Essais utopiques libertaires de «petite»








télécharger 1.23 Mb.
titreEssais utopiques libertaires de «petite»
page19/46
date de publication21.01.2020
taille1.23 Mb.
typeEssais
ar.21-bal.com > loi > Essais
1   ...   15   16   17   18   19   20   21   22   ...   46

L’école de Plotino C. RHODAKANATY au Mexique


De 1865 à 1867, le proudhonien Plotino C. RHODAKANATY (1828 ou 1832-1885 ?) qui vient de s’implanter au Mexique depuis 1861, crée la « Escuela de la razón y del socialismo », à Chalco vers 1865. Cela en fait une des premières écoles libertaires, aux racines fouriéristes281, et une des rares volontairement engagées au service de la libération des individus.

Retournant à México DF, il laisse la direction de l’école à un disciple, futur bakouninien, Francisco ZALACOSTA (1844-1881). Ce dernier apparaît comme un des internationalistes libertaires parmi les plus novateurs, et aux origines du mouvement ouvrier révolutionnaire mexicain. Parmi ses élèves on trouve un des premiers insurrectionnalistes « acráta » (anarchiste) du Mexique : Julio CHÁVEZ LÓPEZ, fusillé en 1869282.

Vers 1880 RHODAKANATY aurait tenté sans succès de rouvrir l’école de Chalco.

RHODAKANATY, personnage très étonnant, a-t-il cherché par son établissement pédagogique, à implanter son nébuleux « Neopanteismo » dont il a traité dans son livre de 1864 ? On a peu de données sur son école, mais elle devait s’inspirer d’un socialisme harmonique, « libre », non sexiste et modéré, même si CHÁVEZ LÓPEZ puis ZALACOSTA, formés dans cette école, représentent un anarchisme plutôt insurrectionnel.




        1. Paul ROBIN (1837-1912) et Cempuis 1880-1894 : l’instruction intégrale liée au néo-malthusianisme et à l'internationalisme


Paul ROBIN, vieux militant de la Première Internationale et du Conseil Général (dont il fut exclu pour bakouninisme en 1871), ami de BAKOUNINE, de VARLIN et des RECLUS, milite en fin du siècle dans le mouvement néo-malthusien dont il est un des principaux fondateurs, et le vrai introducteur en France283.

Mais la passion pédagogique et l’idée d’éducation intégrale dont il est un des principaux théoriciens l’éloignent parfois de son utopie de la régénération humaine par la responsabilisation sexuelle. Il cherche cependant à lier les deux analyses à sa militance libertaire, puisque sa devise célèbre est « Bonne naissance, bonne éducation, bonne organisation sociale ».

Il est diplômé de l’École normale supérieure de la rue d'Ulm, où il fut élève plutôt moyen, mais assez indépendant, et surtout très habile dans les sciences expérimentales et la musique, ce qui lui servira plus tard. Il connaît bien les aspects éducatifs: il est répétiteur en lycée (Rennes, puis Brest) dès 1856, puis a exercé le métier de professeur durant l’Empire dès 1861 (La Roche-sur-Yon puis Brest).

Dans le même temps, il est formateur bénévole et en 1865 il projette l'établissement de cours d'enseignement populaire sur Brest, projet qui nous fait penser aux premières Universités populaires. Mais le Rectorat s'y oppose et l'idée n'a pas de suite.

En 1865, il abandonne son métier et entreprend des voyages, en commençant par la Belgique. C’est à Liège, au congrès International des Étudiants de 1865 qu’il expose vraiment publiquement pour la première fois ses idées pédagogiques et qu’il ébauche son idée d’éducation intégrale. Au Second Congrès de 1867, il récidive avec des textes plus élaborés. ROBIN est donc bien un théoricien, avant d’être un praticien, alors que beaucoup d’analystes se limitent à l’expérience de Cempuis quand ils se penchent sur ce précoce militant et penseur.

L'exil belge lui sert pour nouer des contacts avec des étudiants français démocrates (Aristide REY) et avec les futurs fondateurs de l'Université nouvelle (Paul JANSON et E. PICARD), pour laquelle il sera appelé en 1894284.

