Marc Levy a publié huit romans








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Si l’amour vit d’espoir il périt avec lui ! Bonne nuit, Don Rodrigue !

Et il sortit de la chambre d’Arthur.
*
Paul cherchait les clés de sa voiture au fond de sa poche, il ne trouva que son téléphone portable. Une petite enveloppe clignotait sur le cadran. Le message d’Onega disait  « A tout à l’heure, fais vite ! » Paul regarda le ciel et poussa un cri de joie.

– Qu’est-ce qui vous rend si heureux ? demanda Lauren qui attendait un taxi.

– J’ai prêté ma voiture ! répondit Paul.

– Qu’est-ce que vous prenez comme céréales au petit déjeuner ? dit-elle en le rejoignant dans son sourire.

Un break de la Yellow Cab Company s’arrêta devant eux, Lauren ouvrit la portière et fit signe à Paul de grimper.

– Je vous dépose !

Paul s’installa à côté d’elle.

– Green Street ! dit-il au chauffeur.

– Vous habitez cette rue ? demanda Lauren.

– Moi non, mais vous oui !

Lauren le regarda interloquée. Paul avait l’air songeur, il chuchota d’une voix à peine audible « Il va me tuer, si je fais ça, il va me tuer ! »

– Si vous faites quoi ? reprit Lauren.

– Mettez d’abord votre ceinture, conseilla Paul.

Elle le dévisageait, de plus en plus intriguée. Paul hésita quelques secondes, il prit une grande inspiration et s’approcha d’elle.

– Tout d’abord une précision ; la folle furieuse dans la chambre d’Arthur avec sa gerbe de fleurs immondes, c’était une de ses ex, une ex qui date de la préhistoire, bref, une erreur !

– Et ensuite ?

– Je ne peux pas, il va vraiment m’assassiner si je continue.

– Il est dangereux à ce point là, votre copain ? s’inquiéta le chauffeur de taxi.

– De quoi je me mêle ? Arthur sauve même les insectes ! rétorqua Paul d’un ton agacé.

– Il fait vraiment ça ? demanda Lauren.

– Il est convaincu que sa mère s’est réincarnée en mouche !

– Ah ! dit Lauren en regardant au loin.

– C’est complètement idiot de vous avoir dit ça, vous allez vraiment le trouver bizarre, n’est-ce pas ? poursuivit Paul d’une vois inquiète.

– Cela dit, interrompit le chauffeur de taxi, la semaine dernière, j’emmenais mes enfants au zoo et mon fils m’a fait remarqué qu’un hippopotame ressemblait trait pour trait à sa grand-mère, je vais peut-être y retourner pour voir !

Paul le fustigea d’un regard dans le rétroviseur.

– Bon et puis tant pis, je me lance, dit-il en prenant la main de Lauren… Dans l’ambulance qui vous ramenait du San Pedro, vous m’avez demandé si l’un de mes proche avait été dans le coma, vous vous souvenez ?

– Oui, très bien.

– Eh bien à cet instant précis, cette personne est assise à côté de moi ! Il est temps que je vous raconte deux ou trois choses.

La voiture abandonna le San Francisco Memorial Hospital et remonta vers Pacific Heights. Le destin a parfois besoin d’un petit coup de pouce, aujourd’hui, l’amitié consistait à lui tendre la main.

Paul expliqua a Lauren comment, par une nuit d’été,, il s’était déguisé en infirmier et Arthur en médecin pour enlever à bord d’une vieille ambulance le corps d’une jeune femme dans le coma qu’on voulait débrancher des appareils qui la maintenait en vie.

Les rues de la ville défilaient derrière la vitre. De temps à autre le chauffeur lançait un regard perplexe dans on rétroviseur. Lauren écouta le récit, sans jamais l’interrompre. Paul n’avait pas vraiment trahi le secret de son ami. Si Lauren connaissait désormais l’identité de l’homme qui la veillait à son réveil, elle ignorait toujours tout ce qu’elle avait vécu avec lui quand elle était dans le coma.

– Arrêtez-vous ! supplia Lauren d’une voix tremblante.

– Maintenant ? demanda le chauffeur.

– Je ne me sens pas bien.

La voiture fit une embardée avant de se ranger sur le bas-côté dans un strident crissement de pneus. Lauren ouvrit la portière et claudiqua vers un carré de pelouse qui bordait le trottoir.

