© Université de Pau et des Pays de l’Adour, Unité Mixte de Recherche C. N. R. S. n° 5603 «Société, Environnement, Territoire»








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Introduction

Objet et méthode


Cet ouvrage est un peu particulier. Il reprend partiellement certains thèmes et conclusions publiés il y a dix ans dans ce qui fut la seconde partie du « projet de station touristique »2 : c’est donc en partie la réédition entièrement actualisée, refondue, restructurée et augmentée d’une publication qui a participé à la réflexion scientifique et technique relative à l’aménagement touristique local3. L’occasion est ici donnée de légitimer et de promouvoir à nouveau la connaissance des politiques publiques d’aménagement et de développement touristique local auprès de ceux qui désirent les connaître mieux, de ceux qui les utilisent, de ceux qui en définissent la portée et la nature. À la suite de la deuxième vague de cette « décentralisation » d’août 2004, très controversée en ce qui concerne le tourisme, il importait de refonder entièrement la présentation et le contenu du discours sur les politiques publiques d’aménagement touristique en l’enrichissant des apports de nombreux débats, d’avancées notoires des pratiques sur le terrain et de l’évolution des politiques en cours. En les articulant et en les synthétisant, cet ouvrage reprend donc les conclusions d’une série d’articles publiés par l’auteur ces dernières années sur l’évolution de l’urbanisme touristique sur le littoral, la restructuration des domaines skiables et l’adaptation du fait touristique à l’environnement montagnard, la mise en scène de la ville touristique et les pratiques décentralisées de son aménagement4.

On essaie ici de comprendre, d’utiliser et de s’insérer dans les politiques et les techniques de management touristique local pour y déceler ce qui a changé dans les modes opératoires, comment sont apparues les différentes formes de la prise en compte de la « durabilité ». L’ouvrage revêt, pour cela, une forme un peu particulière : à la fois descriptif, historique et analytique, ce n’est ni un manuel (qui ne serait qu’une compilation ordonnée d’informations objectives), ni un ouvrage de recherche fondamentale (avec exposé et démonstration d’une hypothèse d’explication d’un phénomène isolé). Descriptif, il dresse un tableau aussi riche que possible des politiques publiques touristiques locales des territoires français et européens, de leurs effets dans leur contexte mondial et de leurs évolutions. Historique, il contient des renseignements sur la genèse de ces politiques et des organismes qui les ont conduits, objet de culture en soi bien évidemment, mais surtout instrument de connaissance pour celles d’aujourd’hui ou de demain. Analytique, le propos n’est pas seulement d’en dresser un état des lieux définitif, mais bien également de tenter l’évaluation des pratiques de « durabilité » sur le terrain. Il ne pouvait être question de renoncer à l’un de ces objectifs pour en privilégier un autre. Le propos de cet ouvrage lie en permanence des savoirs théoriques ou parfois à tendance encyclopédique à des exemples, des études de cas concrets. À ce titre, ils sont très circonscrits dans le temps et dans l’espace : qu’il s’agisse de l’exemplarité de politiques locales d’équipement et d’hébergement touristiques, des méthodes de management territorial du tourisme, des évolutions des couples produits/clients en station ou équipement touristique, de la gestion des grands sites, des clubs d’investisseurs, des schémas directeurs  d’aménagement touristique, des connaissances des partenaires, des actions sur la qualité de service…

L’ensemble de l’essai repose entièrement sur l’analyse des méthodes de l’aménagement et du management touristique local dans leurs dimensions d’anticipation, d’implantation négociée et de médiation. Lorsque les espaces sont différenciés (la ville littorale, la ville montagnarde, la ville à la campagne...), après un exposé de cadrage économique général portant sur la consommation touristique qui vise à marquer les continuités ou les différences économiques, chaque thème d’intervention fait l’objet d’une analyse diachronique des modes d’intervention publique et d’une tentative d’évaluation de leurs résultats.

