Essais utopiques libertaires de «petite»








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le disciple franc-comtois (et peu libertaire) Victor CONSIDERANT (1808-1893), tout en continuant à édulcorer son maître, poursuit cependant l’œuvre de dénonciation antiautoritaire de l’école de son temps53. Il a des accents libertaires très forts dans cette analyse puisqu’il s’oppose à une école qui déforme et enrégimente, en détruisant la liberté, l’imagination et l’autonomie des jeunes élèves. Il se dresse contre tous les « chiens de garde » qui ne sont que « tourmenteurs, régens, pédans, espèce d’argousins préposés à la chiourme » ; « des imbéciles barbus » qui ne sont que « geôliers et bourreaux » au lieu d’être des éducateurs.

CONSIDERANT entré à l'École Polytechnique en tire maints avantages en termes de formation, de relations sociales et de considération politico-professionnelle. Mais il dénonce toujours le côté sclérosé, «esclavagiste» de cette «prison» dorée54. Cette expérience a dû conforter son penchant critique vis-à-vis des institutions de son temps.

Même si CONSIDÉRANT a renié parfois FOURIER, DOMMANGET montre tout de même que dans son projet d’école « la liberté s’épanouit, et l’on sent bien tout ce que l’anarchisme a puisé dans le fouriérisme ».55 C’est sans doute une vision bien excessive car le poids des parents réapparaît avec CONSIDERANT, alors que FOURIER tenait à une plus nette séparation56. Pour CONSIDERANT, comme pour François CANTAGREL (1810-1887)57 et bien d’autres disciples, les enfants rencontrent les adultes, donc leurs parents, en utilisant largement la rue-galerie.

Cependant CONSIDERANT reste essentiel, et pour une fois en avance sur son époque, pour ses positions en faveur des « droits de l’enfant » « reconnus et sacramentellement respectés dans les Phalanges… »58. Il a aussi insisté sur le mutuellisme pédagogique, ce qu’on pourrait appeler coéducation ou solidarité éducative ; sa connaissance de l’école mutuelle de Salins y a peut-être contribué ?

Au niveau des réalisations, le bilan semble plus désespérant : par exemple, l’essai de Réunion au Texas, dont CONSIDERANT - malgré fortes rivalités, critiques et ses propres absences - reste le coordonnateur principal, quasiment rien n’est fait pour l’enfance, ni pour la promotion de la femme. On est très loin ici de FOURIER et des propres écrits de CONSIDERANT.
Des disciples nombreux et divers

Des projets et essais variés mais peu déterminants

Peu après la mort de FOURIER, le Congrès phalanstérien d'octobre 1848 rappelle la primauté d'expérimenter des «colonies enfantines»59 : phalanstères, phalanstérions, communes, essaims, séristères, colonies, essais sociétaires, phalanges, asiles, crèches, maisons rurales et villas d'enfants, fermes nourricières... concernant prioritairement (ou avec participation) des enfants, vont alors se multiplier sous les plumes fouriéristes, et dans de multiples réalisations. Mais les cours et formations pour adultes ne sont jamais oubliés. C'est bien l'aspect formatif et éducatif au sens large qui demeure un des axes forts et un moteur essentiel de cette émancipation harmonique voulue par le mouvement.

Cependant les enfants, apparemment plus purs et moins gangrénés que leurs aînés par la terrible «civilisation» restent un terreau utopique majeur. Leur regroupement apparaît donc «non comme un but mais un moyen»60 pour atteindre l'harmonie et la réalisation du bonheur phalanstérien. Cette idée émancipatrice contenue dans la formation d'un futur citoyen autonome est partagée par la plupart des utopistes sociaux, les anarchistes bien sûr malgré les réticences bakouniniennes, mais y compris les cabétistes ou icariens pourtant présentés souvent comme fort autoritaires.
En Belgique, la disciple féministe de FOURIER, Zoé GATTI DE GAMOND, se penche sur les problèmes éducatifs dans Réalisation d’une commune sociétaire (1840). Elle fonde à Bruxelles une école pour ouvrières, et une sorte d’école normale pour « jeunes personnes sans fortune »61. Comme FOURIER elle insiste pour que l’enfance ne soit pas coupé des autres âges, et notamment des personnes âgées, car enfants et vieillards souvent se respectent et s’entendent bien. La fille de Zoé, Isabelle GATTI DE GAMOND (1839-1905), célèbre pédagogue, future libre-penseuse et socialiste, est surtout connue pour avoir fondé à Bruxelles en 1864 un des premiers Cours (laïcs) d’éducation pour les jeunes filles.

