Essais utopiques libertaires de «petite»








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Les Bourses du Travail, Universités Libres, Nouvelles ou Populaires, Causeries populaires, Maisons du peuple, Écoles syndicales et « Athénées »…jusqu’à nos jours

        1. Multiplicité des mouvements socioculturels pour l'enseignement populaire


Ces mouvements et organisations sont très importants au début du XXème siècle dans la plupart des pays de l’Europe Occidentale. Utilisés par différents courants socialistes et humanistes, ils sont surtout soutenus et animés par bien des libertaires, qui les utilisent comme moyens de conquête de leur «autonomie»418 : autonomie d'organisation, d'action, sociale et culturelle, sociétale et politique. La Bourse notamment apparaît ainsi comme une microsociété alternative aux caractères d'utopie concrète bien marqués.
Les Bourses du Travail, entre ANPE militante et centre culturel, ont bénéficié de l’engagement d’un PELLOUTIER par exemple (Cf. ci-dessus) ou d'Albert THIERRY : «il faut que l'instituteur aille à la Bourse du Travail. Oui, vraiment : il faut qu'il y aille soit pour enseigner, soit et bien plus souvent pour apprendre»419. Elles sont massivement dominées par le « syndicalisme d’action directe », de marque anarchiste, blanquiste ou allemaniste, par opposition à un guesdisme incarnant plutôt un marxisme assez dogmatique. Ces Bourses sentent le besoin d’aller plus loin, et sont souvent à l’origine de la plupart des Universités Populaires. Leur Fédération s’est constituée au Congrès de Saint Étienne en 1892. Elle appuie la fondation de la CGT au Congrès de Limoges en 1895. Les Bourses ont toujours été sensibles à la formation et l’autonomie ouvrière, et la plupart de leurs Congrès traitent à un moment ou à un autre de l’éducation au sens large du terme : elles apparaissent ainsi comme un «effort de culture autodidacte (…) héroïque»420. Ainsi en 1908 au Congrès de Marseille de la CGT, les 108 Bourses représentées abordent dans le point 2 (sur 3 points essentiels à l’ordre du jour) celui de « L’adaptation de l’enseignement aux besoins de la classe ouvrière »421.
Les Unions syndicales disposent souvent de lieux adaptés aux Causeries populaires, et se dotent parfois de structures coopératives, par exemple dans le domaine de l’imprimerie : brochures et journaux connaissent ainsi une certaine autonomie. Ainsi l’Union des Syndicats du Havre en 1910 se dote d’une imprimerie coopérative. Le journal Vérités en bénéficie : son long sous-titre est intéressant par sa volonté d’autoformation, de regroupement et de pluralisme : « Organe social, économique et scientifique des Syndicats ouvriers, Coopératives et Universités populaires »422.
Les Universités populaires permettent, notamment en Belgique et en France, de mettre en contacts militants libertaires, ouvriers autodidactes et professeurs libéraux, c’est à dire « l’élite du peuple et les intellectuels » comme le note avec satisfaction Alexandra DAVID-NEEL423. Une bonne « éducation populaire » doit servir les ouvriers, militants ou non424. Comme le remarque Gaston BORDET425 le mouvement est ample (près de 250 UP en France avant 1914 ?) et de très courte durée (1899-1906 pour la très grande majorité des cas) ce qu’il nomme « une floraison vite fanée ».
Le lien avec le syndicalisme révolutionnaire est souvent très fort. Comme l’exprime très bien une militante dans une pièce de Vera STARKOFF (elle même très active dans les Universités populaires), l’œuvre pédagogique des UP « est une coopération, un échange d’idées entre le conférencier et l’ouvrier »426. La co-formation est bien une des bases de toute pédagogie anarchiste.

Dans de nombreux pays, et surtout en Espagne, les syndicats eux-mêmes développent des écoles syndicales. La CNT en fait un axe essentiel dès le Congrès de Barcelone en 1910, et surtout celui de Madrid en 1919.
Les athénées sont un des investissements culturels essentiels du mouvement libertaire ibérique et latino-américain, et sont omniprésentes en Catalogne libertaire. Ce sont des mouvements entre centres sociaux et clubs ouvriers ou de quartiers dont la dimension culturelle est toujours très élevée : bibliothèques, formations, cours, lectures publiques de journaux, théâtre… Bien sûr, les anarchistes ne sont pas les seuls à utiliser cette forme de militance et de convivialité culturelle et politique, mais ils en forment la grande majorité.
Les causeries populaires sont une forme d’université populaire, mais sans structure fixe ni règle précise, jouant sur le volontariat et la gratuité, et aux thématiques essentiellement libertaires. Elles sont surtout lancées à Paris par le correcteur Albert LIBERTAD (en fait Joseph ALBERT 1875-1908)427 et le scientifique vulgarisateur (Georges-Mathias) PARAF-JAVAL (1858-1941) dès 1902. Le premier cherche surtout à développer la propagande, le second mise plus sur les côtés formateurs et éducatifs, d’où de fortes tensions entre les deux compères. Le journal l’anarchie fondé en début 1905 est un des vecteurs essentiels de ce mouvement.

