Mémoires géographiques








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VOYAGES

EN TARTARIE

DU PÈRE GERBILLON,

missionnaire français,

de la compagnie de Jésus, à la Chine

Premier voyage en l'année 1688

@

p.087 Les Moscovites s'étant avancés peu à peu jusques aux frontières de la Chine, bâtirent un fort sur ce grand fleuve que les Tartares nomment Saghalien oula, & les Chinois Yalong kiang. Les Moscovites appelèrent ce fort Albazin, & les Tartares & les Chinois Yacsa, du nom d'une petite rivière, qui se jette en ce lieu là dans le grand fleuve. L'empereur de la Chine envoya des troupes qui prirent & rasèrent ce fort. Les Moscovites le rétablirent un an après : mais ils y furent assiégés une seconde fois : & voyant que cette guerre pourrait avoir de fâcheuses suites pour eux, ils prièrent l'empereur de la Chine de vouloir bien la terminer, & de marquer un lieu pour la conférence de la paix.

Ce prince reçut avec plaisir les propositions qu'ils lui firent, & leur promit d'envoyer quelques-uns de ses sujets vers la rivière de Selengué pour traiter avec eux. Ce fut au commencement de l'an 1688 qu'il confia cette négociation à deux grands seigneurs de sa cour. Le premier était le prince So san capitaine des gardes du corps & ministre d'État : le second Tong laoyé chef d'un étendard impérial, & oncle maternel de l'empereur. Il les fit accompagner par plusieurs mandarins de divers ordres : il nous fit l'honneur en même temps de nous nommer le père Thomas Pereira p.088 jésuite portugais, & moi pour être du voyage, afin que, si dans les conférences les Moscovites voulaient s'expliquer en latin, ou en quelque autre langue de l'Europe, nous pussions servir d'interprètes.

Comme l'empereur voulut donner quelque gratification aux principaux mandarins avant leur départ, on lui en présenta les noms le cinquième de mai. Voyant que nos noms n'étaient point sur la liste, il dit à ses officiers qu'on avait oublié les noms des Pères, & qu'il voulait qu'ils fussent traités comme les mandarins du second & du troisième ordre. Il nous fit donner le même jour plusieurs pièces de soie, il nous fit encore quelque temps après des présents, & ordonna que nous irions de compagnie avec Tong laoyé son oncle, que nous mangerions à sa table, & que nous serions assis auprès de lui dans les conférences.

Les deux plénipotentiaires ayant eu leur audience de congé de l'empereur le 29 de mai 1688, ils partirent le lendemain matin.

Le vingt-neuf nous allâmes au palais pour prendre congé de l'empereur : les deux ambassadeurs, & les principaux mandarins qui étaient du voyage, eurent audience de Sa Majesté. Elle retint quelque temps en particulier Kiou kieou 1, So san & Ma laoyé. Elle rentra ensuite dans l'intérieur du palais, & leur envoya quelque temps après à chacun un cheval, & une épée avec le cordon jaune. Je vis donner un arc à chacun des deux ambassadeurs ; un arc & un quatrième cheval pour un autre mandarin, c'était pour Pa laoyé, président du Tribunal, lequel a vue sur les étrangers qui viennent à la Chine par terre : c’est un des quatre premiers envoyés qui avaient pris les devants. Il envoya encore deux vestes longues des plus riches brocards de la Chine, ornées de dragons en broderie & de boutons d'or, c'était pour So san laoyé & pour Kiou kieou.

Pour nous, nous ne vîmes point l'empereur, parce qu'il ne nous fit point appeler : nous parlâmes seulement à Tchao laoyé, lorsque l'empereur se fut retiré, & nous lui dîmes que nous venions prendre congé de Sa Majesté, & recevoir ses derniers ordres : il alla aussitôt en rendre compte à l'empereur, qui nous fit dire qu'il nous souhaitait un heureux voyage, & qu'il nous recommandait d'avoir soin de notre santé, & de ne pas prendre trop de fatigues. Il ajouta que Sa Majesté voulait encore nous faire quelque présent.

