Marc Levy a publié huit romans








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– Alors je peux vraiment retourner là-bas ?

– Têtue et sourde !

– Pourquoi vous faites ça ?

– Vous êtes médecin, votre métier est de soigner des gens , je suis flic, faisons en sorte que les questions restent ma prérogative. Partons, je dois vous ramener ici avant la relève qui a lieu dans quatre heures.

Lauren suivit le policier dans le couloir, Nathalia leva la tête et regarda son compagnon.

– Qu’est-ce que tu fais ?

– Tu as laissé la porte de la cage ouverte et l’oiseau s’envole, ma chérie.

– Tu veux rire ?

– Toi qui te plains que je ne le fais jamais ! Je viens te chercher à la fin de ton service et j’en profiterai pour ramener la petite.
Pilguez ouvrit la portière à Lauren, il contourna le véhicule et s’installa derrière le volant de la Mercury Grand Marquis. Un parfum de cuir fauve flottait dans l’habitacle.

– Elle sent un peu le neuf, mais ma vieille Toronado a rendu l’âme cet hiver, vous auriez dû entendre le bruit des trois cent quatre-vingt-cinq chevaux qui galopaient sous son capot. On a fait quelques belles poursuites elle et moi.

– Vous aimez les vieilles voitures ?

– Non, c’était juste pour faire la conversation.

Une pluie fine se mit à tomber sur la ville, une kyrielle de petites gouttes se déposaient sur le pare-brise en un voile brillant.

– Je sais que je n’ai pas le droit de vous poser de questions, mais pourquoi m’avez-vous sortie de ma cellule ?

– Vous l’avez dit vous-même, vous serez plus utile dans votre hôpital qu’à boire du mauvais café dans mon commissariat.

– Et vous avez un sens aigu de l’utilité publique ?

– Vous préférez que je vous ramène au poste ?

Les trottoirs désert luisaient dans la nuit.

– Et vous, reprit-il, pourquoi avez-vous fait tout ça cette nuit : un sens aigu du devoir ?

Lauren se tut et tourna la tête vers la fenêtre.

– Je n’en ai pas la moindre idée.

Le vieil inspecteur sortit son paquet de cigarettes.

– Ne vous inquiétez pas, je ne fume plus depuis deux ans. Je me contente de les mastiquer.

– C’est bien, vous prolongez votre espérance de vie.

– Je ne sais pas si je vais vivre plus vieux, mais en tout cas, entre la retraite, mon régime contre le cholestérol et l’arrêt du tabac, le temps me paraît déjà beaucoup plus long.

Il jeta sa cigarette par la fenêtre. Lauren enclencha les essuie-glaces.

– Vous est-il arrivé de vous sentir bien en compagnie de quelqu’un que vous ne connaissez pas ?

– Une femme est arrivée un jour dans le commissariat à Manhattan où j’étais jeune inspecteur. Elle s’est présentée à moi, mon bureau était près de l’entrée. Elle venait d’être affectée au dispatching. Pendant toutes ces années où je sillonnais les rues de Midtown, elle était cette voix qui crépitait dans ma radio de bord. Je me débrouillais pour que mes heures de service collent avec les siennes, j’étais dingue d’elle. Comme je ne la voyais que rarement, j’avais tendance à interpeller un peu n’importe qui pour n’importe quoi, simplement pour revenir au commissariat et déférer mon détenu devant elle. Elle a repéré mon manège assez vite et m’a proposé d’aller boire un verre avant que je ne coffre le buraliste au coin de la rue pour vente d’allumettes humides. Nous sommes allés dans un petit café derrière le commissariat, on s’est assis à une table, et voilà.

– Voilà quoi ? demanda Lauren, amusée.

– Si j’en allume une vous ne direz rien ?

– Deux bouffés et vous la jetez !

– Marché conclu !

Le policier porta une nouvelle cigarette à sa bouche, il appuya sur l’allume-cigare et reprit son récit.

– Il y avait quelques collègues au comptoir du bar, ils faisaient semblant de ne pas nous voir, mais nous savions elle et moi que dès le lendemain ça jaserait. J’ai mit du temps à m’avouer que je ressentais un manque quand elle n’était pas au commissariat. J’ai répondu à votre question, maintenant ?

– Et quand vous avez compris ça, qu’est-ce que vous avez fait ?

– J’ai continué à perdre beaucoup de temps, répondit l’inspecteur.

Un silence s’installa à bord. Pilguez fixait la route.

– Cet homme que j’ai enlevé, je l’ai à peine vu. Je l’ai examiné brièvement, il est reparti avec sa drôle de mine et son air un peu perdu. Et puis son ami m’a téléphoné, les nouvelles n’étaient pas très bonnes.

L’inspecteur tourna lentement la tête.

Je ne peux pas vous expliquer pourquoi, dit –elle, mais en raccrochant, j’étais heureuse de savoir où il était.

Pilguez regarda sa passagère, un sourire aux lèvres, il se pencha pour ouvrir la boîte à gants, et sortit un gyrophare rouge qu’il aimanta sur le toit de sa voiture.

– Jouons un petit tour à votre impatience.

Il alluma sa cigarette. La voiture filait dans la nuit, et aucun feu ne viendrait interrompre sa course.
*
Norma épongea le front du professeur. Encore quelques minutes et la sonde atteindrait sa destination, la petite anomalie vasculaire était en vue. L’électro-cardiographe émit un son bref.

Toute l’équipe retenait son souffle. Granelli se pencha sur l’appareil et regarda le tracé qui défilait devant lui.

Il tapa du plat de la main sur le haut du moniteur et l’onde reprit sa courbure normale.

– Cette machine est aussi fatiguée que vous, professeur, dit-il en retournant à sa place.

Mais cette remarque n’apaisa pas l’inquiétude qui régnait dans la salle.

Norma vérifia le niveau de charge du défibrillateur. Elle changea la poche qui recueillait le sang épanché de l’hématome, désinfecta de nouveau les pourtours de l’incision et retourna à sa place sur le côté de la table.

– L’accès est beaucoup plus compliqué que je ne l’imaginais, précisa Fernstein, cette circonvolution ne ressemble à rien de connu.

– Vous croyez que c’est un anévrisme ? demanda l’anesthésiste en regardant l’écran du neuronavigateur.

– Certainement pas, on dirait plutôt une petite glande, je vais la contourner pour en étudier les points d’attachement, je ne suis plus du tout certain qu’il faille l’ôter.

Alors que la sonde atteignait la zone délimitée par Fernstein, l’électroencéphalographe qui mesurait l’activité électrique du cerveau d’Arthur attira l’attention de Norma.

L’une des ondes se mettait à osciller étrangement, elle marqua un brusque pic d’une amplitude inégalée. L’infirmière imita le geste de l’anesthésiste et tapota sur le moniteur.

L’onde plongea d’une façon vertigineuse avant de remonter à une altitude raisonnable.

– Vous avez un problème ? interrogea le professeur.

A la première anomalie, l’imprimante de l’appareil aurait dû marquer la bande de papier témoin, mais elle n’ait pas réagi.

Déjà l’étrange tracé fuyait à la droite de l’écran. Norma haussa les épaules et pensa que dans cette salle tout était aussi fatigué qu’elle.

– Je crois que je vais pouvoir inciser, je ne suis pas certain de vouloir enlever cette chose, dit le professeur, mais au moins nous pourrons pratiquer une biopsie.

– Vous ne voulez pas faire une pause ? suggéra l’anesthésiste.

– Je préfère en finir le plus vite possible, nous n’aurions pas dû entreprendre une telle intervention avec une équipe aussi réduite.

