, et il est peut être malade ».Je n’eus pas le temps de révéler à ce champion toute l’étendue de son imprudence : un solide gaillard ni enrhumé, ni manchot traversait le m’échoua et fut accueilli avec une joie et un soulagement que nul n’éprouvait plus sincèrement que moi-même.

Et voilà comment je m’embarquai avec des gens de ces pays lointains, jeunes , énergiques , passionnés de sport, parlant le français , supérieurement renseignés et bien décidés à gagner la partie. L’un d’eux était instituteur dans les environs, c'est-à-dire à 80 kilomètres. Des amis européens, des « supporters »les accompagnaient. Mais je n’avais encore rien vu.

II Les montagnes magiques :
De TIZNIT à TAFRAOUT , on a le sentiment de parcourir plusieurs pays de la terre, car , après avoir quitter la plaine rugueuse et presque nue du Sous, la piste qui tourne indéfiniment en s’élevant sur les flancs de l’Anti Atlas traverse toute une série de défilés et de « bassins de TAFRAOUT »disent les chleuhs , dont chacun forme un petit monde à part.

Au col de Kherdous, la vue s’étend sur toute une houle de montagnes grises, fauves, vertes ou bleues, vagues géantes figées d’un seul coup en pleine tempête. L’audacieuse image du psaume 113 en devient presque vraie : « Pourquoi montagnes, sautez vous comme de béliers, et vous collines, comme des agneaux ? »
Les ruines de granit rose :

Sans transition, nous sommes transportés dans des sites tels que, seuls les enfants osent en concevoir lorsque, autour d’une crèche de Noël, ils modèlent à leur fantaisie les environs de Bethléem au moyen de cartons et de papiers multicolores.

Encore manquera t’il toujours à leur paysage, pour s’égaler à celui là, cette lumière éblouissante où baignent, comme dans un élément naturel, des blocs roses ou couleur de cuivre pâle. Ces blocs de granit polis ou arrondis par une lente usure, de tout calibre , mais grands parfois comme des docks silos, s’accumulent dans les plus étranges combinaisons, dressent des tours , des forteresses démantelées, des dolmens….Au milieu de leurs masses, palmiers élevant leur panache immobile et maisons pareilles à de petits châteaux forts, ont poussé comme l’herbe entre les pierres .

Une campagne pauvre, mais inondée de soleil, mouchetée de dattiers, d’amandiers et d’arganiers, occupe le fond du bassin et rehausse encore la beauté de cet univers fantastique placé hors du temps.
L’illumination de la montagne :

Le soir les ruines et les cathédrales de granit rose s’estompent. Brusquement des feux rouges vermillon et lilas allument un incendie de couleurs sur le djebel Leskt, la montagne qui ferme l’horizon. De grandes ombres montent de la vallée et semblent faire refluer vers le sommet toutes les lumières et toutes les teintes épandues en plein jour sur le pays des Ammeln.Le long des entailles qui déchirent la chaine , des lueurs violettes rampent et flottent comme les flammes d’un punch. Puis tout s’éteint à l’instant, comme si on avait soufflé sur une lampe.

La vallée des Ammeln :

La barre granitique qui ferme le bassin de Tafraout est séparée du Djebel Lekst par une large et profonde dépression dont rien, au premier abord, ne laisse soupçonner l’existence. On la découvre au détour d’une piste avec cette soudaineté que prennent ici toutes les révélations. Un nouvel émerveillement, plus émouvant encore que tous les autres, est réservé au voyageur. La vallée est surplombée par une muraille de plus de mille mètres de hauteur : pentes vertigineuses, rousses et violacées, taillées comme un diamant et tranchées par de cruelles brèches. Là où sourdent les eaux vives, au pied de la montagne, les villages surgissent par dizaines, dominant les bosquets, des olivettes, des jardins et une étroite palmeraie qui suit le cours d’un oued.

