Mémoires géographiques








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VOYAGES

DU PÈRE VERBIEST

à la suite de l'empereur de la Chine

dans la Tartarie orientale

Premier voyage en l'année 1682

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p.074 L'empereur de la Chine fit un voyage dans la Tartarie orientale, au commencement de l'année 1682, après avoir apaisé par la mort de trois rois rebelles, une révolte qui s'était formée dans quelques provinces de l'empire. L'un de ces princes révoltés fut étranglé dans la province dont il s'était rendu le maître.

Le second ayant été conduit à Peking avec les principaux chefs de sa faction, fut mis en pièces à la vue de toute la cour ; les plus considérables d'entre les mandarins prêtant eux-mêmes la main à cette triste exécution, pour venger la mort de leurs parents, qu'il avait fait cruellement mourir.

Le troisième qui était le plus considérable, & comme le chef de la révolte, avait par une mort volontaire prévenu le supplice qu'il méritait, & avait ainsi terminé une guerre qui durait depuis sept ans.

La paix ayant été par là rétablie dans l'empire, & toutes les provinces jouissant paisiblement de leur ancienne liberté, l'empereur partit le 23 mars pour aller dans la province de Leao tong, pays de ses ancêtres, dans le dessein d'y visiter leurs sépulcres, & après les avoir honorés avec les cérémonies ordinaires, de poursuivre son chemin dans la Tartarie orientale. Ce voyage fut d'environ onze cent mille pas, depuis Peking, jusqu'au terme.

L'empereur menait avec lui son fils aîné, jeune prince, alors âgé de dix ans. Les trois premières reines furent du voyage qu'elles firent chacune sur un char doré ; les principaux régulos qui composent cet empire en furent aussi, avec tous les Grands de la cour, & les plus considérables mandarins de tous les ordres : ils avaient tous une fort grande suite & un nombreux équipage, ce qui faisait à l'empereur un cortège de plus de soixante-dix mille personnes.

p.075 Il voulut que je l'accompagnasse dans ce voyage, & que je fusse toujours auprès de sa personne, afin de faire en sa présence les observations nécessaires pour connaître la disposition du ciel, l'élévation du pôle, la déclinaison de chaque pays, & pour mesurer par les instruments de mathématiques la hauteur des montagnes & la distance des lieux. Il était bien aise pareillement de s'instruire sur ce qui regarde les météores, & sur beaucoup d'autres matières de physique & de mathématique.

Ainsi il donna ordre à un officier, de faire porter sur des chevaux, les instruments dont j'aurais besoin, & il me recommanda au prince son oncle, qui est aussi son beau-père, & la seconde personne de l'État : on l'appelle d'un nom chinois, qui signifie associé à l'empire : il le chargea de me faire donner tout ce qui serait nécessaire pour le voyage ; ce que ce prince fit avec une bonté toute particulière, me faisant toujours loger dans sa tente, & manger à sa table.

L'empereur avait ordonné qu'on me donnât dix chevaux de son écurie, afin que j'en pusse changer aisément, & parmi ceux-là, il y en avait qu'il avait monté lui-même, ce qui est une fort grande distinction. Dans le voyage on marcha toujours vers l'orient d'été.

De Peking jusqu'à la province de Leao tong, le chemin, qui est d'environ de 300 milles, est assez uni ; dans la province même de Leao tong, il est de 400 milles mais beaucoup plus inégal à cause des montagnes : depuis la frontière de cette province jusqu'à quatre cents milles au-delà, il est fort difficile, étant coupé tantôt par des montagnes extrêmement escarpées, tantôt par des vallées d'une profondeur extraordinaire, & par des plaines désertes, où l'on fait deux ou trois jours de marche sans rien trouver. Les montagnes de ce pays sont couvertes du côté de l'orient de grands chênes & de vieilles forêts, qui n'ont point été coupées depuis plusieurs siècles.

Tout le pays qui est au-delà de la province de Leao tong est fort désert, on n'y voit de tous côtés que montagnes, que vallées, que cavernes de tigres, d'ours, & d'autres bêtes farouches : on n'y trouve presque point de maisons, mais seulement de méchantes chaumines sur le bord des fleuves & des torrents. Toutes les villes & les bourgades que j'ai vues dans le Leao tong, & qui sont en assez grand nombre, sont entièrement ruinées. On n'y voit partout que de vieilles masures, avec des monceaux de pierre & de brique.

Dans l'enceinte de ces villes il y a quelques maisons bâties depuis peu, mais sans aucun ordre : les unes sont faites de terre, les autres des restes des anciens bâtiments, la plupart couvertes de paille, très peu de brique. Il ne reste pas maintenant le moindre vestige de quantité de bourgs & de villages qui subsistaient avant la guerre. Car le petit roi des Tartares qui commença à l'allumer, n'ayant d'abord qu'une fort petite armée, fit prendre les armes aux habitants de ces lieux-là ; & il les fit détruire ensuite, pour ôter aux soldats l'espérance de retourner jamais dans leur terre natale.