Granelli, qui aimait travailler en petit nombre, ne partageait pas l’avis de son confrère.

Les meilleurs praticiens de la ville étaient réunis dans cette salle.

Il décida de garder son point de vue pour lui. Il pensa que ce week-end il irait naviguer sur son voilier dans la baie de San Francisco. Il venait d’acheter une grande voile neuve.
*
La Mercury Grand Marquis se rangea sur le parking de l’hôpital. Pilguez se pencha pour ouvrir la portière de Lauren. Elle descendit de son véhicule et resta à l’observer quelques instants.

–Fichez-moi le camp d’ici, ordonna l’inspecteur, vous avez mieux à faire que de regarder cette voiture. Je vais aller prendre un café en face, je compte sur vous pour m’y retrouver avant que mon carrosse se transforme en citrouille.

–C’était vous que je regardais. Je cherchais les mots pour vous remercier !

Lauren s’enfuit vers le sas des urgences, elle traversa le hall en courant et s’engouffra dans l’ascenseur. Plus la cabine s’élevait vers les étages, plus son cœur tambourinait dans sa poitrine. Elle s’affaira à la hâte, passa une blouse qu’elle noua seule, et enfila ses gants.

Essoufflée, elle pressa du coude le poussoir qui commandait l’accès au bloc opératoire et la porte du sas coulissa aussitôt. Personne ne semblait lui porter attention. Lauren patienta quelques instants et toussota sous son masque.

– Je dérange ?

– Non, vous êtes inutile, c’est presque pire, répondit Fernstein. Je peux savoir ce qui vous a retenue tout ce temps ?

– Les barreaux d’une cellule dans un commissariat de police !

– Et ils ont fini par vous libérer ?

– Non, c’est mon fantôme qui est là ! dit-elle d’un ton sec.

Cette fois Fernstein releva la tête.

– Epargnez-moi votre insolence, reprit le professeur.

Lauren s’approcha de la table d’opération, elle balaya du regard les différents moniteurs et s’inquiéta auprès de Granelli de l’état général du patient. L’anesthésiste la rassura aussitôt. Une petite alerte l’avait inquiété tout à l’heure, mais les choses semblaient être rentrées dans l’ordre.

– Nous n’en avons plus pour très longtemps, dit Fernstein, je renonce à la biopsie, le risque est trop important. Ce jeune homme devra continuer à vivre avec cette légère anomalie et la science avec cette inconnue.

Un bip strident retentit. Norma se précipita sur le défibrillateur. L’anesthésiste consulta l’écran, le rythme cardiaque devenait critique. Lauren prit les poignées des mains de Norma, elle les frottas l’une contre l’autre avant de les plaquer sur le torse d’Arthur.

– Trois cents ! cria-t-elle en envoyant le courant.

Sous l’impulsion de la décharge, le corps se courba avant de retomber lourdement sur la table. Le tracé sur l’écran restait inchangé.

– On le perd ! dit Norma.

– Chargez à trois cent cinquante ! demanda Lauren en appuyant à nouveau sur les poignées.

Le thorax d’Arthur se hissa vers le ciel. Cette fois, la ligne verte plongea avant de redessiner un trait aussi triste que droit.

– On recharge à quatre cents, passez-moi cinq milligrammes d’adrénaline et cent vingt-cinq de Solu-Médrol dans cette perfusion, hurla Lauren.

L’anesthésiste s’exécuta sur-le –champ. En un instant, sous l’œil avisé d’un professeur à qui rien n‘échappait, la jeune urgentiste venait de reprendre les commandes de la salle opératoire.

Dès que le défibrillateur eut recouvré sa charge, Lauren appuya sur les poignées. Le corps d’Arthur se leva dans un ultime effort, pour retenir la vie qui s’en allait.

– Norma, une autre ampoule de cinq milligrammes d’adrénaline et une unité de Lidocaïne, tout de suite !

Fernstein regarda le tracé qui n’avait pas évolué. Il approcha de Lauren et posa la main sur son épaule.

– Je crains que nous ayons fait plus que le nécessaire.

Mais la jeune urgentiste arracha la seringue des mains de Norma et la planta sans aucune hésitation dans le cœur de son patient.

Le geste fut d’une précision redoutable, l’aiguille glissa entre deux côtes, elle traversa le péricarde et pénétra de quelques millimètres la paroi qui entourait le cœur. Aussitôt, le soluté se distilla dans toutes les fibres du myocarde.

– Je te défends d’abandonner, murmura Lauren en colère, accroche-toi !

Elle reprit les poignées du défibrillateur mais Fernstein retint son geste et les lui ôta des mains.

– Ca suffit, Lauren, laissez-le partir.

Elle repoussa son professeur avec véhémence et l’attaqua de front.

– Ca ne s’appelle pas partir, ça s’appelle mourir ! Quand va-t-on accepter d’utiliser de vrais mots ? Mourir, mourir, mourir, répéta-t-elle en frappant d’un coup de poing le torse inerte d’Arthur.

Le son continu qui s’échappait de l’électrocardiographe s’interrompit brusquement, laissant place à une succession de bips courts. L’équipe resta immobile, tous fixaient le tracé vert qui était presque plat. A son extrémité, l’onde se mit à osciller, elle s’arrondit et finit par reformer une courbe dont le dessin retrouvait un aspect presque normal.

– Et ça, ça ne s’appelle pas revenir, mais vivre ! tempêta Lauren en reprenant les poignées des mains de Fernstein.

Le professeur quitta aussitôt la salle en criant qu’elle n’avait pas besoin de lui pour suturer. Il la laissait à son patient et retournait retrouver son lit qu’il n’aurait jamais dû quitter. Un silence pesant s’installa, interrompu par les bips de l’électrocardiographe qui répondaient en écho aux battements du cœur d’Arthur.

Le docteur Granelli retourna derrière sa console et vérifia la saturation des gaz sanguins.

– Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre jeune homme revient de loin. Personnellement, j’ai toujours trouvé qu’une certaine dose d’entêtement pouvait avoir du charme. Je vous laisse dix petites minutes, chère consœur, pour refermer les incisions, et je vous le ramène à la surface du monde.

Norma préparait déjà les agrafes, quand Lauren entendit un gémissement à ses pieds.

Elle se pencha et aperçut un bras qui s’agitait sous elle.

S’agenouillant, elle vit Paul, le teint blanc comme un linceul, recroquevillé sous le tablier du plateau d’opération.

– Qu’est-ce que vous faites là ? demanda-t-elle, stupéfaite.

– Vous êtes revenue ? réussi à dire Paul d’une voix à peine audible, avant de s’évanouir.

Lauren appuya fortement sur les points d’ancrage de ses mandibules, causant une douleur bien plus efficace que n’importe quels sels d’ammoniaque. Paul rouvrit les yeux.

– Je voudrais sortir, supplia-t-il, mais j’ai les jambes terriblement faibles, je ne me sens pas très bien.

Lauren résista à l’envie de rire et demanda à l’anesthésiste de bien vouloir lui préparer une sonde d’oxygène.

– Ca doit-être l’odeur de l’éther, dit Paul d’une vois tremblante. Ca sent un peu l’éther ici, non ?

Granelli haussa les sourcils, il appareilla la sonde et ouvrit le débit d’air au maximum. Lauren applique le masque sur le visage de Paul qui reprit quelques couleurs.

– Ah ! C’est très agréable, dit-il, ça fait beaucoup de bien, c’est un peu comme à la montagne.

– Taisez-vous et respirez à fond.