Nicolas POUSSIN, en personne, n’aurait pas imaginé une plus charmante Arcadie que cette ligne de maisons, d’eaux et d’arbres, animée d’une vie d’une vie rustique qui ne semble avoir guère changé depuis des milliers d’années. Beaucoup bien moins pourvu, le fond de la vallée porte plus de cailloux que de tiges de blé, et les champs, assez pauvres, sont tigrés de bandes de sol rouge et nu.

Mais aujourd’hui des milliers d’amandiers en fleur font pousser une écume neigeuse, auprès des palmiers et des oliviers comme si la nature avait voulu rapprocher, à cet endroit, le Japon, le Sahara et la Grèce.
Jeunesse de l’Antiquité :

Dans ce pays là, l’architecture achève le site au lieu de l’enlaidir. Les maisons du douar s’échelonnent sur une pente, ainsi aucune d’elles n’échappe au regard, d’autant moins que le faîte des terrasses ou les merlons du bordj qui les somment parfois, sont blanchis généralement à la chaux ; de la sorte, leur dessin s’inscrit dans le paysage avec une précision extraordinaire. Comme les ksours dont elles réduisent et simplifient l’image, elles s’élèvent en diminuant légèrement de largeur, ce qui à la fois, les enracine dans le sol ou les rochers et les libère de toute loudeur.Fréquemment, une porte monumentale va des fondations à la terrasse, décorée au-dessus de l’huis de dessins géométriques, damiers ou triangles, façonnés avec des lames d’ardoise, des peintures à la chaux ou à l’ocre. Les habitants d’Aguerd Oudad ont même incrusté dans le mur des soucoupes multicolores dont le destin surprendrait au plus haut point les ouvriers de Limoges qui les ont fabriquées. Maisons parfois toutes neuves, peintes de frais, toujours conforme au style local. Les millionnaires eux-mêmes respectent religieusement les canons des Ammeln.L’antiquité, si l’on peut dire, a gardé vie et jeunesse par un étrange privilège que l’on retrouve dans les mœurs.
III Les lions de l’Anti-Atlas :

Les tafraoutis, me disait un joueur de TIZNIT, font beaucoup de bruit avec leur Racing-Club, que jusqu’à présent, l’on a vu encore nulle part. On l’aura (sic). Mais il faut faire attention avec eux. Ils peuvent avoir emmené des hommes forts venus d’ailleurs. Ils peuvent nous faire boire un café un peu arrosé pour nous casser les jambes. Ils peuvent….

Ces soupçons, il faut l’avouer, n’étaient pris au sérieux par personne et déchainaient la gaïté.Car on sait rire dans le Souss, on sait même envoyer un ballon au but. Mais prétendre là bas que les chleuhs de la montagne ne sont pas des gens extraordinairement rusés, ce serait nier une vérité éternelle.
Jour de gloire pour TAFRAOUT :

On attendait TIZNIT de pied ferme. De tous les douars des Amen, on était venu en auto, à dos de mulet, ou d’ânes ou même sur de nombreux vélos étincelants, fierté du pays.

Nul n’avait songé à recruter des athlètes dans les tribus lointaines, ni à mêler au café un criminel alcool. Pas de ruses dans le jeu, mais une souplesse et une habileté très grandes. La partie s’acheva sur match nul 2 à 2, aux acclamations de la foule, car s’égaler aux meilleurs joueurs de la région d’Agadir n’était pas un mince succès. Un critique sportif en djellaba me confia ses impressions : « Ils ne se sont donné à fond ni les uns ni les autres, TIZNIT aurait mieux joué sur son terrain mais nous, nous les avons étudiés et la prochaine fois on les battra, Inch’Allah ! »

« Inch’Allah »Approuvai je cependant qu’applaudissements et you-you redoublaient. Plusieurs autos, dont deux ou trois luxueuses voitures américaines, force vélos neufs, étaient rangés près du souk. Des cars mêmes étaient venus et sur l’un d’eux était peint un énorme lion , jaune comme le safran, à coté de cette inscription française :LLS LLIONS DLL ANTIATLLAS Ainsi , les lettre de l’alphabet sont , de nos jours , soumises elles même, au jeu de l’offre et de la demande, généreux pour les « L » , et impitoyables pour les « E ».Quant aux lions , je crûs comprendre qu’ils passaient une grande partie de leur temps à vendre des biscuits, des cigarettes ou du saucisson aux gens de Casablanca.
Aux sources de la fortune :