Elle se courba en deux pour mieux résister à la nausée qui montait. Son visage était assailli de picotements, une sensation de chaleur l’envahissait, pourtant elle frissonnait. Elle eut un haut-le-cœur, elle n’arrivait plus à respirer. Ses paupières étaient lourdes, les sons qui lui parvenaient, feutrés. Ses jambes se dérobaient, elle vacilla, le chauffeur et Paul qui se précipitaient eurent à peine le temps de la retenir. Elle tomba à genou sur l’herbe et prit sa tête dans ses mains, juste avant de perdre conscience.

– Il faut appeler les secours ! dit Paul, paniqué.

– Laissez-moi m’en occuper, j’ai un brevet de secouriste, je vais lui faire du bouche-à-bouche ! reprit le chauffeur d’un ton assuré.

– On va être très clair ! Si tu approches tes lèvres adipeuses de cette femme, je t’assomme !

– Je disais ça pour aider, répondit le chauffeur d’un air renfrogné.

Paul s’agenouilla près de Lauren et tapota ses joues doucement.

– Mademoiselle ? susurrait Paul d’une voix douce.

– Ah ben ! comme ça, elle ne risque pas de se réveiller ! râla le chauffeur.

– Toi, tu vas aller faire du bouche-à-bouche à ta grand-mère hippopotame et tu m’oublies !

Paul posa ses mains sur le menton et appuya de toutes ses forces sur la jonction des mandibules de Lauren.

– Mais qu’est-ce que vous faites ? Vous allez lui déboiter la mâchoire !

– Je sais parfaitement ce que je fais ! hurla Paul, je suis chirurgien intérimaire !

Lauren ouvrit les yeux et Paul toisa le chauffeur d’un regard plus que satisfait.

Les deux hommes l’aidèrent à remonter à bord. Elle avait retrouvé des couleurs. Elle ouvrit sa vitre et aspira une grande bouffée d’oxygène.

– Je suis désolée, ça va mieux maintenant.

– Je n’aurais pas dû vous raconter tout ça, n’est-ce pas ? poursuivit Paul d’une voix fébrile.

– Si vous avez d’autres choses à me raconter, au point où nous en sommes… allez-y, c’est le moment !

– Je crois que j’ai fait le tour.

Quand le taxi entra dans Green Street, Lauren le questionnait sur les motivations d’Arthur. Pourquoi avait-il prit tous ces risques ?

– Ce secret là, je ne peux pas le trahir ! Je me demande s’il va me noyer ou m’immoler par le feu quand il saura que je vous ai parlé… vous ne voulez pas que j’achète aussi l’urne pour recueillir mes cendres !

– Moi je pense que c’est parce qu’il avait le béguin pour vous, affirma le chauffeur que la conversation passionnait de plus en plus.

La voiture se rangea devant l’immeuble de Lauren, et le chauffeur se retourna vers ses clients.

– Si vous voulez on peut refaire un tour de pâté de maisons, je coupe le compteur. On continue un peu, juste au cas où vous auriez d’autre trucs à vous raconter !

Lauren se pencha au-dessus de Paul pour ouvrir sa portière, il la regarda, étonné.

– C’est vous qui vivez là, pas moi.

– Je sais, dit-elle, mais c’est vous qui descendez, j’ai changé de destination.

– Où allez-vous ? questionna Paul, inquiet, en sortant du taxi.

La vitre se referma et le taxi disparut dans Green Street.

– Et moi, je peux savoir où nous allons ? interrogea le chauffeur.

– D’où nous venons, répondit Lauren.
*
Miss Morrisson avait caché Pablo dans son sac en traversant le hall de l’hôpital. Le petit chien s’était installé sur les genoux d’Arthur. Sur l’écran du téléviseur accroché au mur, Scarlett O’hara descendait les marches d’un grand escalier et sur le lit Pablo remuait la queue. Dès que Rhett Butler entra dans la maison et s’approcha de Miss Scarlett, le petit chien se dressa sur ses pattes arrière et se mit à grogner.

– Je ne l’avais encore jamais vu dans cet état, dit Arthur en regardant Pablo.

– Oui, ça m’étonne moi aussi, il n’avait pas du tout aimé le livre ! répliqua Rose.

Scarlett fixait Rhett, défiante, quand le téléphone sonna. Arthur décrocha sans détourner les yeux du film.

– Je te dérange ? demanda Paul d’une voix tremblante.

– Je suis désolé, je ne peux pas te parler, je suis avec les médecins, je te rappelle !

Et Arthur raccrocha, laissant Paul, seul, au milieu de Green Street.