– C’est affreux, les bruits que j’ai entendus, et puis la poche là-bas au bout, elle s’est remplie de sang…

Et de nouveau, Paul perdit connaissance.

– Je ne veux pas interrompre ce tête à tête, ma chère, mais il est temps de suturer le patient qui se trouve sur la couchette du dessus !

Norma remplaça Lauren. Quand Paul se sentit mieux, elle lui banda les yeux, l’aida à se lever et l’escorta chancelant jusqu’à la sortie du bloc.

L’infirmière l’installa sur un lit dans une pièce voisine, elle jugea préférable de le maintenir sous oxygène. Alors qu’elle lui apposait un masque sur le visage, elle ne résista pas à la curiosité de lui demander qu’elle était sa spécialité. Paul regarda la blouse tachée de Norma et ses yeux virèrent encore au blanc. Norma lui tapota les joues. Dés qu’il revint à lui, elle l’abandonna et retourna au bloc.

Il était six heures du matin quand Lorenzo Granelli s’attaqua au délicat processus de la phase de réveil. Vingt minutes plus tard, Norma entraînait Arthur, emmailloté dans un drap, vers le service de réanimation.

Lauren quitta le bloc en compagnie de l’anesthésiste. Tous deux se rendirent dans la salle adjacente.

Ils ôtèrent leurs gants et se lavèrent les mains sans un mot. Alors qu’il allait quitter la salle de préparation Granelli se retourna vers Lauren et la regarda, attentif, avant de lui confier qu’il réopérerait avec elle quand elle le souhaiterait, il aimait beaucoup sa façon de travailler.

La jeune neurologue s’assit sur le rebord de la vasque, épuisée. La tête au creux des mains, elle attendit d’être vraiment seule et se mit à pleurer.
*
La salle de réanimation baignait dans le silence du petit matin. Norma ajusta la sonde nasale et vérifia le débit d’oxygène. Le ballon au bout du masque enflait et désenflait au rythme régulier de la respiration d’Arthur. Elle referma le pansement, vérifiant que le drain n’était pas comprimé par la gaze. La poche de perfusion s’écoulait dans la veine. Elle remplit la feuille du bilan postopératoire et confia son patient à l’infirmier de permanence qui prenait désormais sa relève. Au bout du long couloir, elle vit Fernstein qui avançait d’un pas lourd. Le professeur poussa les portes battantes qui menaient au bloc opératoire.
*
Lauren releva la tête et se frotta les yeux. Fernstein s’assit à ses côtés.

– La nuit a été difficile, n’est-ce pas ?

Lauren regarda les chaussons stériles qu’elle portait encore aux pieds. Elle les fit bouger comme deux marionnettes absurdes et ne répondit pas. Elle avait prit des risques inconsidérés mais la fin de l’intervention lui avait donné raison, poursuivit le professeur. Il l’invitait à en tirer une satisfaction personnelle. Ce soir, elle avait recueilli les fruits de l’enseignement qu’il lui avait dispensé. Lauren regarda son professeur, perplexe. Il se redressa et passa son bras autour de son épaule.

– Vous avez sauvé une vie que j’aurais perdue ! Vous voyez, il est temps que je prenne ma retraite et que je vous apprenne une dernière chose.

Les rides autour de ses yeux trahissaient cette tendresse qu’il s’efforçait de cacher, il se releva.

– Ayez la sérénité d’accepter ce que vous ne pouvez pas changer, le courage de changer ce que vous pouvez et, surtout, la sagesse d’en connaître la différence.

– Et à quel âge arrive-t-on à faire ça ? demanda Lauren au vieil homme.

– Marc Aurèle y a réussi à la fin de sa vie, dit-il en s’éloignant les mains dans le dos. Ca vous laisse encore un peu de temps, dit-il avant de disparaître derrière les portes qui se refermèrent sus ses pas.

Lauren resta seule quelques instants. Et consulta sa montre et se souvint de sa promesse. Un inspecteur de police l’attendait dans un café en face de l’hôpital.

Elle s’engagea dans le couloir et s’arrêta devant la vitre de la salle de réanimation. Sur un lit, près de la fenêtre aux stores baissés, un homme bardé de tubes et de fils revenait à cette vie, décidément si fragile. Elle le regardait, et chaque fois qu’Arthur inspirait, la poitrine de Lauren s’emplissait de joie.

12.


A l’accueil une jeune infirmière remplaçait Betty. Lauren effaça son nom du tableau des médecins en service. Le radiologue qui l’avait reçue au service d’imagerie médicale achevait aussi sa garde, il vint à sa rencontre et demanda comment s’était déroulée l’intervention, si son patient s’en était sort correctement. En l’accompagnant vers la sortie, Lauren lui fit un compte rendu des évènements de la nuit, elle ne mentionna pas l’épisode qui l’avait opposée à Fernstein et ajouta que ce dernier avait préféré laisser la petite anomalie vasculaire en place.

Le radiologue avoua ne pas être surpris. L’irrégularité lui avait semblé d’une taille infime, qui ne justifiait pas les risques opératoires. « Et puis, on vit très bien avec ce genre de petit défaut, tu en es la preuve vivante », ajouta-t-il. L’expression de Lauren trahissait son étonnement, le radiologue l’informa qu’elle avait, elle aussi, une petite singularité dans le lobe pariéto-occipital. Fernstein avait préféré ne pas y toucher lorsqu’il l’avait opérée après son accident. Le radiologue s’en souvenait comme si c’était hier. Jamais il n’avait eu à faire autant de clichés de scanner et d’IRM pour une même patiente ; bien plus que nécessaire. Mais les examens avaient été exigés par le chef du département de neurologie en personne et certaines demandes ne se discutaient pas.

– Pourquoi ne m’en a-t-il jamais rien dit ?

– Je n’en ai pas la moindre idée, mais je préfèrerais que vous ne lui rapportiez pas notre conversation. Secret médical oblige !

– C’est quand même un comble, je suis médecin !

– Pour moi, vous étiez surtout la patiente de Fernstein !

Le professeur ouvrit la fenêtre de son bureau. Il aperçu son élève traverser la rue ; Lauren céda le passage à une ambulance et entra dans le petit bistrot en face de l’hôpital. Un homme l’attendait dans le box où Fernstein et elle avaient l’habitude de prendre leurs repas. Fernstein retourna s’asseoir dans son fauteuil, Norma venait d’entrer pour lui remettre un dossier. Il souleva le rabat et prit connaissance de l’identité du patient qu’il venait d’opérer.

– C’est bien lui, n’est-ce pas ?

– J’en ai bien peur, répondit Norma, le visage fermé.

– Il est en salle de réveil ?

Norma reprit le dossier des mains du professeur.

– Ses fonctions sont stables, le bilan neurologique est parfait. Le chef du service de réanimation pense le faire redescendre dans votre unité dès ce soir, il a besoin de ses lits, conclut l’infirmière.

– Il n’est pas question que Lauren s’occupe de lui ; sinon, il finira par rompre sa promesse.

Il ne l’a pas fait jusqu’à présent, pourquoi céderait-il maintenant ?

– Parce qu’il n’a pas eu à la côtoyer tous les jours, ce qui sera le cas si elle le traite.

– Que comptes-tu faire ?

Songeur, Fernstein retourna à la fenêtre.

Lauren quittait le café, elle montait à bord d’une Mercury Grand Marquis rangée devant l’établissement. Seul un policier pouvait avoir eu l’audace de se garer le long du trottoir en face des urgences. Il fallait aussi qu’il s’occupe des incidents de cette nuit. Norma le tira de ses pensées.