Un de mes amis, venu à TAFRAOUT en touriste, devisait cordialement avec un homme vêtu d’une élégante djellaba bleu pâle ; mêlé à l’entretien, j’entendis, non sans effroi notre marocain parler du cours des matières premières : »Allez donc au fond de l’Atlas pour oublier les tendances profondes de la conjoncture » : Je demandai timidement :

« Sans doute avez-vous un correspondant en France ? »

« J’étais à Paris vendredi dernier, me répondit le notable, et j’ai eu la chance de retrouver au Claridge, le président Cartier de Chamault, de l’Omnium franco-luxembourgeois »

« L’excellent homme nous fait marcher »murmurai je, dès qu’il nous eut quittés.

« Détrompez-vous », affirma le touriste français. »Si Mohamed dirige l’une des principales maisons d’importation du Maroc ».

Le lendemain, près d’un gros arganier, Si Abdeslam qui porte sans s’en apercevoir soixante printemps, s’enquit de ma santé avec une extrême politesse.

« Vous parlez le français à la perfection, Si Abdeslam »Voilà les premiers mots que le maréchal Lyautey m’a adressés en 1918, lorsque je lui ai été présenté à Tanger. A ce moment là, je venais de France où j’avais, pendant la guerre, tourné des obus à la Courneuve, travaillé à Santon dans une usine de moteurs, vendu du sucre et du thé à Paris et à Marseille. Je revenais au pays qui, entre parenthèses, était insoumis et le resta jusqu’en 1932.Je n’étais parti que parce que les affaires de la famille allaient mal et j’ai fait un peu de tout à Rabat, à Tanger ou ailleurs.

A cette époque là, on était dévalisé à la fois par les voleurs de grand chemin et par ses associés, ce qui était plus ruineux encore. J’en ai vu de dures. En France, j’ai compris, aussi vers 1920, j’ai monté une épicerie à Casablanca, près des services municipaux. J’ai acheté tout ce qui plaisait aux clients.qui étaient des français. Je les faisais parler, ce n’est pas difficile, je savais ce qu’ils voulaient. Tous les bénéfices passaient à l’achat de nouvelles marchandises et je dépensais très peu pour moi. J’ai réussi, les affaires se sont développées. J’ai fait venir les fils, les neveux, ceux qui étaient intelligents : ce sont eux qui gèrent mes boutiques aujourd’hui. Mais je ris en pensant que le maréchal Lyautey m’a parlé pendant une heure en faisant attendre de grands chefs. Il aimait plaisanter et il me disait en riant : « Mais enfin Abdeslam, tu es à la fois un insoumis et un contremaître à la Courneuve ! » Et moi je lui disais : »Nous sommes mille comme ça, ainsi à Paris, ainsi dans les Ammeln »Et il était content.


IV Scènes de la vie antique :

C’est un coin de paradis au pied de la montagne ; l’orge miroite sous les palmiers, drue et soyeuse ; de grands oliviers couvrent le chemin de leur ombre ; la cascade verse une eau transparente qui, de l’autre coté de la piste, court à travers champs dans les seguias ; quelques amandiers portent déjà des fleurs blanches et roses.