La capitale de Leao tong, qu'on nomme Chin yang, est une ville assez belle & assez entière : il y a même encore un reste d'un ancien palais. Elle est, autant que je l'ai pu remarquer par plusieurs observations, à 41 degrés 56 minutes, c'est-à-dire, deux degrés au-dessus de Peking quoique jusques à présent, & les Européens & les Chinois ne lui aient donné que 41 degrés. Il n'y a dans cette ville aucune déclinaison de l'aimant, comme je l'ai remarqué par plusieurs observations réitérées. La ville d'Oula, qui était presque le terme de notre voyage, est à 43 degrés environ 50 minutes. La boussole y décline du midi à l'occident, d'un degré 40 minutes.

p.076 Mais reprenons la suite de notre voyage. Depuis Peking jusqu'à cette extrémité de l'orient on fit un nouveau chemin, par lequel l'empereur pouvait marcher commodément à cheval, & les reines sur leurs chars. Ce chemin est large d'environ dix pieds, le plus droit, & le plus uni qu'on l'ait pu faire. Il s'étend jusqu'à près de 1100 milles. On avait fait des deux côtés une espèce de petite levée haute d'un pied, toujours égale & parfaitement parallèle l'une à l'autre.

Ce chemin était aussi net, surtout quand le temps était beau, que l'aire où les laboureurs battent le blé dans les campagnes, aussi y avait-il des gens qui n'étaient occupés qu'à le nettoyer. Les chrétiens n'ont pas tant de soin de balayer les rues & les places publiques où le Saint Sacrement doit passer dans les processions, que ces infidèles en ont de nettoyer les chemins par où doivent passer leurs rois & leurs reines, toutes les fois qu'ils sortent de leur palais.

On fit pour le retour un chemin semblable au premier. On avait aplani les montagnes autant qu'on l'avait pu : on avait dressé des ponts sur les torrents, & pour les orner, on avait tendu des deux côtés une espèce de nattes, sur lesquelles étaient peintes diverses figures d'animaux, qui faisaient le même effet que les tapisseries qu'on tend dans les rues aux processions.

L'empereur ne suivait presque jamais ce chemin, chassant presque toujours : & lors même qu'il joignait les reines, il le côtoyait seulement, de peur que le grand nombre de chevaux qui étaient à sa suite ne le gâtassent : il marchait ordinairement à la tête de cette espèce d'armée.

Les reines le suivaient immédiatement sur leurs chars, avec leur train & leurs équipages. Elles laissaient néanmoins quelque intervalle entre lui & elles : ensuite marchaient les régulos, les Grands de la cour, & les mandarins, chacun selon son rang. Une infinité de valets, & d'autres gens à cheval faisaient l'arrière-garde.

Comme il n'y avait point de ville sur toute la route, qui pût ni loger une si grande multitude de gens, ni leur fournir des vivres, & que d'ailleurs on devait faire une grande partie du voyage par des lieux peu habités, on fut obligé de faire porter tout ce qui était nécessaire pour le voyage, & même des vivres pour plus de trois mois.

C'est pourquoi l'on envoyait devant, par les chemins qu'on avait fait à côte de celui de l'empereur, une infinité de chariots, de chameaux, de chevaux, & de mulets pour porter le bagage. Outre cela l'empereur, les régulos, & presque tous les Grands de la cour faisaient suivre un grand nombre de chevaux de main, pour en changer de temps en temps. Je ne compte point les troupeaux de bœufs, de moutons, & d'autre bétail qu'on était obligé de mener.

Quoique cette grande multitude d'hommes, de chevaux, & de troupeaux allât par un chemin assez éloigné de celui de l'empereur, elle excitait cependant une si horrible poussière, que nous marchions enveloppés d'un nuage si épais, que nous avions de la peine à distinguer de 15 ou 20 pas ceux qui marchaient devant nous.

La marche était si bien réglée, que cette armée campait tous les soirs sur le bord de quelque fleuve ou de quelque torrent. C'est pourquoi on faisait partir de grand matin les tentes & le bagage nécessaire, & les maréchaux des logis étant arrivés les premiers, marquaient le lieu le plus propre pour la tente de l'empereur, pour celles des reines, des régulos, des Grands de la cour, & des mandarins, selon la dignité d'un chacun, & selon le rang qu'ils tiennent dans la milice chinoise, qui est divisée en huit ordres, ou en huit étendards.

Dans l'espace de trois mois nous fîmes environ 1.000 milles en avançant p.077 vers l'orient d'été, & autant au retour. Enfin nous arrivâmes à Chan hai, qui est un fort situé entre la mer méridionale & les montagnes du nord. C'est là où commence cette muraille célèbre qui sépare la province de Leao tong, de celle de Pe tche li, d'où elle s'étend fort loin du côté du nord, par dessus les plus hautes montagnes.

Quand nous fûmes entrés dans cette province, l'empereur, les régulos, & les Grands de la cour quittèrent le grand chemin dont nous avons parlé, pour prendre celui des montagnes du nord, qui s'étendent sans interruption vers l'orient d'été. On y passa quelques jours à la chasse, qui se fit de cette sorte.

