Marc Levy a publié huit romans








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Marc Levy


Vous revoir
Roman

Et si c’était vrai 2

Marc Levy

Marc Levy a publié huit romans : Et si c’était vrai… (2000), Ou es-tu ? (2001), Sept jours pour une éternité… (2003), la prochaine fois (2004), vous revoir (2005), Mes amis Mes amours (2006), Les enfants de la liberté (2007) et toutes ces choses qu’on ne s’est pas dites (2008). Traduit dans le monde entier, adapté au cinéma, Marc Levy est depuis huit ans l’auteur français le plus lu dans le monde.

A mon fils Louis

«La gravitation ne peut quand même pas être tenue responsable du fait que les gens tombent amoureux.»

Albert Einstein

Prologue

Arthur régla sa note au comptoir de l’hôtel. Il avait encore le temps de faire quelques pas dans le quartier. Le bagagiste lui remit un ticket de consigne qu’il enfouit dans la poche de sa veste. Il traversa la cour et remonta la rue des Beaux-arts. Les pavés lavés à grands jets d’eau séchaient sous les premiers rayons de soleil. Dans la rue Bonaparte, quelques devantures s’animaient déjà. Arthur hésita devant la vitrine d’une pâtisserie et poursuivit son chemin. Un peu plus haut le clocher blanc de l’église de Saint-Germain-des-Prés se découpait dans les couleurs de cette journée naissante. Il marcha jusqu’à le place de Fürstenberg, encore déserte. Un rideau de fer se levait. Arthur salua la jeune fleuriste vêtue d’une blouse blanche qui lui donnait une ravissante allure de chimiste. Les bouquets anarchiques qu’elle composait souvent avec lui fleurissaient les trois pièces du petit appartement qu’Arthur occupait il y a deux jours encore.

La fleuriste lui rendit son salut, sans savoir qu’elle ne le reverrait pas.

En rendant les clés à la gardienne la veille du week-end, il avait refermé la porte sur plusieurs mois de vie à l’étranger, et le plus extravagant projet d’architecture qu’il avait réalisé : Un centre culturel Franco-américain.

Peut être reviendrait-il un jour en compagnie de la femme qui occupait ses pensées. Il lui ferait découvrir les rues étroites de ce quartier qu’il aimait tant, Ils marcheraient ensemble le long des berges de la seine où il avait prit goût à se promener, même les jours de pluies, fréquents dans la capitale.

Il s’installa sur un banc pour rédiger la lettre qui lui tenait à cœur. Quand elle fut presque achevée, il referma l’enveloppe en feuille de rives sans en coller le rabat et la rangea dans sa poche. Il regarda sa montre et reprit le chemin de l’hôtel.

Le taxi ne tarderait pas, son avion décollait dans trois heures.

Ce soir, au terme de la longue absence qu’il s’était imposée, il serait de retour dans sa ville.

1.


Le ciel de la baie de San Francisco était rouge flamboyant. Au travers du hublot, le Golden Gate émergeait d’un nuage de brume. L’appareil s’inclina à la verticale de Tiburon, il perdit lentement de l’altitude, cap au sud, et vira à nouveau en survolant le San Mateo Bridge. Depuis l’intérieur de la cabine, on avait l’impression qu’il allait se laisser glisser ainsi vers les marais salants qui luisaient de milles éclats.
*
Le cabriolet Saab se faufila entre deux camions, coupa trois files en diagonale, ignorant les appels de phares de quelques conducteurs mécontents. Il abandonna la Highway 101et réussit à emprunter de justesse la bretelle qui menait à l’aéroport international de San Francisco. Au bas de la rampe, Paul ralentit pour vérifier son chemin sur les panneaux indicateurs. Il râla après s’être trompé d’embranchement et fit une marche arrière sur plus de cent mètres afin de retrouver l’entrée du parking.
*
Dans le cockpit, l’ordinateur de bord annonça l’altitude de sept cents mètres. Le paysage changeait encore. Une multitude de tours, plus modernes les unes que les autres, se découpait dans la lumière du couchant. Les volets d’ailes se déployèrent, augmentant la voilure de l’appareil et l’autorisant à réduire encore sa vitesse. Le bruit sourd des trains d’atterrissage ne tarda pas à se faire entendre.
*
À l’intérieur du terminal, le panneau d’affichage indiquait déjà que le vol AF 007 venait de se poser. Paul déboula hors d’haleine de l’escalator et se précipita dans l’allée. Le marbre était glissant, il dérapa dans le virage, se rattrapa de justesse à la manche d’un commandant de bord qui marchait en sens inverse, eut à peine le temps de s’excuser et reprit sa course folle.
*
L’airbus A 340 d’Air France avançait lentement sur le tarmac, son drôle de museau se rapprochait de façon impressionnante de la vitre du terminal. Le bruit des turbines s’étouffa dans un long sifflement et la passerelle de quai se déploya jusqu’au fuselage.
*
Derrière la cloison des arrivées internationales, Paul se courba, mains en appui sur les genoux, à la recherche d’un second souffle. Les portes coulissantes s’effacèrent et le flot des premiers passagers commença de se déverser dans le hall.

