Essais utopiques libertaires de «petite»








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Sébastien FAURE (1858-1942), La Ruche 1904-1917 et L’Encyclopédie anarchiste (1926-1934)


Depuis 1888 environ, le socialiste Sébastien FAURE rejoint les anarchistes et commence une carrière de théoricien, et d’orateur itinérant doué, et devient une référence morale énorme pour le courant anarchiste. Sa position de « synthèse » entre les différents courants se réclamant de l’anarchisme est toujours un des axes principaux des mouvements « orthodoxes » de l’anarchisme. Sa solide culture, acquise partiellement chez les jésuites, lui permet d’écrire de profondes critiques de la religion, et surtout d’acquérir une vision critique de l’éducation. De l’Affaire DREYFUS jusqu’à la révolution espagnole, en passant par l'Encyclopédie Anarchiste, Sébastien FAURE tient un rôle fondamental dans l’anarchisme international. Comme ROBIN, avec qui il partage bien des idées pédagogiques, il est proche du néo-malthusianisme.
FAURE est également sensible à l’idée de prouver par l’exemple, sorte de propagande par le fait non-violente, et c’est pourquoi il est également un créateur et acteur du mouvement anarchiste. En début 1904, au Pâtis, vers Rambouillet en Seine et Oise, il occupe 25 ha avec une vingtaine de membres. Dans cet endroit surnommé « La Ruche », il veut appliquer les idées de Paul ROBIN en matière éducative, avec quelques modifications, mais en en conservant l’essentiel. Une photographie de l’époque389 montre une maison basse et longue, avec un portail ouvert, une haie vive, une cour semée d’arbres et un toit apparemment en tuiles portant une énorme inscription peinte : « LA RUCHE ». Le bâtiment d’un seul tenant qui nous est montré est « Vu des champs » (titre de la carte postale), et effectivement, tout le premier plan, hormis une allée rudimentaire partiellement envahie par la végétation, est occupé par un champ de blé ( ?) en pleine épanouissement.

En même temps Sébastien FAURE veut créer un milieu communautaire, c'est-à-dire « une microsociété authentiquement libre »390, dès le début de l’expérience. Elle rappelle la grande famille voulue par ROBIN, mais avec moins de centralité autour du leader ; le terme de «vaste famille» est d'ailleurs utilisé par FAURE pour distinguer la Ruche des pensionnats, écoles et orphelinats391. Cependant le pédagogue lui-même parle de « famille élargie ». FAURE, tout aussi charismatique que ROBIN, a cependant moins pesé sur sa communauté que son modèle. En tout cas la volonté utopique de société alternative, hors de toute institution, est plus dans la lignée de FERRER que dans celle de Cempuis, puisque l’orphelinat géré par ROBIN était intégré et reconnu dans le système scolaire français. Durant la guerre Julia BERTRAND (1877-1960), institutrice anarchiste radiée pour pacifisme, rejoint La Ruche et abandonne les Vosges où elle laisse seule son amie féministe Gabrielle PETIT (1860-1952)392.

Cette sorte de phalanstère pédagogique, au milieu de la nature, avec ses locaux collectifs, ses jardins et vergers, et ses ateliers (imprimerie, atelier de reliure, menuiserie…) et maisons spécialisées, vit une sorte de communisme autogestionnaire et d’autoproduction avant la lettre. Les décisions sont prises collectivement, l’assemblée générale, égalitaire, se tenant au moins une fois par semaine, avec présence des grands enfants (en général dès leur douzième année). Pour l’autosuffisance recherchée, l’élevage et l’apiculture (normale pour une ruche ?) complètent le cadre agricole dans lequel les bâtiments s’insèrent. Tous les travaux se font avec une participation des adultes et des enfants. Les travaux y sont effectués bénévolement, pour la cause. En compensation, les travailleurs puisent au tas, c'est-à-dire sont logés, nourris, blanchis, et se servent dans le pot commun selon les besoins…

En fait La Ruche ne vit vraiment, et toujours avec déficit, que grâce aux apports extérieurs, et notamment aux revenus tirés de l’activité de conférencier d’un FAURE qui de se fait est souvent absent. Mais une carte postale de l’époque montre « Une causerie » de Sébastien FAURE dans la cour même de la Ruche : une foule considérable fait face au bâtiment, et l’homme qui apparaît à une fenêtre de l’étage est sans doute le conférencier.