L'empereur choisit trois mille hommes de ses gardes du corps, armés de flèches & de javelots. Il les dispersa de côté & d'autre, de sorte qu'ils occupaient un grand circuit autour des montagnes qu'ils environnaient de toutes parts. Ce qui faisait comme une espèce de cercle dont le diamètre était au moins de 3.000 pas. Ensuite venant à s'approcher d'un pas égal, sans quitter leur rang, quelque obstacle qu'ils trouvassent dans leur chemin, car l'empereur avait mêlé parmi eux des capitaines, & même des Grands de la cour pour y maintenir l'ordre, ils réduisaient ce grand cercle à un autre beaucoup moindre qui avait environ 300 pas de diamètre : ainsi toutes les bêtes qui avaient été enfermées dans le premier, se trouvaient prises dans celui-ci, comme dans un filet, parce que chacun mettant pied à terre, ils se serraient si étroitement les uns contre les autres, qu'ils ne laissaient aucune issue par où elles pussent s'enfuir.

Alors on les poursuivait si vivement dans ce petit espace, que ces pauvres animaux épuisés à force de courir, venaient tomber aux pieds des chasseurs, & se laissaient prendre sans peine. Je vis prendre de cette manière deux ou trois cents lièvres en moins d'un jour, sans compter une infinité de loups & de renards. J'ai vu la même chose plusieurs fois dans la Tartarie qui est au-delà de la province de Leao tong, où je me souviens d'avoir vu entr'autres plus de mille cerfs enfermés dans ces sortes d'enceintes, qui venaient se jeter entre les mains des chasseurs, ne trouvant point de chemin pour se sauver. On tua aussi des ours, des sangliers, & plus de 60 tigres : mais pour ces sortes de chasses on s'y prend d'une autre manière, & l'on se sert d'autres armes.

L'empereur voulut que je me trouvasse à toutes ces différentes chasses, & il recommanda à son beau-père d'une manière fort obligeante d'avoir un soin particulier de moi, & de prendre garde que je ne fusse exposé à aucun danger dans la chasse des tigres, & des autres bêtes féroces. J'étais là le seul de tous les mandarins qui fut sans armes, & assez près de l'empereur. Quoique je me fusse un peu fait à la fatigue, depuis le temps que nous étions en voyage, je me trouvais si las tous les soirs en arrivant à ma tente, que je ne pouvais me soutenir, & je me serais dispensé plusieurs fois de suivre l'empereur, si mes amis ne m'avaient conseillé le contraire, & si je n'avais craint qu'il ne le trouvât mauvais, au cas qu'il s'en fût aperçu.

Après avoir fait environ 400 milles en chassant toujours de cette manière, nous arrivâmes enfin à Chin yang, ville capitale de la province, où nous demeurâmes quatre jours. Les habitants de Corée vinrent présenter à l'empereur un veau marin qu'ils avaient pris. L'empereur me le fit voir, & me demanda si dans nos livres d'Europe, il était parlé de ce poisson. Je lui dis que nous avions un livre dans notre bibliothèque de Peking, qui en expliquait la nature, & dans lequel il y en avait même une figure : il me témoigna de l'empressement pour le voir, & dépêcha aussitôt à nos Pères de Peking un courrier, qui me l'apporta en peu de jours. L'empereur prit plaisir à voir que ce qui était p.078 marqué de ce poisson dans ce livre, était conforme à ce qu'il voyait : il le fit porter à Peking, pour y être conservé soigneusement.

Pendant le séjour que nous fîmes en cette ville, l'empereur alla visiter avec les reines les tombeaux de ses ancêtres, qui n'en font pas fort éloignés, d'où il les renvoya à Chin yang, pour continuer son voyage vers la Tartarie orientale.

Après plusieurs jours de marche & de chasse il arriva à Kirin, qui est : éloigné de Chin yang de 400 milles. Cette ville est bâtie le long du grand fleuve Songari, qui prend sa source au mont Chan pé, distant de là de 400 milles vers le midi. Cette montagne si fameuse dans l'orient pour avoir été l'ancienne demeure de nos Tartares, est, dit-on, toujours couverte de neiges, d'où elle a pris son nom : car Chan pé signifie montagne blanche.

D'abord que l'empereur l'aperçut, il descendit de cheval, il se mit à genoux sur le rivage, & s'inclina trois fois jusqu'à terre pour la saluer. Ensuite il se fit porter sur un trône éclatant d'or, & fit ainsi son entrée dans la ville. Tout le peuple accourut en foule au-devant de lui, en témoignant par ses larmes la joie qu'il avait de le voir.

Ce prince prit beaucoup de plaisir à ces témoignages d'affection, & pour donner des marques de sa bienveillance, il voulut bien se faire voir à tout le monde, & défendit à ses gardes d'empêcher le peuple de l'approcher, comme ils font à Peking.

On fait en cette ville des barques d'une manière particulière. Les habitants en tiennent toujours un grand nombre de prêtes pour repousser les Moscovites, qui viennent souvent sur cette rivière leur disputer la pêche des perles. L'empereur s'y reposa deux jours, après lesquels il descendit sur le fleuve avec quelques seigneurs, accompagné de plus de cent bateaux jusques à la ville d'Oula, qui est la plus belle de tout le pays, & qui était autrefois le siège de l'empire des Tartares.