– Et puis merde ! dit ce dernier en redescendant Green Street à pied, les mains dans les poches.
*
Le film aux dix oscars venait de se terminer. Miss Morrisson fit entrer Pablo dans son sac et promit à Arthur de revenir le voir très vite.

– Ne vous donnez pas cette peine, je sors dans quelques jours.

En sortant Rose croisa dans le couloir une interne qui marchait en sens inverse. Où l’avait-elle déjà vue ?


17.


– Tout va bien ? demanda Lauren au pied du lit. Ca ne vous dérange pas que je m’asseye sur cette chaise ? ajouta-t-elle d’un ton un peu cassant.

– Pas le moins du monde, dit Arthur en se redressant.

– Et si je reste quinze jours, ça na vous dérangera pas non plus ?

Arthur la regarda, interloqué.

– J’ai ramené votre ami Paul en taxi et nous avons eu une petite conversation…

– Ah, qu’est-ce qu’il vous a dit ?

– Presque tout !

Arthur baissa les yeux.

– Je suis désolé.

– De quoi ? De m’avoir sauvé la vie ou d’avoir fait comme si de rien n’était ? Quand je vous ai soigné la première foi, vous m’aviez déjà reconnue, n’est-ce pas ? Parce que, rassurez-moi, vous n’enlevez pas des femmes toutes les semaines, pour que mon visage vous soit anonyme ?

– Je ne vous ai jamais oubliée.

Lauren croisa les bras.

– Maintenant, il va falloir me raconter pourquoi vous avez fait tout ça.

– Pour qu’on ne vous débranche pas !

– Ca je le sais déjà, c’est le reste que votre camarade a refusé de me dire !

– Quel reste !

– Pourquoi moi ? Pourquoi avez-vous pris tous ces risques pour une inconnue.

– Vous avez fait la même chose pour moi, non ?

– Mais vous étiez mon patient, bon sang ! Qui étais-je pour vous ?

Arthur ne répondit pas. Lauren s’approcha de la fenêtre. Dans le jardin, un jardinier ratissait une allée. Elle se retourna brusquement, les traits de son visage trahissaient la colère.

– La confiance, c’est ce qu’il y a de plus précieux au monde et aussi de plus fragile. Sans elle rien n’est possible. Personne ne me fait confiance dans mon entourage, si vous vous y mettez vous aussi, nous n’avons plus grand-chose à nous dire. Ce qui se construit sur le mensonge ne peut durer.

– Je sais, justement, mais j’ai mes raisons.

– J’aurais voulu respecter vos raisons, mais elle me concernent aussi, non ? C’est un comble, c’est quand même moi que vous avez kidnappée !

– Vous aussi vous m’avez kidnappé, nous sommes quittes !

Lauren le fusilla du regard et se dirigea vers la porte. Avant de quitter la chambre, elle se retourna et dit à Arthur d’une voix résolue :

– Vous me plaisiez, imbécile !

Elle claqua la porte et Arthur entendit ses pas s’éloigner. Le téléphone sonna.

– Là, je te dérange ? questionna la voix de Paul.

– Tu avais quelque chose à me dire ?

– Tu vas rire, mais je crois que j’ai fait un gaffe.

– Enlève le « Tu vas rire », elle sort d’ici.

Arthur pouvait entendre le souffle de Paul qui cherchait ses mots.

– Tu me hais ?

– Onega t’a appelé ? demanda Arthur pour toute réponse.

– Je dîne avec elle ce soir, murmura timidement Paul.

– Alors je te laisse te préparer et toi tu me laisses réfléchir.

– Faisons comme ça.

Et les deux compères raccrochèrent.
*
– Tout c’est bien passé ? demanda le chauffeur de taxi à Lauren.

– Je n’en sais encore rien.

– Pendant votre absence, j’ai appelé ma femme et je l’ai prévenue que j’allais rentrer tard, je suis à votre entière disposition. Alors, où va-t-on maintenant ?

Lauren lui demanda si elle pouvait lui emprunter son téléphone. Ravi, le chauffeur lui tendit l’appareil, et Lauren composa le numéro d’un appartement situé non loin de la marina. Mme Kline décrocha à la première sonnerie.

– Tu as ta partie de bridge ce soir ? interrogea Lauren.

– Oui, répondit Mme Kline.

– Alors annule-la et fait toi belle, je t’emmène dîner au restaurant, je passe te chercher dans une heure.