De 1848 à 1854, une autre expérience fouriériste est à noter : celle de L’École du travail par l’attrait, tentée par un auteur de théâtre prolifique, mais de faible renommée littéraire : Jean-Joseph FOURDRIN (né en 1800). L’expérience semble mêler fouriérisme et phrénologie. Elle s’adresse à des enfants, des deux sexes, des classes aisées (participation financière très élevée). Cette coéducation des sexes, très novatrice, repose également sur le refus des punitions et récompenses et sur un profond souci d’ouverture (presse, contacts…) : l’ébauche de pédagogie libertaire paraît ici incontestable, au moins dans les intentions.
En Espagne, le Liceo Gaditano (Cadix) fondé en 1855 et soutenu par le phalanstérien Manuel SAGRARIO de BELOY (1786-1859) est dans la lignée de formation humaniste en faveur des classes aisées, sa structure seule porterait des traces fouriéristes62, ne serait-ce que par l’autonomie de chaque section et l’ébauche démocratique de sa gestion63. Sinon il propose de promouvoir la propriété et a pour objet la volonté « d’améliorer la condition morale des hommes » dans le cadre du « pur esprit chevaleresque qui a toujours caractérisé la société espagnole »64, ce qui est loin d’être révolutionnaire.

Le très riche « médecin des pauvres » José DEMARIA (mort en 1862), sur Jerez, soutient vers 1837 une école gratuite pour les pauvres qui est plus une action philanthropique des riches négociants de la ville (dont il fait partie) qu’une activité fouriériste déclarée.
Aux États-Unis, le mouvement pédagogique adopte parfois des aspects fouriéristes, notamment avec l’admiratrice du système du Familistère de Guise qu’est la romancière Marie HOWLAND (1836-1921). Elle se bat pour une éducation intégrale, attentive aux enfants. Dans son roman Papa’s own girl de 1874, où elle s’inspire du Familistère (à tel point que la 3° édition du roman s’appellera justement The Familistere), elle adopte diverses propositions fouriéristes dans son phalanstère utopique d’Oakdale. Ainsi les enfants sont mêlés par groupes d’âge. Le respect réciproque leur est inculqué. Une certaine forme d’autogestion est implantée avec l’élection des responsables.
En France les réflexions et les initiatives sont assez nombreuses.

Un projet, appuyé par FOURIER65 lui-même et relancé à maintes reprises par son «premier» disciple bisontin Just MUIRON (1787-1881), de « phalange miniature ou phalanstère enfantin » (parfois dit « institut sociétaire » ou « phalanstérion ») date de 1833. Il concernerait entre 400 et 500 enfants. Rien n’aboutit, mais les idées centrées sur les enfants demeurent et réapparaissent 4 ans plus tard.

À Condé-sur-Vesgre66, dans la Colonie sociétaire fondée en 1832-33, un projet de «ferme asile» pour enfants (auquel aurait participé le médecin Alexandre-François BAUDET-DULARY 1792-1878) n'a apparemment pas eu de suite. En 1837 après l'échec de la Colonie, le projet d'Institut industriel, agricole et scientifique de Condé, «visant à recueillir 400 enfants», n'a pas de suite.
Vers 1837, un autre projet semble largement avancé avec les plans proposés par l’architecte César DALY (1811-1894), et l’aide de MAURIZE (ou MORIZE) et de CONSIDERANT. Le fidèle fouriériste jurassien Joseph REVERCHON (née en 1807) est sollicité pour sa réalisation, mais il semble que le tout échoua67.