En Belgique, déjà, il teste ses idées sur «l'éducation populaire» et sur «l'éducation mutuelle» dans divers organismes pour adultes, notamment la Société des Cours Populaires Publics. Dès 1867, il a fondé un journal pédagogique Le soir. Moniteur de l'enseignement libre, des associations, des réunions périodiques et irrégulières, et il collabore à L’éducation Moderne. Dès 1866 sort son premier ouvrage pédagogique important, sa Méthode de lecture ; la même année il adhère à La Ligue de l’Enseignement par l’instruction populaire. Éducation, formation… sont désormais et pour longtemps au cœur de sa pensée, de ses pratiques et des ses espérances plus ou moins utopistes.

Il participe à différents Congrès de l’AIT (il est membre de la Section belge en fin 1867) et depuis Lausanne en 1867, il est en partie chargé du rapport sur l’enseignement intégral, rapport exposé au 3° Congrès de Bruxelles en septembre 1868. Expulsé de Belgique en 1869, il passe en Suisse, s’y lie à BAKOUNINE et à James GUILLAUME et est sans doute un des rédacteurs du texte du 4° Congrès de Bâle (septembre 1869) qui rappelle la primauté de « l’instruction intégrale ». L'engagement bakouniniste l'amène à intégrer l'AIDS - Alliance Internationale de la Démocratie Socialiste, et à remplacer le russe dans l'Égalité.

Puis il se rend en France en 1870, où il subit la répression qui frappe les internationalistes (2 mois de prison au 3° Procès de l'AIT). Il passe par la Belgique, est arrêté et expulsé, revient sur Brest où il participe partiellement à la Commune de Brest.

Il se réfugie enfin au Royaume Uni, ce qui lui est reproché, et ne participe donc pas malgré les montages policiers, à la Commune de Paris. Dans son exil londonien, il est souvent traducteur, professeur, donneur de leçons particulières et participe à de nombreux travaux sur l’éducation. Fidèle à BAKOUNINE, et en rupture totale avec un MARX qu'il juge mesquin et manipulateur, il est expulsé de l’AIT le 17/10/1871, ce qui l’amène à rejoindre ensuite définitivement le mouvement antiautoritaire qui se solidifie à Saint-Imier en 1872. Il peut désormais, plus libre et moins occupé, se concentrer sur sa famille (3 enfants) et ses idées pédagogiques.
Entre 1869 et 1872 il publie L’enseignement intégral dans la Revue de Philosophie Positive tenue par son ami LITTRÉ et que Volonté Anarchiste, dans son numéro 41 de 1992 a réédité. À propos de LITTRÉ et de ses liens avec ROBIN, sa biographe Nathalie BRÉMAND parle de « positivisme de gauche » pour cette époque de la vie du pédagogue. Car ROBIN est au carrefour de plusieurs traditions285 : le positivisme d'Auguste COMTE, la pédagogie de l'atelier de Pierre-Joseph PROUDHON, les idées novatrices et ludiques de Charles FOURIER, et les pensées de tout le mouvement socialiste international. Sa position personnelle, amorcée dès 1865, a considérablement mûri en fonction des échanges internationaux de ROBIN et de son rôle important, quoique court, dans l'AIT. C’est bien vers 1870 que sa doctrine éducative apparaît décidemment solide.