Le chauffeur déposa Lauren en bas de chez elle, et l’attendit pendant qu’elle se changeait.
Lauren traversa le salon et fit glisser ses vêtements sur le parquet. Son voisin avait réparé la fuite. Dans la douche, elle veilla à maintenir son pied droit bien au-dehors. Quelques instants plus tard, elle ressortit, une serviette noué autour de la taille, une autre retenait ses cheveux ; elle ouvrit la porte du placard de la salle de bains et se mir à fredonner sa chanson favorite : Fever de Peggy Lee. Elle hésita entre un jean et une robe légère, et, pour plaire à son invitée du soir, elle enfila la robe. Habillée et à peine maquillée, elle se pencha à la fenêtre du salon, le taxi était toujours dans la rue. Elle s’installa alors sur son canapé, songeuse, et profita pour la première fois d’un magnifique coucher de soleil dans l’axe d’une petite fenêtre d’angle.
Il était dix-neuf heures quand le taxi klaxonne en bas de chez Mme Kline. La mère de Lauren entra dans la voiture et regarda sa fille. Elle ne l’avait pas vu habillée ainsi depuis des années.

– Je peux te poser une question ? Murmura-t-elle à son oreille. Pourquoi est-ce qu’il y a quatre-vingt dollars au compteur ?

– Je t’expliquerai à table, je te laisse régler la course, je n’ai pas de liquide, mais c’est moi qui t’invite à dîner.

– J’espère que nous n’allons pas dans un fast food !

– Au Cliff House, dit Lauren au chauffeur.
*
Paul grimpa quatre à quatre les marches de l’escalier qui menait à son appartement. Onega était allongée sur un tapis, pleurant à chaude larmes.

– Qu’est-ce qu’il t’arrive ? demanda-t-il en s’agenouillant à ses côtés.

– C’est Tolstoï, dit-elle en refermant le livre, je n’arriverai jamais à finir Anna Karénine !

Paul la prit dans ses bras et lança l’ouvrage à l’autre bout de la pièce.

– Lève-toi nous avons quelque chose à fêter !

– Quoi ? dit-elle en s’essuyant les yeux.

Paul se rendit dans la cuisine et revint avec des verres et une bouteille de vodka à la main.

– A Anna Karénine, dit-il en trinquant.

Onega but son verre cul sec, et amorça le geste de le lancer derrière elle.

– Tu as peur pour ta moquette ?

– C’est un tapis persan de 1910 ! Je t’emmène dîner ?

– Si tu veux, je sais même où je veux aller.

Et Onega entraîna Paul et la bouteille de vodka dans la chambre. Elle referma la porte du bout du pied.
*
Le professeur Fernstein posa la valise de Norma dans la ravissante chambre du Wine Country Inn. Voilà des mois qu’ils s’étaient promis cette escapade dans la Nappa Vallée. Après avoir déjeuné à Sonoma, Ils avaient reprit la route pour Calistoga, ce soir ils dormaient à St Helena. La décision méritait d’être fêtée. La veille, Fernstein avait rédigé une note au président du conseil du Memorial Hospital lui annonçant sa volonté d’avancer sa retraite de quelques mois. Dans une lettre adressée à la direction générale du service des urgences, il avaient recommandé que l’interne Lauren Kline soit titularisée au plus vite, il serait regrettable qu’un autre hôpital profite des qualités de la meilleure de ses élèves. Lundi prochain, Norma et lui prendraient l’avion pour New York. Mais avant de retrouver la ville qui l’avait vu naître, il était résolu à profiter de ses derniers jours en Californie.
*
A vingt et une heures précises, Gorges Pilguez déposa Nathalia devant la porte du 7e district.

– Je t’ai préparé des cookies, je les ai mis dans ton sac.

Elle déposa un baiser sur ses lèvres et sortit de la voiture. Pilguez ouvrit la vitre et l’apostropha alors qu’elle montait les marches du commissariat.

– Si un de mes anciens collègues veut savoir qui a fait ces merveilleux biscuits, tu tiens le coup : la garde à vue ne dure que quarante-huit heures…

Nathalia esquissa un petit signe de la main et disparut à l’intérieur du bâtiment ; Pilguez resta quelques instants sur le parking, se demandant si c’était la retraite ou l’âge qui rendaient la solitude de moins en moins supportable. « Peut-être un mélange des deux », se dit-il en repartant.
*
La nuit était étoilée. Lauren et Mme Kline promenaient Kali le long de la marina.

– C’était délicieux ce dîner. Je ne m’étais pas régalée autant depuis longtemps. Merci.

– Je voulais t’inviter, pourquoi ne m’as-tu pas laissée faire ?