– Force-la à prendre des vacances !

– Tu as déjà réussi à convaincre un arbre de se plier en deux pour céder le passage aux oiseaux ?

– Non, mais j’en ai coupé un qui gênait l’accès à mon garage ! répondit Norma en s’approchant de Fernstein.

Elle reposa la chemise de carton sur le bureau et enlaça le vieux professeur.

– Tu n’as jamais cessé de t’inquiéter pour elle, elle n’est pas ta fille ! Après tout, qu’adviendrait-il de si grave si elle apprenait la vérité ? Que sa mère était d’accord pour l’euthanasier ?

– Que je suis le médecin qui l’en avait convaincue ! grommela le professeur en repoussant Norma.

L’infirmière récupéra le dossier et sortit de la pièce sans se retourner. Dès qu’elle eut refermé la porte, Fernstein décrocha le téléphone. Il appela le standard et demanda à ce que l’on joigne chez lui l’administrateur du Mission San Pedro Hospital.
*
L’inspecteur Pilguez se rangea sur la place de stationnement qui lui avait été réservée pendant de nombreuses années.

– Dites à Nathalia que je l’attends ici.

Lauren descendit de la Mercury et disparut dans l’enceinte du commissariat. Quelques minutes plus tard, la responsable du dispatch grimpait à bord. Pilguez lança le moteur et la Grand Marquis remonta vers le nord de la ville.

– A quelques minutes près, dit Nathalia, vous me mettiez tous deux dans une situation délicate.

– Mais nous sommes arrivés à temps !

– Tu peux m’expliquer ce qui se passe avec cette fille ? Tu la sors de sa cellule sans mon avis et tu disparais la moitié de la nuit avec elle.

– Tu es jalouse ? demanda le vieil inspecteur ravi.

– Si je cesse de l’être un jour, c’est là que tu auras du souci à te faire.

– Tu te souviens de ma dernière affaire ?

– Comme si c’était demain ! soupira sa passagère.

Pilguez s’engagea sur le Geary Expressway, son petit sourire au coin des lèvres n’échappa pas à Nathalia.

– C’était elle ?

– Quelque chose comme ça.

– Et c’était lui ?

– D’après ce que j’ai pu lire dans le rapport de police, c’est bien le même homme. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces deux loustics ont un certain talent pour faire le mur.

Le visage radieux, Pilguez caressait la jambe de sa compagne.

– Je sais que tu n’accordes pas de sens aux petits signes de la vie, mais là, avoue qu’on frise le feu d’artifice. Elle n’a même pas fait le rapprochement, poursuivit l’inspecteur. Je suis fasciné. Comme si personne ne lui avait rien raconté de ce que cet homme a fait pour elle.

– Et de ce que tu as fait toi aussi !

– Moi ? Je n’ai rien fait !

– A part la retrouver dans cette maison de Carmel et la ramener à l’hôpital, non tu as raison, tu n’as rien fait. Et je ne te ferai aucune allusion au fait que le dossier de cette enquête se soit volatilisé.

– Là, je n’y étais absolument pour rien !

– C’est probablement pour ça que je l’ai retrouvé au fond de la penderie en faisant du rangement.

Pilguez ouvrit la fenêtre et enguirlanda un piéton qui traversait hors des clous.

– Et toi, tu ne lui a rien dit, à la petite ? poursuivit Nathalia.

– Ca me brûlait les lèvres.

– Et tu n’as pas éteint l’incendie ?

– Mon instinct m’a poussé à me taire.

– Tu me le prêterais de temps en temps ton instinct ?

– Pour quoi faire ?

La Mercury entra dans le garage de la maison où vivaient l’inspecteur et sa compagne. Un soleil couleur tournesol se levait sur la baie de San Francisco. Bientôt ses rayons chasseraient la brume qui enveloppait le Golden Gate aux premières heures du jour.
*
Allongé sur la couchette d’une cellule du commissariat de police, Lauren se demandait comment elle avait pu, en une nuit, ruiner ses chances d’obtenir son internat de neurochirurgie et, ainsi, sept années de travail acharné.
*
Kali abandonna le tapis en laine. La chambre de Mme Kline lui était interdite, la porte-fenêtre du balcon était entrouverte, elle se faufila et passa son museau entre les barreaux du garde-corps. Elle suivit du regard une mouette qui planait au ras des flots, renifla l’air frais du petit matin et retourna ses coucher dans le salon.
*
Fernstein reposa le combiné sur son socle. La conversation avec l’administrateur de San Pedro s’était déroulée comme il l’avait prévue, son confrère ordonnerait à Brisson de retirer sa plainte et ignorerait l’emprunt de l’ambulance, quant à lui, il ne mettrait pas à exécution sa menace de faire intervenir une commission d’inspection de leur service d’urgences.
*
Après une halte dans une boulangerie française sur Sutter Street un taxi conduisait Paul en direction de Pacific Heigts. Il se rangea devant l’immeuble où vivait une vieille dame au charme ravageur. Hier soir, elle avait sauvé la vie de son meilleur ami. Miss Morrisson promenait Pablo. Paul descendit et l’invita à partager des croissants chauds et quelques nouvelles rassurantes d’Arthur.
*
Une infirmière entra sans faire de bruit dans la salle 102 du service de réanimation. Arthur dormait. Elle changea la poche qui recueillait les derniers épanchements de l’hématome et vérifia les constantes vitales de son patient. Satisfaite, elle reporta ses relevés sur un feuillet rose qu’elle rangea dans le dossier d’Arthur.
*
Norma frappa à la porte du bureau. Fernstein prit la doyenne des infirmières par le bras et l’entraîna dans le couloir. C’était la première fois qu’il s’autorisait une geste complice dans l’enceinte de l’Hôpital.

– J’ai une idée, dit-il. Allons prendre un petit déjeuner au bord de l’océan, et puis nous irons piquer un petit somme sur la plage.

– Tu ne travaille pas aujourd’hui ?

– J’ai fait mon quota cette nuit, je prends ma journée.

– Il faut que j’informe le planning que je prends la mienne.

– Je viens de le faire à ta place.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent devant eux. Deux anesthésistes et un chirurgien orthopédique en pleine conversation saluèrent le professeur qui, contrairement à ce qu’avait pensé Norma, ne quitta pas son bras en entrant dans la cabine.
*
A dix heures du matin, un officier de police entra dans la cellule où Lauren s’était endormie. Le docteur Brisson avait retiré sa plainte. Le Mission San Pedro Hospital ne souhaitait pas la poursuivre pour « l’emprunt » d’une de ses ambulances. Une dépanneuse de la fourrière avait rapatrié sa Triumph sur le parking du commissariat. Lauren n’avait plus qu’à s’acquitter des frais d’enlèvement et elle serait libre de rentrer chez elle. Sur le trottoir devant le commissariat, le soleil l’éblouit. Autour d’elle, la ville avait repris vie, et pourtant Lauren se sentait étrangement seule. Elle monta à bord de sa Triumph et reprit le chemin dont elle s’était écartée pour faire un détour au milieu de la nuit.
*
– Je pourrais lui rendre visite ? demanda Miss Morrisson en raccompagnant Paul au bout du palier.

– Je vous appellerai dès que je l’aurais vu.

– Passez plutôt me voir, dit-elle en s’accrochant au bras de Paul. Je lui aurai préparé une boîte de sablés, vous pourrez les lui apporter demain.