Par «enseignement intégral» (parfois nommé «éducation», ou parfois «instruction»), il faut entendre formation globale, humaniste, universaliste (« enseignement théorique et pratique complet, qui forme (l’enfant) à la fois comme travailleur manuel et travailleur intellectuel » écrit le texte du Congrès de Bâle, ou comme l’écrit de manière plus imagée la traduction italienne, « travailleur du bras et de l’esprit – lavoratore del braccio e della mente »)286. Il s’agit donc d’une formation générale, manuelle et intellectuelle faisant une large place à l’apprentissage professionnel comme le souhaitait PROUDHON. Sciences, arts, disciplines littéraires... sont mêlés sans hiérarchie aucune. Au congrès de Lausanne de l’AIT en septembre 1867, un rapport de commission où l’influence de ROBIN semble évidente, fait effort de précision : « ce qui est appelé la polytechnicité de l’apprentissage, l’enseignement intégral ou professionnel, n’est pas nécessairement la pratique de tous les métiers, mais la connaissance des principes scientifiques et industriels indispensables à l’exercice d’une profession »287. Certes, pour une association de travailleurs, et avec encore cette forte prégnance proudhonienne, l’aspect « professionnel » reste mis en avant. Mais très vite l’enseignement intégral sera plus ouvert, plus complet au sens bakouninien et se détachera donc un peu de l’utilitarisme de métier. Il intégrera de plus en plus les notions d'harmonie du corps et de l'esprit, l'importance des aspects ludiques et des découvertes expérimentales… Il donnera de plus en plus d'importance à l'épanouissement de l'apprenant (enfant ou adulte) pour lui permettre d'atteindre son autonomie de réflexion et d'action. La formule en tout cas devient presque une banalité éducative dans les milieux anarchistes, et sera reprise au Congrès anarchiste d’Amsterdam en 1907 avec la relation de Léon CLÉMENT L’éducation intégrale de l’enfant.

D'autre part, dès la fin des années 1860, ROBIN avance dans les milieux internationalistes l'idée d'égalité de traitement pour filles et garçons. Dès 1868 au moins apparaît donc la notion de «coéducation des sexes»288. Ce positionnement est loin d'être évident dans un milieu encore parfois négativement proudhonien sur ce plan, et pour des travailleurs qui voient dans la femme d'abord une concurrente sur le marché du travail avant d'être une égale en émancipation !

C'est dans 3 numéros de la Revue de Philosophie positive (1869, 1870 et 1872) que sa pensée sur De l'enseignement intégral s'affine. Le développement autonome de l'enfant, dans un cadre et avec des méthodes libertaires et épanouissants, doit lui permettre d'apprendre à être indépendant, de s'organiser avec les autres de manière égalitaire voire autogestionnaire, et donc à réfuter (et combattre - «arme de combat social»289) la société inégalitaire et autoritaire de son temps.

Après ses longues analyses, ROBIN va pouvoir passer au plan expérimental.
Soutenu par l’ancien ami de BAKOUNINE également, Ferdinand BUISSON, qui désormais se trouve aux plus hautes charges de l’État français pour l’éducation, Paul ROBIN peut exercer une fonction officielle (l’anarchiste militant devient inspecteur primaire à Blois en 1879 !) et peut également mener dans l’ancien Orphelinat PRÉVOST de Cempuis dans l’Oise une des plus profondes expériences pédagogiques libertaires, qui va fortement influencer l’espagnol FERRER y GUARDIA, ou Sébastien FAURE. L’utopie exprimée dès 1867 va pouvoir être largement réalisée, et, ce qui n’est pas rien, en faisant le choix de la tenter en milieu public, pas en marge. Avec James GUILLAUME et la toujours bienveillante attention de Ferdinand BUISSON qui coordonne l'ensemble, il participe au Dictionnaire de Pédagogie et d’instruction publique vers 1878, pour lequel il rédige environ 17 articles, la plupart dans les domaines scientifiques et techniques, sauf celui concernant le Familistère de Guise (là encore la naissance du fouriérisme est présente). En 1880, à Blois, ROBIN a créé le premier Cercle pédagogique de France et encourage fortement la constitution de bibliothèques et de musées scolaires.
En décembre 1880, grâce à Ferdinand BUISSON (qui avait lui-même en 1871 postulé pour la direction de la structure) et à son ancien compère de Belgique, Aristide REY, devenu membre du Conseil général de la Seine, il devient directeur de l'Orphelinat PRÉVOST.