Au loin, une main s’agitait dans la foule, Paul se fraya un chemin à la rencontre de son meilleur ami.

– Tu me serres un peu fort, dit Arthur à Paul, qui lui donnait l’accolade.

Une kiosquière les regardait, attendrie.

– Arrête, ça devient très gênant, insista Arthur.

– Tu m’as manqué, tu sais, dit Paul en l’entraînant vers les ascenseurs qui menaient au parking ; son ami le regarda, moqueur.

– Qu’est-ce que c’est que cette chemise hawaïenne, tu t’es pris pour Magnum ?

Paul se regarda dans le miroir de la cabine et fit une moue en refermant un bouton de sa chemise.

– Je suis allé ouvrir la porte de ton nouveau chez-toi à Delahaye Moving, reprit Paul. Les déménageurs ont livré tes cartons avant-hier. J’ai mis un peu d’ordre, comme je pouvais. Tu as acheté tout Paris ou tu as laissé quand même deux ou trois choses dans leurs magasins ?

– Merci de t’être occupé de ça ; l’appartement est bien ?

– Tu verras, je pense que tu vas aimer, et puis tu n’es pas loin du bureau.

Depuis qu’Arthur avait achevé l’imposante construction du centre culturel, Paul avait tout fait pour le convaincre de revenir vivre à San Francisco. Rien n’avait compensé le vide qu’avait creusé dans sa vie le départ de celui qu’il aimait comme un frère.

– La ville n’a pas tant changé, dit Arthur.

– Nous avons construit deux tours entre la 14e et la 17e Rue, un hôtel et des bureaux, et tu trouves que la ville n’a pas changé ?

– Comment se porte le cabinet d’architecture ?

– Si l’on met de côté les problèmes que nous avons avec tes clients parisiens, tout va à peu près bien. Maureen rentre de vacances dans deux semaines, elle t’a laissé un mot au bureau, elle bout d’impatience à l’idée de te retrouver. Pendant la durée du chantier à Paris, Arthur et son assistante se parlaient plusieurs fois par jour, elle avait géré pour lui toutes les affaires courantes.

Paul faillit manquer la sortie de l’autoroute et traça une nouvelle diagonale pour rejoindre la bretelle qui desservait la 3e Rue. Un concert de klaxons salua sa manœuvre périlleuse.

– Je suis désolé, dit-il en regardant dans son rétroviseur.

– Oh, ne t’inquiète pas, une fois que tu as connu la place de l’Étoile, tu n’as plus peur de rien.

– C’est quoi ?

– Le plus grand circuit d’autos tamponneuses au monde, et c’est gratuit !

Arthur avait profité d’un arrêt au croisement de Van Ness Avenue pour ouvrir la capote électrique. La toile se replia dans un grincement terrible.

– Je n’arrive pas à m’en séparer, dit Paul, elle a quelques rhumatismes mais elle tient le coup, cette voiture.

Arthur baissa la vitre et huma l’air qui venait de la mer.

– Alors, Paris ? demanda Paul plein d’enthousiasme.

– Beaucoup de Parisiens !

– Et les Parisiennes ?

– Toujours élégantes !

– Et toi et les Parisiennes ? Tu as eu des aventures ?

Arthur marqua un temps avant de répondre.

– Je ne suis pas entré dans les ordres, si c’est le sens de ta question.

– Je te parle d’histoires sérieuses. Tu es amoureux ?

– Et toi ? demanda Arthur.

– Célibataire !