En 1840, P.-A. GUILBAUD, spécialiste des orphelins de la région nantaise, propose une « maison rurale d’apprentissage pour 200 élèves » comme « germe d’harmonie sociétaire »68 sans plus de réussite. Il misait pourtant très large dans son expérimentation sociétaire, se fondant sur FOURIER et aspirant à un avenir meilleur. Il mise sur le «régime d'industrie combinée attrayante» pour la réussite de son plan. La fin de son ouvrage est «Dédié aux phalanstériens vrais et à tous ceux qui désirent sincèrement l'avènement du bien».

En Gironde, Jules DELBRÜCK (1813-1889) et sa compagne, créateur de la Revue de l'Éducation nouvelle (1848-1854), rêve d'établir une «colonie agricole et industrielle de petits enfants orphelins», tentative « de colonie éducative sur les bords de la Garonne »69.

Dans la région parisienne, Arthur de BONNARD œuvre vers 1865 pour établir une «villa des enfants» sur les bords de la Marne70.

Bien d’autres initiatives et expérimentations existent comme le projet de Félix CANTAGREL pour mettre Les enfants au phalanstère. Dialogue familier sur l’éducation (1844) où les remarques de l’alors fouriériste Constantin PÉCQUEUR (1801-1887)71.
La féministe Jeanne-Désirée VÉRET (1810-1891 ?), amie de FOURIER et sans doute un temps amante de Victor CONSIDERANT, eut la chance d’épouser Jules GAY, un socialiste d’abord oweniste et antiautoritaire, et partisan de la liberté des femmes. Il l’aida dans ses engagements et dans son école expérimentale pour petits-enfants (de 1 à 6 ans) de Châtillon-sur-Bagneux en 1840 : L’Institut de l’Enfance. Cet Institut ne vécut sans doute pas longtemps, malgré son organisation d’association en commandite. En 1848-1849, le couple tenta au même endroit une nouvelle création sans plus de succès. En 1868, Désirée, liée à l’AIT, publie L’Éducation rationnelle de la première enfance. Manuel à l’usage des jeunes mères. Elle met évidemment en avant la liberté et l’égalité des sexes, et le rôle primordial de l’amour.
Une autre grande expérience, cette fois intégralement fouriériste, concerne La Maison de Santé et de sevrage de Beauregard (1852-1868)72, liée à la Société agricole et industrielle du médecin Henri COUTURIER (1813-1894). La Maison, sise en Isère près de Vienne, accueille au total près de 200 enfants, l’extrême majorité ayant moins de 8 ans. La plupart sont pauvres, de milieu rural et/ou partiellement handicapés. Le côté entraide et assistance publique semble donc dominant.
Toujours dans la Vienne, existe en 1846 la Maison rurale industrielle et d’apprentissage de Saint-Benoît. Le docteur fouriériste P. JOUANNE y est peut-être ( ?) lié puisqu’un des protagonistes porte ce nom, mais de prénom Alfred. La Maison concernerait des enfants de 5 à 12 ans.
Un autre homonyme, le docteur et pharmacien Adolphe JOUANNE (mort en 1895), crée à Ry, près de Rouen en Seine Inférieure (aujourd'hui Maritime), la Maison rurale d’enfants pour l’expérimentation sociétaire qui est appelé parfois « phalanstère d’enfants » et qui se veut une vrai expérimentation fouriériste en marche vers un futur meilleur, ou au moins assurer «la conquête passionnelle» de la commune où elle est située73. Elle est lancée en 1859 autour de la Société mutuelle de Ry (l'Unité fraternelle est fondée vers 1856), ce qui prouve la visée générale de son auteur, l'éducation côtoyant des activités commerciales (coopérative de consommation) et mutualistes (surtout dans le domaine sanitaire)… La Maison fonctionne vraiment de 1862 à 1884, en appliquant au mieux une synthèse des idées de FOURIER et du pédagogue allemand et partisan des Kindergarten, Friedrich FRÖBEL (1782-1852). Auguste SAVARDAN (1793-1867), François-Marguerite BARRIER (-1870) et Just MUIRON en sont partisans. Elle aurait même été reconnue officiellement par le ministre Victor DURUY (1811-1894)74. Lieu de production et de formation, cette Maison tente d’appliquer au mieux les idées d’éducation intégrale et d'enseignement ludique, actif et attrayant afin de favoriser «le libre essor des facultés de l'enfant»75. Depuis septembre 1870, l'initiative bénéficie de la revue École sociétaire - Maison rurale d'enfants à Ry (Seine-Inférieure) ; en fait ce bulletin s'ouvre à tout le mouvement fouriériste, et dépasse largement le seul aspect pédagogique ; vers 1875 il change de terme pour L'Éducation nouvelle par le libre essor des facultés, ce qui traduit une ouverture cette fois vers des courants pédagogiques qui ne sont plus seulement fouriéristes. Les effectifs furent toujours modestes, surtout vis-à-vis de bâtiments assez spacieux76, bien agencés et rappelant les préceptes de FOURIER, notamment l'éloignement des parties bruyantes des lieux nécessitant lune certaine quiétude, et la présence de galerie vitrées. L'équilibre financier a toujours posé problème. L'échec et les ennuis administratifs obligent JOUANNE à transformer son école en une sorte d'orphelinat du département de la Seine, avec une motivation et des espoirs fouriéristes qui sont dès lors très limités.
Dans la mouvance fouriériste, plusieurs autres grands noms liés au monde éducatif apparaissent ici ou là. C’est le cas de Jean MACÉ (1815-1894) futur fondateur de la Ligue de l’enseignement (1866). Pour ce qui concerne justement l'éducation populaire, il semble que les disciples de FOURIER de la seconde moitié du XIX° siècle y fassent malgré tout peu référence, mais participent largement aux mouvements qui s'en réclament77 comme la Société Franklin fondée en 1862 et la Ligue de l'enseignement déjà citée ; on peut retenir les noms de personnalités connues : Charles SOUVESTRE, Charles LIMOUSIN, Édouard de POMPÉRY (Paris), Hippolyte RENAUD (Metz), Jean-Baptiste GUIZOU (Marseille) et Henri COUTURIER (Vienne)…
On peut aussi mettre en avant Marie PAPE-CARPANTIER (1815-1878)78 qui est une des fondatrices des premières écoles maternelles, à Paris ; vers 1848 elle anime l'École normale des salles d'asile. Elle publie l’année suivante L’enseignement pratique dans les écoles maternelles, qui est un manuel que bien des militants d’une nouvelle éducation vont utiliser.