Le premier chapitre interroge longuement l’évolution des doctrines et les méthodes générales de la prospective touristique territoriale. Les chapitres suivants fournissent des applications sur des cas concrets de modes de gestion des politiques touristiques dans leur environnement spatial et institutionnel. Car il n’y a pas de pensée hypothético-déductive sans exemples. En raison du foisonnement des expériences locales, ceux-ci ne sauraient, toutefois, prétendre à l’exhaustivité. L’ouvrage n’est donc pas une compilation désordonnée d’études de cas. Son rôle est double : il consiste à retenir et à classer les expériences les plus fréquentes, sans la connaissance desquelles il serait impossible de comprendre la réalité de ces politiques publiques locales, et à présenter celles qui sont révélatrices d’échecs ou de réussites.

Dans l’exposé de ces exemples, on se réfère à des équipes d’étude dirigées en laboratoire de recherche universitaire et qui ont souvent travaillé en groupes pluridisciplinaires. Leurs travaux couvrent des exercices souvent délicats de planification et de management sur une station ou une ville. C’est pourquoi une partie des ouvrages de référence figurant en bibliographie concerne des études de cas concrets qu’on ne trouve pas en librairie mais seulement dans les services de prêt inter-bibliothèques des universités. 

L’analyse des expérimentations que constituent ces études va de l’exposé de la commande d’un programme (de tourisme durable) au projet de management. L’ouvrage propose : d’en resituer le contexte institutionnel, d’en définir les enjeux, d’identifier les stratégies possibles des acteurs, d’évaluer l’avant-projet sommaire (pré-programme) enfin d’en étudier les phases opérationnelles de sa conduite sur le terrain (échéancier, maîtrise d’ouvrage, coûts et financements).

En résumé, l’ensemble des analyses porte davantage sur les faits de terrain que sur les discours et les représentations.

Aménagement touristique

Les collectivités locales mettent en œuvre, depuis 1990, des politiques touristiques renouvelées, conformes à la mission de développement économique que leur donne le Code général des collectivités territoriales. Le Conseil d’État, dans une décision prise en 1985, a considéré que cette mission était une mission de service public5. La grande variété des opérations d’équipement et les expériences nouvelles de gestion développées par ce service public confortent les modèles d’un aménagement du territoire transformé par les pouvoirs locaux. Lequel a cessé d’être uniquement fondé sur l’utilité économique et le zonage fonctionnaliste. Les opérations et les missions locales révèlent une intervention spatiale diversifiée, plus soucieuse des volontés et des possibilités locales, dans un schéma où les collectivités ne copient plus un modèle de développement mais tentent de s’adapter à une économie soutenable.

Voici posés les cadres du propos : on y analyse le rôle des territoires touristiques dans l'économie, leur production immobilière, les politiques d'aménagement durable qui encadrent leur développement et leurs modes de gestion. On y examine les conditions du développement touristique du territoire sous l’angle de la maîtrise institutionnelle des politiques touristiques d’urbanisme. On y présente les nouveaux modèles de fonctionnement du service public touristique local, fondés sur les principes de liberté d’entreprendre des collectivités locales, d’égalité et de différence dans la question de l’équité territoriale. Et ce, tout en maintenant la mixité des interventions publiques et privées propres à ce secteur : on y interroge des politiques de management qui fondent l’action publique sous des modalités souvent pour le moins originales.