La Saab bifurqua dans Pacific Street, remontant vers le nord de la ville. Au croisement de Fillmore, Paul se rangea le long du trottoir.

– Nous voilà devant ton nouveau home sweet home ; j’espère qu’il te plaira, si tu ne te sens pas bien ici, on pourra toujours s’arranger avec l’agence immobilière. Ce n’est pas évident de choisir pour les autres...

Arthur interrompit son ami, il aimerait cet endroit, il en était déjà sûr.

Ils traversèrent le hall du petit immeuble, chargés de bagages. L’ascenseur les hissa au troisième étage. En passant dans le couloir devant l’appartement 3B, Paul informa Arthur qu’il avait rencontré sa voisine, « une beauté » chuchota-t-il en faisant tourner la clé dans la serrure de la porte d’en face.

Depuis le salon, la vue plongeait sur les toits de Pacific Heights. La nuit étoilée entrait dans la pièce. Les déménageurs avaient disposé ici et là les meubles arrivés de France et remonté la table d’architecte qui faisait face à la fenêtre. Les cartons de livres avaient été vidés et leur contenu garnissait déjà les étagères de la bibliothèque.

Arthur déplaça aussitôt le mobilier, réorientant le canapé face à la baie vitrée, repoussant l’un des deux fauteuils vers la petite cheminée.

– Tu ne t’es pas débarrassé de ta maniaquerie, à ce que je vois.

– C’est mieux comme ça, non ?

– C’est parfait, répondit Paul. Maintenant tu aimes ?

– Je me sens chez moi !

– Te voilà de retour dans ta ville, dans ton quartier, et avec un peu de chance, dans ta vie !

Paul lui fit visiter les autres pièces, la chambre à coucher était de bonnes dimensions, un grand lit, deux tables de nuit et une console la meublaient déjà. Un rayon de lune filtrait par la petite fenêtre de la salle de bains attenante, Arthur l’ouvrit aussitôt, la perspective y était belle.

Paul enrageait de devoir l’abandonner le soir même de son arrivée, mais il avait ce dîner de travail ; le cabinet concourait pour un important projet.

– J’aurais voulu t’accompagner, dit Arthur.

– Avec ta tête de décalage horaire, j’aime mieux que tu restes chez toi ! Je passe te prendre demain et je t’emmène déjeuner.

Paul serra Arthur dans ses bras et lui redit à quel point il était heureux qu’il soit revenu. En quittant la salle de bains, il se retourna et pointa du doigt les murs de la pièce.

– Ah ! Il y a une chose formidable que tu n’as pas encore remarquée, dans cet appartement.

– Quoi ? demanda Arthur.

– Aucun placard !
*
Au cœur de San Francisco, une Triumph verte rutilante s’engageait à vive allure dans Potrero Avenue. John Mackenzie, gardien-chef du parking du San Francisco Memorial Hospital, reposa son journal. Il avait reconnu le bruit du moteur si particulier de la voiture de la jeune doctoresse dès qu’elle avait franchi l’intersection de la 22e Rue. Les pneus du cabriolet crissèrent devant sa guérite, Mackenzie descendit de son tabouret et regarda le capot, engagé sous la barrière presque jusqu’au niveau du pare-brise.

– Vous devez opérer le doyen de toute urgence ou vous ne faites ça que pour m’énerver ? demanda le gardien en secouant de la tête.

– Une petite décharge d’adrénaline ne peut pas faire de mal à votre cœur, vous devriez me remercier, John. Vous me laissez entrer maintenant, s’il vous plaît ?

– Vous n’êtes pas de garde ce soir, je n’ai pas de place réservée pour vous.

– J’ai oublié un manuel de neurochirurgie dans mon casier, j’en ai pour une minute !

– Entre votre boulot et ce bolide, vous finirez par vous tuer, docteur. La 27, au fond à droite, est libre.

Lauren remercia le gardien d’un sourire, la barrière se leva et elle appuya aussitôt sur l’accélérateur ; nouveau crissement de pneus. Le vent souleva quelques mèches de ses cheveux, découvrant sur le front la cicatrice d’une ancienne blessure.
*
Seul au milieu de son salon, Arthur apprivoisait les lieux. Paul avait installé une petite chaîne stéréo sur l’une des étagères de la bibliothèque.