Elle a eu le soutien du fouriériste Jules DELBRÜCK et de sa Revue de l’Éducation nouvelle. Journal des mères et des enfants, qui sort également en 1848. Il semble que cette revue soit une des toutes premières à parler « d’éducation nouvelle », terme appelé à faire fortune au XX° siècle. DELBRÜCK est un promoteur assidu des crèches79.
La nièce de Clarisse VIGOUREUX (1789-1865), Clarisse COIGNET (1823-1918), occupe une bonne place dans la promotion de l’éducation féminine. Tous mettent le bonheur des enfants en première ligne.
Les crèches ont l’appui de l’architecte fouriériste Gabriel-Désiré LAVERDANT (1802-1884). Sur Lyon le médecin François-Marguerite BARRIER (1813-1870) se préoccupe beaucoup de la santé des enfants (Cf. Traité des maladies de l’enfance fondé sur de nombreuses observations cliniques en 1842) et lance une campagne pour la création des crèches (Cf. Considérations sur l’établissement des crèches à Lyon). Il a créé une « société de capitalisation » qui aide entre autres La Maison de Santé et de sevrage de Beauregard. BARRIER propose de créer «des colonies maternelles par la coopération» pour la petite enfance, l'objectif de fond restant celui de contribuer à faire diminuer la mortalité infantile80.
Toutes ces initiatives s’appliquent très souvent aux enfants abandonnés ou en grande difficulté sociale : le docteur Auguste SAVARDAN, éternel promoteur et expérimentateur des phalanstères en France et au Texas, s’est beaucoup mobilisé dans la Sarthe en faveur des asiles ou crèches et de centres de formation adaptés et proposant une ébauche d’apprentissage à l’autonomie (« association libre »), comme le prouve dès 1848 son ouvrage Asile rural des enfants trouvés. Crèche, salle d’asile, école primaire, école professionnelle, ferme modèle, association libre des élèves à leur majorité. En 1851 ils rêve de «colonie maternelle»81. En 1860, la prise en charge des enfants doit contribuer à L'Extinction du paupérisme82. Cet ancien responsable de l'inspection des écoles primaires reprend les idées de « grande famille » éducative, ou chacun aurait sa place, et d’une éducation mixte, forme de « coéducation » avant la lettre où les femmes deviennent égales aux hommes : bien des idées sont liées aux propositions de Marie PAPE-CARPANTIER qu’il doit sans doute connaître83. SAVARDAN présente l'autre avantage de multiplier les propositions concernant l'hygiène, les équipements de base, la formation des nourrices… et prouve par là même que son utopie est très concrète et pratique, adaptée à un problème réel de son époque.