Un peu au-dessous de cette ville, qui est à plus de 32 milles de Kirin, la rivière est pleine d'un certain poisson qui ressemble assez à la plie d'Europe : & c'était principalement pour y prendre le divertissement de la pêche que l'empereur était allé à Oula : mais les pluies survenant tout à coup, grossirent tellement la rivière, que tous les filets furent rompus & emportés par le débordement des eaux. L'empereur cependant demeura cinq ou six jours à Oula : mais voyant que les pluies ne discontinuaient point, il fut obligé de revenir à Kirin, sans avoir pris le plaisir de la pêche.

Comme nous remontions la rivière, la barque où j'étais avec le beau-père de l'empereur, fut tellement endommagée par l'agitation des vagues, que nous fûmes contraints de mettre pied à terre, & de monter sur une charrette tirée par un bœuf, qui nous rendit fort tard à Kirin, sans que la pluie eût discontinué durant tout le chemin.

Le soir comme on entretenait l'empereur de cette aventure, il dit en riant : le poisson s'est moqué de nous. Enfin après avoir séjourné deux jours à Kirin, les pluies commencèrent à diminuer, & nous reprîmes la route de Leao tong. Je ne puis exprimer les peines & les fatigues qu'il nous fallut essuyer durant tout le cours de ce voyage, marchant par des chemins que les eaux avaient gâtés, & rendu presque impraticables. Nous allions sans cesse par des montagnes ou par des vallées : & l'on ne pouvait passer qu'avec un extrême danger, les torrents & les rivières qui étaient grossies par des ravines qui y coulaient de toutes parts. Les ponts étaient ou renversés par la violence des courants, ou tout couverts par le débordement des eaux. Il s'était fait en plusieurs endroits de grands amas d'eau, & une fange dont il était presque impossible de se tirer. Les chevaux, les chameaux, & les autres bêtes de p.079 somme qui portaient le bagage, ne pouvaient avancer : ils demeuraient embourbés dans les marais, ou mouraient de langueur sur les chemins : les hommes n'étaient pas moins incommodés : & tout s'affaiblissait faute de vivres & de rafraîchissements nécessaires pour un si grand voyage. Quantité de cavaliers étaient obligés ou de traîner eux-mêmes à pied leurs chevaux qui n'en pouvaient plus, ou de s'arrêter au milieu des campagnes pour leur faire prendre haleine.

Quoique les maréchaux des logis & les fourriers n'épargnassent ni les travailleurs, ni le bois, qu'on coupait de tous côtés, pour remplir de fascines ces mauvais passages, néanmoins après que les chevaux & les chariots, qui prenaient le devant dès le grand matin, étaient une fois passés, il était impossible de passer après eux. L'empereur même avec son fils, & tous les grands seigneurs de la cour, furent obligés plus d'une fois de traverser à pied les boues & les marécages, craignant de s'exposer à un plus grand danger, s'ils eussent voulu passer à cheval.

Quand il se rencontrait des ponts, ou de ces sortes de défilés, toute l'armée s'arrêtait, & dès que l'empereur était passé avec quelques-uns des plus considérables, le reste de la multitude venait en foule, & chacun voulant passer des premiers, plusieurs se renversaient dans l'eau : d'autres prenant des chemins de détour encore plus dangereux, tombaient dans des fondrières, & des bourbiers, dont ils ne pouvaient plus se retirer.

Enfin il y eut tant à souffrir sur tous les chemins de la Tartarie orientale, que les vieux officiers, qui suivaient la cour depuis plus de trente ans, disaient qu'ils n'avaient jamais tant souffert dans aucun voyage. Ce fut dans ces occasions que l'empereur me donna plus d'une fois des marques d'une bienveillance particulière.

Le premier jour que nous nous mîmes en chemin pour le retour, nous fûmes arrêtés sur le soir par un torrent si gros & si rapide, qu'il était impossible de le passer à gué.

L'empereur ayant trouvé par hasard une petite barque, qui ne pouvait tenir que quatre personnes au plus, passa le premier avec son fils, & quelques-uns des principaux régulos ensuite. Tous les autres princes, seigneurs, & mandarins, avec le reste de l'armée attendaient cependant sur le bord avec impatience le retour de la barque, pour se rendre au plus tôt de l'autre côté du torrent, parce que la nuit approchait, & que les tentes étaient déjà passées depuis longtemps. Mais l'empereur étant revenu à nous sur une petite barque toute semblable à la première, demanda tout haut où j'étais, & son beau-père m'ayant présenté à lui,

— Qu'il monte, ajouta l'empereur, & qu'il passe avec nous.

Ainsi nous fûmes les seuls qui passâmes avec l'empereur, & tout le reste demeura sur le bord, où il fallut rester la nuit à découvert.

La même chose arriva le lendemain presque de la même manière. L'empereur se trouva sur le midi au bord d'un torrent aussi enflé & aussi rapide que le premier : il donna ordre qu'on se servît jusqu'au soir des barques pour passer les tentes, les ballots, & le reste du bagage : il voulut ensuite que je passasse seul avec lui, & avec peu de ses gens, ayant laissé de l'autre bord ce qu'il y avait de grands seigneurs, qui furent obligés d'y passer la nuit. Le beau-père de l'empereur même lui ayant demandé s'il ne passerait pas avec moi, puisque je logeais dans sa tente, & que je mangeais à sa table, ce prince lui répondit qu'il demeurât, & qu'il me ferait donner lui-même tout ce qui me serait nécessaire.