Il alluma la radio et s’affaira à déballer les derniers cartons empilés dans un coin. La sonnerie de la porte retentit, Arthur traversa la pièce. Une ravissante vieille dame lui tendait la main.

– Rose Morrison, je suis votre voisine !

Arthur lui proposa d’entrer, elle déclina l’invitation.

– J’aurais adoré papoter avec vous, dit-elle, mais j’ai une soirée très chargée. Bon, alors mettons-nous d’accord, pas de rap, pas de techno, éventuellement du R&B mais uniquement du bon et pour le hip hop, c’est à voir. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, sonnez à ma porte, insistez un peu, je suis sourde comme un pot !

Miss Morrison retraversa aussitôt le couloir. Amusé, Arthur resta quelques instants sur le palier avant de se remettre à la tâche.

Une heure plus tard, quelques crampes à l’estomac lui rappelèrent qu’il n’avait rien mangé depuis le repas servi dans l’avion. Il ouvrit le réfrigérateur sans grand espoir et découvrit avec surprise une bouteille de lait, une plaquette de beurre, un paquet de toasts, un sachet de pâtes fraîches et un petit mot de Paul qui lui souhaitait bon appétit.
*
Le hall des Urgences était plein à craquer. Civières, chaises roulantes, fauteuils, banquettes, le moindre espace y était occupé. Derrière la vitre de l’accueil, Lauren consultait la liste des admissions. Les noms des patients déjà traités avaient à peine le temps d’être effacés du grand tableau blanc qu’ils étaient déjà remplacés par d’autres.

– J’ai raté un tremblement de terre ? demanda-t-elle à la standardiste d’un ton ironique.

– Votre arrivée est providentielle, nous sommes débordés.

– Je vois ça ! Que s’est-il passé ? dit Lauren.

– Une remorque s’est détachée d’un camion, elle a terminé sa course dans la vitrine d’un supermarché. Vingt-trois blessés dont dix graves. Sept sont dans les boxes derrière moi, trois au scanner, j’ai beepé l’étage de réanimation pour qu’ils nous envoient du renfort, poursuivit Betty en lui tendant une pile de dossiers.

– C’est une belle soirée qui commence ! conclut Lauren en enfilant une blouse.

Elle entra dans la première salle d’examens.

La jeune femme endormie sur le lit devait avoir trente ans. Lauren consulta rapidement sa fiche d’admission. Un trait de sang filait de l’oreille gauche. L’interne aguerrie s’empara du petit stylo-lampe accroché à la poche de sa blouse et souleva les paupières de sa patiente, mais les pupilles ne réagissaient pas au faisceau de lumière. Elle examina les extrémités bleutées des doigts et reposa doucement la main de la jeune femme. Par acquit de conscience, elle plaça son stéthoscope à la base du cou, avant de remonter le drap jusqu’à la tête. Lauren regarda l’horloge accrochée au mur, annota la couverture de son dossier et sortit de la pièce pour se rendre dans le box voisin. Sur la feuille de service qu’elle avait laissée sur le lit, elle avait établi l’heure du décès à 20 h 21, l’heure d’une mort se doit d’être aussi précise que celle d’une naissance.
*
Arthur inspectait tous les recoins de la cuisine, il ouvrit chaque tiroir et finit par couper le feu sous l’eau frémissante. Il sortit de chez lui et traversa le palier pour sonner chez sa voisine. N’obtenant aucune réponse, il s’apprêtait à faire demi-tour quand la porte s’ouvrit.

– Vous appelez cela « sonner fort » ? dit Miss Morrison.

– Je ne voulais pas vous déranger, auriez-vous du sel ?

Miss Morrison le regarda, consternée.

– J’ai du mal à croire que les hommes utilisent encore des ficelles aussi grosses pour draguer !

L’inquiétude se lisait dans les yeux d’Arthur. La vieille dame éclata d’un rire franc.

– Vous devriez voir votre tête ! Entrez, les épices sont dans la panière près de l’évier, dit-elle en désignant la kitchenette attenante au salon. Prenez tout ce dont vous avez besoin, je vous laisse, je suis très occupée.

Et elle se dépêcha d’aller retrouver sa place dans le gros fauteuil, face à la télévision. Arthur passa derrière le comptoir, et regarda, intrigué, la chevelure blanche de Miss Morrison qui s’agitait derrière le dosseret du fauteuil.