L’attention portée par SAVARDAN aux enfants délaissés est à rapprocher de quelques autres initiatives néo-fouriéristes. La romancière comtoise Marie-Louise GAGNEUR (née MIGNEROT en 1832, morte en 1902), aidée par Victor HUGO, a créé L’Adoption, société protectrice des enfants abandonnés84. Jean-Baptiste-Henri COUTURIER (1813-1894), autrefois actif à Beauregard, et qui a fait ensuite une carrière politique en Isère, fonde au début des années 1880 en Algérie, sur le site de l’ancienne Union Agricole d’Afrique (essai d’implantation fouriériste depuis 1846), Orphelinats Agricoles d’Algérie (1881-1890). Il s’agit cependant plus d’une œuvre de solidarité et d’assistance que d’une institution sociétaire.

En Bretagne l’influence fouriériste, mêlée aux républicains et aux francs-maçons, serait une des origines de l’École pratique de l’industrie de Brest (1894)85.
Le cas de Guise86 mérite un développement particulier : le roman de Marie HOWLAND cité ci-dessus nous permet d’évoquer le réformiste fouriériste Jean-Baptiste-André GODIN (1817-1888) et sa compagne et future épouse Marie-Adèle MORET (1840-1908). Dans le fameux Familistère de Guise, à l’extraordinaire longévité (milieu du XIX° - 1968), les essais pédagogiques sont en nette avance sur leur temps. Attention prioritaire aux jeunes enfants, mixité (coéducation ou « écolage mixte »), volonté de gratuité ou du moindre coût d’entretien, obligation, laïcité, éducation intégrale incluant les travaux manuels et les sorties, prise en charge solidaire des enfants orphelins… L’égalité scolaire pour toutes et tous, hors des conditions sociales, morales et sexuelles, prime sans doute sur l’apprentissage de la liberté. Quant aux méthodes pédagogiques, elles sont éclectiques, évolutives et diversifiées, ce qui est la preuve d’un sain pragmatisme et d’une belle volonté expérimentale ; elles s’inspirent indifféremment de FOURIER, Friedrich FRÖBEL (1782-1852), Johann Heinrich PESTALOZZI, Napoléon LAISNÉ (1810-1896) pour la gymnastique, et surtout de l’épouse et animatrice infatigable qu’est Marie MORET.

La conception du travail qui est au centre de l’idéal sociétaire et éducatif de GODIN (qu’il partage donc avec FOURIER et PROUDHON) diffère cependant de celle de son maître ; le travail attrayant ne peut l’être qu’in fine, pas dans un premier temps. Les exigences collectives et morales, et donc une certaine obligation et directivité, semblent s’imposer pour le moraliste intransigeant qu’est GODIN. D’autre part la participation aux travaux n’est pas systématique, et peut apparaître marginale avant la phase de l’apprentissage : c’est une autre différence par rapport aux deux bisontins.

Mais ce qu’il appelle « l’éducation par l’attrait » renvoie pourtant directement à FOURIER, même si les désirs et passions ne sont pas pris en compte, et même si un certain « embrigadement » se fait sentir, toutes choses qui lui seront évidemment reprochées par certains fouriéristes et autres libertaires.