Mû par un vieux reflexe, je prends de l’eau dans le creux de ma main : « N’en buvez pas », dit quelqu’un, « on lave du linge là haut ».J’aperçois alors tout près de moi, un marocain à barbe blanche dont le regard a la bienveillance et la dignité naturelle propre à ceux qui ont toujours vécu entourés de respect. Dans ce bosquet sacré, sa présence semble non seulement naturelle, mais inévitable. C’est un saint de naissance qui a hérité d’une « baraka »bienfaisante. Du reste, la vallée des Ammeln est une terre de bénédiction, si l’on en juge par le nombre de Koubbas dont elle est parsemée. Défunts ou vivants, les marabouts protègent les récoltes, arbitrent les conflits, guérissent les malades etc.Leurs tombes, de la plus humble à la plus majestueuse, du tas de pierres à la chapelle, jouent un grand rôle. Soit que les jureurs s’y retrouvent pour témoigner en justice en cas de crime grave, soit que les petites filles y dorment pour apprendre à filer pendant leur sommeil.

Ainsi chez des gens dont l’instinct égalitaire a quelque chose de forcené, les marabouts et leur famille détiennent la seul supériorité constamment reconnu sans exercer d’ailleurs un pouvoir défini. « Je m’humilie devant toi, sacré santon, et je me prosterne ; je regarde les vestiges de tes pieds comme la prunelle de mes yeux »C’est en ces termes qu’en 1715, le 9 de la lune de Chabban, Usbek s’adressait à un marabout persan. Trop occidental pour l’imiter, je n’en saluai pas moins le marabout Talmi.
Les femmes au travail :

Le fait que la « sainteté » c’est développée dans le pays au pointd’y devenir à la fois une condition et une institution sociales, ne nuit nullement à l’orthodoxie et les gens y sont très fidèlement et très sincèrement attachés à l’Islam , contrairement aux suggestions d’un certain romantisme berbérisant.Des cultes très antiques survivent ils obscurément sous forme de pratiques ou de recettes magiques , comme cela se passe encore dans certaines campagnes d’Europe ?Ce sont surtout les femmes qui pourraient nous le dire. Or, elles ne parlent guère. Au passage de l’étranger, elles se détournent ou se voilent totalement le visage.

Mon compagnon me montrait, ce jour là des dessins rupestres gravés sur des blocs de granit, il ya de cela des milliers et des milliers d’années, sans doute à l’âge de la pierre polie ; « Ces effigies d’un mouflon mâle et d’un mouflon femelle », disait il, « devaient présider autrefois, à des rites de la fécondité, dont on espérait de belles récoltes »

Malheureusement, sur des sables granitiques et bien rarement arrosés, la fertilité est réduite à sa plus simple expression ; quand tout va bien, les céréales rendent tous justes trois quintaux à l’hectare. Le plus beau c’est que la terre est, aujourd’hui encore, cultivée jusque dans ses plus petits recoins, même lorsqu’elle appartient à de riches commerçants.

Justement, près de nous, une charrue, tirée par un âne et faite d’une simple pièce de bois comme il y a quatre mille ans, traçait de vagues sillons. C’est une femme qui la maniait. Parmi les arbres, drapés dans une large bande d’étoffe sombre bordée de rouge, d’autres femmes cheminaient, portant du bois ou des bottes d’herbes sur le dos. La charge était placée dans un grand panier hémisphérique, à ouverture largement évasée, et suspendue, non pas aux épaules mais au dessus du front par une double corde qui faisait, à la porteuse, une couronne sévère.

Plus loin deux autres, penchées en face l’une de l’autre, au bord d’une margelle, puisaient de l’eau avec deux outres alternativement plongées dans le puits et la répandaient dans les séguias d’un jardin : elles faisaient glisser les cordes sur une poulie qui grinçait faiblement. Elles semblaient infatigables.

A la vue de ces vêtements, de ces attitudes, de cet outillage, nous avions un peu l’illusion de remonter le cours des temps.

« Elles en savent plus long que nous, me dit l’amateur de préhistoire. La tradition orale leur a appris toutes sortes de secrets sur la nature en général et la botanique en particulier ; elles détiennent même un pouvoir, à certains égards, redoutable. Aussi bien il s’en faut de beaucoup, contrairement aux apparences, qu’elles soient traitées comme êtres inférieurs ; elles gardent la haute main sur l’éducation des enfants, exercent une réelle influence sur la famille tout entière et, s’il faut en croire la rumeur publique, elles en imposent aux djouns eux-mêmes. »

« Comment ce fait il que tant d’hommes soient si évolués et tant de femmes si antiques ? »

« Vous n’avez encore rien compris »

Je dus en convenir.