Rose rentra chez elle, prit le double des clés de l’appartement d’Arthur et alla arroser ses plantes. Son voisin lui manquait beaucoup. A son grand étonnement, Pablo décida de l’accompagner.
*
Norma et le professeur Fernstein étaient allongés sur le sable blanc de Baker Beach. Il lui tenait la main et regardait une mouette virevolter dans le ciel. L’oiseau déploya ses ailes pour jouer avec les courants ascendants.

– Qu’est-ce qui t’inquiètes ainsi ? demanda Norma.

– Rien, répondit Fenrstein.

– Tu feras plein d’autre choses quand tu arrêteras l’hôpital, tu voyageras, tu donneras des conférences, et puis tu t’occuperas de ton jardin, c’est ce que font les retraités, non ?

– Tu te moques de moi, là ?

Fernstein se tourna pour regarder attentivement Norma.

– Tu comptes mes rides ? lui demanda-t-elle.

– Tu sais, je n’ai pas fait quarante années de neurochirurgie pour finir ma vie à tailler des bougainvilliers et des thuyas. Mais ton idée de conférences et de voyages ça me plaît bien, à condition que tu m’accompagnes.

– Tu as peur de la retraite à ce point-là, pour me proposer des choses pareilles ?

– Non, pas le moins du monde, c’est moi qui l’ai avancée cette retraite, j’aimerais rattraper le temps perdu, je voudrais qu’il te reste quelque chose de nous.

Norma se redressa et regarda tendrement l’homme qu’elle aimait.

– Wallace Fernstein, pourquoi vous entêtez-vous à refuser ce traitement ? Pourquoi ne pas au moins essayer ?

– Je t’en supplie, Norma, ne reprenons pas cette conversation, faisons ces voyages et oublions les conférences. Le jour où le « crabe » aura eu raison de moi, tu m’enterreras où je te l’ai demandé. Je veux mourir en vacances, pas dans le théâtre où j’ai opéré toute ma vie, et encore moins côté spectateurs.

Norma embrassa le vieux professeur à pleine bouche. Tous les deux sur cette plage étaient comme deux vieux amants magnifiques.
*
Lauren referma la porte de son appartement. Kali n’était pas là pour lui faire la fête. La lumière du répondeur clignotait, elle enclencha la lecture mais n’écouta pas jusqu’au bout le message que sa mère avait laissé. Elle se rendit dans l’alcôve qui dominait la baie et prit son téléphone portable, effleurant les touches du clavier. Une mouette qui arrivait tout droit de Baker Beach vint se poser sur le poteau télégraphique dressé devant sa fenêtre. L’oiseau penchait la tête de côté, comme pour mieux la regarder, il agita ses ailes et regagna le large. Elle composa le numéro de Fernstein, obtint sa messagerie et raccrocha. Elle appela le Mémorial, déclina son identité et demanda à parler à l’interne de garde. Elle voulait obtenir des nouvelles d’un patient qu’elle avait opéré cette nuit. Le neurologue de service effectuait sa visite, elle laissa son numéro pour qu’il la rappelle.
*
Paul attendait depuis plus d’une heure, assis sur une chaise, le long d’un mur de la salle d’attente. Les visites n’étaient autorisées qu’à partir de 13 heures.

Une femme à la tête bandée enserrait dans ses bras une pochette de radiographies comme on tient un trésor.

Un enfant turbulent jouait sur le tapis, faisant rouler une petite voiture le long des motifs rectangulaires orange et violets.

Un vieux monsieur à l’allure élégante, les mains croisées dans le dos, regardait, attentif, quelques reproductions d’aquarelles accrochées aux murs. Hormis l’odeur si caractéristique des hôpitaux, on aurait pu l’imaginer visitant un musée.

Dans le couloir, une jeune femme emmitouflée dans une couverture dormait sur une civière, une perfusion accrochée à une patère s’écoulait dans la veine de son bras. Deux ambulanciers adossés au mur de chaque côté du brancard veillaient sur elle.

L’enfant s’empara d’un journal et commença à déchirer les pages, produisant un bruit aussi régulier qu’irritant. Sa mère ne lui portait aucune attention, profitant certainement d’un précieux moment de répit.

Paul regardait la pendule accrochée en face de lui. Enfin, une infirmière vint à sa rencontre, mais elle poursuivit son chemin vers le distributeur de boissons, ce n’était qu’un sourire de courtoisie. Comme elle fouillait les poches de sa blouse à la recherche d’un peu de monnaie, Paul se leva et avança vers elle. Il introduisit une pièce dans la fente du monnayeur et regarda l’infirmière d’un air interrogatif, le doigt sur le clavier de la machine.

– Un red Bull ! dit la jeune femme, surprise.

– Vous êtes si fatiguée que ça ? demanda Paul en composant la série de chiffres qui libéreraient la boisson de son compartiment.

Un ressort se mit à tourner, la canette avança vers la vitre avant de descendre dans le bac. Paul la récupéra et la tendit à l’infirmière.

– Voilà votre potion énergisante.

– Nancy ! dit-elle en le remerciant.

– C’est écrit sur votre blouse, répondit Paul, maussade.

– Ca ne va pas ?

– J’attends !

– Un médecin ?

– L’heure légale des visites.

L’infirmière consulta sa montre.

– Qui venez-vous voir ?

– Arthur…

Mails il n’eut pas le temps de prononcer son nom, Nancy l’interrompit et le prit par le bras pour l’entraîner dans le couloir.

– Je sais de qui vous parlez, suivez-moi ! Je vous emmène, les règlements n’ont de sens que si on les enfreint de temps en temps.

Elle le conduisit jusqu’à la porte de la chambre 307.

– Ils auraient dû le garder en réanimation jusqu’à ce soir, mais l’interne a jugé son état satisfaisant, alors il est chez nous. Nous avons tir à la courte paille et j’ai gagné.

Paul la dévisagea, interdit.

– Vous avez gagné quoi ?

– C’est moi qui m’occupe de lui ! dit-elle , en lui faisant un clin d’œil.

Une armoire, une chaise en paille tressée et une table roulante composaient le mobilier de la pièce. Arthur dormait, un tube d’oxygène dans les narines, une perfusion dans la veine de son bras. Il avait la tête penchée sur le côté, un pansement entourait son crâne. Paul s’approcha à pas lents, contenant l’émotion qui le submergeait.

Il approcha la chaise du lit. En regardant Arthur ainsi muré dans son silence, mille souvenirs et autant de moments partagés lui revinrent en mémoire.

– De quoi j’ai l’air ? murmura Arthur les yeux clos.

Paul toussota.

– D’un maharadja qui aurait prit une cuite.

– Comment vas-tu ?

– On s’en fiche un peu, et toi ?

– Un peu mal à la tête, je me sens très fatigué, répondit Arthur d’une voix pâteuse. Je t’ai gâché ta soirée, non ?

– On peut voir ça sous cet angle-là, tu m’as surtout fichu une sacrée trouille.

– Arrête de faire cette tête-là, Paul.

– Tu as les yeux fermés !

– Je te vois quand même. Et cesse de t’inquiéter, les médecins m’ont dit qu’une fois l’hématome résorbé on récupérait à toute vitesse. La preuve !

Paul avança vers la fenêtre. La vue donnait sur les jardins de l’hôpital. Un couple avançait, à pas lents, le long d’une allée bordée de massifs de fleurs. L’homme portait une robe de chambre, sa femme l’aidait dans sa marche. Paul resta le regard fixé au-dehors.

– J’ai encore trop de défauts pour rencontrer la femme de ma vie, mais je voudrais changer tu sais.

– Tu voudrais changer quoi ?

