Première partie Les Ravageurs








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XVIII


La nuit était étoilée comme une nuit de juin, mais la lune était absente.

Les hauteurs de Charenton étaient étincelantes de lumière, et Rocambole, debout dans la barque, sa montre à la main, avait les yeux fixés sur la ligne du chemin de fer de Paris à Lyon.

Rocambole faisait le calcul suivant :

– Les Indiens se sont trompés, ce n’est pas à onze heures que le train qu’ils veulent prendre passera à Charenton, c’est à onze heures et demie. Avec un arrêt à Maisons-Alfort il n’arrivera à Villeneuve qu’à minuit.

Mais de la station de Villeneuve à la maison isolée, il y a un bon quart d’heure de marche en revenant sur ses pas.

Nous, au contraire, nous débarquerons juste en face, par conséquent nous arriverons avant eux.

La Mort-des-braves avait pris un aviron, Marmouset un autre ; quant au Chanoine, il s’était placé à l’arrière avec un troisième qu’il manœuvrait comme une godille.

Jamais canot d’Asnières, luttant aux régates pour avoir le prix, n’avait filé plus rapidement.

Et comme Rocambole était devenu silencieux, les bandits respectaient ce silence et n’osaient l’interroger.

Marmouset tint parole, la barque marcha si vite et si droit que le train du chemin de fer était encore dans la gare de Paris que déjà Rocambole et ses compagnons se trouvaient en face de la maison isolée.

Alors le Maître dit :

– Abordez, quand nous serons vers la berge, je vous dirai de quoi il s’agit.

À onze heures du soir, en hiver, la campagne est déserte.

Villeneuve-Saint-Georges, si bruyant et si peuplé en été, en est réduit à sa population de petits rentiers, de paysans et de mariniers, gens qui se couchent de bonne heure et redoutent les bises de novembre.

Marmouset, d’un coup d’aviron, avait poussé la barque dans une touffe de saules.

La Mort-des-braves jeta l’amarre autour d’une branche, et sauta lestement à terre.

Le Chanoine allait en faire autant, lorsque Rocambole lui dit :

– Eh ! bien ! tu ne prends donc pas ton merlin ?

– Mais, dit le Chanoine, vous m’avez dit que c’était inutile.

– J’ai changé d’avis, prends-le.

En même temps Rocambole fouilla sous le banc et en retira un paquet de cordes de l’épaisseur du doigt, comme tous les pêcheurs ont coutume d’en avoir et qui leur servent à différents usages.

Puis, à son tour, il sauta sur la berge.

– Maintenant mes enfants, dit-il, écoutez-moi bien.

– Parlez, Maître.

– Savez-vous ce que sont ces deux hommes qui buvaient dans un coin chez le père Heurtebise ?

– Non.

– Ce sont les affiliés d’une autre bande de voleurs et d’assassins.

– Des camarades, quoi ! fit naïvement le Chanoine.

– Ils parlaient de faire le même coup que nous.

– Pas dégoûtés du tout ! ricana Marmouset.

– Je n’ai pas envie de partager, moi, dit la Mort-des-braves.

– Ni moi ! dit froidement Rocambole.

– Qu’ordonnez-vous donc, Maître ? fit le Chanoine.

– Venez, vous le saurez.

Et Rocambole, quittant la berge, se dirigea vers le chemin creux qui montait vers la grille du parc.

Tandis qu’il marchait d’un pas alerte, un coup de sifflet bruyant se fit entendre dans le lointain.

C’était le train qui sortait de la gare de Paris.

Pour venir de la station du chemin de fer à la grille, il n’y avait pas d’autre route que ce sentier encaissé entre deux murs, dans lequel Rocambole et ses compagnons venaient de s’engager.

À cent mètres de la grille du parc, l’un des deux murs avait subi un éboulement, et une large brèche permettait de pénétrer dans la propriété voisine.

C’était un vaste enclos de maraîcher sans aucune habitation.

En face de la brèche, c’est-à-dire contre le mur opposé se dressait un arbre chétif.

– Voilà notre affaire, dit Rocambole.