La dimension utopique de La Ruche est bien plus importante que celle d’une simple expérience pédagogique. C’est, selon la belle formule de Francesco CODELLO, « une communauté égalitaire éducative », une « petite république sans hiérarchie ni autorité constituée » qui pratique aussi (mais pas seulement) l’éducation.

À son apogée, La Ruche compte environ 60 personnes, dont une vingtaine d’adultes. Les enfants ont entre 6 et 16 ans. C’est rapidement un vrai succès puisqu’en 10 ans il va recevoir près de 4 000 demandes d’adhésions393. Cette « grande famille » vit pratiquement en autogestion sur tous les plans.

L’éducation y est bien sûr libre, mixte et intégrale. Une carte postale intitulée « Les Grands » nous montre garçons et filles dans un cadre champêtre autour d’une bicyclette sur laquelle se trouve une fille ; un des garçons porte un tablier d’artisan, ce qui nous renvoie à la participation des enfants aux travaux de la Ruche. L’enseignement professionnel est effectivement largement représenté, ce qui nous rapproche peut-être plus de PROUDHON que de ROBIN sur ce point.

La Ruche vise au développement harmonieux de l’autonomie individuelle, et participe à la volonté anarchiste de préparer un monde nouveau. La qualité et l’idéal priment donc sur l’accumulation des connaissances. Punitions, compétition, récompenses sont donc logiquement exclues. L’ensemble est bien sûr très marqué par l’éthique (FAURE est le digne successeur de PROUDHON et de KROPOTKINE sur ce plan). Comme ROBIN il prône hygiène, bonne nourriture, voire végétarisme et surtout vertu de l’exemple. Les repas mêlent d’ailleurs adultes et jeunes dans « Le réfectoire » fleuri que nous révèle une autre carte postale, mais avec un Sébastien FAURE lisant un journal et non assis comme les autres autour d’une table.

Les aspects conviviaux sont fondamentaux, et les jeux ou participations collectives largement encouragés. Les chansons semblent également très utilisées et Sébastien FAURE a même écrit un Recueil de chansons, chœurs et petites comédies pour les jeunes (« les petits ») de la Ruche, sans endoctrinement et avec le souci de leur âge394.

Il faut apprendre à apprendre, partir d’exemples, du concret, expérimenter plus qu’accumuler des savoirs mal maîtrisés. Les travaux manuels et préprofessionnels sont multiples, surtout avec l’imprimerie reçue de Paul ROBIN. Bref toute l’éducation intelligente et progressiste de la fin du XXème siècle paraît ici annoncée. Cependant, une carte postale de l’époque, intitulée « Couture et repassage » nous montre 3 jeunes filles debout (repassage) et 4 jeunes femmes assises (couture) dont sans doute l’éducatrice habillée en noir à la différence des jeunes élèves toutes habillées en blanc, ce qui est assez surprenant. Le tout se fait dans la cour, en plein air, avec une atmosphère détendue mais pas trop souriante cependant. Par contre l’absence de tout élément masculin montre qu’il y a encore beaucoup à faire pour appliquer une réelle égalité des genres et sortir des tâches spécialisées par sexe !