Cet établissement est créé grâce au mécénat d'un saint-simonien généreux (Joseph-Gabriel PRÉVOST), 20 ans auparavant (1863). Ce personnage, apparemment peu cultivé, était fort intéressé par les idées de PESTALOZZI. À sa mort (1875) il laisse gracieusement la totalité de ses biens au département de la Seine, à condition d'entretenir et de développer l'orphelinat (qui devient Orphelinat de la Seine), centre composé de vastes locaux sur près de 19ha, le tout cependant en assez piètre état. La Commission administrative290 qui gère dès lors le centre est plutôt composée d'hommes libéraux, assez discrets ou bienveillants, ce qui laisse une certaine marge de manœuvre au nouveau directeur.

ROBIN dirige cette institution à Cempuis de fin 1880 à 1894, date où il est révoqué après une campagne de diffamation surtout liée à ses idées néo-malthusiennes. 14 ans, c'est une durée assez importante pour une expérience novatrice, déstabilisante et en butte à de multiples hostilités.

Le groupe d’adultes (ainsi que les enfants) y vit en quasi-communauté affinitaire (ROBIN emploie parfois la formule «d'association» ou de « famille sociétaire » qui sent bon son néo-fouriérisme), la proximité idéologique et pédagogique, le sens du dévouement et le respect de l’enfance étant le minimum commun : c’est surtout le cas pour Gabriel GIROUD (ancien de l'Orphelinat et époux de Lucie ROBIN), mais également pour Paul GUILHOT et Charles DELON (spécialiste de PESTALOZZI et de FROEBEL), sans compter Madame ROBIN. Mais l'isolement, les faibles salaires, les rares avantages de carrière, les charges très lourdes… entraînent une difficulté de recrutement et un turn-over assez élevé ; ROBIN, malgré ses exigences, doit donc parfois se montrer moins regardant et accepter des personnels peu motivés ou peu qualifiés. Cet aspect va forcément limiter les expériences pédagogiques novatrices.

Cette école primaire et laïque va prendre en charge près de 700 jeunes jusqu’en 1894, dans une fourchette d'âges qui va de 4 à 17 ans ; de 45 élèves en 1881, on passe à 180 en 1889-1891. Même si les chiffres prévus (bien supérieurs) ne sont pas atteints, il faut remarquer qu'il s'agit donc bien d'une vraie école, pas d'un réduit alternatif sans envergure et de faibles effectifs.

Les éducateurs, les administratifs, leurs familles (épouses et époux, enfants…), les élèves forment une vraie famille élargie et conviviale291, la plus égalitaire possible, car tous sont sur le même plan, y compris pour l’habillement. Les enfants portent un uniforme, comme dans presque toutes les autres écoles de l'époque. Les repas sont pris en commun, les enfants des adultes sont mêlés aux scolarisés. Cempuis est bien un essai de commune au sens de milieu de vie alternatif, avant la lettre. Mais l’autorité (voire l'autoritarisme, étonnante pour un libertaire !) de ROBIN est évidente, et la dimension collective, autogestionnaire est de fait très limitée. D'autre part la présence des familles est plus que réduite et peu encouragée, ce qui est en contradiction avec les écrits antérieurs de ROBIN. Enfin la forte hiérarchie des salaires semble limiter fortement le côté idyllique de cette utopie concrète : 6 000 francs pour le directeur, mais moins de 1 800 pour les maîtres, et près de 300 seulement pour l'aide cuisinier292.

L'organisation permet une certaine autarcie : blanchisseries, ateliers, caves, cuisines, appartements, piscine, salle servant pour gymnase et représentations culturelles, dortoirs, infirmerie, buanderie… Mieux, dans un souci d'économie, de formation autant que d'autonomie, les adultes et les pensionnaires participent eux-mêmes aux travaux d'aménagement. ROBIN n'est pas peu fier d'annoncer la création d'un bassin de natation, évalué à plusieurs milliers de francs, et fait entièrement avec la main d'œuvre gratuite et les fonds propres de l'Orphelinat ! la buanderie, le jardin, les voies d'accès, les canalisations, l'eau courante et le tout à l'égout … doivent beaucoup également à la main d'œuvre enfantine. La ferme attenante fournit beaucoup d'aliments de base : viande, cidre, légumes et fruits…