– Parce que ton salaire y serait passé, et que je suis encore ta mère.

Dans le petit port de plaisance, les haubans des voiliers grinçaient au rythme de la brise légère. L’air était doux. Mme Kline jeta au loin le bâton qu’elle tenait à la main et Kali s’élança à sa poursuite.

– Tu voulais fêter une bonne nouvelle ?

– Pas particulièrement, répondit Lauren.

– Alors pourquoi ce dîner ?

Lauren s’arrêta pour faire face à sa mère et prit ses mains dans les siennes.

– Tu as froid ?

– Pas particulièrement, répondit Mme Kline.

– J’aurais pris la même décision que toi si j’avais été à ta place, si j’avais pu, c’est moi qui te l’aurais demandé.

– Tu m’aurais demandé quoi ?

– De débrancher les machines !

Les yeux d’Emilie Kline s’emplirent de larmes.

– Depuis quand le sais-tu ?

– Maman, je ne veux plus jamais que tu aies peur de moi, nous avons chacune notre caractère, nous sommes différentes et nos vies ne seront pas les même. Mais en dépit de mes coups de gueule, je ne t’ai jamais jugée et je ne le ferais jamais. Tu es ma mère, c’est ainsi que tu es dans mon cœur, et quoi qu’il nous arrive, c’est la place que tu y tiendras jusqu’à la fin de mes jours.

Mme Kline prit sa fille au creux de ses bras et Kali revint à grandes foulées pour se faufiler entre les deux femmes ; après tout, elle aussi avait une place à préserver.

– Tu veux que je te redépose avec ma voiture ? demanda Mme Kline, en essuyant ses yeux d’un revers de la main.

– Non, je vais rentrer seule, j’ai un drôle de dîner à éliminer

Lauren s’éloigna, saluant sa mère d’un signe dans la main. Kali hésita quelques instants, tournant la tête de droite à gauche. Enserrant le bâton de toutes ses forces entre ses mâchoires, elle s’élança vers sa maîtresse. Lauren s’agenouilla, caressa la tête de sa chienne, et murmura à son oreille.

– Va avec elle, je ne veux pas qu’elle reste seule ce soir.

Elle prit le bout de bois et le lança vers sa mère. Kali aboya et repartit en courant vers Emily Kline.

– Lauren ?

– Oui ?

– Personne n’y croyait plus, c’était un miracle.

– Je sais !

Sa mère se rapprocha de quelques pas.

– Les fleurs dans ton appartement, ce n’est pas moi qui te les avais offertes.

Lauren la regarda, intriguée. Mme Kline plongea la main dans sa poche et en sortit une petite carte froissée qu’elle tendit à sa fille.

Entre les pliures du papier, Lauren lut les deux mots qui y étaient inscrits.

Elle sourit et embrassa sa mère avant de s’éloigner.
*
Les premières lueurs du jour irisaient la baie. Arthur était éveillé. Il se leva et s’aventura dans le couloir. Il arpentai le linoléum, sautant d’une dalle noire à une dalle blanche comme sur un échiquier, qui n’en finissait pas. L’infirmière d’étage sortit de sa vigie pour aller à sa rencontre. Arthur lui assura qu’il allait bien. Elle accueillit la nouvelle avec satisfaction et le raccompagna jusqu’à sa chambre. Il fallait qu’il soit encore patient, il sortirait à la fin de la semaine. Dès qu’elle s’éclipsa, Arthur prit le combiné du téléphone, et composa un numéro.

Paul décrocha.

– Je te dérange ?

– Pas du tout, mentit Paul, je ne veux même pas regarder ma montre !

– C’est toi qui a raison ! dit Arthur, enthousiaste. Je vais rendre ses couleurs à cette maison, ravaler la façade, réparer les fenêtres, poncer et revernir tous les planchers, y compris ceux de la véranda ; on fera décaper les tomettes de la cuisine par l’artisan dont tu m’avais parlé, je vais tout restaurer, ce sera comme avant, même la balancelle va retrouver sa jeunesse.

Paul s’étira. Les yeux plissés de sommeil il regarda le réveil sur la table de nuit.

– Tu es en train de faire une réunion de chantier à 5h45 du matin ?

– Je vais construire la toiture du garage en haut du jardin, replanter la roseraie et redonner vie à cet endroit.

– Tu vas faire tout ça là maintenant, ou ça peut attendre un petit peu ? demanda Paul de plus en plus énervé.