Le lieu touristique, qui est une destination pour les voyageurs, tire son originalité économique du processus inversé qui lie la consommation touristique au déplacement des consommateurs vers le produit à consommer. Ce phénomène de délocalisation a le grand avantage de per­mettre, par la mesure des flux de clients, l'évaluation de la consommation mais également celle des processus de relocalisation qui concernent la production des équipements d'accueil. On aurait tort cependant de réduire l'analyse des destinations à la perception de sommes d'argent se déplaçant dans l'espace. La réduction de la connaissance des flux à celui de la connaissance des pouvoirs d'achat, des investissements, des gisements économiques est lourde de signification : cette forme de mépris (Urbain, 1991 : 47) dévalorise le touriste en ne le reconnaissant pas en tant qu'homme. À terme, elle dévalorise donc également ce même produit, le banalise et, ce faisant, provoque en station des références et des comportements anti-touristes. Si l'estimation économique légi­time l'action du planificateur, la sous-estimation culturelle du tourisme peut déterminer sa sous-estimation économique. Le tra­vail sur la satisfaction du visiteur en tant "qu’être culturel" est indissolublement lié à la valorisation à long terme de la station. La différence fondamentale entre le touriste et la vache à lait est que le touriste est Homme : au fil des années, « l'homo touristicus », exigeant, a acquis une autonomie de décision qui embar­rasse déjà (et embarrassera sans cesse davantage) les professionnels de la commercialisation du produit touristique. Les tenants de l'optique "produit" le sa­vent pourtant bien : on n'attire pas le touriste en station comme on écoule des paquets de lessive en supermarché. La différence entre ces deux "objets" qui justifie leur mise en vente est essentielle et réside entièrement dans leur contenu : le produit touristique témoigne de l'insertion dans la vie sociale et cul­turelle et réfère à l'épanouissement de l'individu ; c'est un service d'enrichisse­ment de l'être humain. Le paquet de lessive est d'essence purement utilitaire et matériel : il agit sur le paraître.

Ces raisons, qui paraissent essentielles, fondent la présentation qui suit de la station comme destination(*). On y place l'analyse économique à ce qu'elle doit rester à nos yeux : un moyen contrôlé, non une fin.

Le terme de station(*). est très souvent employé pour désigner la seule urbanisation touristique des bords de plage ou de haute montagne. Cette réduction est étymologiquement erronée : le mot station vient du verbe latin stare ; statio = je m'arrête, je reste. Gérer une destination, c’est seulement y faire venir les touristes, alors que gérer une station, c’est aussi les faire rester au moins pour une nuitée, au mieux pour un séjour. Petite ou grande, la ville touristique qui accueille des voyageurs pour des arrêts de courte ou de longue durée est donc une station. En termes économiques, le territoire touristique est un système spatial de production et de distribution de biens et services de loisirs : unité géographique, économique et sociale. Organisée d'hébergements et d'équipements, elle offre un ensemble de prestations généralement diversifiées, elle est gé­rée comme une ville mais aussi comme un pôle de vente de services regroupant des entreprises variées. La commune est juridiquement fondée à se déclarer responsable de leur coordination et de la promotion du site. Cependant, la station n'étant pas une structure de droit privé, la municipalité n'a pas autorité sur les opérateurs économiques et acteurs sociaux locaux. Du point de vue social et culturel, la ville touristique offre des activités de loisirs fondées sur la mise en valeur de ressources naturelles (rivages de mer, montagne, eaux thermales, espaces agro-sylvo-pastoraux, patrimoines culturels), ou sur l'enrichissement personnel (de l'esprit, du corps). Elle permet à des populations différentes de se rencontrer, de se connaître. En termes d'aménagement du territoire et de planification économique et sociale, c'est au niveau de la ville qu'est effectivement organisé le tourisme et qu'il produit une valeur ajoutée. Ce tourisme contribue à polariser l'urbanisation et créer de la richesse économique. Seules les villes ou les agglomérations, quelle qu'en soit la taille, offrent les fonctions de service et de commandement nécessaires à la pratique de l'activité touristique. Elles rythment la répartition de la consommation touristique en pôles aux formes, à la nature et au fonction­nement différents.