La plus célèbre concerne la Cité d’Angoulême dans le XI°, puis celle de la rue Muller dans le XVIII°428. D’autres naissent plus ou moins spontanément à Paris et en province, sous forme très informelle et prioritairement militantes.

Dans la rue Grégoire de Tours le groupe La libre recherche, fondé par Victor-Napoléon Lvovich KIBALTCHICHE (dit Victor SERGE 1890-1947), anime une causerie populaire visant à réunir les diverses tendances de l’anarchisme. Il a l’appui du trimardeur Édouard FERRAND429.
        1. Exemples d’Universités populaires, souvent liées aux Bourses du Travail


  • Allemagne : le pédagogue libertaire Gustav LANDAUER participe fréquemment aux initiatives des Universités populaires dans sa période berlinoise, au début du XXème siècle.

  • Argentine : La Sociedad Luz dans le quartier de La Boca à Buenos Aires fait figure de première Université populaire. Elle est largement soutenue par la FORA et tout le mouvement anarchiste.

  • Belgique : Rôle important d’Élisée et d’Élie RECLUS à l’Université Libre de Bruxelles ; mais le rejet d’Élisée entraîne la création de l’Université Nouvelle en 1894, où enseigne également pendant quelques temps Paul ROBIN. L’université qui prônait une forte liberté d’expression végète jusqu’en 1914. L’anarchiste néerlandais Ferdinand Domela NIEUWENHUIS (1854-1939) a également participé aux expériences belges. Cette université compte parmi ses principaux soutiens l’écrivain libertaire BERNARD-LAZARE, qui voit en elle une vraie université « anarchiste »430.

Dans les années 1970-1980, la Belgique renoue avec son histoire ancienne : des Universités ouvrières, vraies « alternatives partielles »431, pédagogiques et sociales, souvent liées aux théories de la pédagogie de la libération de Paulo FREIRE, se lient au mouvement alternatif et syndicaliste. Elles partent d’abord des problèmes sociaux, et adoptent une formation inductive, permettant aux apprenants de s’auto-former à partir de leurs propres vécus.

  • Brésil : dès 1902 se développent des Centres d’Études Sociales libertaires reposant sur un enseignement collaboratif (on dit à l’époque mutualiste). Ils s’appuient sur l’expérience ancienne de centres socialistes ou pluralistes. En 1904 se fonde à Rio l’Université Populaire d’Enseignement Libre – Universidade Popular de Ensino Livre, dont Fabio LUZ, futur anarchiste important, est un des principaux animateurs. Ce docteur en hygiène, qui donne cours et consultations gratuites, membre de « l’Académie carioca des lettres » est surtout connu pour ses romans sociaux libertaires, notamment Os emancipados en 1906. Il est également en charge de la fonction d’inspecteur scolaire (Inspetor Escolar no Distrito Federal) de 1893 à 1918432. Mais le vrai animateur et le plus connu reste l’intellectuel alors anarchiste Elysio de CARVALHO (1880-1925)433. Cette université ne dure que quelques mois. Elle est établie dans le local du Centro Internacional dos Pintores, ce qui en accentue son caractère prolétarien et militant, à une époque brésilienne de développement du syndicalisme révolutionnaire largement d’inspiration libertaire.

  • Canada : évoluant entre socialistes libertaires et communistes dissidents, Albert SAINT-MARTIN (1865-1947) fonde une Université ouvrière à Montréal en 1925. Pour une dizaine d'années, elle assure le maintien d'un vent frais libertaire sur le Québec, et résiste aux tentatives de récupérations des léninistes canadiens. Elle dispose d'une bibliothèque militante. Il a l'appui fort actif de l'anarchiste d'origine française Paul FAURE, et du libre penseur Gaston PILON434.