Lorsque nous fûmes passés, l'empereur s'assit sur le bord de l'eau, & me fit asseoir à son côté, avec les deux fils des deux régulos occidentaux, & le premier colao de Tartarie, qu'il distinguait dans toutes les occasions.

p.080 Comme la nuit était belle, & que le ciel était serein, il voulut que je lui nommasse en langage chinois & européen, les constellations qui paraissaient alors sur l'horizon, & il nommait lui-même le premier celles qu'il connaissait déjà. Ensuite dépliant une petite carte que je lui avais présentée quelques années auparavant, il se mit à chercher quelle heure il était de la nuit par l'étoile du méridien, se faisant un plaisir de montrer à tout le monde, ce qu'il avait d'habileté dans les sciences.

Ces marques de bienveillance, & d'autres semblables qu'il me donnait assez souvent, jusqu'à m'envoyer à manger de sa table, ces marques, dis-je, étaient si publiques & si extraordinaires, que deux oncles de l'empereur, qui portent le titre d'associés à l'empire, étant de retour à Peking, disaient que quand l'empereur avait quelque chagrin, ou qu'il paraissait un peu triste, il reprenait sa gaieté ordinaire dès qu'il me voyait.

Je suis arrivé en parfaite santé à Peking le neuvième jour de juin fort tard, quoique plusieurs soient demeurés malades en chemin, ou soient revenus du voyage blessés & estropiés.

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Second voyage du père Verbiest

à la suite de l'empereur de la Chine

dans la Tartarie occidentale l'an 1683

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p.081 L'empereur de la Chine a fait cette année, qui est la trentième de son âge, un voyage dans la Tartarie occidentale, avec la reine son aïeule, qu'on appelle la reine mère. Il partit le sixième de juillet, accompagné de plus de soixante mille hommes, & de cent mille chevaux. Il voulut absolument que je le suivisse avec un des deux Pères qui sont à la cour de Peking, dont il me laissa le choix. Je pris le père Philippe Grimaldi, parce qu'il est le plus connu, & qu'il sait parfaitement bien les mathématiques.

Plusieurs raisons ont porté l'empereur à entreprendre ce voyage. La première était pour entretenir sa milice pendant la paix, aussi bien que pendant la guerre dans un continuel exercice : & c’est pour cette raison qu'après avoir établi une paix solide dans toutes les parties de ce vaste empire, il a rappelé de chaque province ses meilleures troupes à Peking, & qu'il a résolu dans son Conseil de faire tous les ans trois expéditions semblables en diverses saisons, pour leur apprendre, en poursuivant les cerfs, les sangliers, les ours, & les tigres, à vaincre les ennemis de l'empire : ou du moins pour empêcher que le luxe de la Chine, & un trop long repos n'amollissent leur courage, & ne les fassent dégénérer de leur première valeur.

En effet, ces sortes de chasses ont plus l'air d'une expédition militaire, que d'une partie de divertissement : car, comme je l'ai déjà remarqué, l'empereur menait à sa suite cent mille chevaux, & plus de soixante mille hommes, tous armés de flèches & de cimeterres, divisés par compagnies, & marchant en ordre de bataille après leurs enseignes, au bruit des tambours & des trompettes. Pendant leurs chasses ils investissaient les montagnes & les forêts entières, comme si p.082 c'eut été des villes qu'ils eussent voulu assiéger, suivant en cela la manière de chasser des Tartares orientaux, de laquelle j'ai parlé dans ma dernière lettre.

Cette armée avait son avant-garde, son arrière-garde, & son corps de bataille, son aile droite & son aile gauche, commandées par autant de chefs & de régulos. Il a fallu, durant plus de soixante-dix jours qu'elle a été en marche, conduire toutes les munitions de l'armée, sur des chariots, sur des chameaux, sur des chevaux, & sur des mulets, par des chemins très difficiles. Car dans toute la Tartarie occidentale (je l'appelle occidentale, non par rapport à la Chine, qui est à son égard vers l'occident, mais par rapport à la Tartarie orientale), on ne trouve que montagnes, que rochers, & que vallées. Il n'y a ni villes, ni bourgs, ni villages, ni même aucune maison.

Ses habitants logent sous des tentes dressées de tous côtés dans les campagnes. Ils sont la plupart pasteurs, & transportent leurs tentes d'une vallée à l'autre, selon que les pâturages sont meilleurs : là ils font paître des bœufs, des chevaux, & des chameaux : ils ne nourrissent point de pourceaux, ni de ces autres animaux qu'on nourrit ailleurs dans les villages, comme des poules & des oies : mais seulement de ceux qu'une terre inculte peut entretenir des herbes qu'elle produit d'elle-même : ils passent leur vie ou à la chasse, ou à ne rien faire : & comme ils ne sèment ni ne cultivent point la terre, aussi ils ne font aucune récolte : ils vivent de lait, de fromage, & de chair, & ont une espèce de vin assez semblable à notre eau-de-vie, dont ils font leurs délices, & dont ils s'enivrent souvent. Enfin ils ne songent depuis le matin jusqu'au soir qu'à boire & à manger, comme les bêtes qu'ils nourrissent.