Cette école libertaire est ouverte, accueillante, autant pour les compagnons que pour les pédagogues ou les simples curieux. On peut sans rendre compte avec la carte postale sur la « Causerie » que j’ai évoquée ci-dessus. Un Bulletin de La Ruche (10 numéros) est édité en 1914. Les colonies de vacances, qui sont un vrai luxe pour l’époque, y sont pratiquées, surtout en mars 1914 quand 22 enfants partent 5 semaines au Maghreb. L’esprit d’ouverture se manifeste également dans la formation linguistique, surtout en anglais, mais aussi en esperanto. Cette langue internationale a toujours représenté pour les libertaires une forme d’internationalisme actif, et c’est pourquoi ils sont nombreux à la pratiquer.
C’est la guerre, l’engagement pacifiste de Sébastien FAURE, l’échec de l’autarcie économique, les provocations policières, et la dispersion forcée des compagnons... qui amènent la disparition de la Ruche en 1917. La liquidation est effectuée en début 1918 et c’est Madeleine VERNET et son Avenir Social qui en bénéficient.
En 1921, dans son principal projet utopique et antiautoritaire Mon communisme. Le bonheur universel395, Sébastien FAURE rappelle la primauté de l’acte pédagogique anti-autoritaire. L’éducation doit d’abord précéder la révolution, afin de lui apporter des principes libertaires et l’aider à lutter contre toute dégénérescence autoritaire. Mais il ajoute en 1925 dans un article important de La Revista Internacional Anarquista de Paris Antes de la revolución : gestación396 que l’éducation doit « précéder mais également dominer » les autres œuvres de l’anarchisme. Cela signifie que la révolution engagée doit immédiatement développer l’éducation libertaire pour l’accompagner et en renforcer les traits anarchistes, mais dans la reconnaissance du libre débat et des autres positions émises. L’éducation anarchiste, et une organisation fédéraliste de libres associations d’individus libres, sont donc les garants de la réussite du projet anarchiste.
Après 1925 Sébastien FAURE se lance dans sa grande œuvre, l’Encyclopédie Anarchiste qui atteint près de 3 000 pages en 4 volumes en 1935, encyclopédie à laquelle avait financièrement contribué Buenaventura DURRUTI (à partir d’actions illégalistes, pour la petite histoire). On ne s’étonnera donc pas de trouver sur le front de Saragosse durant la Guerre Civile espagnole une centurie Sébastien FAURE dans la Colonne DURRUTI.

L’Encyclopédie est pour ses fondateurs et acteurs « une œuvre d’éducation libertaire » à la portée mutualiste et utopique évidente puisqu’elle souhaite « Le bonheur pour tous ! La liberté pour tous ! Rien ne doit être dû à la contrainte, tout doit être réalisé par la libre volonté ! ». Œuvre de propagande, dans le bon sens du terme (ni obligatoire, ni imposée, ni fermée à d’autres pensées – ce n’est « ni un catéchisme, ni un évangile »), c’est également une œuvre pédagogique, car la multiplicité des accès thématiques est prévue pour en faciliter la lecture, et surtout pour tenter de répondre à toutes les questions que les anarchistes et les curieux se posent sur le présent et sur un autre futur possible, bref tout ce qui concerne « l’étude extrêmement complexe de la vie sociale universelle ». L’objectif est à la fois naïf, utopique et tout empreint de cet « éducationnisme » humanisme et de volonté scientifique qui caractérise FAURE dans toutes ses activités. Cet éternel propagandiste, dont l’efficacité oratoire a souvent été notée, a toujours pensé que la formation provenait des échanges et de la force de la conviction, tout autant que de la profondeur de la réflexion.