– Bon, mon petit, vous restez, vous partez, vous faites ce que vous voulez mais sans bruit. Dans une minute, Bruce Lee va faire un Kata incroyable et mettre une bonne raclée à ce petit chef de triade qui commence à me taper sur les nerfs.

La vieille dame lui fit signe de s’installer dans le fauteuil voisin, en silence !

– À la fin de cette scène prenez l’assiette de viande froide dans le frigo et venez regarder la fin du film avec moi, vous n’allez pas le regretter ! Et puis un dîner à deux, c’est toujours meilleur que tout seul !
*
L’homme sanglé à la table d’intervention souffrait de multiples fractures aux jambes ; à observer les traits blêmes de son visage, « souffrir » était le mot juste.

Lauren ouvrit l’armoire à pharmacie pour s’emparer d’une petite ampoule en verre et d’une seringue.

– Je ne supporte pas les piqûres, gémit son patient.

– Vous avez les deux jambes cassées et une aiguille vous fait peur ? Les hommes me surprendront toujours !

– Qu’est-ce que vous m’injectez ?

– Le plus vieux remède du monde pour lutter contre la douleur.

– C’est toxique ?

– La douleur provoque stress, tachycardie, hypertension et des traces mnésiques irréversibles... croyez-moi, elle est plus nocive que quelques milligrammes de morphine.

– Mnésique ?

– Quel est votre métier, monsieur Kowack ?

– Garagiste !

– Alors je vous propose un marché, faites-moi confiance pour votre santé et le jour où je vous amènerai ma Triumph, je vous laisserai lui faire tout ce que vous voudrez.

Lauren enfonça l’aiguille dans le cathéter et appuya sur le piston de la seringue. En libérant l’alcaloïde dans son sang, elle allait délivrer Francis Kowack de son supplice. Le liquide opiacé pénétra la veine basilique, dès qu’il atteignit le tronc cérébral, il inhiba aussitôt le message neurologique de la douleur. Lauren s’assit sur un petit tabouret à roulettes et épongea le front de son patient, surveillant sa respiration. Il s’apaisait.

– On appelle ce produit morphine en référence à Morphée, alors, reposez-vous maintenant ! Vous avez eu beaucoup de chance.

Kowack leva les yeux au ciel.

– Je faisais mes courses tranquillement, marmonna l’homme. J’ai été renversé par un camion au rayon des surgelés, mes jambes sont en morceaux, quelle est exactement la définition de la chance dans votre profession ?

– Que vous ne soyez pas dans le box juste à côté !
Le rideau de la salle d’examens glissa sur son rail. Le professeur Fernstein avait son air des mauvais jours.

– Je croyais que vous étiez de repos ce week-end ? dit Fernstein.

– La croyance est une affaire de religion ! répondit Lauren du tac au tac. Je ne faisais que passer mais comme vous pouvez le constater ce n’est pas le travail qui manque, ajouta-t-elle en poursuivant son examen.

– Le travail manque rarement dans un service d’Urgences. En jouant avec votre santé vous jouez aussi avec celle de vos patients. Combien d’heures de garde avez-vous effectuées cette semaine ? Je ne vois pas pourquoi je vous pose cette question, vous allez encore me rétorquer que quand on aime on ne compte pas, dit Fernstein en sortant du box, furieux.

– C’est le cas, grommela Lauren en apposant son stéthoscope sur la poitrine du garagiste qui la regardait, terrorisé. Rassurez-vous, je suis toujours en pleine forme, et lui toujours bougon comme ça.

Betty entra à son tour.

– Je m’occupe de lui, dit-elle à Lauren. On a besoin de toi à côté, on est vraiment débordés !

Lauren se leva et demanda à l’infirmière de téléphoner à sa mère. Elle allait rester là toute la nuit et il faudrait que quelqu’un prenne soin de sa chienne Kali.
*
Miss Morrison était en train de laver les assiettes, Arthur s’était assoupi dans le canapé.

– Je crois qu’il est grand temps d’aller vous coucher.

– Je le crois aussi, dit Arthur en s’étirant. Merci pour cette soirée.

– Bienvenue au 212 Pacific Street. Je suis d’une nature souvent trop discrète, mais si vous avez besoin de quoi que ce soit vous pouvez toujours sonner à ma porte.