  • Chili : en 1901 se fonde à Santiago la Casa del Pueblo, sur initiative, entre autres, de l’italien Pietro GORI, et sur des formes qui ont déjà fait leurs preuves en Argentine. Ce centre culturel militant, lié au monde ouvrier, participe à l’auto-formation des militants et à l’essor d’une contre-culture assez pluraliste. Un des axes forts est aussi de lutter contre l’analphabétisme. Un autre siège s’ouvre à Iquique. En 1910 la FECH (fédération étudiante proche de l'anarcho-syndicalisme) fonde l'Universidad Popular Victorino LASTARRIA. Vers 1912 se fonde à Santiago le Centro de Estudios Sociales Francisco FERRER. L’Université Populaire José Victoriano LASTARRIA à Santiago doit beaucoup au kropotkinien et tolstoïen Pedro GODOY PÉREZ. Cette Universidad Popular nait en 1918 et s’appuie fortement sur le mouvement étudiant, souvent libertaire, organisé dans la FECH (Fédération des Étudiants du Chili). À Valparaiso, l'écrivain de sensibilité libertaire Víctor Domingo SILVA fonde l'Ateneo de la Juventud de Valparaíso et l'Universidad Popular dès 1901.

  • Égypte : les anarchistes, souvent d'origine italienne, sont parmi les promoteurs de l'Université libre et populaire435.

  • El Salvador : la Universidad Popular fonctionne en fin des années 1920.

  • Espagne : les liens avec l’École Moderne ou Rationaliste sont parfois évidents. À Valence, le romancier Vicente BLASCO IBAÑEZ est un des fondateurs en 1903 de l’Université Populaire de la ville, dans une époque où il est assez proche des anarchistes, puisqu’il va publier en 1905 son fameux roman social La Bodega. À Barcelone, l’Institut Lliure prépare nombre d’adhérents à intégrer l’Université populaire de la ville. À La Corogne l'Universidad Popular est fondée en 1906 avec l'appui d'intellectuels, de sociétés populaires et du milieu libertaire (Germinal, Sociedad de Carpinteros…) ; elle dure jusqu'au début des années 1920.

  • États-Unis : Dans les années 1960, l’Alternative University de New York est un modèle d’université libre. L’anarchiste Murray BOOKCHIN y enseigne, avant de fonder l’Institute for Social Ecology dans le Vermont qui est libertaire par la thématique autant que par son mode de fonctionnement.

Dans une période récente, l’anarchiste John CLARK qui milite pour une éducation alternative aux États-Unis (essai de lycée autogéré, écoles coopératives, présidence du Centre de Développement Coopératif…) participe à l’Université libre de la Nouvelle Orléans, qui sans être une Université populaire, rappelle un peu l’expérience belge au début du XX°436.

  • France : Comme on l'a déjà écrit, l'idée des Universités populaires vient de loin, notamment dès 1865 avec les projets de Paul ROBIN sur Brest. La première UP serait celle du faubourg St Antoine à Paris, en octobre 1899 : elle s’appelle Coopération des idées (reprenant le nom de l’association fondée par Georges DELHERME en 1898 dans la rue Paul Bert) ; le nom évoque tout un programme aux relents libertaires évidents. En effet les anarchistes, surtout ceux organisés dans les Bourses du Travail, sont souvent à l’origine du mouvement des Universités Populaires, surtout à Montreuil, à Grenoble (avec Charles ROBERT et Gustave HENRY) ou au Foyer du Peuple dans le XVIII° arrondissement.

Georges DEHERME (1870-1937), le principal fondateur, fut anarchiste dans sa jeunesse comme beaucoup d’ouvriers typographes (de 1884 à 1887 affirme Caroline GRANIER), et toujours tenté par l’utopie : pour lui l’Université Populaire devait être « le creuset de l’homme nouveau »437. Au Havre la Bourse du Travail, fortement influencée par anarchistes et allemanistes, est inaugurée en 1898 dans le vieux Cercle Franklin (créé lui en 1876).

Il semble que celle de Besançon (Enseignement supérieur pour tous) de 1899-1900 à 1908438 doive également beaucoup aux ouvriers de la Bourse du Travail et de la Fédération ouvrière locale et à l’universitaire proudhonien Édouard DROZ. «La Fédération (est) le bras armé de l'Université populaire»439 locale. Le succès est immédiat, se compte par plus de 2446 inscrits entre 1900 et 1906, à 43% ouvriers, et à 45% de femmes, ce qui offre de très beaux pourcentages. Les 25 et 26 juin 1904, l’UP bisontine offre de grandes fêtes en l’honneur des deux grands socialistes de la ville : FOURIER et PROUDHON440.