Aujourd’hui l’aménagement et l’urbanisme ne sont plus dans l’ignorance de ce secteur d’activité mais plutôt volontiers dans sa reconnaissance. En conséquence, il importait de faire un point complet sur les recherches et les pratiques récentes dans un secteur d’avenir de l’aménagement touristique qui lui a longtemps tourné le dos : le tourisme urbain et sa gestion publique. L’oxymore produit par les deux termes « tourisme » et « ville » disparaît peu à peu pour l’urbaniste. Faire du tourisme, ce n’est plus fuir la ville ! Intégrer les problématiques du tourisme durable dans la gestion urbanistique de la ville devient peu à peu envisageable. Le tourisme apporte ici un éclairage nouveau à des disciplines déjà installées : comment, par l’image qu’il permet de délivrer d’un lieu, pose-t-il des problèmes nouveaux (de mise en scène des espaces publics, par exemple) que l’urbanisme ne se posait pas ? La ville (la station, le village, le site) est de plus en plus perçue, conçue, comme une scène touristique. Les interrogations sur sa mise en forme sont nombreuses. Cette perspective est d’autant plus importante qu’elle traverse tous les milieux (la ville internationale, la station balnéaire, la station d’alpinisme et de sports d’hiver, le village de caractère ou la station verte de vacances) et interpelle des disciplines variées : urbanisme, sociologie, anthropologie, géographie, économie, gestion, histoire de l’art, architecture, management public...

Si le tourisme urbain est l’une des formes les plus anciennes de l’activité touristique, la ville n’est vraiment prise en considération par les politiques publiques d’aménagement touristique que depuis le milieu des années 90, à quelques cas près, d’ailleurs limités aux capitales. Aujourd’hui, le tourisme apparaît comme un véritable enjeu pour les cités petites ou grandes tant du point de vue économique que par la production d’une image valorisante susceptible d’accroître leur attractivité. En France, les villes génèrent désormais la plus forte consommation touristique, estimée à 23,6 milliards d’euros, dont 60 % proviennent des touristes étrangers. Le tourisme urbain représente 25 % des nuitées totales, 30 % des séjours effectués par les Français eux-mêmes (soit la deuxième place dans le choix de la destination de vacances, devant la mer et la montagne) et 40 % des séjours effectués par les étrangers (Direction du Tourisme, 2003).

Cette activité est loin d’être anecdotique car en termes de chiffre d’affaires, le tourisme représente la première activité économique mondiale. Dans l’Union européenne, ce secteur emploie directement 9 millions de personnes et participe à hauteur de 5,5 % du P.I.B. européen. Les régions du Sud sont particulièrement concernées (plus de 10 % pour la Toscane, l’Andalousie, 8 % pour l’Aquitaine, l’Aragon). L’Europe compte 12 des 40 premières destinations de vacances dans le monde. La majorité des Européens restent dans leur pays d’origine ou se rendent dans un autre pays européen pour y passer leurs vacances. Plus de 90 % des Européens fixent leurs séjours dans des villes, que ce soient des centres urbains montagnards, des stations littorales (63 % des Européens portent leur préférence sur les plages bordant la Méditerranée), des sites patrimoniaux du continent, des stations nouvelles, anciennes, des « villages verts » ou des europoles.

L’importance du tourisme pour les cités et les territoires est aujourd’hui indiscutable.

Les nouvelles politiques locales le montrent à trois niveaux :

  • La mise en place de stratégies de développement du tourisme par les collectivités locales urbaines (qui n’existaient, avant les années 1990, que dans les très grandes destinations internationales) et la recherche de l’efficacité de leur système municipal ou intercommunal de gestion touristique,

  • Le développement du tourisme comme une stratégie pour définir un modèle de territoire du présent et du futur, dans une dialectique renouvelée des processus de production et de consommation des services et dans une recherche différente du sens donné aux espaces urbanisés : espaces de production, espaces de consommation, scènes symboliques et de représentation, espaces de pratiques ludiques pour les habitants permanents,

  • Le tourisme comme moyen pour renforcer la fonction internationale et les avantages concurrentiels de la cité sur la scène mondiale.