Ils ne laissent pas d'avoir leurs prêtres, qu'ils appellent lamas pour lesquels ils ont une vénération singulière : en quoi ils diffèrent des Tartares orientaux, dont la plupart n'ont presque aucune apparence de religion. Au reste, les uns & les autres sont esclaves, & dépendent en tout des volontés de leurs maîtres, dont ils suivent aveuglément la religion & les mœurs : semblables encore en ce point à leurs troupeaux, qui vont où on les mène, & non pas où il faut aller.

Cette partie de la Tartarie est située au-delà de cette prodigieuse muraille de la Chine, environ mille lys chinois, c'est-à-dire, plus de trois cents milles d'Europe, & s'étend de l'orient d'été vers le septentrion. L'empereur allait à cheval à la tête de son armée par ces lieux déserts, par des montagnes escarpées, & éloignées du grand chemin, exposé tout le jour aux ardeurs du soleil, à la pluie, & aux injures de l'air.

Plusieurs de ceux qui se sont trouvés aux dernières guerres, m'ont assuré qu'ils n'avaient pas tant souffert pendant ce temps-là, que pendant cette chasse ; de sorte que l'empereur, dont le principal but était de tenir ses troupes en haleine, a parfaitement réussi dans ce qu'il prétendait.

La seconde raison qu'il a eu d'entreprendre ce voyage, a été de contenir les Tartares occidentaux dans leur devoir, & de prévenir les pernicieux desseins, qu'ils pourraient former contre l'État.

C'est pour cela qu'il est entré dans leur pays avec une si grosse armée, & de si grands préparatifs de guerre, car il a fait conduire plusieurs pièces d'artillerie, pour en faire de temps en temps la décharge dans les vallées, & par le bruit & le feu qui sort de la gueule des dragons, qui leur servent d'ornement, jeter par tout l'épouvante sur la route.

Outre cet attirail, il a voulu encore être accompagné de toutes les marques de grandeur, qui l'environnent à la cour de Peking, de cette multitude de tambours, de trompettes, de timbales, & d'autres instruments de musique, qui p.083 forment des concerts pendant qu'il est à table, & au bruit desquels il entre dans son palais, & en sort. Il a fait marcher tout cela avec lui, pour étonner par cette pompe extérieure ces peuples barbares, & leur imprimer la crainte & le respect dûs à la majesté impériale.

Car l'empire de la Chine n'a point eu de tout temps d'ennemis plus à craindre que ces Tartares occidentaux, qui commençant depuis l'orient de la Chine, l'entourent d'une multitude presque infinie de peuples, & la tiennent comme assiégée du côté du septentrion & de l'occident. Et c’est pour se mettre à couvert de leurs incursions, qu'un ancien empereur chinois fit bâtir cette grande muraille, qui sépare la Chine de leurs terres. Je l'ai passée quatre fois dans les provinces de Pe tche li & de Chan si, & l'ai considéré de fort près. Je puis dire sans exagération, que rien n'est comparable à cet ouvrage : tout ce que la renommée en publie parmi les Européens, est bien au-dessous de ce que j'en ai vu moi-même.

Deux choses me la font particulièrement admirer. La première est, que dans cette longue étendue de l'orient à l'occident, elle passe en plusieurs endroits, non seulement par de vastes campagnes, mais encore par dessus des montagnes très hautes, sur lesquelles elle s'élève peu à peu : elle est fortifiée par intervalles de grosses tours, qui ne sont éloignées les unes des autres que de deux traits d'arbalète.

A notre retour j'eus la curiosité d'en mesurer la hauteur en un endroit, par le moyen d'un instrument, & je trouvai qu'elle avait en ce lieu là 1037 pieds géométriques au-dessus de l'horizon : de sorte qu'on ne comprend pas, comment on a pu élever cet énorme boulevard jusqu'à la hauteur où nous le voyons, dans des lieux secs & pleins de montagnes, où l'on a été obligé d'apporter de fort loin avec des travaux incroyables l'eau, la brique, le ciment, & tous les matériaux nécessaires pour la construction d'un si grand ouvrage.

La seconde chose qui m'a surpris, est que cette muraille n’est pas continuée sur une même ligne, mais recourbée en divers lieux suivant la disposition des montagnes : de telle manière, qu'au lieu d'un mur, l'on peut dire qu'il y en a trois, qui entourent toute cette grande partie de la Chine.

Après tout, le monarque qui de nos jours a réuni les Chinois & les Tartares sous une même domination, a fait quelque chose de plus avantageux pour la sûreté de la Chine, que l'empereur chinois qui a bâti cette longue muraille : car après avoir réduit les Tartares occidentaux, partie par adresse, partie par la force de ses armes, il les a obligés d'aller demeurer à trois cents milles au-delà de la muraille de la Chine : & dans cet endroit il leur a distribué des terres & des pâturages ; pendant qu'il a donné leur pays, aux autres Tartares ses sujets, qui y ont à présent leurs habitations. Cependant ces Tartares occidentaux sont si puissants, que s'ils agissaient de concert, ils pourraient encore se rendre maîtres de toute la Chine, & de la Tartarie orientale, de l'aveu même des Tartares orientaux.