Comme nous l’avons déjà noté, James GUILLAUME, l’ancien responsable de la Fédération Jurassienne, s’occupe de l’Université Populaire du XIV° arrondissement à Paris. Mais les anarchistes délaissent souvent cette institution dès qu’elle s’institutionnalise, ou qu’elle perd le caractère militant et émancipateur du début. Parmi les principaux anarchistes et libertaires qui ont soutenu le mouvement on trouve encore Jean GRAVE, Georges YVETOT, Fernand PELLOUTIER, Charles MALATO, Han RYNER, Pierre MONATTE, Émile MASSON (tentative d’UP sur Loudun vers 1900), le philosophe Félicien CHALLAYE (UP de Laval) et PATAUD... c’est à dire presque tous les principaux leaders de l’anarchisme et du syndicalisme-révolutionnaire ; seul le sceptique Paul DELESALLE est notable par ses critiques. Le Breton MASSON (1869-1923) est l’ami de Sylvain PITT (1860-1919)441, secrétaire de la Société des Universités Populaires, et proche des libertaires.

En Touraine, un mouvement assez proche, L’Union Populaire pour l’éducation populaire, animée par Victor COISSAC, « socialiste anarchisant » dispose de l’appui d’E. ARMAND pour organiser cours et « causeries », notamment sur l’émancipation féminine.

Ce lien avec le féminisme est également mis en avant par Vera STARKOFF, militante des U.P., et auteure de pièces militantes, dont L’amour libre de 1902 qui place les protagonistes dans une discussion animée au sein d’une Université Populaire.

En France toujours, les U.P. ne se limitent pas aux cours et discussions, mais favorisent le théâtre libre comme celui d’Henri DARGEL au faubourg St Antoine, le Théâtre de la Coopération des Idées, qui, d’après Caroline GRANIER, aurait compté le jeune Louis JOUVET parmi ses membres442.

En France presque toutes les Bourses du Travail (BT) d’avant 1914, et liées structurellement avec la CGT depuis le Congrès de Montpellier de 1902, proposent des cours professionnels ou de culture générale, et assument un rôle d’éducation ouvrière (conférences, bibliothèques, débats…) dans la lignée de ce que souhaitait l’anarchiste Fernand PELLOUTIER. Même lorsqu’elles ne sont pas dominées par les libertaires, ce rôle éducatif et formateur est essentiel : en 1910, 131 BT sur 141 possèdent une bibliothèque ; en 1900, 119 cours sont recensés dans ces BT pour près de 5 000 personnes. La formation strictement professionnelle domine, mais les conférences, représentations théâtrales, et quelques cours sur hygiène, féminisme, néo-malthusianisme, antimilitarisme, espéranto, droit ouvrier et bien sûr éducation libertaire (Cf. l’omniprésent conférencier que fût Sébastien FAURE)… rappellent que le rôle d’émancipation sociale et donc de volonté utopique de favoriser la venue d’un monde nouveau est partie intégrante de ce mouvement. Comme le note Daniel COLSON dans sa Préface au livre de David RAPPE, « avec les BT les ouvriers français entreprennent de créer une contre-société, de construire dès maintenant – sans attendre des lendemains qui ne devaient pas beaucoup chanter – un monde émancipé dont ils perçoivent alors tous les possibles »443. La dualité des BT, comme celle de tout l’anarcho-syndicalisme et du syndicalisme révolutionnaire est donc bien « de répondre aux besoins immédiats de la classe ouvrière tout en préparant la société future »444 : c’est donc bien comme il le répète dans sa conclusion « un lieu d’action et d’élaboration de la société future »445.

En France parmi les expériences plus récentes, l’Université Nouvelle de Vincennes (le CUEV - Centre Universitaire Expérimental de Vincennes), de 1968-699 à 1980 environ est un bel exemple de liberté et de pédagogie libertaire et ouverte. Son transfert à Saint Denis en 1980 marque sa fin. Issue de l’esprit libertaire de mai 1968 qui « carburait à l’espoir et à l’utopie »446 et qui mêlait volontiers atypie et utopie447, elle ouvre en janvier 1969. Le pouvoir d’alors se sent certainement obligé de lâcher un peu de lest dans un monde universitaire encore en ébullition, en pleine « effervescence », et espère peut-être piéger les contestataires en les enfermant dans un ghetto isolé ?

