Essais utopiques libertaires de «petite»








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Le néo-proudhonisme éducatif et une vision syndicaliste de l’éducation avec Albert THIERRY (1881-1915), repris par Marcel MARTINET (1887-1944)


Albert THIERRY instituteur et écrivain favorable au syndicaliste révolutionnaire accompagne la CGT et les Bourses du Travail d'avant 1914 dans leurs réflexions pédagogiques et dans leur évocation de la société nouvelle. Il n'est cependant pas un suiviste sans critique du syndicalisme d'alors, bien au contraire puisqu'il n'hésite pas à contrer ce qu'il considère être des déviations comme le néo-malthusianisme ou l'antipatriotisme, ou quelques pratiques d'action directe comme le sabotage. Entre réalisme et nécessaire utopie, sa voix allie «modestie constante et ambition infinie» comme l'écrit si bien Marcel MARTINET185. Malgré sa lucidité, il est gagné comme beaucoup en 1914 par l'Union sacrée, et est tué au front en mai 1915 : terrible perte pour la pensée libertaire.

S’affirmant continuateur de PROUDHON (comme Fernand PELLOUTIER il est un des rares libertaires à le faire ouvertement186) et de Domela NIEUWENHUIS en matière éducative, Albert THIERRY187 au tournant du siècle, en se centrant sur l’éducation des adolescents, réactive les notions d’enseignement professionnel188, complet, en lien avec la classe ouvrière et pour son propre intérêt. L'enseignement primaire189 reste moins engagé et plus libéré vis-à-vis de la visée syndicaliste, surtout développée à des âges plus avancés.

Cette primauté de l'enseignement technique ou professionnel sur l'enseignement général ou intellectuel est cependant parfois excessif, et doit se lire dans un monde où l'ouvriérisme reste important, y compris dans ses aspects réducteurs. Sa formule d'une école syndicaliste «qui premièrement élèvera les enfants pour la production…»190 est inquiétante si on la détache de ce contexte, et reste toujours très discutable autrement. Certes il modère son propos et sent sur ce terrain qu'il faut bien préciser : d'abord il insiste que par production, il entend une classe ouvrière qui la gère elle-même, et s'il reconnaît que l'éducation doit rendre l'enfant apte à produire, elle ne vise pas à le faire produire…191

Gaetano MANFREDONIA fait le même constat avec Édouard BERTH (1875-1939), intellectuel sorélien rangé également aux côtés des syndicalistes révolutionnaires192.

Néanmoins, malgré le rôle pivotal du travail et de la production, THIERRY reste l'apôtre de l'enseignement intégral, qu'il nomme plutôt «global» ou «général» (y compris pour l'enseignement supérieur193), et ses positions sont plutôt pour la symbiose entre tous les types de formations, manuelle, physique, sportive et hygiénique, artistique, intellectuelle et scientifique… ce qu'il précise notamment en 1912 dans L’école entre la science et le travail 194.

Son éthique exigeante, voire ascétique et puritaine (chasteté), se présente comme une illustration de la culture ouvrière, désintéressée (Cf. son « refus de parvenir ») qu’il partage avec Fernand PELLOUTIER ou Georges SOREL et bien sûr à nouveau PROUDHON. THIERRY est apparemment alors très proche de James GUILLAUME. Ami de Pierre MONATTE, écrivant surtout dans La Vie ouvrière de la CGT, il lie l’action pédagogique à l’action syndicaliste, à ce syndicalisme « d’action directe » (JULLIARD) dont la méthode doit aussi toucher l’éducation (Cf. son article de 1909 : Lectures. L’École rénovée et l’action directe en pédagogie)195. Ce qui importe, c’est la communauté entre les principes éducatifs et les principes syndicalistes, comme il l’écrit en 1912 dans Principes d’une éducation syndicaliste196. Il est juste important de rappeler que l’esprit « syndicaliste » ici rappelé ne désigne pas le syndicalisme au sens générique du terme, mais la position des libertaires d’avant 1914 qui mettent l’autonomie ouvrière syndicale en dehors de toute secte, de tout parti ou de tout État (Cf. la Charte d’Amiens en 1906). L'ensemble de ses écrits pédagogiques parus dans la Vie Ouvrière entre 1912 et 1913 forme l'essentiel de l'ouvrage Réflexions sur l’éducation, suivies des Nouvelles de Vosve, publié à la
Librairie du Travail en 1923. J'utilise pour ma part la réédition vers 1963 (non datée mais annoncée comme celle du cinquantenaire) faite par l'Amitié par le Livre sous le titre Réflexions sur l’éducation. Retour aux sources 197.

Ses méthodes sont absolument libertaires, en refusant toute émulation et toute sanction. L’éducation est donc un art libertaire de vivre et d’agir, et la fermeté de son propos permet à CODELLO de le rattacher également à TOLSTOÏ198. Il met en effet largement en avant cette fusion entre conviction intime et vie concrète libertaire, entre moyens et fins, sans brutalité outrancière, de manière plus gradualiste, toutes positions qui le rapprochent plus du pacifisme tolstoïen que de l’action prioritairement destructive bakouniniste.