J'ai dit que le monarque tartare qui a conquis la Chine usa d'adresse pour subjuguer les Tartares occidentaux : car un de ses premiers soins fut d'engager les lamas dans ses intérêts par ses libéralités royales, & par des démonstrations d'une affection singulière. Comme ces lamas ont un grand crédit sur tous ceux de leur nation : ils leur persuadèrent aisément de se soumettre à la domination d'un si grand prince, & c’est en considération de ce service rendu à l'État, que l'empereur regardait ces lamas d'un œil favorable, qu'il leur faisait des largesses, & qu'il s'en servait pour maintenir les Tartares dans l'obéissance : quoique dans le fond il n'eût que du p.084 mépris pour leurs personnes, & qu'il les regardât comme des gens grossiers, qui n'ont nulle teinture des sciences, ni des beaux arts. C'était par un ménagement de politique qu'il déguisait ainsi ses véritables sentiments, en leur donnant ces marques extérieures d'estime & de bienveillance.

Il a divisé cette vaste étendue de pays en 48 provinces qui lui font soumises & tributaires. De là vient que l'empereur qui règne dans la Chine, & dans l'une & l'autre Tartarie, peut avec justice être appelé le plus grand & le plus puissant monarque de l'Asie, ayant tant de vastes États sous lui, sans qu'ils soient coupés par les terres d'aucun prince étranger : & lui seul étant comme l'âme, qui donne le mouvement à tous les membres d'un si grand corps.

Depuis qu'il s’est chargé du gouvernement, il n'en a jamais confié le soin à aucun des colao, ni des Grands de sa cour : il n'a jamais même souffert que les eunuques du palais, ni aucun de ses pages ou des jeunes seigneurs, qui ont été élevés auprès de lui, disposassent de rien au-dedans de sa maison, & réglassent d'eux-mêmes aucune chose. Ce qui paraîtra bien extraordinaire, surtout si l'on examine de quelle manière ses prédécesseurs avaient accoutumé d'en user.

Il châtie avec une équité admirable les grands aussi bien que les petits : il les prive de leurs charges, & les fait descendre du rang qu'ils tiennent, proportionnant toujours la peine à la grièveté de leur faute. Il prend lui-même connaissance des affaires qui se traitent au Conseil royal, & dans les autres tribunaux, jusqu'à se faire rendre un compte exact des jugements qu'on y a portés. En un mot il dispose & ordonne de tout par lui-même : & c’est à cause de l'autorité absolue qu'il s'est ainsi acquise, que les plus grands seigneurs de la cour, & les personnes les plus qualifiées de l'empire, même les princes du sang, ne paraissent jamais en sa présence qu'avec un profond respect.

Au reste les lamas ou prêtres tartares, dont nous avons parlé, ne sont pas seulement considérés du peuple, mais aussi des seigneurs & des principaux de leur nation, qui par des raisons politiques leur témoignent beaucoup d'amitié : c’est ce qui nous fait craindre que la religion chrétienne ne trouve pas une entrée si facile dans la Tartarie occidentale. Ils ont encore beaucoup de pouvoir sur l'esprit de la reine mère, qui est de leur pays, & qui a présentement 70 ans. Ils lui ont souvent dit que la secte, dont elle fait profession, n'avait point d'ennemis plus déclarés que nous : c’est une espèce de miracle, ou du moins une protection toute particulière de Dieu, que nonobstant son éloignement du christianisme, l'empereur qui a beaucoup d'égards & de respect pour elle, n'ait pas laissé jusques ici de nous combler d'honneurs & de grâces, & d'avoir beaucoup plus de considération pour nous que pour les lamas.

Durant le voyage, comme les princes & les premiers officiers de l'armée allaient souvent chez la reine pour lui faire leur cour, & que nous fûmes avertis d'y aller aussi, nous consultâmes auparavant une personne de la cour, qui nous aime & qui parle pour nous à l'empereur dans nos affaires. Ce seigneur étant entré dans la tente du prince, lui dit ce qui se passait, & sortant aussitôt :

— L'empereur, nous dit-il, m'a fait entendre, qu'il n’est pas nécessaire que vous alliez chez la reine comme les autres ;

ce qui nous fit comprendre que cette princesse ne nous était pas favorable.

La troisième raison que l'empereur a eue de faire ce voyage, est sa santé : car il a reconnu par une assez longue expérience, que quand il est trop longtemps à Peking sans sortir, il ne manque guère d'être attaqué de diverses maladies, qu'il évite par le moyen de ces longues courses : tout le temps qu'elles durent, il ne voit point de femmes : & p.085 ce qui est bien plus surprenant, il n'en paraît aucune dans toute cette grande armée, excepté celles qui sont à la suite de la reine mère : encore est-ce une chose nouvelle qu'elle ait accompagné l'empereur cette année, cela ne s'étant jamais pratiqué qu'une seule fois, lorsqu'il mena les trois reines avec lui, jusqu'à la ville capitale de la province de leao tong, pour visiter les sépulcres de ses ancêtres.

L'empereur & la reine mère prétendaient encore par ce voyage, éviter les chaleurs excessives qu'on sent à Peking en été pendant les jours caniculaires. Car dans cet endroit de la Tartarie il règne au mois de juillet & d'août un vent si froid, principalement durant la nuit, qu'on est obligé de prendre de gros habits & des fourrures.