En effet, le même Tchao vint après dîner nous apporter à chacun une veste longue des plus beaux brocards de la Chine, avec les dragons, mais sans broderie. Il n'y a que l'empereur & les princes du sang qui puissent porter de cette sorte d'étoffe, à moins que Sa Majesté n'en fasse présent, & ce présent est regardé comme une faveur extraordinaire. Il nous donna aussi une veste courte de martre zibeline doublée de beau satin, l'une & l'autre veste avait des boutons d'or : c'étaient des habits de Sa Majesté même.

Le 30 nous partîmes à 5 heures du matin, & nous vînmes jusques devant la maison de So san laoyé, que nous trouvâmes sortant de chez lui, accompagné de grand nombre de mandarins, de ses parents, & de ses amis, qui venaient le conduire avec toute la suite, laquelle était très nombreuse. Après lui marchait un grand étendard de damas ou de brocard jaune, sur lequel paraissaient des dragons de l'empire peints en or, avec d'autres ornements. Il y avait aussi plusieurs autres petits étendards de la même manière, & grand nombre de cavaliers tous habillés de soie. Proche de la porte de la ville, par laquelle nous sortîmes, qui s'appelle Te tchin muen, nous trouvâmes Kiou kieou, qui était pareillement accompagné de plusieurs mandarins, de ses parents, & de ses amis, avec une suite de cavaliers, & des étendards p.089 semblables à ceux de So san laoyé.

A la sortie de la porte, nous trouvâmes toute la cavalerie qui était rangée en haie des deux côtés sous leurs étendards. Il y avait mille cavaliers & 60 ou 70 mandarins : huit petites pièces de canons de bronze, chacune portée sur un cheval, & l'affût sur un autre ; les deux ambassadeurs y rangèrent aussi leur cavalerie, tous les valets de la suite furent postés derrière, hors du grand chemin, que l'on laissa vide, pour donner passage au fils aîné de l'empereur, qui vint peu de temps après, & passa au milieu des deux rangs de cavaliers. Il était monté sur un petit cheval blanc, dont la selle était d'étoffe jaune ; les rênes de la bride étaient des cordons de soie jaune ; il n'était accompagné que de sept ou huit mandarins, qui sont des officiers des gardes du roi, & qui font l'office de gardes de la manche ; ce sont tous des mandarins considérables.

Un mandarin marchait devant le prince : c'était un jeune homme fort bien fait & de belle taille, il était vêtu fort simplement d'une veste longue de soie violette, que couvrait une autre veste plus courte de soie noire ; il portait au col une espèce de chapelet fort long, fait à peu près comme les nôtres : celui que portait le prince avait de gros grains de corail à chaque dizain, à la place où nous mettons la croix étaient quatre cordons, un à chaque bout, & à chacun des deux côtés : il y a à ces cordons de petits grains, quelquefois des perles, ou du cristal, &c. Le gros de la suite du prince ne passa pas par le grand chemin, mais à coté derrière la cavalerie qui était rangée en haie, apparemment pour ne pas augmenter la poussière.

Le prince alla à près d'une lieue de Peking : il s'arrêta sous une tente qu'on lui avait dressée, mais qui n'avait rien de magnifique. Il était assis sur un coussin de simple soie, posé sur un tapis de laine. Les mandarins de sa suite étaient debout derrière lui. Quand les mandarins de l'ambassade & les chefs des étendards furent arrivés, nous approchâmes tous de sa tente, & nous nous rangeâmes des deux côtés. Kiou kieou à la gauche du prince, qui est la place la plus honorable, & immédiatement auprès de lui. So san se mit à la droite : tous s'assirent en même temps chacun sur son carreau, qu'ils placèrent eux-mêmes sur des tapis de laine préparés pour cela : ils se mirent à l'entrée de la tente du prince, qui était ouverte de tous côtés. Tous les mandarins de l'ambassade, au nombre d'environ 60 ou 70, se rangèrent aussi en deux files de chaque côté, & un peu derrière les ambassadeurs. Nous fûmes placés à la première file du côté de Kiou kieou, après 6 ou 7 des plus grands mandarins ; les simples cavaliers qui étaient au nombre de mille, ne quittèrent point leur étendard.

