Licenciée ès-Sciences; Docteur ès-Lettres








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VI

DEVELOPPEMENT TECHNIQUE ET TRADITION
Plus de fracas sonore aux parois des abîmes;

Des rires, des bruits vils, des cris de désespoir.

Entre des murs hideux, un fourmillement noir,

Plus d’arceaux de feuillage aux profondeurs sublimes.”

Leconte de Lisle (“La Forêt vierge”; Poèmes Barbares.)

Depuis le désastre de 1945 on entend parier du “monde libre” et de “l’autre,” c’est-à-dire du monde où règne la Démocratie et de celui qui est dominé par le Communisme, — la seule idéologie totalitaire dont les fervents soient au pouvoir où que ce soit, après la destruction du Troisième Reich allemand.

Je te dirai ce que je pense de chacun de ces mondes ennemis. Leurs différences, qui sont superficielles, te frappent au point de détourner ton attention de leurs ressemblances, que dis-je ? de leurs affinités, qui, elles, sont profondes. Et on t’a parlé et on continue de te parler de ces différences et d’y insister, afin que tu ne te rendes pas compte on te conduit. Et on te répète que tu n’aurais “pas été plus libre” sous le régime hitlérien tel que l’Allemagne l’a connu pendant douze ans, que tu ne le serais aujourd’hui sous un totalitarisme marxiste, quel qu’il soit. On te le répète en vue de t ôter d’avance toute nostalgie possible de ce régime que nous, — qui l’avons admiré et soutenu, — présentons comme basé sur le “travail dans la joie”.

S’il existe quelque chose de certain, c’est bien que, dans le monde dit “libre” tout au moins, — je n’ai pas vécu dans l’autre, et ne le connais que par les critiques d’une propagande hostile et les louanges que lui prodigue sa propre propagande, — pas une personne sur dix-mille ne travaille “dans la joie”, et cela parce que pas une sur dix-mille n’aime vraîment son gagne-pain, ou son “état”, pour parler comme autrefois. Elle ne l’aime pas, et à juste titre. Car l’activité qu’elle est tenue d’avoir, durant tout le temps

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qu’elle vend, afin de pouvoir vivre, à un employeur individuel, un employeur collectif (une société anonyme, par exemple), ou à l’Etat, est, le plus souvent, si rébarbative, si ennuyeuse, qu’il est, avec la meilleure volonté impossible de l’aimer. Et cela est d’autant plus général qu’une société est techniquement plus avancée, c’est-à-dire qu’elle est plus mécanisée. Que l’on songe seulement aux milliers d’ouvriers qu’un sort sinistre a condamnés au travail “à la chaîne” : à la répétition indéfinie, huit heures sur vingt-quatre, du même geste facile et dépourvu de toute utilité sentie (puisque l’ouvrier ne voit jamais le produit achevé, — automobile, avion ou machine perfectionnée — à la fabrication duquel chacun de ses gestes monotones a contribué) ; d’un geste sans signification réelle pour celui qui l’accomplit. Que l’on songe à la femme, assise dans quelque “box” au pied d’un escalier du métro”, qui, elle aussi, tous les jours, huit heures sur vingt-quatre, poinçonne des billets, semant autour d’elle autant de confettis beiges qu’il y a de gens qui débouchent de l’escalier pour aller s’engouffrer dans les wagons à portières automatiques qui les attendront quelques secondes, toutes les deux ou trois minutes. Que l’on songe à la “dactylo” qui “tape” à longueur de journées, des lettres dont le contenu ne l’intéresse pas et ne peut l’intéresser.

On pourrait allonger idéfiniment la liste des travaux qui, de par leur nature même, ne peuvent avoir d’intérêt pour personne. Le nombre de telles corvées “indispensables” à l’économie d’une société moderne ne dépend pas du régime politique sous lequel vivent les gens, mais uniquement du degré de mécanisation des rouages ale la production et de l’échange. Et s’il est quelquefois possible d’en supprimer une ou deux, en remplaçant une personne par une machine — par exemple, par une poinçonneuse automatique de billets, comme il en existe maintenant dans les autocars d’Allemagne et de Suisse, — on ne parviendra jamais à les supprimer toutes. L’évolution des techniques en créera d’ailleurs de nouvelles : il faudra des ouvriers pour fabriquer les pièces des machines “dernier modèle”. Et il faudra que ces nouvelles machines fonctionnent sous le surveillance de quelqu’un. Or il est impossible de rendre intéressante, — et encore moins aimable, — la tâche qui consiste à produire ad infinitum des pièces, toutes identiques, ou à surveiller une machine, toujours la même. Et si on se représente cette tâche accomplie à la lumière aveuglante des tubes au néon, et dans le bruit continuel (ou avec un