Dans cet espace libre, les enfants évoluent en toute liberté et mixité ; tout est fait pour les stimuler, les faire réagir. Mais le rythme (scolaire, de vie commune et des loisirs) imposé laisse cependant très peu de temps libre, et limite la spontanéité des intervenants. Les jours sont longs et les occupations multiples, d'autant qu'aux programmes officiels assumés, ROBIN et ses collaborateurs ont ajouté une grande quantité d'autres matières ou d'activités…

La santé et l’hygiène sont placées au premier rang. Tout est fait en ce sens : nourriture variée et riche mais dosée, activités de plein air, bains (à l'eau froide !), pratiques sportives (surtout gymnastique, marche, boxe sans toucher, natation et cyclisme), pratiques de maintien corporel et donc pupitres ergonomiques, apprentissage des soins et de l’hygiène, santé préventive, anthropométrie... Toutes et tous savent très rapidement nager, et rouler à bicyclette, ce qui est assez rare à l'époque. Lors de compétitions sportives les enfants de Cempuis sont toujours bien placés, preuve de l'efficacité des méthodes utilisées ; et pourtant l'émulation et la compétition ne sont pas des valeurs positives dans l'institution, puisque le sens du collectif prime. Dès 1882 ROBIN amène le groupe en vacances à la mer (Mers-les-Bains), ce qui est sans doute une des toutes premières colonies de vacances en milieu éducatif. L’importance donnée au développement physique de l’individu, sous toutes ses facettes, est un des traits les plus novateurs et modernes de la pensée de ROBIN ; il doit évidemment être lié à ses idées néo-malthusiennes. Cependant le contrôle systématique de la propreté et de la tenue, et la rigueur de l'inspection, sont assez contraignants et rappellent plus la caserne qu'une école libertaire293.

L’éducation intégrale est une évidence : théorie et travaux manuels alternent.

Les expérimentations, les travaux pratiques, les méthodes ludiques d'apprentissage, et le rôle des ateliers... sont très importants. L'imprimerie (complétée par la lithographie) - tout à la fois centre d'enseignement et réel atelier productif - joue un rôle pivotal dirait FOURIER, car on y apprend la conception, l'ordonnancement, la composition, la fierté de la réalisation finale et le souci de l'efficacité et du respect du destinataire dans la communication. Les travaux manuels, très variés et avec rotation («papillonne» fouriériste assez évidente) commencent dès le jeune âge, et le passage dans tous les ateliers se fait progressivement. La liste des propositions est si importante294 que chacun(e) y trouve son compte, et que garçons et filles choisissent sans distinction ni apriori. L'enfant intègre ainsi des connaissances polyvalentes et une intelligence pour s'adapter qui le rendront aptes à s'intégrer dans tout corps de métier par la suite.

La vie artistique est très développée : chant, fanfare, théâtre... belle résurgence des idées fouriéristes. La presse à l’école (et la machine à écrire) est une nouveauté que de nombreux mouvements pédagogiques ultérieurs vont réutiliser (Cf. FREINET nettement plus tard). Le chant dispose sans doute d’une place privilégiée, car Paul ROBIN est lui-même chansonnier et musicien à ses heures ; il est notamment l’auteur d’un Hymne au soleil qui nous rappelle autant l’importance de la nature que le côté utopique qu’a pris cet astre pour bien des auteurs. En vrai pacifiste et internationaliste, il fait également chanter aux jeunes enfants La Marseillaise de la paix qu’il a également rédigée.