Quelque temps après qu'on se fut assis, on apporta le thé tartare : on en donna d'abord au prince : son thé était porté dans un grand vase d'or, & on le lui versa dans une coupe que l'on lui présenta à genoux : quand il eut bu, on en donna aux ambassadeurs, & ensuite à tous les autres, à chacun selon le rang où il était placé. Tous avant que de boire & après avoir bu, inclinèrent la tête par respect, après quoi le prince se leva, & nous nous prosternâmes tous neuf fois jusqu'à terre, le visage tourné du côté du palais, pour remercier l'empereur de l'honneur qu'il nous avait fait, d'envoyer son propre fils pour nous accompagner. Le prince dit quelques paroles aux ambassadeurs d'un air riant, & qui témoignait beaucoup de franchise. Les deux ambassadeurs s'approchèrent de lui, & se mirent à genoux ; le prince leur prit la main, puis il monta à cheval & s'en retourna ; nous le suivîmes à pied jusqu'au grand chemin, où nous remontâmes à cheval & poursuivîmes notre route.

Nous allâmes toujours droit au nord p.090 jusqu'à une ville que l'on nomme Tcha ho qui est à cinquante lys de Peking ; nous passâmes un fort beau pont de marbre, avant que d'approcher des murailles de cette ville, & un autre tout semblable après les avoir passées. Chacun de ces ponts a de longueur 60 pas géométriques, & 6 ou 7 de largeur : les parapets & le pavé sont faits de grandes pierres de marbre brut. Un peu après avoir passé cette ville, nous allâmes au nord-nord-ouest environ 30 lys, ensuite nous reprîmes le nord que nous suivîmes encore pendant 10 ou 12 lys ; puis nous rabattîmes un peu à l'ouest pendant 8 ou 10 lys, jusqu'au camp que l'on avait placé au pied des montagnes, près d'un fort bâti dans une gorge de ces montagnes, pour en fermer le passage. Les murailles de ce fort s'étendent de côté & d'autre jusques sur les montagnes, qui d'ailleurs sont si escarpées, qu'elles paraissent inaccessibles.

Tous les mandarins des villes voisines vinrent rendre leurs respects aux ambassadeurs ; ils étaient revêtus de leurs habits de cérémonie, & ils se mirent à genoux sur le grand chemin, pour présenter leur papier de visite. Nous arrivâmes au camp à deux heures après midi. La tente de Kiou kieou était à la tête du camp : on l'avait entourée d'une espèce de petit mur d'un pied & demi de terre sèche. Nous eûmes chacun une tente le père Pereira & moi fort près de celle de Kiou kieou, où nous trouvâmes toutes nos hardes rangées.

Il fit grand chaud pendant tout le jour ; le pays que nous avons passé est fort beau & bien cultivé, jusqu'à 15 lys du lieu où nous campâmes : car alors la terre commence à être sablonneuse & remplie de pierres ; à mesure qu'on approche des montagnes, la terre devient plus ingrate ; les montagnes auprès desquelles nous campâmes, sont extrêmement escarpées, & si stériles, que l'on n'y voit pas un seul arbre : aussi les appelle-t-on en chinois, les pauvres montagnes, parce qu'elles ne produisent rien d'utile ni d'agréable. Elles sont au nord un quart nord-ouest de Peking, elles s'enchaînent avec d'autres montagnes, qui s'étendent à l'est & à l'ouest de cette ville, laquelle en est environnée presque de toutes parts, excepté au sud & au sud-est ; depuis Peking nous côtoyâmes ces montagnes à la distance d'environ 3.500 pas géométriques du côté de l'ouest, & d'environ 6.000 pas à l'est, jusqu'à ce que nous commençâmes à nous en approcher peu à peu, lorsque nous tournâmes du côté de l'ouest.

Le lieu où nous campâmes s'appelle Nan keou, c'est-à-dire, la bouche ou l'entrée des murailles du côté du sud : nous fîmes ce jour-là en tout 95 lys.

Le 31 nous fîmes seulement 75 lys pour ne pas trop fatiguer l'équipage : car il fallait tenir un chemin plein de pierres & de cailloux, dans des gorges de montagnes qui ne sont presque que des rochers fort escarpés ; nous commençâmes par passer une forteresse qui ferme l'entrée des montagnes.

Les murailles de cette forteresse ont environ 35 pieds de hauteur, & 6 ou 7 de largeur. Elles sont construites de pierres de taille à la hauteur de quatre pieds, & ensuite de gros cailloux & de pierres de roche jusqu'aux créneaux qui sont de brique.