– Cet égoïsme qui me fait te parler de moi alors que je suis au chevet de ton lit d’hôpital, par exemple. Je voudrais être comme toi.

– Tu veux dire avec un turban sur la tête et une migraine de cachalot ?

– Réussir à m’abandonner sans avoir la trouille au ventre, à vivre les défauts de l’autre comme des fragilités sublimes.

– C’est d’aimer dont tu parles ?

– Quelque chose comme ça, oui. C’est tellement incroyable ce que tu as fait.

– M’être fait percuter par un side-car ?

– Avoir continué à l’aimer sans retour. Avoir su te nourrir du seul sentiment que tu lui portais, avoir respecté sa liberté, te contenter du fait qu’elle existe sans chercher à la revoir, juste pour la protéger.

– Ce n’est pas pour la protéger, Paul ? C’est pour lui laisser le temps de s’accomplir. Si je lui avais dit la vérité, si nous avions vécu cette histoire, je l’aurais éloignée de sa vie.

– Tu l’attendras tout ce temps-là ?

– Autant que je le pourrai.

L’infirmière qui était entrée sans qu’ils l’entendent fit signe à Paul que le temps de visite règlementaire tirait à sa fin, Arthur devait se reposer. Pour une fois Paul ne chercha pas à discuter. Quand il arriva au pas de la porte, il se retourna et regarda Arthur.

– Ne me refais jamais un coup comme ça.

– Paul ?

– Oui.

– Elle était là cette nuit, n’est-ce pas ?

– Repose-toi, nous en reparlerons plus tard.
Paul avançait dans le couloir, les épaules lourdes. Nancy le rejoignit devant l’ascenseur. Elle entra dans la cabine avec lui et appuya sur le bouton du second. Tête baissée, Nancy fixait le bout de ses sandales.

– Vous n’êtes pas si mal que ça, vous savez.

– Et vous ne m’avez pas vu en tenue de chirurgien !

– Non ? mais j’ai entendu votre conversation.

Et comme Paul semblait ne pas comprendre ce qu’elle essayait de lui dire, elle le regarda droit dans les yeux et ajouta qu’elle aurait aimé avoir un ami comme lui. Alors que les portes de la cabine s’ouvraient sur le palier, elle se hissa sur la pointe des pieds et posa un baiser sur sa joue, avant de disparaître.
*
Le professeur Fernstein avait laissé un message sur le répondeur de Lauren. Il voulait la voir au plus vite. Il passerait à son domicile en fin de journée. Sans laisser d’autre explication, , il raccrocha.

– Je ne sais pas si nous avons raison de faire ça, dit Mme Kline.

Fernstein rangea son téléphone portable.

– Il est un peu tard pour changer de ligne de conduite, vous ne trouvez pas ? Vous ne pouvez pas risque de la perdre une seconde fois, c’est bien ce que vous m’avez toujours dit ?

– Je ne sais plus, peut être que lui avouer enfin la vérité nous délivrerait tous les deux d’un poids énorme.

– Avouer sa faute à l’autre pour soulager sa conscience, c’est une belle idée, mais c’est tout simplement de l’égoïsme. Vous êtes sa mère, vous avez vos raisons de craindre qu’elle ne vous pardonne pas. Moi, je ne supporte pas l’idée qu’elle apprenne un jour que j’ai renoncé, que c’est moi qui est voulu la débrancher.

– Vous avez agi selon vos convictions, vous n’avez rien à vous reprocher.

– Ce n’est pas cette vérité qui compte, reprit le professeur. Si j’avais été dans sa situation, si mon sort avait dépendu de sa décision médicale, je sais qu’elle n’aurait jamais renoncé.

La mère de Lauren s’assit sur un banc. Fernsteir prit place à côté d’elle. Le regard du vieux professeur se perdait dans les eaux calmes du petit port de plaisance.

– J’en ai encore pour dix-huit mois, au mieux ! Après mon départ, faites comme bon vous semble !

– Je croyais que vous preniez votre retraite à la fin de l’année ?

– Je ne parlais pas de ma retraite.

Mme Kline posa sa main sur celle du vieux professeur. Les doigts tremblaient. Il prit un mouchoir dans sa poche et s’épongea le front.

– J’ai sauvé des tas de gens dans ma vie, mais je crois que je n’ai jamais su les aimer, la seule chose qui m’intéressait était de les soigner. Je gagnais des victoires contre la mort et la maladie, j’étais plus fort qu’elles, enfin jusqu’à maintenant. Je n’ai même pas été foutu d’avoir un enfant. Quel revers pour quelqu’un qui prétend s’être voué à la vie !

– Pourquoi avez-vous fait de ma fille votre protégée ?

– Parce qu’elle est tout ce que j’aurais voulu être. Elle est courageuse là où je n’étais qu’obstiné, elle invente là ou je ne faisais qu’appliquer, elle a survécu là où je vais mourir, et j’ai une peur bleue. Je me réveille la nuit la trouille au ventre. J’ai envie de donner des coups de pied dans ces arbres qui me font survivre ; j’ai oublié de faire tant de choses.

Mme Kline prit le professeur par la main et l’entraîna dans l’allée.

– Où allons-nous ?

– Suivez-moi et ne dites rien.

Ils remontèrent le long de la Marina. Devant eux, près de la jetée, un petit parc accueillait une ribambelle d’enfants en bas âge. Trois balançoires s’élevaient dans le ciel au prix des efforts surhumains de parents épuisés, qui poussaient sans relâche ; le toboggan ne désemplissait pas, en dépit de la bonne volonté d’un grand-père qui tentait d’en réguler l’accès ; une construction de bois et de cordages souffrait des assauts de Robinsons en herbe, un petit garçon s’était coincé dans une tubulure rouge, il hurlait, paniqué. Un peu plus loin, une mère tentait, sans résultat, de convaincre son chérubin d’abandonner le bac à sable et de venir prendre son goûter. Assortie de chants indiens, une ronde infernales tournait sans pitié autour d’une jeune fille au pair tandis que deux garçons se disputaient un ballon. Le concert de pleurs, de hurlements et de cris virait à la cacophonie.

Accoudée à la barrière, Mme Kline épiait cet enfer miniature ; le visage éclairé d’un sourire complice, elle regarda le professeur.

– Vous voyez, vous n’avez pas tout perdu !

Une petite fille, qui chevauchait un cheval à ressort, leva la tête. Son père venait de pousser le portillon de l’aire de jeu. Elle abandonna sa monture, se précipita à sa rencontre et sauta dans ses bras grands ouverts. L’homme la hissa à sa hauteur et l’enfant se blottit contre lui, en enfouissant sa tête au creux de sa nuque, avec une infinie tendresse.

– C’était bien tenté, dit le professeur en souriant à son tour.

Il regarda sa montre et s’excusa, l’heure de son rendez-vous avec Lauren approchait. Sa décision la mettrait hors d’elle, même s’il l’avait prise dans son intérêt. Mme Kline le regarda s’éloigner, seul dans l’allée ; il traversa le parking et monta dans sa voiture.
*
Les arbres alignés sur les trottoirs de Green Street pliaient sous le poids de leur feuillage. En cette saison, la rue éclatait de couleurs. Les jardins des maisons victoriennes étaient bordés de fleurs.

Le professeur sonna à l’interphone de l’appartement de Lauren et grimpa à l’étage. Assis sur le canapé du salon, il prit son air le plus grave et l’informa qu’elle était mise à pied ; il lui était interdit de s’approcher de Memorial Hospital pendant deux semaines.