La ville touristique, la station est donc avant tout une collectivité territoriale organisée autour d’hébergements, d’équipements et de services marchands. Elle concentre un volume de lits hôteliers, para-hôteliers et non banalisés important et offre un ensemble de prestations ludiques ou de découverte toujours plus diversifiées. Gérée par une collectivité locale (commune, communauté de communes ou d’agglomération), la cité est aujourd’hui appréhendée et dirigée comme une station touristique dont on cherche à rapprocher les activités, c’est-à-dire comme une unité de production et de consommation de loisirs constituée de sites multiples, souvent indépendants à l’origine mais qui le sont de moins en moins. Il est rare, cependant, que l’ensemble des services ou équipements touristiques urbains soient gérés par un seul prestataire et encore plus rare qu’ils le soient par la seule collectivité locale. Dans ce cas, et dans ce cas seulement, on peut faire l’analogie en Europe avec la « station intégrée » américaine ou des destinations tropicales artificielles, le « resort ».

Destination complexe, difficile à cerner et plus encore à gérer, le territoire touristique est multiforme et regroupe des pratiques (tourisme d’agrément, de vacances, d’affaires, de passage) et des durées de séjours qui varient fortement. L’articulation du marketing et de l’aménagement (le tourism planning des anglo-saxons) dans ce système territorial combine production et distribution de biens et services marchands. Cette intervention relève d’organismes touristiques locaux au statut et aux compétences aujourd’hui totalement clarifiés (enfin presque…) qui mettent en œuvre les politiques publiques locales de développement touristique dans un cadre juridique, fiscal et technique codifié. Le management des services touristiques locaux fait appel à des savoir-faire précis et spécialisés, notamment dans l’exercice des fonctions de commandement, de coordination, de prospective et de développement territorial. La charge d’assurer, en partie ou en totalité, des missions touristiques fondamentales revient aux collectivités dans la quasi-totalité des pays démocratiques : accueil et information de la clientèle, réservations centralisées et partagées, promotion et communication publicitaire, relations publiques, animation générale des loisirs, appui technique ou commercial auprès des entreprises et des hôtels, exploitation de services d’équipements de loisir et forfaits produits/hébergements, fabrication et commercialisation de produits touristiques à l’échelon du bassin touristique, aménagement des espaces publics, construction et vente de biens immobiliers, recherche d’investisseurs, d’aménageurs, d’exploitants ou de prestataires spécialisés.

Or ces missions ne relèvent pas de la seule sphère publique : afin de faire bénéficier pleinement leur entreprise des avantages des réseaux économiques dans lesquels ils insèrent leur activité, les hôteliers, restaurateurs mais également tous les services liés à l’organisation et au déroulement des séjours (transports, commerces, gestionnaires d’événements, de congrès, d’équipements ludiques, de salles de spectacle, agences immobilières) participent à la réflexion sur les missions et les méthodes de travail des organismes publics ou parapublics de conception des politiques d’aménagement et de développement touristique.

Ces mouvements de fond qui traversent la gestion de la cité sont suffisamment puissants et nouveaux pour qu’on s’attarde sur leurs tenants, enjeux et aboutissants.

Tourisme durable et gestion intégrée du territoire6


Les chercheurs s’accordent à dire que le concept de « développement durable », de nature polysémique, est encore extrêmement controversé. Certains y voient un oxymore, forme linguistique qui concilie les contraires et qui relève donc d’abord du discours diplomatique (Rist, 1996 : 315). Pour ceux-ci, le développement durable serait une « opération de camouflage [qui] apaise les craintes provoquées par les effets de la croissance économique pour empêcher sa radicale remise en cause » (id. : 316). Les approches critiques du concept ne manquent pas (Blot, 2005 : 129-146). Cependant, la montée en puissance de la question des limites des ressources naturelles, des problèmes sociaux, économiques et culturels dans la notion de développement a progressivement poussé les gouvernements vers l’objectif d’un « développement socio-économique équitable respectueux de l’environnement » (Sachs, 1997 : 16).