Comme Cempuis suit les programmes officiels, toutes les matières sont enseignées. Mais ROBIN et ses collaborateurs transforment cet enseignement obligatoire en mettant en avant des méthodes et des finalités diverses. Les jeux sont partout utilisés pour mieux intéresser, stimuler l'imagination, et faire passer des notions par ailleurs trop complexes. L'observation, des éléments de la vie concrète des enfants… servent de base à bien des raisonnements abstraits et parviennent à mieux les faire comprendre. L'histoire, trop souvent orientée, est revue dans un sens humaniste et libératoire, sans nationalisme ni religiosité. Cempuis d'ailleurs a supprimé très logiquement tout enseignement religieux.
La recherche du développement individuel et de l’autonomie priment. L’enfant est considéré comme un être à part entière, à respecter et à rendre autonome, mais également à le sociabiliser dans une collectivité épanouissante et joyeuse (voir le rôle important des fêtes) et respectueuse de cette autonomie. L’auto production est encouragée. Les produits réalisés sont en effet vendus ou servent au bon approvisionnement de l’école, tant pour le jardinage que pour les productions matérielles.

Ce lieu de vie global, de « coéducation » des sexes (sauf dortoirs et sanitaires) et des âges, propose donc déjà des bribes d’autogestion. Tous les sens doivent être éveillés et le jeu largement utilisé, d’où la nécessaire rotation des activités. La filiation fouriériste semble évidente, ce qui amène sans doute Maurice DOMMANGET à parler dans l’expérience de Cempuis de pédagogie « papillonne »295 (ou alternante).

Enfin l’éducation à évidemment une finalité éthique et révolutionnaire : il faut former un homme nouveau, antiautoritaire, fortement égalitaire, misant sur l’entraide et l’autogestion fédéraliste, même si cette dernière n’est pas vraiment appliquée à Cempuis. ROBIN a toujours été conscient, et il l’a dit et écrit, que Cempuis était aussi « une œuvre d’expérimentation et de propagande », dans le bon sens des termes, évidemment. Nous sommes totalement au cœur de « l’agir utopique » d’un libertaire convaincu. Ainsi tout est partagé à Cempuis : les savoirs, les cadeaux et friandises, les prix reçus… Le sens de l'égalité et de la justice collective est donc inculqué très tôt. L'entraide est systématique, entre adultes et enfants, entre enfants eux-mêmes, les plus grands ou les plus instruits aidant les plus jeunes ou ceux qui sont en difficulté d'apprentissage.

L’éthique pacifiste, humaniste, libertaire est nettement affirmée : pas de nationalisme, condamnation du chauvinisme, du militarisme, du cléricalisme... On voit émerger « une morale biologique, utilitaire et hédoniste »296 par une « éducation libératrice et pacifique ». Cette « morale en action » se fonde sur « vérité, laïcité, fraternité par l’altruisme et la coéducation ». Les récompenses et les punitions sont réduites au minimum. La différence entre les divers participants est fortement limitée, ROBIN lui-même vit comme tous les autres, partage les mêmes tâches...
Ce micromonde n’est pas replié ni clos ; ce n’est pas une île utopique fermée et isolée : les jeunes et les adultes sortent, les invités sont acceptés voire sollicités après 1890. Pédagogues, administratifs et élus, libertaires, écrivains, familles… s’y bousculent parfois. Débats, expositions, fêtes diverses, stages de formation (les Sessions normales de pédagogie pratique)… intègrent un grand nombre de personnes extérieures.

ROBIN assume de nombreuses conférences (internes et hors les murs), donne des conseils, écrits de multiples articles, organise des expositions… Cempuis est désormais au centre de toute une réflexion. C’est surtout vrai lors de la Session normale de pédagogie pratique, à Gand, en Belgique en été 1893.

Les jeunes et leurs accompagnateurs sortent souvent, pour raison pédagogique, artistique, sportive, festive… Ils participent comme on l'a vu à de multiples concours ou compétitions malgré les réticences éthiques, et sont partie prenante de nombreuses expositions, comme à Londres en 1884, mais aussi à Chicago, Moscou, Beauvais, Nouvelle Orléans, Paris (Exposition universelle de 1889)...

Depuis novembre 1882 sort la revue Bulletin de l’Orphelinat PRÉVOST pour en décrire les méthodes, et en diffuser les réussites et les projets.

