Essais utopiques libertaires de «petite»








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L’énorme engagement éducatif des frères RECLUS


Élisée RECLUS (1830-1905) fut toute sa vie un pédagogue, et tous ses écrits prouvent un souci constant de communiquer simplement, et d’allier un immense savoir scientifique avec un sens assez rare de la vulgarisation efficace. Le démontrent largement ses Histoires d’un ruisseau (en 1869) et d’une montagne (en 1880) qui sont souvent lus dans les écoles de la IIIème République : on rend hommage ainsi au grand géographe, mais on cache bien sûr hypocritement ses engagements anarchistes. En lui, le mythe (?) de l’éducation libératrice est fortement enraciné. Comme ROBIN qu’il soutient entre 1880-1894 à Cempuis, il propose une éducation intégrale.

Mais pour lui, à la différence de PROUDHON qu’il a rencontré, et dans le sens des idées bakouniniennes (il connaît BAKOUNINE surtout depuis 1864), cette éducation n’est réellement possible qu’après la révolution. Tant que la révolution n’est pas achevée, il affirme même en 1882, dans Le révolté, que « l’instruction intégrale n’est qu’un mirage » ! Cependant, pour cet analyste très fin de la dialectique évolution-révolution145, ce n’est pas parce que seule une vraie révolution libèrera l’humanité et l’éducation, qu’il faut ne rien faire dans le temps présent. Au contraire « l’anarchiste conscient ne désespère jamais… et s’il ne peut agir sur l’ensemble du monde qu’en manière infinitésimale, il peut agir au moins sur lui-même, travailler à se libérer personnellement de toutes les idées toutes faites ou imposées, et regrouper autour de lui des amis qui vivent et agissent de la même manière. Ainsi, de proche en proche, grâce à ces petites sociétés solidaires et alertes, se constituera progressivement la grande société fraternelle »146. L’utopie libertaire est à la fois un vrai projet pour un futur réalisable, et une méthodologie pour le présent qui contient en germe ce monde à venir. L’éducation libre et libératrice, et l’autodidactisme intelligent, deviennent dans ce cadre à la fois moyen et fin. C’est pourquoi on retrouve également assez souvent des formules d’utopies réalistes, progressives et gradualistes comme cet extrait d’une Lettre à Mlle DE GÉRANDO du 22/11/1904, c'est-à-dire au soir de sa vie : « Quelle belle existence auront les hommes quand l’instruction intégrale, physique, morale, intellectuelle en aura fait des frères vaillants et forts, travaillant pour le bien commun »147.
Durant son enfance, Élisée, comme les autres enfants, a bénéficié des dons d’enseignante de sa mère institutrice Zéline TRIGANT (épouse RECLUS 1805-1887), qui a laissé des souvenirs très forts chez ses enfants comme chez ses élèves, et aussi auprès de sa nièce Pauline KERGOMARD. Elle fut sans doute une rousseauiste convaincue. Pour survivre avec sa nombreuse famille, elle ouvre une école et une pension dans sa propre demeure, notamment durant le passage à Orthez. Elle est récompensée par l’estime des élèves et par de nombreuses citations et décorations ; juste avant sa mort elle est même élevée au grade d’officier de l’Instruction Publique148.

Déjà avant elle, l’oncle Jean RECLUS (donc le beau-frère de Zéline) né en 1794 (et mort en 1869) avait ouvert une école sur Bordeaux en 1820, fondée, selon les méthodes britanniques de BELL et LANCASTER, sur « l’enseignement mutuel » : les élèves les mieux formés aidant le maître pour former les plus en difficulté ou les novices, et devenant en quelque sorte des « moniteurs ». Le succès de Jean en fait officiellement « l’inspecteur départemental des écoles d’enseignement mutuel » de la ville en 1832, puis inspecteur départemental en 1835. Une des filles, Noémie, devient l’épouse d’Élie ; une autre, Pauline (1838-1925), en épousant l’écrivain Jules DUPLESSIS DE KERGOMARD devient l’institutrice Pauline KERGOMARD déjà citée. À son tour, elle accède à la reconnaissance et en 1879 elle est inspectrice générale des écoles maternelles. Elle contribue au développement d’un enseignement ouvert et adapté aux petits (moins de 6 ans) et ses idées sont rassemblées dans deux ouvrages de 1886 : L’éducation maternelle dans l’école. Cette cousine active et novatrice a forcément influencé Élisée ; l’influence s’est d’ailleurs déroulée dans les deux sens.
Dès sa jeunesse aventureuse, Élisée RECLUS est lié aux questions éducatives, puisqu’il donne à plusieurs reprises des cours (précepteur) pour assurer sa subsistance, tout comme son frère Élie RECLUS (1827-1904), lors de leur exil britannique après les évènements de 1848. Devenu plus célèbre et aisé, il paye de sa personne, et soutient toute sa vie de multiples projets pédagogiques, de l’École hongroise de jeunes filles dans les années 1870 (il est très proche de son animatrice Antonine de GÉRANDO), à l’École des Petites Études de Bruxelles en 1895 (qu’il fonde avec sa dernière grande amie, Florence de BROUCKÈRE), au Comité d’Initiative pour l’École Libertaire de Paris en 1897 et à sa participation aux Universités Populaires et surtout ses cours à l’Université Libre de Bruxelles où il est nommé en 1892. Mais son cours est ajourné en 1894 ; la crise, que ce renvoi provoque, entraîne la création de la dissidente Université Nouvelle... Il est rejoint dans cette Université qui porte mieux le nom de libre que la précédente, d’où parfois la confusion de quelques historiens, par son frère Élie et par son neveu Paul RECLUS (1858-1941). RECLUS exerce ensuite et longuement à l’Institut belge des Hautes Études qui devient en 1899 la Faculté des sciences sociales. L’enseignement ouvert de la géographie lui permet de tester ses idées pédagogiques ; ses cours sont évidemment plus un lieu d’échanges et de travaux solidaires, où maître et étudiants collabore comme des pairs, qu’un magister traditionnel.