En soi œuvre pédagogique, L’Encyclopédie est également une œuvre pour la pédagogie libertaire et pour débattre des positionnements anarchistes en matière d’éducation, d’autoformation, de coéducation, d’émancipation de l’enfant, de la place de l’école… Si on suit le superbe site de la Bibliothèque libertaire (http://bibliolib.net/article.php3?id_article=223), on peut noter le nombre impressionnant des entrées sur les thèmes évoqués. À ma connaissance, seul Francesco CODELLO dans son livre majeur, La Buona educazione - La bonne éducation de 2005 en propose une analyse approfondie.
        1. L’éducation libertaire autour des autres Milieux libres dans l’aire francophone


L’ouverture de La Ruche se manifeste également par le soutien apporté par Sébastien FAURE et par d’autres membres de la Ruche à d’autres expériences éducatives anarchistes dans les Milieux libres397. Parmi eux, l’institutrice Eugénie CASTEU (née TRÉBUQUET vers 1880), qui meurt accidentellement en Espagne sous les bombardements en 1937. Ces essais communautaires bénéficient de l’appui de journaux libertaires (notamment L’Anarchie 1905-1914 et Le Libertaire 1903-1910), de personnalités de renom, notamment celles provenant de l’individualisme (Cf. ci-dessus) mais pas uniquement. Les liens entre eux, malgré de fortes rivalités, permettent d’échanger des expériences.

Quant FERRER était en France, il est rentré en contact avec bien des militants que l’on retrouve dans les Milieux libres. Et avant FAURE, Paul ROBIN, bien sûr, suivait de près les réflexions et les initiatives en ce domaine.
Les Milieux libres, plus nombreux qu’on le croit398, ont également attirés pas mal de pédagogues en rupture de ban, comme les compagnes de LIBERTAD, les sœurs MAHÉ (Armandine et surtout Anna 1881-1960) ou Émilie LAMOTTE (1877-1909) qui s’inspire également de FERRER. Même si elle agit peu dans le cadre éducatif, Rirette MAÎTREJEAN (1887-1968) compagne de Victor SERGE, est également institutrice.

C’est également le cas d’Eugénie MEMBRARD-JARD, institutrice libertaire liée au Milieu libre de Paris. Spécialisée dans l’éducation de la petite enfance, elle rejoint en 1910 la Ligue de Coopérative Internationale d’Assistance pour les Enfants Moralement Abandonnés, à Rosny-sous-Bois399.

Eugénie REY-ROCHAT, artiste peintre, n’hésite pas à s’occuper de formation et de promotion féminine dans les milieux artistiques. En 1911 elle appartient à l’Association féminine d’encouragement aux Lettres, aux Arts, aux Sciences et aux Œuvres humanitaires de France : tout un programme !
Institutrice sans poste, Anna MAHÉ mérite d’être analysée plus longuement par son rôle et son tempérament. Un temps co-directrice de L’Anarchie, elle est également féministe et partisane de l’amour libre et de la coéducation des sexes, qu’elle appelle « éducacion mixte »400 ; elle lutte pour une réforme de l’orthographe (« ortografe simplifiée »). Lors de la fondation de L’anarchie en 1905, c’est elle qui visiblement impose le a minuscule401.