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fond sonore de musique légère et de chansonnettes, plus irritant encore, pour certaines oreilles, que n’importe quel vrombissement de machines), on conviendra que pour un nombre croissant d’hommes et de femmes, le gagne-pain est une corvée, sinon, un supplice.

Mais il n’y a pas que les travaux ennuyeux en soi, et par cela même épuisants malgré la facilité qui les met à portée du premier venu. Il y a ceux qui, sans doute, intéresseraient certaines gens, mais qui n’intéressent pas une proportion considérable des salariés qui les exécutent, et cela, ou bien parce queces salariés n’ont pas choisi leur activité professionnelle, ou bien parce qu’ils l’ont choisie pour de mauvaises raisons. Et la question se pose: comment se fait-il qu’à une époque où (dans le “monde libre” au moins) on met une telle emphase sur les “droits de l’individu” et où, dans les pays techniquement avancés, il existe tant d’institutions dont le but est précisément d’aider les parents à orienter leurs enfants dans la voie où ceux-ci doivent être à la fois les plus heureux et les plus utiles, comment se fait-il, dis-je, qu’il y ait une telle foule de mécontents, de “ratés”, d’aigris, de déracinés et de déclassés, en un mot de gens qui ne sont pas là où ils devraient être, etne font pas ce qu’ils devraient faire ?

La réponse présuppose un certain nombre de constatations, dont la première est qu’il est impossible de demander à une masse, même de race supérieure, de résister longtemps, — voire seulement quelques décades — à la pression de son environnement. Il est certainement faux d’affirmer avec Karl Marx que l’homme n’est pas autre chose que ce que son milieu économique fait de lui. L’hérédité raciale et l’histoire entrent pour une part dans la formation de la personnalité des individus et des peuples. Cela est indéniable. Mais il faut tout de même admettre que, plus on a affaire à une masse, et plus l’influence du milieu, et en particulier celle du milieu technique, est importante dans la formation de la personnalité collective, ou plutôt dans l’évolution qui aboutit, chez les gens pris dans leur ensemble, à un manque de plus en plus frappant de personnalité. En d’autres termes, plus on a affaire à une masse, et plus la proposition de base du Marxisme — “l’homme est ce que le fait son milieu” tend à se vérifier dans la pratique. On pourrait presque dire qu’à la limite, Marx aurait raison, si l’humanité ne se composait

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que de masses. Et il est compréhensible que des gens qui aiment l’homme par-dessus tout, et que la vie en masse ne rebute pas, soient Marxistes. (Pour ne pas l’être, et pour être sûr de n’être jamais tenté de le devenir, il faut aimer non “l’homme”, quel qu’il soit, mais les élites humaines : les aristocraties de race et de caractère.)

Le milieu technique agit sur la masse : lui dicte, au moyen de la publicité, les “besoins” qu’elle doit avoir, ou s’empresser d’acquérir, afin d’encourager des recherches toujours plus poussées aboutissant à des applications toujours plus variées et plus perfectionnées des lois de la nature — au “bonheur” de l’homme. Il lui propose une véritable électrification des travaux ménagers ainsi que des loisirs : la maison moderne idéale, où il n’y a qu’à tourner un bouton pour chauffer la soupe, achetée toute prête ; pour nettoyer le parquet, laver le linge, ou voir, sur le petit écran, le film du jour (le même pour cinquante millions de spectateurs), et écouter les dialogues qui en sont partie intégrante. Seul peut résister toute sa vie aux suggestions lancinantes du milieu technique, voire même ne pas en être conscient, tant ces suggestions sont, pour lui, dépourvues d’intérêt, un homme qui sait d’avance ce qu’il veut et ce dont il n’a que faire ; un homme, donc, beaucoup plus conscient de sa propre psychologie (et en particulier de son échelle de valeurs) que ne le sont quatre-vingt-quinze pour cent de nos contemporains ; en un mot, un homme qui, par la grâce des Dieux, n’appartient pas à la masse.