Cette exception française sert de mini laboratoire, mais aussi de refuge pour un grand nombre de penseurs critiques et pour des étudiants qui souhaitent poursuivre le rêve soixante-huitard. L’esprit de mai s’y installe comme chez lui : « ce fut une expérience extraordinaire d’enseignement hors-norme, une sorte de communauté étudiante unique, où les cours n’étaient pas dissociés de la recherche, de a discussion, en dehors des programmes académiques imposée et de toute idée de sélection » rappelle avec nostalgie René SCHÉRER448. Cela ne l’empêche pas d’être critique sur les interruptions systématiques ou sur l’intolérance de quelques groupes gauchistes stupides, avec une forte emprise du maoïsme dans sa version « spontanéiste ».

L’université de Vincennes accueille étudiants et non-étudiants, tous les âges s’y côtoient dans un joyeux mélange, ce qui n’exclut pas un travail sérieux de réflexion. Le bac n’est pas obligatoire, ce qui accentue la diversité des auditeurs. Les discussions, conférences et cours sont ouverts la plupart du temps. Les cours magistraux laissent la place la plupart du temps à des petits groupes plus conviviaux. En dehors des cours et des amphithéâtres, tout un ensemble d’animations se succèdent, de marchés plus ou moins légaux qui évoquent les souks maghrébins, aux happenings du Living Theatre qui y passe de longs moments.

Les enseignants y sont traités sur un pied d’égalité, les charges et les salaires étant le plus souvent harmonisés.

De nombreux intellectuels d’esprit frondeur, utopistes, autogestionnaires ou libertaires s’y installent pour un bout de route, y compris des étrangers qui y sont bien accueillis. Pour Édouard LAUNET, l’esprit sartrien y côtoie le structuralisme décliné sous toutes ses formes et un marxisme curieusement tout à la fois orthodoxe et ouvert.

Dans le domaine philosophique et sociologique, la richesse est très grande : Hélène CIXOUS (qui semble le vrai moteur en 1969), Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI, René SCHÉRER et Guy HOCQUENGHEM, Michel FOUCAULT, Jacques RANCIÈRE, François CHÂTELET, Georges LAPASSADE, Alain BADIOU…

Des pédagogies alternatives et autogestionnaires s'y expérimentent ; Michel LOBROT y est professeur depuis 1970.

De nouvelles thématiques sont développées : département de linguistique (présence forte de Noam CHOMSKY), séminaire sur le cinéma avec GODARD, liens avec le groupe sur les prisons, séminaire de sexologie critique, premiers cours sur le féminisme, par exemple.

Des départements scientifiques (informatique, mathématique…) apparaissent et contribuent à limiter le cloisonnement entre les universités. Le meilleur exemple semble être le GAIV - Groupe Art et Informatique de Vincennes.
Au début du XXIème siècle, le philosophe libertaire français Michel ONFRAY449 décide de sortir de l’Éducation Nationale, et de renouer avec les Universités populaires, libres et ouvertes, hors des carcans de l’État et des règles de fonctionnement traditionnels (diplômes, obligation scolaire…). L’Université Populaire de Caen, qu’il anime avec d'autres, se fonde en 2002. Dans son ouvrage de 2004450, ONFRAY, en minimisant trop les aspects collectifs et sociaux, rappelle et confirme que « la perspective de l’Université populaire n’est pas révolutionnaire au sens marxiste du terme, mais libertaire : elle crée des occasions de liberté et de libération personnelle. Car seule la construction d’un individu radieux, souverain, solaire et libertaire est réellement révolutionnaire ».

Sur un modèle semblable apparaissent entre 2003-2006 celles de Narbonne, Lyon, Avignon, Saint-Brieuc, Perpignan, Montpellier et une équipe se met en place sur Toulouse en 2007. Comme le rappelle un des animateurs de celles du Sud-Est, Michel TOZZI, ces UP sont « dans la lignée des courants de l’Éducation populaire, (et renouent avec) l’utopie de mettre les savoirs dans les mains du peuple, avec la difficulté de le faire effectivement venir. Pas de prérequis, de cursus, de niveau, d’examen et une formation de qualité universitaire. Pas de frais d’inscription pour participer et bénévolat des animateurs. Un îlot de gratuité dans un océan de capitalisme. Une forme de militance moderne, avec de la culture, et non une carte, à la clef »451. L’utopie libertaire réapparaît à l’orée du XXI° siècle.
Toujours en France d'autres universités populaires, ou centres de formation, ou cafés-débat (d'histoire, de philosophie…) pour adultes se développent rapidement à l'orée du XXI° siècle. La fédération la plus diffusée semble être l'AUPF - Association des Universités Populaires de France. Son président, Denis RAMBAUD, est tout à fait dans la lignée des UP imprégnées d'autodidactisme libertaire d'il y a un siècle quand il affirme que derrière le sigle d'université populaire «nous retrouvons une volonté de partage du savoir pour permettre à chacun de forger ses propres outils pour conforter son libre arbitre (…) et ce type d'éducation contribue à l'émancipation des citoyens»452.