Le concept de « tourisme durable », dans son mode d’approche globale (environnementale, économique, sociale et éthique) apparaît au sein de ce courant de pensée et a trouvé un écho et des applications opérationnelles de plus en plus réelles dans les politiques publiques nationales puis régionales depuis une huitaine d’années. Issu du rapport Bruntland (1988), qui décrit le développement durable comme « un processus de changement par lequel l’exploitation des ressources, l’orientation des investissements, les changements techniques et institutionnels se trouvent en harmonie et renforcent le potentiel actuel et futur de satisfaction des besoins des hommes », le tourisme durable marque la priorité donnée dorénavant à des problématiques plus globales que sectorielles (Hunter, 1997 ; Céron Dubois, 2002 : 11). Il s’agit, sur le long terme, de conjuguer les dimensions sociales, économiques et environnementales avec le tourisme, qui, lorsqu’il n’est pas maîtrisé, devient facteur de dégradation des milieux naturels et de désorganisation des sociétés.

L’essor paradigmatique du référentiel « tourisme durable » est rapide et récent. En 1992, l’Agenda 21 ne mentionne le tourisme que très brièvement : aucun chapitre n’est spécifiquement consacré au tourisme (alors que l’agriculture, l’industrie, les services et même l’eau font l’objet, chacun, d’un important chapitre). Pourtant, une première interrogation porte sur son impact sur la consommation d’énergie, la pollution atmosphérique et sa contribution à l’effet de serre (WTTC, 1997). La croissance continue des transports et des mobilités touristiques contribue largement aux émissions de gaz. De plus, les déplacements liés aux loisirs sont devenus un des principaux facteurs de conflits entre développement durable et développement touristique : effet de serre, énergie, pollution de l’air, bruit, morcellement des habitats, coûts sociaux des déplacements remettent en question l’organisation traditionnelle de l’aménagement touristique. D’autres problèmes, plus localisés, comme l’artificialisation des milieux fragiles en montagne, la consommation d’eau, l’appauvrissement de la biodiversité sont l’objet d’une attention nouvelle de la société. De manière plus systématique, depuis 5 ans les impacts du tourisme sur les pollutions, l’érosion, la flore et la faune, la consommation des ressources naturelles, l’urbanisme et l’architecture, les paysages ont alimenté le discours sur le tourisme durable (Fullana, Ayuso, 2001 : 26).

Le thème de la durabilité du tourisme a été enfin largement débattu en 1995 à la Conférence de Lanzarote. Réunie pour débattre des moyens de contrôle du tourisme balnéaire dans les îles (notamment Canaries et Baléares), cette dernière déboucha sur l’adoption d’une Charte du tourisme durable. Elle a ensuite inspiré la mise en place d’une Charte européenne du tourisme durable dans les espaces protégés (1999) elle-même élaborée par un groupe mixte composé de représentants des organismes de gestion des espaces protégés européens, du tourisme et de leurs divers partenaires. La Fédération EUROPARC est à l’origine de l’initiative.

La Charte européenne renvoie aux trois dimensions utilisées pour définir le développement durable :

  • Environnementale : préservation des ressources naturelles en vue de leur transmission aux générations futures (solidarité intergénérationnelle) ;

  • Économique : un développement viable à long terme ; 

  • Sociale : équité et participation des populations.

Les principes du tourisme durable y sont définis comme «la forme de développement, aménagement ou activité touristique qui respecte et préserve à long terme les ressources naturelles, culturelles et sociales, et contribue de manière positive et équitable au développement économique et à l’épanouissement des individus qui vivent, travaillent ou séjournent dans les espaces protégés » (p. 3). Les objectifs affichés dans la Charte sont donc dorénavant de « répondre aux attentes de nouvelles clientèles européennes en redonnant du sens au voyage : celui de prendre le temps de découvrir et de rencontrer d’autres gens, d’autres lieux, de s’enrichir de cette rencontre en donnant un peu de soi ».