– Tu commences le chiffrage dès lundi, poursuivit Arthur enthousiaste, début des travaux dans un mois et je viendrais suivre l’avancement les week-ends, jusqu’à ce que tout soit achevé ! Tu m’aideras ?

– Je retourne dans mon rêve, si je croise un menuisier, je lui demande un devis et je te rappelle quand je me réveille, andouille !

Paul raccrocha.

– Qui était-ce ? interrogea Onega en se blottissant contre lui.

– Un fou !

L’après-midi s’alanguissait dans la chaleur de l’été. Lauren se gara derrière le parking réservé aux véhicules de police. Elle entra dans le commissariat et expliqua à l’officier de garde qu’elle cherchait à joindre un inspecteur à la retraite ; il répondait au nom de George Pilguez. Le policier désigna un banc en face de lui. Il décrocha son téléphone et composa un numéro.

Après quelques minutes de conversation, , il griffonna une adresse sur son bloc-notes et fit signe à Lauren de se lever.

– Tenez, dit-il en lui tendant une feuille. Il vous attend.
*
La petite maison se trouvait à l’autre bout de la ville, entre la 15e et la 16e Rue. Lauren se gara dans l’allée. George Pilguez était dans son jardin, il cacha dans son dos le sécateur et les roses qu’il venait de couper.

– Vous avez grillé combien de feu ? dit-il en regardant sa montre. Je n’ai jamais réussi à faire ce temps-là, même avec ma sirène.

– Jolies fleurs ! répondit Lauren.

Gêné, l’inspecteur proposa à Lauren de s’asseoir sous la tonnelle.

– Que puis-je faire pour vous ?

– Pourquoi ne l’avez-vous pas arrêté ?

– J’ai du rater quelque chose, je n’ai pas compris votre question.

– L’architecte ! Je sais que c’est vous qui m’avez ramenée à l’hôpital.

Le vieil inspecteur regarda Lauren et s’assit en grimaçant.

– Vous voulez une limonade ?

– J’aimerais mieux que vous répondiez à ma question.

– Deux ans de retraite et le monde tourne déjà à l’envers. Les toubibs qui interrogent les flics, on aura tout vu !

– La réponse est si embarrassante que ça ?

– Tout dépend de ce que vous savez et de ce que vous ne savez pas.

– Je sais à peu près tout !

– Alors pourquoi êtes-vous là ?

– J’ai horreur de l’à-peu-près !

– Je savais bien que je vous trouvais sympathique ! Je vais chercher ces rafraîchissements et je reviens.

Il posa les roses dans l’évier de la cuisine et se débarrassa de son tablier. Après avoir sorti deux canettes de soda du réfrigérateur, il fit une courte hale devant la glace du couloir, le temps de remettre un peu en ordre les derniers cheveux qui lui restaient.

– Elles sont fraîches ! dit-il en s’asseyant à la table.

Lauren le remercia.

– Votre mère n’a pas porté plainte, je n’avais aucune raison de le coffrer votre architecte !

– Pour un enlèvement, l’Etat aurait dû se porter partie civile, n’est-ce pas ? demanda Lauren en buvant une gorgée de limonade.

– Oui, mais nous avons eu un petit problème, le dossier s’est égaré. Vous savez ce que c’est, les commissariats sont parfois très en désordre !

– Vous ne voulez pas m’aider, n’est-ce pas ?

– Vous ne m’avez toujours pas dit ce que vous cherchiez !

– Je cherche à comprendre.

– La seule chose à comprendre, c’est que ce type vous a sauvé la vie.

– Pourquoi a-t-il fait ça ?

– Ce n’est pas à moi de vous répondre. Posez-lui la question. Vous l’avez sous la main… C’est votre patient.

– Il ne veut rien me dire.

– Il a ses raisons, j’imagine.

– Et quelles sont les vôtres ?

– Je suis comme vous, docteur, tenu au secret professionnel. Je doute qu’au moment de prendre votre retraite vous vous libériez de cette obligation.

– Je veux juste connaître ses motivations.

– Vous sauver la vie ne vous suffit pas ? Vous faites bien ça tous les jours pour des inconnus… Vous n’allez pas lui en vouloir d’avoir voulu essayer une fois !

Lauren abandonnait la partie.

Elle remercia l’inspecteur pour son accueil et se dirigea vers sa voiture. Pilguez la suivit.

– Oubliez ma leçon de morale, c’était de l’esbroufe. Je ne peux que vous raconter ce que je sais, vous me prendriez pour un fou, vous êtes médecin, moi un vieil homme, je ne tiens pas du tout à me faire embarquer par les services sociaux.