Elle se préoccupe d’une éducation qui doit contrer les différences sociales et économiques liées notamment au milieu familial Elle écrit en 1908 une brochure en ce sens L’hérédité et l’éducation402.
Il faut aussi insister sur Émilie LAMOTTE, néo-malthusienne affirmée403. C’est une institutrice qui a connu l’école religieuse avant d’être une des militantes de la Colonie de Saint-Germain et d’assumer des charges de rédactrice au Libertaire et à L’Anarchie. Sa brochure de 1912 reprend la formule de FERRER sur l’éducation « rationnelle »404. À Saint-Germain, ne serait-ce que par la présence de ses 4 enfants, elle est bien obligée d’assurer une pratique éducative en accord avec ses idées. Sa grande idée, exprimée dans la brochure aujourd’hui heureusement rééditée, c’est de partir de l’enfant, considéré comme un être très riche (un « génie ») et lui procurer toutes les facilités que nécessite son développement. L’enfant en milieu libertaire « doit être le premier artisan de son éducation »405. Pour favoriser cette formation, il faut une éducation attrayante, qui évite « ennui, dégoût, fatigue » et qui fait primer l’observation de la nature et de la société : si le mot n’est pas là, l’esprit néo-fouriériste est évident. En authentique anarchiste, elle refuse d’inculquer des idées toutes faites à l’enfant, fussent-elles anarchistes : « c’est sans morale que nous pensons qu’il convient d’élever l’enfant »406. C’est ce que reprochaient certains pédagogues à FERRER, qui lui, souhaitait inculquer aux enfants des positions idéologiques. Logiquement, pour Émilie, le maître n’en est pas un : « ces enfants resteraient nos amis. Camarades de leur adolescence »407 les éducateurs libertaires pourraient ensuite continuer leur tâche d’entraide, même si l’auteure utilise le mot paradoxal de « diriger ».
Anna et Émilie, toutes les deux, redonnent aux parents, et curieusement pour des anarchistes surtout à la mère, un rôle éducateur qui leur permet d’empêcher le « bourrage de crâne » des écoles institutionnelles, tant religieuses que laïques. D’où le curieux titre en « ortografe simplifiée » de l’article d’Anna MAHÉ dans L’Anarchie Hijiène du cerveau. La Mère, Éducatrice408.
Comme le remarque fort justement Céline BEAUDET409, dans la version modifiée de La Clairière410, l’institutrice Hélène SOURICET est devenue un personnage essentiel de la colonie libertaire décrite dans la pièce. Privilégiant la vie, l’observation, le questionnement… elle refuse volontairement de « faire la classe », rejetant avec cohérence ce mode conventionnel de formation.
Sans trop généraliser et avec de fortes nuances notamment sur la réalité vécue, on peut reprendre la belle formule de conclusion de Céline BEAUDET : le milieu libre est bien une volonté de fonder « une école libertaire intégrale pour tous », la formation s’intégrant naturellement dans une vie communautaire rêvée hors de la société environnante malfaisante.
        1. Le « Centre Culturel Juif » de Londres et l’influence de ROCKER Rudolph


Vers 1902 se fonde l’importante Fédération des Groupes anarchistes de langue yiddish du Royaume Uni et de Paris. En 1905, elle compte près de 19 groupes en Grande Bretagne dont une dizaine à Londres, surtout dans l’East End. L’influence de Rudolph ROCKER est immense depuis son arrivée en 1895, malgré sa tardive intégration au mouvement yiddish. Seul un autre émigré de dimension internationale, Rudolf GROSSMAN (dit Pierre RAMUS) lui fait de l’ombre dans le mouvement anarchiste d’alors. En 1907, sur environ 14 syndicats purement yiddish, 10 se réclament de l’anarcho-syndicalisme.411

En 1906, la Fédération dispose d’un centre important à Jubilee Street. Ce Centre Culturel yiddish dispose d’une typographie, d’un centre théâtral animé par Rudolph ROCKER, de sa compagne Milly WITKOP et de MOSKOVITCH, et surtout d’une école avec Jim DICK, Nelly PLOSHONSKY-DICK et Firmin ROCKER. Le programme éducatif de la Fédération est très proche de celui que développent sur le continent les Universités populaires d’alors, d’après George WOODCOCK. François BÉDARIDA montre l’importance de ce choix éducatif, lié à l’activité syndicale, conforme à l’esprit non-violent de nombreux militants.