Et il se mit à développer le paquet de cordes et en noua un bout au tronc de l’arbre, à un pied de terre.

Puis il se dirigea vers la brèche et entra dans l’enclos.

Ses compagnons le regardaient faire avec un certain étonnement.

Il leur fit signe de le suivre.

Une fois dans l’enclos, le Maître attacha l’autre bout de la corde à un autre arbre, de telle façon que le chemin creux se trouvait intercepté par cette barrière que l’obscurité rendait invisible.

– Voilà qui est compris, dit Marmouset, les camarades vont s’embarrasser dans la corde et se casseront la margoulette par terre.

– Chut ! fit Rocambole.

Un nouveau coup de sifflet plus rapproché annonçait que le train venait de s’arrêter à la station de Maisons-Alfort.

Alors le Maître fit un nouveau signe et ses compagnons se couchèrent à plat ventre derrière le monceau de pierres produit par l’éboulement.

– À présent, mes enfants, dit Rocambole, écoutez-moi bien :

À tout prix, même au péril de notre vie, il faut nous emparer de ces deux hommes ; je voudrais les prendre vivants autant que possible, mais s’ils résistent, le merlin du Chanoine fera son affaire.

– Un coup sec à la tempe, et tout est dit, murmura le bandit avec un accent d’orgueil.

– Je préférerais que tu le prisses à la gorge, tu es robuste, tu dois pouvoir venir à bout du plus vieux.

– Moi, dit Marmouset, je me charge du petit.

– Eh bien ! fit la Mort-des-braves, et moi ? il ne me restera donc rien à faire ?

– Oh ! dit Rocambole en souriant, rassure-toi, il y aura de la besogne pour tout le monde.

Le sifflet de la locomotive retentissait et le train passait bruyamment à la hauteur du chemin creux.

– Dans dix minutes ils seront ici, dit Rocambole. Silence ! et attention.

En effet, quelques minutes après, on entendit marcher à l’extrémité du chemin creux.

Rocambole avait posé son oreille à terre, et il écoutait :

– Il n’y a que des Indiens capables de marcher ainsi, murmura-t-il enfin ; seulement, ils sont plus de deux.

En effet, au bout de dix secondes, trois silhouettes se dessinèrent dans l’éloignement.

Les silhouettes de trois hommes qui marchaient de front et causaient tout bas en marchant.

– Tu vois bien qu’il y a de la besogne pour toi, dit Rocambole, en poussant le coude à la Mort-des-braves.

Puis il ajouta tout bas :

– Que personne ne bouge avant mon signal.

Les compagnons de Rocambole demeurèrent immobiles et muets.

Les trois hommes continuaient d’avancer, mais lentement, et paraissaient tenir conciliabule.

Rocambole, toujours son oreille collée contre terre, ne perdait pas une de leurs paroles.

Naturellement, c’était en langue indoue qu’ils s’exprimaient, et notre héros comprit que ce troisième personnage qui était avec eux n’était autre que ce prétendu domestique, récemment entré au service de la jeune femme et du vieillard, et qui devait prêter la main à l’assassinat.

En effet, comme ils approchaient toujours, Rocambole put distinguer parfaitement une troisième voix qu’il n’avait point encore entendue.

Cette voix disait :

– Il est trop tôt... il faut attendre.

En même temps, l’homme qui parlait montrait la villa au travers des arbres, dont les fenêtres étaient encore éclairées.

– Nous attendrons ! dit une seconde voix que Rocambole reconnut pour être celle du plus vieux, c’est-à-dire de celui que son compagnon avait désigné sous le nom d’Osmanca.

– Attendre, soit, mais où ? demanda Gurhi à son tour.

Le premier étendit la main vers l’endroit même où se trouvaient cachés Rocambole et ses compagnons, c’est-à-dire vers la brèche de l’enclos :

– Vous attendrez là, dit-il, et quand la chouette chantera trois fois, vous continuerez votre chemin.

En ce moment, une vague inquiétude s’empara de Rocambole, et il se mit à caresser le manche d’ivoire d’un poignard qu’il portait sous sa vareuse.
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