Octave MIRBEAU, alors compagnon de route des anarchistes, s’élève fermement contre l’expulsion de ROBIN (été 1894) dans un périodique de grande diffusion, Le Journal (09/09/1894). Il en profite pour faire l’éloge de l’éducation libertaire et sa force utopique, car il a bien saisi que là se trouve l’enjeu principal, puisque « jamais on ne vit, dans une agglomération d’enfants, autant de santé et autant de joie »297. Il poursuit en reconnaissant que « pour la première fois, j’ai eu l’impression d’une enfance et d’une jeunesse vraiment jeunes et enthousiastes et j’ai compris qu’il pourrait sortir de là de vrais hommes et de vraies femmes, c’est à dire des êtres admirablement armés pour le travail et la vie sociale, et qui protégés contre les disciplines esclavagistes de l’autorité, contre les déceptions énervantes des religions, puis de tout mensonge, sauront, peut-être, trouver le bonheur en soi-même et réaliser par là, la beauté de la vie ».
Cette école devient modèle, référence plutôt, et profite au lancement d’une expérience analogue à l’Orphelinat DUGARDIN vers Bruxelles en 1891.

En 1893, suite à la rencontre pédagogique de Gand citée ci-dessus, sort un Manifeste aux partisans de l'éducation intégrale. Il revendique une «éducation libératrice et pacificatrice»298 et la volonté de «régénération sociale par l'éducation».

Bientôt se crée l’Association Universelle d’Éducation Intégrale dont le siège se trouve à Bruxelles. L’année suivante apparaît une École Normale d’Éducation Nouvelle à Cempuis même. Dans l’orphelinat, une exposition permanente, un musée pédagogique... affirment l’ouverture de l’école sur l’extérieur, ce que les visites, excursions, colonies de vacances... permettaient dans l’autre sens. Ce n’est pas une île utopique classique, isolée et figée, mais bien une expérimentation libertaire en milieu ouvert.

Même après le départ de ROBIN, l'Orphelinat garde bien des traces de son passage, dans les méthodes, la volonté d'enseignement général ou intégral…
ROBIN n'abandonne d'ailleurs jamais le terrain pédagogique ; il continue son œuvre éducative sur le long terme : recherches musicales, en sténographie, enseignement à l’Université Nouvelle de Bruxelles, recherches autour d’une langue universelle (mais il n’est que moyennement favorable à l’espéranto)... toutes activités qui le maintiennent sur la brèche. Il relance à deux reprises (1895 ; 1903-1905) le bulletin L’Éducation intégrale. Il écrit de nombreux articles pédagogiques dans la Revue générale de bibliographie française.

Il contribue en 1895-96 à diffuser ses idées dans le mouvement de la Libre pensée. Mais le projet d'école nouvelle n'aboutit pas.

En 1896 il milite pour l'établissement d'une Maison du peuple dans le XX° arrondissement, en mettant surtout en avant les possibilités de formation et d'animation culturelle qu'elle permettrait.

En 1905 il soutient la naissance de La Ruche de Sébastien FAURE. En 1907 il soutient FERRER et participe avec lui à la création de la Ligue Internationale pour l’Éducation rationnelle de l’enfance, aux côtés d’autres anarchistes de grande envergure : MALATO, Sébastien FAURE, LAISANT et en Italie Luigi FABBRI... mais aussi du « compagnon de route » Anatole FRANCE. Il écrit dans la revue de la Ligue : L’École rénovée. Après 1910 il remet une grande partie du matériel pédagogique à l’École FERRER de Lausanne.

En 1908, lors d’un voyage en Nouvelle Zélande il souhaite, sans succès, mener une ultime expérience utopique, en créant une communauté idéale.
Mais dès la fin des années 1890 Paul ROBIN privilégie désormais la lutte néo-malthusienne, ce qui lui amène d'autres contacts mais aussi bien des ruptures avec les milieux qui jusque là l'ont soutenu. Il renoue aussi avec le fouriérisme, par sa condamnation du mariage et son souci de l'amour libre, par la réhabilitation du plaisir, et par le rôle pivotal donné à la femme. Son projet est surtout celui de l'émancipation sociale, la liberté sexuelle (et son autocontrôle) menée par des nouvelles «générations conscientes» vont permettre d'avoir des enfants choisis, et de mettre sur pied une société humaniste et épanouie. La régénération qu'il envisage est donc plus globale que le seul aspect sexuel souvent mis en avant. Elle rejoint incontestablement les projets utopiques libertaires, même si des anarchistes fort orthodoxes condamnent ROBIN pour déviance.