À la formation libertaire et forcément antiautoritaire s’ajoute une école de propagande au service de la cause. L’engagement pédagogique n’est donc qu’un axe parmi d’autres de la militance anarchiste.
        1. Madeleine VERNET (1878-1949) et L’Avenir Social (créé en 1906-1907)


Cette action menée à Neuilly-Plaisance (puis à Épône en Seine et Oise dès 1908) doit beaucoup aux idées de Paul ROBIN. Elle est menée par Madeleine CAVALIER qui se fait appeler VERNET (1878-1949). En 1904 elle tente de créer un orphelinat coopératif rouennais, en liaison avec le mouvement ouvrier local, mais ce projet échoue. Elle se transfert peu après à Paris. Elle fait divers métiers, se lie au mouvement libertaire et néo-malthusien (Cf. L’amour libre - 1905), et écrit dans plusieurs journaux dont Le Libertaire et Les Temps nouveaux. Sa démarche éducationniste et libertaire sur le plan amoureux est repris par une disciple portoricaine, Luisa CAPETILLO : dans son ouvrage de 1913 elle a même tout un chapitre intitulé Madeleine VERNET explique412.

Proche de Madeleine dans cette initiative on trouve Édouard ROTHEN, plus connu sous le pseudonyme de Charles HOTZ (1874-1937)413, critique d'art libertaire né en Suisse, proche des milieux individualistes et associatifs, lié à Esther DIENER (sœur de Marie KÜGEL) mais en rupture avec E. ARMAND. HOTZ est un peu plus tard également lié à La Ruche de Sébastien FAURE.

C’est seulement en 1906 qu’est créé dans un pavillon près de Neuilly-Plaisance L’avenir social Société philanthropique d'éducation mixte et laïque, dont l’ouverture se passe symboliquement un premier mai414. Elle a obtenu divers appuis familiaux et également celui de son futur compagnon Louis TRIBIER. Les Statuts datent également de 1906415. Dès 1907 l’orphelinat compte une trentaine d’enfants, de 3 à 12 ans, dont environ les 3/5 sont des garçons. La coéducation des sexes est donc une réalité assumée dès l’origine. Au printemps 1908 le centre se déplace à Épône (Seine-et-Oise), sans doute pour des raisons financières, et aussi pour profiter d’un plus vaste espace, mieux inséré dans la campagne.

L’éducation se veut rationaliste (donc dans la foulée de Francisco FERRER), hygiéniste et intégrale (sans doute sur ces deux derniers points Madeleine VERNET est très influencée par ROBIN dont elle connaît bien les positions, même si elle ne partage pas totalement son néo-malthusianisme). L’importance de l’entraide, de la solidarité, de l’amour dans les actes éducatifs et sociaux range notre pédagogue dans la lignée de KROPOTKINE et de Sébastien FAURE.

L’objectif, comme dans toute école libertaire, est de favoriser l’apprentissage de l’autonomie individuelle, envers et contre tous les dogmes. Cependant, l’éducation ne doit pas être laxiste, et l’orphelinat propose un programme ambitieux ; il semble que l’expérience pédagogique de l’Avenir social soit une des plus directives en milieu libertaire. L’autre fin de l’éducation est de permettre l’apparition d’un monde nouveau et plus juste. L’objectif est donc totalement révolutionnaire et utopique, ce qui transparaît dans le nom de l’institution, et Madeleine pense fermement que « seule l’éducation peut préparer l’avenir »416. Elle réduit donc de fait l’œuvre purement révolutionnaire, ou en tout cas, l’accompagne d’autres actions dont l’éducation. Cependant, à la différence de FERRER, il semble que Madeleine VERNET, avec une forte volonté d’autonomie, refuse de faire une école anarchiste, au sens idéologiquement contraignant, puisqu’elle se dresse contre tous les « ismes ».

Malgré de nombreuses difficultés l’orphelinat se maintient grâce à l’appui de l’extrême gauche ouvrière de l’époque, et surtout des militants de la CGT. L’aspect proprement libertaire cède peu à peu la place à un pluralisme de pensée obligatoire vu la diversité des soutiens.