Celui-là se sera pas “à sa place” dans le monde moderne et cela, probablement, quelle que puisse être sa profession. Le seul fait de se trouver heureux là où les trois quarts des gens n’éprouveraient qu’ennui, et de s’ennuyer, au contraire, — d’avoir l’impression on ne peut plus irritante de “perdre son temps”au milieu des distractions que la majorité recherche, le met à part. Il n’est vraîment à son aise que parmi ses rares semblables, — lui qui ne possède ni transistor, ni radio, ni appareil de télévision, ni machine à laver, et dont la lumière au néon blesse la vue et dont la musique dite “moderne” écorche les oreilles ; lui qui persiste à demeurer fidèle à lui-même, et qui refuse d’aimer “sur commande” ce que les publicités et les propagandes lui présentent comme “un progrès”, s’il n’en sent pas, lui, — l’avantage ou le charme. Il est naturel qu’il ne veuille rien faire

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pour contribuer à “sauver” une civilisation dont il souhaite la perte, et que les gens qui admirent celle-ci flairent, plus ou moins vaguement, en lui, l’ennemi. Il est non moins naturelqu’une doctrine à contre-courant du Temps, — une doctrine prêchant, au nom d’un idéal d’Age d’Or, la révolte, et même l’action violente, contre les “valeurs” de notre âge de décadence et les institutions qui y correspondent, — soulève son enthousiasme et s’assure son adhésion : il est lui-même un individu de ceux que j’ai appelés des “hommes contre le Temps”.

Mais pourquoi les gens qui sont, eux, des fils soumis et obéissants de notre époque, se révèlent-ils si insatisfaits et si inquiets ? Comment se fait-il que ce “progrès”, auquel ils croient si fermement, ne leur apporte pas, dans l’exercice de leur profession, ce minimum de joie sans lequel tout travail est une corvée ? C’est que le milieu technique ne fait pas qu’agir sur les masses ; il les crée de toutes pièces. Dès que le développement technique dépasse un certain “point critique”, d’ailleurs difficile à préciser, la communauté humaine, naturellement hiérarchisée, tend à se disloquer. C’est peu à peu la masse qui la remplace ; la masse, c’est-à-dire avant tout le grand nombre, peu ou pas hiérarchisé, parce que de qualité instable, mouvante, imprévisible. La qualité est (statistiquement, cela s’entend), toujours en raison inverse de la quantité. Et la technique la plus néfaste de ce point de vue — la plus directement responsable de toutes les conséquences de la formation indiscriminée de masses humaines à la surface du globe, — est sans aucun doute l’art médical ; la plus néfaste, parce que celle qui est en opposition la plus flagrante avec l’esprit de la Nature d’un bout à l’autre de l’échelle des êtres vivants ; celle qui, au lieu de chercher à conserver la santé, et toute manière de priorité biologique des forts, s’efforce de guérir les maladies et de prolonger la vie des faibles, quand elle ne se mêle pas de garder en vie les incurables, les monstres, lés idiots, les fous, et toutes sortes de gens dont une société, fondée sur des principes sains, considérerait la suppression comme chose allant de soi.

Le résultat des progrès réalisés par cette technique-là, — réalisés au prix des expériences les plus hideuses, pratiquées sur des bêtes parfaitement saines et belles, que l’on torture et que l’on disloque, toujours au nom du “droit” de l’homme de tout sacrifier à son espèce, est que le nombre des hommes sur terre

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augmente dans des proportions alarmantes, en même temps que leur qualité diminue. On ne peut pas avoir qualité et quantité. Il faut choisir.