– Je suis tenue au secret professionnel, souvenez-vous !

L’inspecteur la jaugea. Il se pencha à la portière pour raconter l’aventure la plus folle qu’il avait vécue de sa vie ; l’histoire commençait une nuit d’été, dans une maison au bord de la mer, dans la baie de Carmel…

– Qu’est-ce que je peux vous dire d’autre ? poursuivit Pilguez, il faisait trente degrés dehors, et presque autant au-dedans. Et j’ai frissonné, docteur ! Vous dormiez dans le lit de ce petit bureau, tout près de l’endroit où nous nous trouvions, et pendant qu’il me racontait son histoire abracadabrante, j’ai senti votre présence, tantôt à ces côtés, parfois même comme si vous étiez assise près de moi. Alors je l’ai cru. Probablement parce que j’en avais envie. Ce n’est pas la première fois que je repense à cette affaire. Mais comment vous expliquer ? Elle a changé mon regard, et peut-être même un peu ma vie. Alors tant pis si vous me prenez pour un vieux cinglé.

Lauren posa sa main sur celle du policier. Son visage rayonnait.

– Moi aussi j’ai cru devenir folle. Un jour, je vous promets que je vous raconterai une histoire tout aussi incroyable, elle s’est passée le jour de la fête au crabe.

Elle se hissa pour l’embrasser sur la joue et la voiture disparut dans la rue.

– Qu4est-ce qu’elle voulait ? demanda Nathalia qui venait d’apparaître devant la porte de la maison, le visage ensommeillé.

– C’est au sujet de cette vieille histoire.

– Ils ont rouvert l’enquête ?

– Elle, oui ! Allez viens, je vais te préparer ton petit déjeuner.


18.


Le jour suivant, Paul se présenta à l’hôpital en milieu de matinée. Arthur l’attendait dans sa chambre, déjà tout habillé.

– Tu en as mis du temps !

– Ca fait une heure que je suis en bas. Ils m’ont dit que tu ne pouvais pas sortir avant la visite des médecins, et la visite des médecins est à dix heures, alors je ne pouvais pas monter plus tôt.

– Ils sont déjà passés.

– Le vieux râleur n’est pas là ?

– Non, je ne l’ai pas vu depuis mon opération, c’est un de ses collègues qui s’occupe de moi. On y va ? Je n’en peux plus d’être ici.

Lauren traversa le hall d’un pas décidé. Elle inséra son badge dans le lecteur magnétique et passa derrière le comptoir de l’accueil. Betty releva la tête de ses dossiers.

– Où est Fernstein ? demanda-t-elle d’une voix déterminée.

– Je connaissais l’expression « aller au devant des ennuis » mais toi tu y cours !

– Réponds à ma question !

– Je l’ai vu monter dans son bureau, il avait des papiers à prendre, il m’a dit qu’il repartait bientôt.

Lauren remercia Betty et se dirigea vers les ascenseurs.
*
Le professeur était assis derrière son bureau. Il rédigeait une lettre. On frappa à la porte. Il posa son stylo et se leva pour ouvrir. Lauren entre sans attendre.

– Je croyais que cet établissement vous était interdit pendant encore quelques jours ? J’ai peut-être dû mal compter, di le professeur.

– Quelle serait la sanction infligée à un médecin qui mentirait à ses patients ?

– Tout dépend, si c’est dans l’intérêt du malade.

– Mais si c’était dans l’intérêt du médecin ?

– J’essayerai de comprendre ce qui l’a motivé.

– Et si le patient est aussi un de ses élèves ?

– Alors il perdrait toute crédibilité. Dans ce cas, je crois que je lui conseillerais de démissionner, ou de prendre sa retraite.

– Pourquoi m’avez-vous caché la vérité ?

– J’étais en train de vous l’écrire.

– Je suis en face de vous, alors parlez-moi !

– Vous songez probablement à cet hurluberlu qui passait ses journées dans votre chambre. Après avoir hésité à l’interner pour démence précoce, je me suis contenté de le neutraliser. Si je l’avais laissé vous raconter son histoire, vous auriez été capable de faire des séances d’hypnose pour en avoir le cœur net ! Je vous ai sortie du coma, ce n’était pas pour que vous y replongiez toute seule.

– Foutaise ! cria Lauren en tapant du poing sur le bureau du professeur Fernstein. Dites-moi la vérité !

– Vous la voulez vraiment la vérité ? Je vous préviens qu’elle n’est pas facile à entendre.

– Pour qui ?