Alors qu’il quittait les lieux, Arthur remarqua un petit chien blanc et noir allongé sous la table.

– C’est Pablo, dit Miss Morrison, quand on le regarde comme ça, on croirait qu’il est mort mais il se contente de dormir, c’est son activité préférée. D’ailleurs il est temps que je le réveille pour aller le promener.

– Vous voulez que je m’en occupe ?

– Allez plutôt vous coucher, dans l’état dans lequel vous êtes, j’ai peur de vous retrouver tous les deux demain matin en train de ronfler au pied d’un arbre.

Arthur la salua et rentra chez lui. Il aurait voulu faire encore un peu de rangement mais la fatigue eut raison de son élan.

Allongé sur le lit, mains sous la tête, il regarda par la porte entrebâillée de la chambre. Les cartons empilés dans le salon ravivaient le souvenir d’une nuit, où en d’autres temps il s’installait au dernier étage d’une maison victorienne, non loin d’ici.
*
Il était deux heures du matin passées et l’infirmière en chef cherchait Lauren. Le hall des Urgences avait enfin fini par se vider. Profitant de cette accalmie, Betty décida d’aller réapprovisionner les armoires à pharmacie des salles d’examens. Elle remonta le couloir et tira le rideau du dernier box. Recroquevillée sur le lit, Lauren dormait du sommeil du juste. Betty referma le voile et s’éloigna en hochant la tête.


2.


Arthur s’éveilla vers midi. La douceur d’un soleil au zénith entrait par la fenêtre du salon. Il se prépara un petit déjeuner sommaire et appela Paul sur son portable.

– Salut Baloo, dit son ami en décrochant, tu as fait le tour du cadran à ce que je vois.

Paul lui proposa d’aller déjeuner, mais Arthur avait un autre projet en tête.

– En résumé, dit Paul, j’ai le choix entre te laisser partir à pied à Carmel où t’y conduire ?

– Même pas ! Je voudrais passer récupérer la Ford au garage de ton beau père et que nous allions là-bas ensemble.

– Elle n’a pas roulé depuis la nuit des temps ta voiture, tu veux passer le week-end sur l’autoroute à attendre une dépanneuse ?

Mais Arthur lui fit remarquer que le break avait connu de plus long sommeil et puis il connaissait la passion du beau-père de Paul pour les voitures anciennes, il avait dû la bichonner.

– Ma vieille Ford des années 1960 est en meilleure santé que ton cabriolet de la préhistoire.

Paul regarda sa montre, il lui restait quelques minutes pour appeler le garage. Sauf controverse, Arthur n’aurait qu’à le rejoindre là-bas.

A quinze heures, les deux amis se retrouvèrent devant la porte de l’établissement. Paul fit tourner la clé dans la serrure et entra dans l’atelier. Au milieu des véhicules de police en réparation, Arthur crut reconnaître une vieille ambulance qui dormait sous sa bâche. Il s’en approcha pour soulever un pan de la toile. La calandre avait un air de nostalgie. Arthur contourna le fourgon, hésita et finit par ouvrir le hayon. A l’intérieur de la cabine arrière, sous une épaisse couche de poussière, une civière ravivait tant de souvenirs qu’il fallut que Paul hausse le ton pour sortir Arthur de sa rêverie.

– Oublie la citrouille et viens par ici, Cendrillon, il faut déplacer trois voitures pour sortir ta Ford. Quitte a aller à Carmel, ne ratons pas le coucher du soleil !

Arthur remit le drap en place, il caressa le capot et murmura « au revoir Daisy ».

Quatre pressions sur la pédale d’accélérateur, à peine trois toussotements, et le moteur de la Ford se mit à ronronner. Après quelques manœuvres d’Arthur, et autant d’invectives de Paul, le break quittait le garage et remontait vers le nord de la ville, pour emprunter la route n°1 qui longeait le pacifique.

– Tu penses encore à elle ? demanda Paul.

Pour toute réponse, Arthur ouvrit la fenêtre ; un vent tiède entra dans l’habitacle.

Paul tapota sur le rétroviseur comme s’il allait tester un micro.

– Un, deux, un deux trois, ah si, ça marche, attends je refais un essai…Tu penses encore à elle ?

– Cela m’arrive, répondit Arthur.

– Souvent ?