V Pourquoi deviennent on épicier ?
« Quand ils sont là, les hommes se réservent, bien entendu, les travaux les plus pénibles. Mais les plus actifs d’entre eux tiennent boutique dans nos villes et, en leur absence, de nombreuses femmes doivent cultiver le domaine familial.

Moins confiantes que les oiseaux des champs, elles sèment et elles moissonnent, comme le font d’ailleurs en temps de guerre les paysannes de France et, croyez moi, il est plus difficile de mener un brabant sur la lourde glaise d’un coteau français que de gratter le sable de ce pays avec un araire de bois ».

« Ainsi, à sept cents kilomètres l’un de l’autre, l’homme au comptoir, la femme aux champs, amassent avec courage la subsistance des leurs, qu’une terre avare n’assure que rarement. Que peut elle donner, en effet ? Quelques mesures d’orge, quelques litres d’huile d’argan ou d’olive, quelques kilos d’amandes. Des dattes, mieux vaut ne pas en parler, car les palmiers ont ici un rôle essentiellement ornemental, dont le tourisme seul peut tirer profit »

« Mais ne pourrait on pas améliorer les méthodes de culture ? »

« Soyons sérieux un instant .Dans ces montagnes, la modernisation rurale, telle que l’entendent les sociologues de Rabat, serait une pure extravagance. Car je vous mets au défi de faire passer une charrue de fer dans un sol bourré de parpaings. Sauf votre respect, l’instrument idéal est justement cette pièce de bois qui contourne à son gré toutes les pierres et se borne à érafler le sol. En outre la propriété est divisée en parcelles parfois si petites qu’un attelage à l’européenne pourrait difficilement si mouvoir.
La terre pauvre et chère :

« Quant à envisager de vastes opérations de remembrement, autant vaudrait il susciter de gaîté de cœur des conflits plus inexpiables que les guerres franco allemandes. A la rigueur, on peut capter l’eau pour arroser quelques jardins. Mais, figurez vous, on y a déjà pensé depuis plusieurs siècles. »

« Dans ces conditions, beaucoup d’hommes doivent émigrer pour faire vivre la famille et laisser la garde du foyer à leur père ou à leur femme ».

« Or, il faut s’y résigner, les femmes se montrent plus conservatrices que nous. »

« Mais comment expliquer que la terre vaille aussi cher ici que dans les plaines les plus fertiles ? Cela renverse touts les lois économiques. »

« Il n’y a pas de lois économiques mais seulement le jeu de l’offre et de la demande que règlent, en dernière analyse, les sentiments. Cette terre, justement, on ne l’offre pas .On ne s’en dessaisit que la mort dans l’âme, pour un temps, en signant un acte de rhania impliquant la faculté de rachat.

« Pourquoi cette opiniâtreté ? »

« Pour ne pas laisser l’ennemi héréditaire s’emparer du bien familial. L’ennemi, c’est le clan adverse, ou la famille à laquelle pendant cent ans on a disputé la possession d’un demi-arpent. Pour moins que cela, il y a eu mort d’homme avant la pacification. On se souvient de la fin tragique des Aït- A…ensevelis sous les décombre de leurs maisons après une guerre de sept ans. Leurs adversaires avaient fait éclater, sous leurs pieds, une charge d’explosifs après avoir creusé avec une patience infinie une galerie souterraine. Motif, les Aït-A…s’étaient emparé d’un amandier. On a renoncé aujourd’hui à user de procédés aussi expéditifs. Mais le Tamli tente sa chance dans le commerce pour ne dépendre de personne, n’être humilié par personne, en imposer à tous les voisins par sa fortune et sa belle villa toute neuve bâtie dans le style du pays.
VI L’épicier chleuh et …Le Capitaine Fracasse
Les premiers épiciers Chleuhs ont quitté leur beau pays avec les sentiments et les ambitions d’un cadet de Gascogne, humilié par la décrépitude de son castel et bien décidé à courir toutes les aventures pour relever le pigeonnier, réparer le toit et ne plus souffrir le sourire et le regard de son voisin.
Redorer le blason :