De manière assez originale, il pense que la formation libertaire la plus profitable doit se faire à l’adolescence, car c’est le moment des grands envols et de la plus grande liberté d’esprit et d’action. Les acquis de cette période sont ceux qui façonnent toute une vie. Et à cet âge, le jeune homme offre plus de résistance à tout endoctrinement.

De manière plus précise et volontaire que PROUDHON, il propose l'enseignement également pour les jeunes filles. Fidèle aux conceptions de l'AIT et du bakouninisme, il se range donc pour la coéducation, qu'il juge «excellente»199 dans son article Principes d’une éducation syndicaliste.

Et bien sûr, cela doit se faire hors de tout dogme, même (et surtout) anarchiste : « Catéchisme syndicaliste, catéchisme bourgeois, catéchisme catholique : peut m’importe, c’est au catéchisme même que j’en ai. C’est à l’homme, et à lui seul, de se créer sa propre vie intérieure »200. Sur ce point THIERRY approuve la Déclaration issue du Congrès de la Fédération des syndicats d'instituteurs et d'institutrices, à Angers en mars 1911, qui en son point 3 énonce : «ne lui imposer aucun dogme, aucune formule. Fortifier en lui au contraire le sens critique…»201. Comme il l'écrit dans un autre article, «le propre de l'individu, c'est de se fonder soi-même», donc hors des cadres et des autorités, même si dans la fin de l'article il laisse tout de même une vision post-proudhonienne un peu écrasante, puisqu'il prône une «méthode de vie fondée par le travail, nourrit par le travail»202. Ce qui nous ramène aux considérations déjà énoncées sur un certain utilitarisme, une primauté qui peut être discutable du seul travail, et donc peut être un réel carcan dans l'apprentissage proposé.

Pour THIERRY, l'éducation est un des moteur essentiels du changement social, intégré au projet émancipateur brandi par le syndicalisme révolutionnaire203 : elle est «consubstantielle du syndicalisme». Elle doit donc précéder la révolution tout en y étant partie prenante : «Révolution… vous essayerez de la commencer aujourd'hui dans l'école, dans l'atelier, dans le syndicat, avec la collaboration constante des travailleurs…»204 recommande-t-il, en s'opposant à une révolution purement insurrectionnelle, et à l'éducation semblable, qu'il nomme «blanquiste» dans son article L'école et la révolution de 1912.
Marcel MARTINET (1887-1944) s’inspire de la même lignée proudhonienne et se revendique de PELLOUTIER et de SOREL avant d'être gagné une courte période par les sirènes bolcheviques. Proche de MONATTE et de ROSMER, il est un des penseurs du syndicalisme révolutionnaire et est un des animateurs de la prestigieuse revue qu’est La Révolution prolétarienne. Au niveau éducatif, il est lié au groupe L’École Émancipée, qui pour continuer ses publications pendant la 1° Guerre mondiale se fait appeler L’École de la Fédération.

Enfin et surtout il revendique l’héritage de la pensée de THIERRY, dont il se fait le diffuseur et d’une certaine manière le disciple, en développant ses idées sur l’éducation ouvrière ou l’éducation prolétarienne ; c'est par la lecture de THIERRY qu'il intègre encore plus les idées syndicalistes révolutionnaires205. Ainsi en 1923 il préface l’ouvrage Réflexions sur l’éducation. Encore en 1939 il fait de cet ouvrage « le premier et le plus indispensable pour qui s’intéresse à la culture ouvrière »206. Toute sa vie, MARTINET fait sienne la formule de THIERRY du « refus de parvenir », en s’engageant de manière désintéressée aux côtés des mouvements qu’il jugent le plus proche des aspirations de la classe ouvrière, d’où sa tragique erreur de l’adhésion, courte mais bien réelle, au Parti Communiste.

Son concept « d’éducation prolétarienne » est marqué par des relents d’ouvriérisme et par une croyance un peu trop optimiste en la « culture libératrice » (il rajoute cependant, perspicace, « si elle est libre »). Mais c’est une superbe proposition d’ouverture et de culture libertaire, à laquelle MARTINET reste fidèle jusqu’à la fin de sa vie. Cette éducation doit permettre aux prolétaires de prendre conscience de la réalité et de l’exploitation qu’ils subissent, ce qui donne une nouvelle vie à ce que PELLOUTIER définissait « la science de leur malheur ». Il faut en effet connaître ce qu’on cherche à rejeter. L’éducation ouvrière est ensuite vue comme une pédagogie utopique, réhabilitatrice : il faut que l’homme « lève les yeux, qu’il sort du labeur au ras de terre, pour rêver, pour désirer son propre redressement et vaincre la vie » : ma traduction italienne est sans doute mauvaise, mais la tonalité de ce texte est révélatrice de tout un courant utopiste libertaire.




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