Cependant, ni le concept de « tourisme durable » ni sa mise en application n’ont été jusqu’ici clairement définis, ce qui place les acteurs et opérateurs locaux dans une grande méfiance vis-à-vis de ce terme. D’autant que le tourisme durable n’est pas seulement une adaptation du discours sur le développement durable. Le concept renvoie à des problématiques spécifiques, nouvelles et très précises posées à la société dans le domaine particulier des loisirs et de l’aménagement touristique tels qu’ils ont été conçus pendant les « trente glorieuses ». Les questionnements actuels de la société concernant le tourisme sont devenus très précis et restent souvent encore sans réponse. Par exemple, on ne peut plus réduire l’évaluation du tourisme à une dialectique économie - environnement, mais on doit le replacer au centre d’une problématique de territoire : Que rapporte le tourisme ? À qui ? Comment est-il vécu et accepté par la société locale ? Pose-t-il des problèmes d’environnement social, économique, écologique locaux? Au-delà du territoire, comment le tourisme participe-t-il à l’équilibre global des sociétés ? Le territoire concerné contribue-t-il à la cohésion de la société en accueillant le temps des vacances des publics variés ? Le tourisme rentre-t-il par exemple en concurrence pour l’usage de l’eau avec des activités situées dans le même bassin versant ? A-t-il des effets sur les équilibres naturels ou humains au-delà du territoire de destination ? ...

L’ensemble de ces questions renvoie à la nécessaire coordination des projets et programmes qui ne traitent pas seulement du tourisme en tant que branche économique créatrice d’emplois et de services. Parce qu’il fait intervenir ou se greffe sur tous les autres secteurs d’activité (transports, environnement, agriculture, ressources en eau, paysages, hébergement, habitat et urbanisme, ramassage et traitement des déchets, etc.), le tourisme durable suppose que les opérateurs dépassent dorénavant la simple procédure d’aménagement ou le très classique plan d’action « marketing de produits de séjours » : il requiert la mise en œuvre d’une démarche intégrée dans la définition et la conduite des projets.

Qu’implique la gestion intégrée du tourisme ? Dans le rapport pour une redéfinition de la politique française du littoral, publié par la DATAR en septembre 2004, la gestion intégrée occupe une place de choix. C’est « une nouvelle façon d’agir » (DATAR, 2004 : 129) qui se décline à différents niveaux :

  • Au niveau politique, avec le dépassement des politiques sectorielles partielles nombreuses sur l’espace littoral ou montagnard (politiques de l’eau, de prévention des risques, agricole, touristique, de transport) ;

  • Au niveau territorial avec l’établissement d’une meilleure hiérarchisation des objectifs et des instruments de l’aménagement du territoire, de l’échelon européen à l’échelon local. Ce qui suppose de dépasser l’empilement d’outils et de procédures ;

  • Au niveau spatial avec une prise en compte de l’espace  touristique ne pouvant être réduit aux territoires des stations et à leurs prolongements immédiats.

Le tourisme durable fait référence à cette vision systémique entre interactions constantes  et rend vaine toute tentative de « regarder séparément chaque côté de l’interface » (DATAR, 2004 : 130). Il implique concrètement une triple intégration : sectorielle, verticale (« l’intégration verticale des outils d’aménagement du territoire ») et spatiale (stations – vallées). Il rejette, dans les projets d’aménagement, la « juxtaposition ou superposition de solutions partielles » (id :129).

Loin d’être un « écran de fumée destiné à masquer l’acuité de la crise environnementale en la diluant dans l’économique et le social » (Moissec & al., 2004 : 87), le tourisme durable s’inscrit donc dans un contexte idéologique nouveau que Marcel Jollivet qualifie « d’humanisme moderne » (2001 : 9).

L’aménagement touristique durable est considéré ici comme un objet révélateur des interrelations sociales : il suppose une approche interdisciplinaire, indispensable à l’appréhension des problèmes posés dans ce contexte.
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