Cette fierté, un français peut la comprendre, mieux que personne au monde. Sans doute les nouveaux venus n’ont guère plus d’affronts et de mépris à venger ; ils poursuivent l’œuvre du fondateur et consolident son influence dans le commerce casablancais.

L’épicier chleuh, vous le voyez tous les jours, il est aimable, sans obséquiosité ; il vous parle d’égal à égal, ce qui ne l’empêche pas de s’intéresser à vos gouts qu’il connaît parfaitement. Il est au courant de votre situation sociale, voire de vos marottes. Mais ce qu’il connaît surtout, c’est la politique du douar, les évènements de la vallée. C’est pour y revenir la tête haute qu’il se condamne à une vie frugale, qu’il amasse des économies. Toutes les semaines, des parents l’instruisent des faits et gestes des frères, des cousins et des neveux.

Il s’est parfaitement adapté çà la vie européenne, mais il ne l’a pas adoptée. Ce qui compte pour lui, comme pour le Capitaine Fracasse, c’est de redorer le blason là bas. Fortune faite, il reviendra dans  la vraie et seule patrie, le hameau, « vivre entre ses parents et le reste de son âge » Fils ou neveux prendront alors la relève dans le magasin de Casablanca.

Et il n’a accompli des prodiges d’habileté que pour garder une terre qui ne rapporte rien, mais qui est celle de la famille, l’unique.
Les calculateurs :
Mais direz vous, le capitaine avait choisi l’état de comédien. Le Tamli, avait il des raisons particulières de vendre du fromage, du riz ou des pruneaux ?

Les gens d’Anzi sont acrobates, les Issendalen mécaniciens, les Idaoui Gnidif garçons de café, les Issagen cuisiniers. Dans cette partie de l’Anti –Atlas, on embrasse volontiers une profession libérale .On répugne fortement au travail « à la chaîne »et à la discipline des masses. Mais si les Amen triomphent dans l’épicerie, c’est que leurs dons psychologiques s’épanouissent dans les carrières commerciales. Le nom d’Amen est tiré, paraît-il, du verbe chleuh : Oummeln : réfléchir. L’étymologie vaut ce qu’elle vaut, mais elle exprime une grande vérité.

Le Tamli a acquis très vite l’habitude d’observer ses voisins, de mesurer ses ressources, de peser ses paroles, de mûrir dans le silence, des projets de conquête et d’enrichissement.

Le pays lui-même , émietté en bassins et en cantons , la dispersion des parcelles de terre qui parfois « atomise » littéralement la propriété, l’organisation même du douar ou chaque hameau , chaque maison se détache avec une précision implacable, tout , dans ce milieu naturel , aiguise au plus haut point les facultés de calcul et d’analyse. Pour les exercer librement, il ne leur manquait jadis que la paix française.

J’ai ouï dire qu’un grand éducateur était passé par là, il y a quelques jours. Soit dit en passant, ce haut fonctionnaire prend volontiers son bâton de pèlerin, pour visiter les écoles du Maroc jusqu’au fond des montagnes. C’est un apôtre. Il a été frappé par la vivacité d’esprit des écoliers, la tenue de leurs cahiers, leur connaissance du français ; mais leur agilité dans le calcul mental l’a positivement effrayé, comme il l’a avoué par la suite (au fond, il en était ravi, bien entendu).Il n’a pas eu à s’inquiéter outre mesure du problème de l’orientation professionnelle dans le pays, car à la question : « Quel métier veux-tu faire plus tard, mon petit ? »Tous les cracs et les meneurs de l’école ont répondu : « Epicier m’sieu »

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