En 1914, l’orphelinat, devenu association type 1901, se présente comme une institution officielle du mouvement ouvrier français. Ce positionnement syndicaliste n’est pas étonnant, car Madeleine VERNET s’est souvent rangée pour l’éducation des fils de prolétaires par le prolétariat lui-même, vision autonome et sans doute réductrice car trop « classiste » (dirait MALATESTA) mais qui est bien en symbiose avec l’autonomie ouvrière exprimée alors par la Charte d’Amiens. Elle se dresse pour que le prolétariat conscient, non seulement éduque, mais prenne en charge les enfants prolétaires abandonnés, comme elle l’écrit en 1911 dans un ouvrage préfacé notamment par l’anarcho-syndicaliste Georges YVETOT : Les Sans-famille du prolétariat organisé417.

En 1917 elle a fondé La Mère éducatrice pour diffuser ses positions pédagogiques, internationalistes et pacifistes.

L’avenir social reste globalement libertaire jusqu’en 1922/23, les communistes forcent alors Madeleine VERNET à démissionner et prennent la gestion. En 1923 l’orphelinat change de site (pour Mitry-Mory) et c’est une nouvelle déchirure pour Madeleine, coupée d’enfants avec qui elle avait gardé des rapports chaleureux, et qui, de plus, est calomniée par un communisme sectaire. La CGTU remplace la CGT comme principal soutien. L’organisme change de nom et devient l’Orphelinat ouvrier, situé à La Villette aux Aulnes (Seine et Oise).
Militante féministe, anarchiste et pacifiste elle milite durant la Guerre avec ce qu’il reste d’anarchistes internationalistes et pacifistes, aux côtés de Sébastien FAURE, dans Ce qu’il faut dire ou dans son propre organe Les voix qu’on étrangle. En 1921 elle anime la Ligue des Femmes contre la Guerre. Elle est délogée de son rôle dans cette Ligue par les communistes qui décidemment lui en veulent. Cela n’empêche pas Madeleine, logique avec elle-même, et son compagnon Louis TRIBIER, de continuer pendant la Deuxième Guerre mondiale ses activités en hébergeant résistants et parachutistes. De 1928 à 1936 elle a animé la revue pacifiste La volonté de Paix. Les influences tolstoïennes semblent de plus en plus fortes sur sa pensée.

Son féminisme ne l’empêche pas de magnifier le rôle de La mère éducatrice, comme elle l’écrit dans L’Encyclopédie anarchiste (1924-1936). Sur ce plan, sa mère aimante, attentionnée de tous les instants, idéalisée, totalement dévouée au jeune enfant est une vision peu moderne, en tout cas qui a considérablement vieilli. Son article n’est pas assez ancré dans la réalité sociale (la volonté des femmes de vivre en propre, pas seulement pour les enfants), ni dans la psychologie (une mère trop tournée vers ses enfants peut étouffer leur personnalité, les fermer au monde extérieur et bloquer leur autonomie). La mère idéale n’existe pas, c’est un être avec ses propres contradictions, ses erreurs (même faites au nom de l’amour ou du bien de son rejeton). La vision de la mère éducatrice (même si elle concerne surtout le jeune enfant) est ici utopique au sens péjoratif, et douteuse en terme d’égalité père-mère. Où est le père éducateur ?

Toujours dans L’Encyclopédie anarchiste, entre d’autres contributions, elle reprend ses positions sur l’Orphelinat et les Sans-famille en y donnant une vision encore plus d’expérimentation utopique que dans le passé. L’orphelinat proposé ressemble à une sorte de phalanstère, vivant sur ses propres productions, bénéficiant de ses propres services. Tout est pratiqué en commun, travail, entraide, éducation.
        1. La Bonne Louise, « nid d’enfant » 1907


Parfois citée dans des ouvrages anarchistes, cette expérience semble difficile à situer. L’expression « nid d’enfant » est alors parfois utilisée et anticipe la notion de « jardins d’enfants » que les libertaires germaniques vont populariser après la première guerre mondiale, ou de « ruche » qui a alors le même sens. Le terme de « bonne Louise » est bien sûr une allusion à Louise MICHEL, parfois nommée ainsi dans des ouvrages ou articles de l’époque.




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