La raison qu'on peut apporter d'un froid si extraordinaire, est que cette région est fort élevée & pleine de montagnes. Il y en a une entr'autres, sur laquelle nous avons toujours monté durant cinq ou six jours de marche. L'empereur ayant voulu savoir de combien elle surpassait les campagnes de Peking éloignées de là d'environ trois cents milles : à notre retour après avoir mesuré la hauteur de plus de cent montagnes, qui sont sur la route, nous trouvâmes qu'elle avait trois mille pas géométriques d'élévation au-dessus de la mer la plus proche de Peking.

Le salpêtre, dont ces contrées sont pleines, peut encore contribuer à ce grand froid, qui est si violent, qu'en creusant la terre à trois ou quatre pieds de profondeur, on en tirait des mottes toutes gelées, & des morceaux de glace.

Plusieurs régulos de la Tartarie occidentale venaient de trois cents & même de cinq cents milles avec leurs enfants pour saluer l'empereur. Ces princes, qui ne savent la plupart que leur langue naturelle, fort différente de celle qu'on parle dans la Tartarie orientale, nous marquaient des yeux & du geste une bonté toute particulière. Il s'en trouvait parmi eux, qui avaient fait le voyage de Peking pour voir la cour, & qui étaient venus dans notre église.

Un ou deux jours avant que d'arriver à la montagne, qui était le terme de notre voyage, nous rencontrâmes un régulo fort âgé, qui revenait de chez l'empereur : nous ayant aperçu, il s'arrêta avec toute sa suite, & fit demander par son interprète, lequel de nous s'appelait Nan hoai gin : un de nos valets ayant fait signe que c'était moi, ce prince m'aborda avec beaucoup de civilité, & me dit qu'il y avait longtemps qu'il savait mon nom, & qu'il désirait de me connaître : il parla au père Grimaldi avec les mêmes marques d'affection.

L'accueil favorable qu'il nous fit en cette rencontre, nous donne quelque lieu d'espérer que notre religion pourra trouver une entrée facile chez ces princes, particulièrement si on a soin de s'insinuer dans leur esprit par le moyen des mathématiques. Que si on a dessein de pénétrer quelque jour dans leur pays, le plus sûr pour plusieurs raisons que je n'ai pas le loisir d'expliquer ici, serait de commencer d'abord par les autres Tartares plus éloignés, qui ne sont pas soumis à cet empire ; de là on passerait à ceux-ci, en avançant peu à peu vers la Chine.

Durant tout le voyage l'empereur continua de nous donner des marques singulières de sa bienveillance, nous faisant des faveurs à la vue de son armée, qu'il ne faisait à personne.

Un jour qu'il nous rencontra dans une grande vallée, où nous mesurions la hauteur & la distance de quelques montagnes, il s'arrêta avec toute la cour, & nous appelant de fort loin, il nous demanda en langue chinoise :

— Hao mo, c'est-à-dire, vous portez-vous bien ?

Ensuite il nous fit plusieurs questions en langue tartare, sur la hauteur de ces montagnes, auxquelles je répondis aussi p.086 dans la même langue. Après cela se tournant vers les seigneurs qui l'environnaient, il leur parla de nous en des termes fort obligeants, comme je l'appris le soir même du prince son oncle, qui était alors à ses côtés.

Il nous témoigna encore son affection, faisant souvent porter des mets de sa table dans notre tente, voulant même en de certaines rencontres, que nous mangeassions dans la sienne : & toutes les fois qu'il nous faisait cet honneur, il avait égard à nos jours d'abstinence & de jeûne, nous envoyant seulement des mets dont nous pussions user.

Le fils aîné de l'empereur à l'exemple de son père, nous marquait aussi beaucoup de bonté ; ayant été contraint de s'arrêter durant plus de dix jours, à cause d'une chute de cheval, dont il fut blessé à l'épaule droite, & une partie de l'armée dans laquelle nous étions, l'ayant attendu, pendant que l'empereur avec l'autre continuait sa chasse : il ne manqua pas durant ce temps-là de nous envoyer tous les jours, & même souvent deux fois le jour, des viandes de sa table.

Au reste nous regardons toutes ces faveurs de la maison royale, comme les effets d'une providence particulière, qui veille sur nous & sur le christianisme : nous avons d'autant plus de sujet d'en remercier Dieu, que l'affection de l'empereur ne se montre pas toujours si constante envers les Grands de l'empire, & même envers les princes du sang.

Pour ce qui regarde les autres particularités de notre voyage, elles sont semblables à ce qui arriva l'année passée au voyage de la Tartarie orientale, que j'ai décrit dans ma dernière lettre, c'est-à-dire, que nous nous sommes servis des chevaux de l'empereur, & de ses litières, que nous avons logé dans les tentes, & mangé à la table du prince son oncle, auquel il nous avait particulièrement recommandés.

Durant plus de 600 milles que nous avons fait en allant & en revenant, car nous ne sommes pas retournés par la même route, il a fait faire un grand chemin à travers les montagnes & les vallées pour la commodité de la reine mère, qui allait en chaise, il a fait encore jeter une infinité de ponts sur les torrents, couper des rochers, & des pointes de montagnes, avec des peines & des dépenses incroyables.

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