Dans ma petite Haute-Saône, les Universités ouvertes sont fort bien accueillies, et toujours font salle comble. Chez mon accueillant ami Antoine SIMONIN (ancien professeur de philosophie), dans sa belle demeure qu'il a rénovée à Montcourt (70500), se tiennent des conférences-débat très sympathiques, agrémentées d'activités artistiques et de bonne chère. J'y ai contribué ces dernières années (2008-2010) notamment sur l'anarchisme aujourd'hui, le fouriérisme ou sur les expériences d'utopies libertaires sud-américaines, et c'est toujours un vrai plaisir d'y participer.


  • Italie : l’infatigable Luigi MOLINARI (1866-1918) anime la revue italienne « Università popolare » au sous-titre éloquent « organe de toutes les institutions libertaires d’éducation du peuple », depuis 1901 jusqu’à sa mort en 1918, d’abord à Mantoue puis à Milan. En 1913, elle ajoute un autre sous-titre Bulletin bimensuel de l’École Moderne Francisco FERRER. Les diverses universités populaires, souvent liées comme en France aux Bourses du travail, aux Chambres syndicales... connaissent une bonne participation anarchiste. L'Université populaire d'Ancône s'ouvre en décembre 1909, suite aux mouvements pro-FERRER très forts dans les Marches ; dans la province, au moins 8 cités comprennent des groupes anarchistes portant le nom de FERRER453, et c'est sans compter les groupes éducatifs ou rationalistes qui font de même.

  • Pérou : en 1920 l’Université Populaire « Manuel GONZÁLEZ PRADA » est très fréquentée par les anarchistes, relativement influents avec l’importance du Congrès Ouvrier de Lima tenu cette même année.

  • Portugal : comme dans l’Espagne voisine, athénées, Universités populaires et Centres culturels développent les idées de l’éducation libertaire. En 1927, à Gaia, un effort de coordination se produit avec la création de la Fédération des Écoles et des Bibliothèques Sociales. En milieu syndicaliste révolutionnaire (CGT), dans les années 1910-1920, se développe une forte propagande en faveur d’écoles syndicales (pour enfants et pour adultes), notamment lors du Congrès national de Covilhã en 1925454. Certains syndicats construisent eux-mêmes locaux ou bâtiments nécessaires (travailleurs du liège de Silves, marins de Setúbal…) ou font des locaux communs à d’autres associations (Cf. commission scolaire de Belém). Le mouvement anarchiste portugais du début du XX° siècle place l’éducation à une haute place, comme en témoignent les 113 groupes sur environ 700 qui « possédaient une école ou qui se consacraient à une activité d’enseignement »455. Des Universités Libres se créent à Porto, Lisbonne et Coimbra, alors que l’Université Populaire Portugaise est largement ouverte aux pédagogues libertaires456.

  • Royaume Uni-Pays de Galles : sans être vraiment libertaires, les UP du Pays de Galles ont l’intérêt de s’appuyer sur une tradition assez ancienne et sur le mouvement ouvrier local, surtout celui des mineurs. Émile MASSON les connaît bien et fait tout pour faire connaître l’University of Wales de 1893 qui rayonne sur des « collèges » à Aberystwith, Cardiff, Bangor… Les mineurs contribuent largement à sa création457.

  • Uruguay: une Universidad Popular est fondée par des étudiants, dont des anarchistes, vers 1931 et apparemment relancée en 1937-38 à Montevideo. Luce FABBRI se souvient de l'intellectuelle et pédagogue libertaire Inés GÜIDA DE IMPEMBA (1914-1988) qui y participe458. C'est aussi le cas de l'auteur de théâtre d'origine galicienne Manuel DOMÍNGUEZ SANTAMARÍA vers 1931 ; en 1936 il est un des fondateurs du Teatro del Pueblo. Bien plus tard il est encore actif, par exemple en 1962 avec la Compañia de Teatro Popular Galego.




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