– Pour moi ! Pendant que je vous maintenais en vie dans mon hôpital, prétendait vivre avec vous ailleurs ! Votre mère m’a assuré qu’il ne vous connaissait pas avant votre accident mais, quand il me parlait de vous, chacun de ses mots me prouvait le contraire. Vous voulez entendre la chose la plus incroyable ? Il était si convaincant que j’ai failli croire à cette fable.

– Et si c’était vrai ?

– C’est bien là le problème, ça m’aurait dépassé !

– C’est pour cela que vous m’avez menti tout ce temps ?

– Je ne vous ai pas menti, je vous ai protégée d’une vérité impossible à admettre.

– Vous m’avez sous-estimée !

– Ce serait bien la première fois, vous n’allez pas me le reprocher ?

– Pourquoi n’avez-vous pas essayé de comprendre ?

– Oh, et puis à quoi bon ! C’est moi qui me suis sous-estimé. Vous avez toute la vie devant vous pour ruiner votre carrière à élucider ce mystère. J’ai connu quelques étudiants brillants qui ont voulu faire progresser la médecine trop vite. Ils se sont tous brisé les reins. Vous réaliserez, un jour, que dans votre profession le génie ne se distingue pas en repoussant les limites du savoir, mais en réussissant à le faire à un rythme qui ne bouscule ni la morale ni l’ordre établi.

– Pourquoi avoir renoncé ?

– Parce que vous allez vivre longtemps et que je vais mourir bientôt. Simple équation de temps.

Lauren se tut. Elle regarda son vieux professeur, au bord des larmes.

– Je vous en supplie, épargnez-moi ça ! C’est pour cela que je préférais vous écrire. Nous avons passé de merveilleuses années ensemble, je ne vais pas vous laisser comme dernier souvenir celui d’un vieux professeur pathétique.

La jeune interne contourna le bureau et serra Fernstein contre elle. Il resta les bras ballants. Et puis, un peu gauche, il finit par enlacer son élève et chuchota à son oreille :

– Vous êtes ma fierté, ma plus grande réussite, ne renoncez jamais ! Tant que vous serez là, je continuerai à vivre à travers vous. Plus tard, il faudra que vous enseigniez ; vous en avez l’envergure et le talent ; votre seul ennemi c’est votre caractère, mais avec le temps, ça s’arrangera ! Regardez, je ne m’en suis pas si mal sorti ; si vous m’aviez connu à votre âge ! Allez, maintenant partez d’ici sans vous retourner. Je veux bien pleurer à cause de vous mais je ne veux pas que vous vous en rendiez compte.

Lauren serra Fernstein de toutes ses forces.

– Comment je vois faire sans vous ? Avec qui je vais pouvoir m’engueuler ? dit-elle en sanglotant.

– Vous finirez bien par vous marier !

– Vous ne serez plus là lundi ?

– Je ne serais pas encore mort, mais je serai parti d’ici. Nous n’allons plus nous revoir, mais nous penserons souvent l’un à l’autre, j’en suis sûr.

– Je vous dois tellement de mercis.

– Non, dit Fernstein en s’éloignant un peu. Vous ne les devez qu’à vous-même. Ce que je vous ai appris, tout autre professeur vous l’aurait enseigné, c’est vous qui avez fait la différence. Si vous ne commettez pas les mêmes erreurs que moi, vous serez un grand médecin.

– Vous n’en avez commise aucune.

– J’ai fait attendre Norma bien trop longtemps, si je l’avais laissée entrer plus tôt dans ma vie, si j’étais entré dans la sienne, j’aurais été bien plus qu’un grand professeur.

Il lui tourna le dos et fit un signe de la main, il était temps qu’elle parte. Et comme promis, Lauren quitta son bureau sans se retourner.
*
Paul avait conduit Arthur chez lui. Dès que Miss Morrisson apparut en compagnie de Pablo, il fila au bureau. La journée du vendredi était toujours trop courte et il avait une pile de dossiers en retard. Avant son départ, Arthur lui demanda une ultime faveur, quelque chose dont il rêvait depuis quelques jours.

– Nous verrons comment tu te sens demain matin. Je passerai te voir ce soir. Maintenant, repose-toi.

– Je ne fais que ça, me reposer !

– Eh bien, continue !
*
Lauren trouva une enveloppe en kraft dans sa boîte aux lettres. Elle décacheta le pli en montant les marches de l’escalier. En entrant dans l’appartement elle sortit de l’enveloppe une grande photo, elle était accompagnée d’un petit mot.
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