Dès 1861 une salle est réservée aux plus petits. Une sorte de crèche, avec nourricerie et pouponnat, est créée en 1866 ; une école suit en 1869, dans des bâtiments annexes. C’est GODIN qui vraisemblablement nous offre (et qui tente de réaliser) l’organisation scolaire la plus proche des pensées de FOURIER : « Nourricerie », « Pouponnat », « Bambinat », « Petite école », « Seconde école », « Première école » … alternent entre 2 ans et 13 ans. Près de 300 enfants en bénéficient dès la fin des années 1860. Au-delà ce sont les cours supérieurs, mais réservés seulement à une élite limitée. L’apprentissage, lui, est proposé à toutes et tous. Ce qui est très cohérent pour un penseur qui rêve de transformer le monde en transformant déjà les individus, c’est qu’il privilégie - comme FOURIER - les plus petits, la génération nouvelle devant connaître des conditions nouvelles dès son jeune âge ; cela démontre aussi un certain utopisme optimiste, car cette construction par étapes se fera forcément sur la longue durée.

En bon fouriériste, GODIN pense que l’éducation doit se faire en dehors des parents (de la naissance à 14 ans), mais les liens sont nombreux entre eux et les enfants, et les bâtiments de l’enfance et ceux des adultes sont très rapprochés, et reliés par des sortes de rue-galeries comme les imaginaient FOURIER87. Pire peut-être, fenêtres et galeries circulaires donnent sur les cours et les lieux de jeux et de déplacements des bambins : une surveillance de presque tous les instants, de tous par tous, empêche toute vie libre et impose une sorte de norme sous le prétexte d’assurer la sécurité et la protection de la jeunesse. L’école buissonnière, tant vantée par les rêveurs et les libertaires pour la liberté et les découvertes qu’elle permet, pour l’apprentissage d’une forme hors norme d’autonomie, est impossible à Guise. Nous sommes plus proches du Panopticon de Jeremy BENTHAM (1748-1832), ou de la volonté de transparence et de contrôle de Nicolas LEDOUX (1736-1806) à Arc-et-Senans, que de FOURIER et de la pensée libertaire ; sur ce plan, Guise semble annoncer une sorte de Big Brother omniprésent mais heureusement n’utilisant pas la violence.

Les critiques sont fortes pour l’importance à Guise de l’émulation, du rôle des prix, décorations et récompenses, du paroxysme atteint lors de la fête annuelle de l’Enfance (instituée dès 1863)… qui doivent entretenir une concurrence permanente et stimuler l’étude. Ces « hochets » sont tout sauf libertaires. Pire encore sont les remontrances, avec selon la gravité, affichage public, et les privations et exclusions, que subissent enfants comme adultes pour le moindre délit. Nous sommes ici très éloignés de la pédagogie libertaire, voire à ses antipodes, et plus proches des systèmes oppressifs mis en place dans bien des dictatures plus tardives, avec cependant l’absence tout de même des châtiments corporels. Comme le note justement Nathalie BRÉMAND, cette ritualisation de l’émulation et leur théâtralisation dans le cadre du Familistère a aussi pour but de formater les parents. Personne n’échappe à l’emprise quasi totalitaire et nationaliste (on se déplace par rang avec bannières portées par les meilleurs élèves) du Palais social pensé par son fondateur.

L’autogestion parfois avancée pour décrire l’expérience n’est pas réalisée dans le domaine éducatif : c’est bien GODIN lui-même qui a tout pensé, tout prévu, tout fait réaliser au centimètre près - du pupitre ergonomique à l’éclairage des salles et à la disposition des bâtiments - et qui veille à la bonne exécution de l’ensemble et à l’obligation des membres d’y envoyer leurs enfants sous peine d’amendes ou d’exclusions. « Paternalisme éducatif et bienveillant » me semble donc la formule plus appropriée. Les rares tentatives pour créer des organismes élus au sein des élèves relèvent plus d’un principe aristocratique et élitiste que d’une réelle volonté démocratique : les meilleurs devant exercer une sorte de magistère et de surveillance sur les membres de leurs classes d’âge88.