Lauren refusa de le croire, une telle décision devait être validée par un conseil de discipline devant lequel elle pourrait défendre sa cause. Fernstein lui demanda d’entendre ses arguments. Il avait obtenue sans trop de difficultés de la part de l’administrateur du Mission San Pedro qu’il s’abstienne d’engager toute poursuite, mais pour convaincre Brisson de retirer sa plainte, il lui avait fallu une monnaie d’échange. L’interne avait exigé une punition exemplaire. Deux semaines de congé sans solde étaient un moindre mal au regard du sort encouru s’il n’avait pu étouffer ainsi l’affaire. Et même si la colère la gagnait à penser aux exigences amères de Brisson.

Lauren, scandalisée par cette injustice qui laissait son salopard de collègue à l’abri de toute sanction pour ses négligences inavouables, savait que son professeur venait de protéger sa carrière.

Elle se résigna et accepta la sentence. Fernstein lui fit jurer qu’elle respecterait le marché à la lettre : en aucun cas elle ne s’aventurerait près de l’hôpital, pas plus qu’elle n’entrerait en contact avec les membres de son équipe. Même le Parisian Coffee lui était interdit.

Quand Lauren lui demanda ce qu’elle aurait le droit de faire pendant ses quinze journées perdues, Fernstein lui fit une réponse ironique : elle allait enfin pouvoir se reposer.

Lauren regarda son professeur, reconnaissante et furieuse, elle était sauvée et vaincue. L’entretien n’avait pas duré plus d’un quart d’heure.

Fernstein la complimenta pour son appartement, il trouvait l’ensemble bien plus féminin que ce qu’il s’était imaginé, Lauren lui désigna la porte d’un doigt autoritaire. Sur le palier, Fernstein ajouta qu’il avait donné des instructions précises au standard pour qu’on refuse tout appel émanant d’elle, il lui était interdit de pratiquer la médecine le temps de la sanction, même par téléphone.

En revanche elle pouvait mettre cette période à profit pour compulser ses derniers cours de fin d’internat.

En reprenant la route, Fernstein ressentit une violente douleur. Le « crabe » qui le rongeait venait de mordre. Il profita d’un feu rouge pour essuyer son front qui perlait de sueur. Derrière lui, un automobiliste impatient avait beau user de son avertisseur pour l’inviter à avancer, il ne trouvait pas la force d’appuyer sur l’accélérateur. Le vieux médecin ouvrit sa vitre et aspira à pleins poumons, cherchant à reprendre un peu de ce souffle qui lui manquait. La souffrance était saisissante et sa vue se troublait. Dans un ultime effort, il changea de file et réussit à se ranger sur un parking réservé à la clientèle d’un magasin de fleurs.

Le contact coupé, il desserra sa cravate, défit le bouton du col de sa chemise et posa sa tête sur le volant. Cet hiver, il voudrait emmener Norma dans les Alpes et voir encore une fois la neige, et puis il la conduirait jusqu’en Normandie. L’oncle médecin qui avait marqué son enfance y reposait dans un cimetière, entouré de neuf mille autres tombes. La douleur reculait enfin, il relança le moteur et reprit sa route, remerciant le ciel que cette crise n’ait pas eu lieu pendant une opération.
*
Une Audi grise roulait vers la marina, la température de cette fin de journée était douce. De ravissantes créatures venaient fréquemment courir à cette heure dans les allées qui longent le petit port de plaisance. Une jeune femme s’y promenait en compagnie de son chien. Paul se rangea sur l’aire de stationnement et la rejoignit à pied.

Lauren était perdue dans ses pensées, elle sursauta quand il l’aborda.

– Je ne voulais pas vous faire peur, dit-il, je suis désolé.

– Merci d’être venue aussi vite. Comment va-t-il ?

– Mieux, il a quitté la réanimation, il s’est réveillé et il ne semble pas souffrir.

– Vous avez parlé à l’interne de garde ?

Paul n’avait pu s’entretenir qu’avec une infirmière, elle était confiante. Arthur récupérait très bien. Demain, elle enlèverait la perfusion et commencerait à le réalimenter.

– C’est bon signe, dit Lauren en libérant la laisse de Kali.

La chienne partit gambader derrière quelques mouettes qui volaient en rase-mottes au-dessus des pelouses.

– Vous prenez une journée de repos ?

Lauren expliqua à Paul que le sauvetage lui avait coûté deux semaines de mise à pied. Paul ne savait quoi dire.

Ils firent quelques pas, côte à côte, aussi silencieux l’un que l’autre.

– Je me suis conduit comme un lâche, finit par avouer Paul. Je ne sais même pas comment vous remercier de ce que vous avez fait cette nuit. Tout est de ma faute. Demain j’irai me présenter au commissariat et leur dire que vous n’y êtes pour rien.

– Vous arrivez comme la cavalerie, Brisson a retiré sa plainte, il l’a troquée contre une punition. Les fayots des premiers rangs de l’école continuent, adultes, à lever le doigt à la première occasion.

– Je suis désolé, dit Paul. Est-ce que je peux encore faire quelque chose ?

Lauren s’arrêta pour le regarder attentivement.

– Moi je ne suis pas désolée ! Je crois que je ne me suis jamais sentie autant en vie qu’au cours de ces dernières heures.

A quelques mètres d’eux, une buvette proposait des glaces et des rafraîchissements. Paul commanda un soda, Lauren un cornet à la fraise et, pendant que Kali faisait du charme à un écureuil qui la lorgnait depuis la branche de son arbre, ils s’assirent autour d’une des tables en bois.

– C’est une belle amitié qui vous unit tous les deux.

– Nous ne nous sommes pas quittés depuis l’enfance, hormis quand Arthur est parti vivre en France.

– Amour ou voyage d’affaires ?

– Les affaires sont plutôt de mon ressort et l’évasion du sien.

Il fuyait quelque chose ?

Paul la regarda droit dans les yeux.

– Vous !

– Moi ? demanda Lauren, stupéfaite.

Paul but une longue gorgé de son soda et s’essuya la bouche d’un revers de la main.

– Les femmes ! enchaîna Paul, maussade.

– Toutes les femmes ? répliqua Lauren en souriant.

– Une en particulier.

– Une rupture ?

– Il est très secret, il me truciderait s’il m’entendait parler ainsi.

– Alors changeons de sujet.

– Et vous, demanda Paul, vous avez quelqu’un dans votre vie ?

– Vous n’êtes pas en train de me draguer ? reprit Lauren, amusée.

– Certainement pas ! Je suis allergique aux poils de chien.

– J’ai quelqu’un ; une histoire qui n’occupepas beaucoup de place dans ma vie, répondit Lauren, mais j’imagine que je trouve une forme d’équilibre à cette situation bancale. Mes horaires de travail ne laissent pas beaucoup de place à d’autre vie que celle de médecin. Etre deux réclames beaucoup de temps.

– Eh bien vous voyez, plus le temps passe, et plus je trouve que la solitude, même bien masquée, en fait perdre beaucoup ! Vivre pour son métier ne devrait pas être une finalité en soi.

Lauren appela Kali qui s’éloignait un peu trop. Elle se retourna vers Paul.

– Au regard de la nuit que je viens de passer, je ne suis pas sûre que votre ami partage cet avis. Et puis nous ne sommes pas assez intimes pour poursuivre cette conversation.

– Je suis désolé, je ne voulais pas faire le moralisateur, c’est juste que…

– Que quoi ? l’interrompit Lauren.

– Rien !

Lauren se leva et remercia Paul de la glace qu’il lui avait offerte.

– Je peux vous demander quelque chose ? dit-elle.

– Tout ce que vous voulez.