– Un peu le matin, un peu à midi, un peu le soir, un peu la nuit.

– Tu as bien fait de partir en France pour l’oublier, tu as l’air tout à fait guéri ! Et les week-ends aussi tu y penses ?

– Je ne t’ai pas dit que je m’interdisais de vivre, tu voulais savoir si je pensais à elle, je t’ai répondu, C’était tout. J’ai eu des aventures si cela peut te rassurer ; et puis change de sujet, je n’ai pas envie de parler de ça.

La voiture roulait vers la baie de Monterey, Paul regardait les plages du Pacifique défiler derrière la vitre ; les kilomètres suivant se déroulèrent dans le plus grand silence.

– J’espère que tu ne comptes pas essayer de la revoir ? demanda Paul.

Arthur ne dit mot et un nouveau silence s’installa à bord.

Le paysage alternait entre plage et marais que la route bordait d’un trait d’asphalte. Paul coupa la radio qui grésillait chaque fois qu’ils passaient entre deux collines.

– Accélère on va rater le coucher du soleil !

– Nous avons deux heures d’avance et depuis quand as-tu l’âme bucolique ?

– Mais je m’en fiche du crépuscule !Ce qui m’intéresse ce sont les filles sur la plage !
*
Le soleil déclinait déjà et ses rayons filtraient entre les étagères d’une petite bibliothèque qui occultait la fenêtre à l’angle du salon. Lauren avait dormi une bonne partie de l’après-midi. Elle regarda sa montre et se rendit dans la salle de bain. Elle se rafraîchit le visage sous l’eau, ouvrit le placard et hésita devant un pantalon de jogging. Elle avait à peine le temps d’aller courir à la Marina si elle voulait reprendre son service de nuit à l’heure, mais elle avait besoin de s’aérer.

Elle enfila sa tenue, tant pis pour son dîner, ses horaires étaient absurdes, elle grignoterait quelque chose en route. Elle appuya sur la touche du répondeur téléphonique. Un message de son petit ami lui rappelait qu’ils devaient tous deux assister ce soir à une projection du dernier documentaire qu’il avait réalisé. Elle effaça le message avant même que la voix de Robert n’ait eu le temps de préciser l’heure du rendez-vous.
*
La Ford avait quitté la route n°1 depuis un bon quart d’heure. Les barrières de la propriété se découpaient au loin sur la colline, Arthur bifurqua dans le virage et prit la direction de Carmel.

– Nous avons tout le temps, déposons nos sacs d’abord, dit Paul.

Mais Arthur refusa de faire demi-tour, il avait autre chose en tête.

– J’aurais dû acheter des pinces à linge, reprit Paul. En imaginant que nous arrivions à nous frayer un chemin au milieu des toiles d’araignées, ça va sentir un tout petit peu le renfermé dans la maison, non ?

– Il y a des moments où je me demande si tu ne grandiras jamais. Elle est entretenue régulièrement. Il y a même des draps propres dans les lits. Ils ont le téléphone en France, tu sais, et puis des ordinateurs, internet et la télévision aussi. Il n’y a qu’à la cafétéria de la Maison Blanche que l’on croit encore que les français n’ont pas l’eau courante !

Il s’engagea dans un chemin qui grimpait vers le haut d’une colline, devant eux se dessinait la grille en fer forgé du cimetière.

Dès qu’Arthur descendit de la voiture, Paul se glissa derrière le volant.

– Dis-moi, dans cette maison magique qui s’entretient pendant que tu n’es pas là, le four et le frigo ne se sont quand même pas mis d’accord pour nous faire à diner ?

– Non, pour a rien n’est prévu.

– Bon, alors il faut faire quelques courses avant que tout ne soit fermé. Je te rejoins, dit Paul d’une voix enjouée, et puis je préfère te laisser un petit moment d’intimité avec ta maman.

Il y avait une épicerie à deux kilomètres, Paul promit de revenir très vite. Arthur regarda la voiture s’éloigner, un voile de poussière s’élevait derrière les roues. Il se retourna et marcha vers le portail. La lumière était douce, l’âme de Lili semblait planer autour de lui, comme si souvent depuis sa mort. Au bout de l’allée, il retrouva la pierre tombale blanchie par le soleil. Arthur ferma les yeux, le jardin sentait la menthe sauvage. Il se mit à parler à voix basse…

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