Dès 1897 il rejoint Émile JANVION et Jean DELGALVÈS dans leur Comité d’initiative pour une école libertaire. Il y retrouve ses amis KROPOTKINE, Louise MICHEL (il meurt la même année qu’elle en 1905), Jean GRAVE…

Il manifeste sa solidarité avec l’expérience de Paul ROBIN, mais est plus proche du pédagogue catalan. En effet, ses liens avec Francisco FERRER font de RECLUS le géographe et l’éducateur le plus lu du monde libertaire ibérique. Le Boletín de la Escuela Moderna lui rend un hommage vibrant en 1908. Toujours en Espagne, pour prendre deux exemples célèbres, le géographe Gonzalo de REPARAZ ou l’écrivain anarchiste Felipe ALAIZ s’en réclament149.
Il exprime dans tous ces engagements un rejet de l’autoritarisme scolaire laïque ou religieux, de l’élitisme, des sanctions et de la spécialisation outrancière... qu’il dénonce en bon anarchiste dans l’éducation officielle de son temps150. Dans L’Homme et la Terre, il met l’accent sur l’importance du jeu, de la coéducation, de l’entraide enseignants-élèves, de l’hygiénisme et du rôle essentiel des langues (en rêvant un peu au succès de l’espéranto). L’importance accordée aux êtres faibles, dont l’enfant, l’amène à proposer une éducation totalement respectueuse de l’apprenant, de son autonomie et de ses propres besoins (Cf. son petit opuscule de 1886 L’avenir de nos enfants151). C’est pourquoi il se dresse en permanence contre tout conditionnement et manipulation, surtout vis-à-vis des jeunes qui sont plus faciles à manipuler et qu’il faut donc protéger, mais sans paternalisme, car c’est une forme la encore d’autoritarisme. L’éducateur devient une aide, un exemple, un « grand frère » mais pas une autorité cassante. Pour préserver l’enfant et lui permettre de mieux s’accomplir, ses apprentissages doivent évidemment se dérouler dans un lieu adapté, et avec un petit nombre de personnes. RECLUS récuse ainsi toutes les classes ou ateliers à gros effectifs.

Pour ce défenseur de la femme et de l’amour librement choisi et exercé, la défense d’une vraie coéducation des sexes est un engagement naturel, logique et très puissant.

Enfin, et évidemment, toute son œuvre géographique, éducative et militante met au centre de la formation humaine cette volonté de réinsérer l’homme dans la nature, et de prévoir un nouveau monde libertaire qui saura réaliser cette symbiose. La géographie est plus qu’une science, elle devient une méthode et un idéal, dont les aspects éducatifs sont primordiaux, comme il l’écrit dans L’enseignement de la géographie en 1903152. Pour cet observateur attentif du monde, de la nature et des sociétés humaines, la formation passait obligatoirement par ce souci réaliste d’analyser le concret, et comme KROPOTKINE, d’y déceler les potentialités libératrices et solidaires. C’est un des grands théoriciens de l’anarchisme qui a su mêler avec profit un travail scientifique de haute tenue avec un idéal profondément antiautoritaire de libération, et qui a mené de front toute sa vie ces deux actions, d’un côté chercher et divulguer, et de l’autre militer pour libérer. Cette interaction prend chez RECLUS, à mon humble avis, plus d’importance que chez KROPOTKINE, même s’ils partagent de manière incroyablement proches les travaux (tous les deux excellents géographes), la thématique, les engouements (une science non contraignante ni autoritaire) et l’espoir final.
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