Nous ne nous écartons pas de la pédagogie, car les propositions étonnantes et provocantes pour l'époque d'éducation sexuelle «théorique et pratique»299, sans tabou, misant sur l'expérience des formatrices-formateurs… peuvent aisément se rajouter à la définition de l'éducation intégrale.

De la même manière, la proximité de ROBIN avec le mouvement féministe néo-malthusien de Nelly ROUSSEL et surtout de Gabrielle PETIT (EIDF - Entente Internationale Des Femmes), et la création d'une Université populaire féministe (La Maternelle - XVIII° arrondissement parisien) lient toujours éducation et émancipation.
Vivant en ascète, dans un milieu très modeste malgré ses immenses relations internationales, il fait don de son corps à la science et souhaite que l’on répande ses cendres dans la nature. Parmi les biens qu’il distribue, l’Encyclopédie de DIDEROT est remise à la CGT syndicaliste révolutionnaire et l’imprimerie de Cempuis donnée à Sébastien FAURE pour sa « Ruche »... Fidèle à toute sa vie, il se suicide par poison à l’été 1912 ; ultime acte d’autonomie, qu’il avait légitimé auparavant dans un article important, froidement et scientifiquement intitulé Technique du suicide300.
Son œuvre et sa pédagogie « active » marquent largement la pédagogie progressiste ultérieure, tant anarchiste ou rationaliste, que « moderne » : Sébastien FAURE, Francisco FERRER, Jean WINTSCH et Adolphe FERRIERE surtout, Maria MONTESSORI, Célestin FREINET évidemment, Ovide DECROLY... qui tous reconnaissent l’influence de ROBIN.

Ce sont particulièrement un ancien de Cempuis, Gabriel GIROUD et sa femme Lucie ROBIN, Sébastien FAURE avec La Ruche, et Madeleine VERNET avec L’Avenir social... qui reprennent le flambeau en milieu libertaire.
1   ...   15   16   17   18   19   20   21   22   ...   46

similaire:

Essais utopiques libertaires de «petite» iconEssais utopiques libertaires de «petite»
«L’Enfance Heureuse», une «société populaire d’éducation» aux teintes libertaires 88

Essais utopiques libertaires de «petite» iconEssais utopiques libertaires de «petite»
«L’Enfance Heureuse», une «société populaire d’éducation» aux teintes libertaires 88

Essais utopiques libertaires de «petite» iconVI. Traces utopiques et libertaires dans le temps et l'espace…
«primitives» peuvent-elles apparaître libertaires et servir de référence aux rêves utopiques ? 3

Essais utopiques libertaires de «petite» iconUtopie et autogestion du kibboutz. Mouvements libertaires et utopiques...
«éthique» : à mes yeux, le fait d’être ou non d’origine juive n’a aucune espèce d’importance. Les indications données n’ont qu’une...

Essais utopiques libertaires de «petite» iconEssais normalises, autres essais 4
«Transformation du Bois» dans le cadre du Transfert de technologie vers les entreprises

Essais utopiques libertaires de «petite» iconEssais de type et essais de routine 10
«risque minimisé» suivant le C2-112 édition de mars 2015, édité par Synergrid, la fédération des gestionnaires de réseaux électricité...

Essais utopiques libertaires de «petite» iconIV. dystopies et anti-utopies sont-elles libertaires ?

Essais utopiques libertaires de «petite» iconBibliographie sur mouvements et théories libertaires et autogestionnaires en France

Essais utopiques libertaires de «petite» iconBibliographie sur mouvements et théories libertaires et autogestionnaires en France

Essais utopiques libertaires de «petite» iconEssais de Montaigne








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com