– Je sais que cela peut paraître cavalier, mais si je pouvais vous appeler de temps à autre pour prendre des nouvelles de mon patient, je n’ai pas le droit d’appeler l’hôpital…

Le visage de Paul s’illumina.

– Pourquoi souriez-vous comme ça ? demanda Lauren.

– Pour rien, je crains que nous ne soyons pas suffisamment intimes pour que ce sujet fasse l’objet d’une conversation entre nous.

Un silence s’installa quelques minutes.

– Appelez-moi quand vous voulez… Vous avez mon numéro !

– Je suis désolée, je l’ai eu par Betty, il était sur la fiche d’admission de votre ami « personne à contacter en cas d’urgence ».

Paul griffonna celui de son domicile sur le dos d’un reçu de carte bancaire et le tendit à Lauren, elle pouvait le joindre quand bon lui semblait. Elle mit le papier dans la poche de son jean, le remercia et s’éloigna dans l’allée.

– Votre patient s’appelle Arthur Ashby, dit Paul, presque narquois.

Lauren hocha la tête ; elle le salua d’un geste amical et partit retrouver Kali. Dès qu’elle fut assez loin de lui, Paul appela le Memorial Hospital. Il demanda qu’on lui passe le bureau des infirmières du service de neurologie. Il avait un message très important à communiquer au patient de la chambre 307. Il faudrait le lui délivrer dès que possible, même dans la nuit s’il venait à se réveiller.

– Quel est le message ? interrogea l’infirmière.

– Dites lui qu’il a fait une touche !

Et Paul raccrocha, heureux. Non loin de lui, une femme le regardait, l’air triste et furieux. Paul reconnut la silhouette qui se levait d’un banc et s’en allait vers la rue. A quelques mètres de lui ; Onega héla un taxi. Il courut vers elle, mais ne put la rejoindre avant qu’elle s’engouffre dans un taxi qui s’éloignait déjà.

– Et merde, dit-il, seul sur le parking de la marina.

13.


Le bar était presque désert. Dans le fond de la salle, un pianiste jouait une mélodie du Duke. Onega repoussa sa coupe vide et invita le barman à lui resservir un dry martini.

– Il est encore un peu tôt pour un troisième verre, non ? demanda le serveur en lui servant sa boisson.

– Tu as des heures pour le malheur, toi ?

– Mes clients viennent plutôt cuver leur chagrin en fin de journée.

– Mais moi je suis ukrainienne, dit Onega en soulevant son verre, et nous avons un culte aucun occidental ne peut rivaliser. Il faut un talent à l’âme que vous n’avez pas !

Onega abandonna le comptoir et vint s’accouder au piano où le musicien entamait une chanson de Nat King Cole. Elle leva son verre et le but, cul sec. Le pianiste fit signe au barman de la resservir et reprit son refrain. Le bar se peupla au fil des heures. La nuit était tombée quand Paul entra dans l’établissement. Il s’approcha d’Onega, faisant mine d’ignorer qu’elle était déjà ivre.

– L’animal vient se repentir la queue entre les jambes, dit-elle.

– Je croyais qu’à l’Est vous teniez mieux l’alcool.

– Tu n’as cessé de te tromper sur mon compte, alors un peu plus, un peu moins, quelle différence cela fait.

– Je t’ai cherché partout, reprit-il en la retenant par l’épaule alors qu’elle vacillait sur son tabouret.

– Et tu m’as trouvée, tu as du flair !

– Viens, je te raccompagne.

– Tu n’as pas eu ton saoul de sensations, alors tu viens jouer avec ta poupée russe ; c’est pratique, il te suffit d’ouvrir une des gigognes et de prendre la taille en dessous ?

Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je suis passé chez toi, je t’ai appelée sur ton portable, je suis passé par tous les restaurants dont tu m’avais parlé et je me suis souvenu de cet endroit.

Onega se leva, s’appuyant au comptoir.

– Pour quoi faire, Paul ? Je t’ai vu à la marina avec cette fille, tout à l’heure. Je t’en supplie, ne me dis pas que ce n’était pas ce que je crois, ce serait terriblement banal et décevant.

– Ce n’était pas ce que tu crois ! Cette femme, c’est Arthur qui l’aime depuis des années.

Onega le dévisagea. Ses yeux brillaient de désespoir.

– Et toi, qui aimes-tu ? dit-elle, fière, en relevant la tête.

Paul déposa quelques billets sur le comptoir et la prit sous son épaule.

– Je crois que je vais être malade, dit Onega en parcourant les quelques mètres de trottoir qui les séparaient de la voiture.

Sur leur gauche, une petite ruelle s’enfonçait dans la nuit. Paul l’y conduisit. Les pavés déglingués brillaient d’un éclat sombre ; un peu plus loin, quelques caisses de bois les mettaient à l’abri des regards indiscrets. Au-dessus d’une grille d’égout, Paul soutenait Onega qui se vidait d’un trop-plein de chagrin. Au dernier soubresaut, il prit un mouchoir de sa poche et lui essuya les lèvres. Onega se redressa, fière et distante.

– Ramène-moi chez moi !

Le cabriolet remontait O’Farell. Cheveux au vent, Onega reprenait des couleurs. Paul roula un long moment, avant de s’arrêter devant le petit immeuble où vivait son amie. Il coupa le moteur et la regarda.

Je ne t’ai pas menti, dit Paul en brisant le silence.

– Je sais ! murmura la jeune femme.

– Est-ce que tout cela était bien nécessaire ?

– Un jour tu apprendras peut-être à me connaître. Je ne t’invite pas à monter, je ne suis pas en état de te recevoir.

Elle descendit de la voiture et avança vers l’entrée de l’immeuble. Au pas de la porte elle se retourna, brandissant le mouchoir de Paul.

– Je peux le garder ?

– Ne t’en fais pas pour ça, jette-le !

– Chez nous, on ne se débarrasse jamais d’un premier mot d’amour.

Onega entra dans le corridor et gravit l’escalier. Paul attendit que la fenêtre de son appartement s’éclaire, la voiture s’éloigna dans la rue déserte.
*
L’inspecteur Pilguez refermait les boutons de sa veste de pyjama, il se regardait dans le long miroir de la chambre à coucher…

– Il te va très bien, dit Nathalia, je l’ai su dès que je l’ai vu dans la boutique.

– Merci, dit George en l’embrassant sur le nez.

Nathalia ouvrit le tiroir de la table de nuit et en sortit un petit pot en verre et une cuillère.

– George ! dit-elle d’une voix déterminée.

– Oh non ! supplia-t-il.

– Tu avais promis, reprit-elle en forçant la cuillère dans sa bouche.

La moutarde forte envahit ses papilles gustatives et les yeux de l’inspecteur rougirent aussitôt. Il tapa d’un pied rageur en inspirant à fond par le nez.

– Bon dieu que c’est fort, ce machin !

– Je suis désolée, mon chéri, sinon tu ronfles toute la nuit ! dit Nathalia déjà allongée sous les draps. Allez viens te coucher !
*
Au dernier des trois étages d’une maison victorienne perchée sur les hauteurs de Pacific Heights, une jeune interne lisait, allongée dans son lit. Sa chienne Kali dormait sur le tapis, bercée par la pluie qui frappait aux carreaux. Pour la première fois depuis longtemps, Lauren avait délaissé ses traités habituels de neurologie pour une thèse qu’elle s’était procurée à la librairie de la faculté. Le sujet en était le coma.
*
Pablo vint se blottir au pied du fauteuil où s’était endormie Miss Morrisson. Le dragon de
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