Malgré tout le journal anarchiste Le Révolté en juillet 1886 parle « d’un jalon planté sur la route du progrès pour l’enseignement du genre humain »89 ; et c’est le bakouniniste Paul ROBIN qui rédige la partie bienveillante sur le Familistère dans le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire coordonné par un parfois philo-anarchiste méconnu : Ferdinand BUISSON (1841-1932)90.
Au Mexique, avant l’expérience de Plotino RHODAKANATY (1828 ou 1832-1885 ?), des projets éducatifs teintés de fouriérisme sont exposés à Guadalajara (et dans tout l’État du Jalisco), par exemple dans le journal La linterna de Diógenes, celui d’une École pratique agronomique en 184791. Dans la même ville, le médecin italien, José INDELICATO, s’intéresse à l’éducation populaire dans son journal El socialista ; il est sans doute l’auteur de l’article De la instrucción del pueblo dans le numéro du 29/05/1856 du journal El constituyente. Le journal officiel du gouvernement du Jalisco, qui un temps s’appelle justement La Armonía social, évoque également d’autres plans éducatifs plus ou moins socialisants.
En Suisse, bien des pédagogues se réclament du fouriérisme, comme François-Marc-Louis NAVILLE (1784-1846), pasteur et responsable d’un Institut pédagogique célèbre. Il est l’auteur d’un ouvrage de 1833, reconnu dans le milieu éducatif, sur l’éducation publique92.

C’est le cas également de l’enseignant de Fribourg, Alexandre DAGUET (1816-1894), qui est l’ami de l’écrivain franc-comtois Joseph-Maximilien dit Max BUCHON (1818-1869). Il devient directeur de l’École normale de Porrentruy.

Le philosophe Édouard RAOUX fonde un jardin d'enfants à Lausanne et s'appuie sur sa revue L'Éducation nouvelle (1861-1862). Son «école vocationnelle» est établie dans sa propriété des Charmettes, mais dure très peu de temps.
Dans l’île Maurice des années 1830, Gabriel-Désiré LAVERDANT (1802-1884) propose « une école rurale pour des enfants d’esclaves affranchis »93 qui mettent en avant attraction et liberté. Elle devait s’établir dans les « plaines Willems ». En 1851 il publie avec Auguste SAVARDAN Colonie maternelle. Appel aux phalanstériens.
Les écrits pédagogiques de FOURIER ont influencé des disciples plus ou moins fidèles, quelques anarchistes, mais également d’autres courants socialistes et pédagogiques, y compris parmi les plus autoritaires, comme c’est le cas de CABET qui était favorable à l’éducation attrayante, concrète et qui se dressait contre « prix, couronne et distinction ». Dans son Icarie, l’éducation doit donc être attractive, active, intégrale, et le rôle du maître réduit à celui d’éveilleur des jeunes consciences… Malheureusement, les aspects utilitaristes, moralisateurs et directifs restent l’essentiel pour le patriarche d’Icarie.

C'est surtout l'anarchiste Paul ROBIN (1837-1912) qui illustre et dépasse FOURIER, car «sur le plan pédagogique, (son) programme d'éducation intégrale résonne de nombreux échos qui évoquent l'éducation harmonienne de Charles FOURIER : même volonté de déceler chez l'enfant les vocations naturelles pour lui donner dans le groupe le rôle social qui convient à ses inclinations, même alternance des travaux manuels et des travaux de l'esprit, même attention portée aux exercices corporels et à la santé, même aspiration à la polyvalence contre l'excès de spécialisation»94. Si on ajoute l'importance donnée à la femme chez les deux penseurs, et le virulent refus du conformisme et des conventions, on ne peut qu'être frappé par les similitudes.

On pourrait presque le dire pour tous les projets éducatifs socialistes du début du XIX° siècle, et on doit lire avec attention la belle conclusion de Nathalie BRÉMAND qui reprend une citation éloquente de GÉLIS « l’intérêt pour l’enfant n’est pas synonyme d’intérêt de l’enfant »95 : ce dernier est vu comme exemple, comme prototype, comme moteur pour atteindre la nouvelle société, mais il est rarement vu pour lui-même et en fonction de ses propres besoins et de sa propre liberté : c’est pourquoi le retour aux fondamentaux anarchistes et à FOURIER lui-même s’impose, souvent envers et contre ses principaux disciples.
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