C’est aujourd’hui un fait que la population du globe croît en progression géométrique ; que, surtout, celle des pays jusqu’ici “sous-développés” croît plus vite que toute autre. Ces pays n’ont pas encore atteint le niveau technique des pays industrialisés, mais on leur a déjà envoyé une foule de médecins ; on les a déjà endoctrinés de manière à leur faire prendre des “mesures d’hygiène” qu’ils ne connaissaient pas, quand on ne les leur a pas purement et simplement imposées. En conséquence, les occupations traditionnelles — les travaux de la terre, les divers artisanats, — ne suffisent plus à absorber les innombrables énergies disponibles. C’est le chômage et la famine, à moins que l’on n’installe partout des industries mécanisées, c’est-à-dire qu’on ne fasse, de l’immense majorité des populations dont le nombre quadruple en trente ans, des prolétaires ; qu’on ne l’arrache à ses traditions, partout où elle en a conservé quelqu’une, — et qu’on ne l’enfourne dans des usines et ne la force à s’appliquer à des travaux qui, par leur nature même, (parce qu’ils sont mécaniques) ne peuvent être intéressants. La production montera alors en flèche. Il faudra écouler — vendre — ce qui aura été fabriqué. Il sera, pour cela, nécessaire de persuader les gens d’acheter ce dont ils n’ont nul besoin et nulle envie, de leur faire croire qu’ils en ont besoin et de leur en inculquer à tout prix le désir. Ce sera la tâche de la publicité. Les gens se laisseront prendre à cette tromperie car ils sont déjà trop nombreux pour être moyennement intelligents. Il leur faudra de l’argent pour acquérir ce dont ils n’ont pas besoin, mais dont on les a persuadés qu’ils ont envie. Pour en gagner vite, — afin de le dépenser tout de suite — ils accepteront de faire des travaux ennuyeux, des travaux dans lesquels il n’entre aucune part de création, et que, dans une société moins nombreuse, à la vie plus lente, personne ne voudrait faire. Ils les accepteront, parce que la technique et la propagande auront fait d’eux un magma humain : — une multitude de plus en plus uniforme, ou plutôt informe, dans laquelle l’individu existe, en fait, de moins en moins, tout en s’imaginant avoir de plus en plus de “droits”, et en aspirant à plus en plus de jouissances achetables ; une caricature de l’unité organique des vieilles sociétés hiérarchisées, où l’individu ne se croyait rien, mais vivait

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sainement et utilement, à sa place, comme une cellule d’un corps fort et florissant.

La clef du mécontentement dans la vie quotidienne, et spécialement dans la vie professionnelle, est à chercher dans les deux notions de multitude et de hâte.
* * *
Tu sais sans doute ce que me répondent les fervents du “progrès” indéfini, Marxistes ou non. Ils disent : “Tout cela est provisoire. Patientez ! La machinisme n’est qu’à son début ; il n’a pas donné sa mesure. Aujourd’hui, certes, la multiplicité des besoins nouveaux a pour conséquences la hâte de gagner de l’argent, et le fait que de plus en plus de gens acceptent d’en gagner en s’adonnant aux occupations les plus déshumanisantes. Aujourd’hui, certes, de plus en plus d’ouvriers tendent à devenir des robots pendant un tiers de leur vie, à savoir pendant leurs heures de travail; et, dans une certaine mesure, après leurs heures de travail (par habitude acquise). Mais tranquillisons-nous ! Tout cela va changer, grâce au sacro-saint progrès ! Déjà nous voilà dans les grandes entreprises, pourvus de machines ultra-compliquées — ordinateurs ou “cerveaux électroniques” — capables de résoudre en quelques secondes, automatiquement, à partir de leurs données, des problèmes dont un homme mettrait une demi-journée à calculer la solution. L’ouvrier travaillait douze heures, voire quinze heures par jour, il y a moins d’un siècle. Aujourd’hui, il travaille huit heures, et cela, cinq jours par semaine seulement. Demain, grâce à l’apport des machines dans toutes les branches de son activité, il travaillera cinq heures, puis bientôt deux heures par jour, ou moins encore. Ce sont les machines qui feront la besogne, — des machines si parfaites qu’il suffira d’un seul homme pour en surveiller toute une équipe. A la limite, l’homme ne fera pratiquement plus rien. Sa vie sera un congé illimité, durant lequel il aura tout le temps voulu pour “se cultiver”. Quant aux inconvénients de la surpopulation, on y aura remédié d’avance par la limitation des naissances, — le fameux “family planning”.

Il y a là, au premier abord, de quoi séduire les optimistes. Mais la réalité sera moins simple que la théorie. Elle l’est toujours.

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Tout d’abord, il faut bien se rendre compte qu’aucune politique malthusienne ne peut être, à l’échelle
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