La muraille n'a cette hauteur & cette largeur que dans la gorge des montagnes : car lorsqu'elle va s'étendant de côté & d'autre jusques sur les rochers qui sont si escarpés, que des chèvres auraient peine à y grimper, elle n'est plus ni si haute, ni si large : aussi y est-elle entièrement inutile, & qui pourrait grimper sur le sommet de ces rochers, n'aurait guère de peine à la franchir.

Il y a partout des tours assez près l'une de l'autre de distance en distance, toutes de pierres, ou de briques, & de figure carrée ; au bas de la forteresse est un bourg assez gros nommé Nan keou tching.

Quand nous fûmes sortis de ce bourg, p.091 nous fîmes environ 50 lys, toujours entre deux montagnes escarpées, & dans un chemin que j'aurais cru impraticable, si je n'y avais vu passer tout notre monde : nous tournions continuellement à travers ces rochers, pour suivre le grand chemin que l'on a ouvert, & pavé de grandes roches dans les endroits les plus difficiles.

Nous côtoyâmes à droit & à gauche une grande muraille garnie de tours, qui va de côté & d'autre le long de ces rochers escarpés ; il nous fallait monter, descendre, & tourner sans cesse : nous en passâmes 5 ou 6 différentes, car il y en a de distance en distance dans les gorges des montagnes ; & il y a de l'apparence que comme le passage est plus aisé dans ces défilés, ou plutôt que comme c’est l'unique passage qu'il y ait de ce côté là, on y a fait différentes enceintes, qui vont jusques sur les pointes de rochers inaccessibles : pour monter le long de ces murailles, on a pratiqué des escaliers de côté & d'autre, dans l'épaisseur même du mur.

Il y a plusieurs endroits où cette muraille est construite de bonnes pierres de taille, & où elle est fort épaisse & haute à proportion. A toutes les portes on trouve des bourgs semblables à celui qui est à la première entrée : un de ces bourgs pourrait passer pour une petite ville. La porte par laquelle on y entre, ressemble assez à un arc de triomphe. Elle est toute de marbre, & a environ 30 pieds d'épaisseur, avec des figures en demi-relief jusqu'à la voûte.

Tous ces bourgs qui sont ainsi placés dans le détroit de ces montagnes, sont autant de places d'armes & de forteresses propres à arrêter les Tartares occidentaux, qui voudraient pénétrer dans l'empire : outre qu'ils sont fermés de bonnes murailles garnies de tours à une certaine distance, il y a toujours à l'entrée & à la sortie deux ou trois portes, entre lesquelles se trouvent des places d'armes. Les battants de ces portes sont couverts de lames de fer, ou plutôt ils l'étaient autrefois : car à présent ils en sont à moitié dégarnis, & le bois en est presque pourri : de même les murailles en quelques endroits tombent en ruine, sans qu'on songe à les réparer. La plus grande partie néanmoins est dans son entier & ne se dément point.

Quand nous eûmes passé quatre ou cinq de ces bourgs & autant d'enceintes différentes, nous commençâmes à descendre dans une plaine qui s'ouvre insensiblement, les montagnes s'écartant peu à peu les unes des autres. Alors nous découvrîmes une grande enceinte qui va joindre la grande muraille : toutes celles que je viens de décrire, ne sont à proprement parler, que des retranchements.

Cette grande enceinte s'étend à l'est & à l'ouest, le long des montagnes, sans aucune interruption ; car elle descend jusque dans des précipices, & monte jusque sur la cime de rochers inaccessibles : de sorte que l'on peut dire que cet ouvrage n’est pas de grande utilité pour la défense de l'empire, dont l'entrée est assez défendue de ce côté-là par ces chaînes de montagnes, à travers lesquelles on ne peut passer que par des défilés, où deux ou trois cents hommes arrêteraient la plus nombreuse armée, & lui empêcheraient le passage.

Quoique les montagnes qui sont des deux côtés de ces forteresses paraissent inabordables, & que les Chinois croyant qu'il est impossible de les passer, négligent quelquefois de les garder, cependant les Tartares Mantcheoux sont entrés une fois par les montagnes qui sont à l'orient de ces forteresses, ayant amusé les troupes chinoises qui étaient en grand nombre à la garde de ces forteresses, par lesquelles seules ils croyaient qu'il fût possible de passer.
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