Mémoires géographiques








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Nos gens virent quelques chèvres jaunes : c'est un animal que nous n'avons pas en Europe, au moins je crois que ce que les Chinois appellent chèvres jaunes, a assez de rapport aux gazelles ; il y en a dans ce pays une grande quantité : elles vont par troupes de 1.000 & de 2.000 mais elles sont extrêmement sauvages ; car du plus loin qu'elles aperçoivent des hommes, elles fuient à toutes jambes ; on ne les prend qu'en faisant une grande enceinte pour les enfermer. Nos ambassadeurs voulurent se donner le plaisir de cette chasse en chemin faisant ; mais ils n'y réussirent pas.

Le 12 nous fîmes 70 lys, dont plus de la moitié fut en tournoyant autour des montagnes, que nous trouvâmes à environ 30 lys du lieu où nous avions campé : nous suivîmes toujours un chemin assez frayé ; le peu de chemin que nous fîmes droit à la route, fut au nord-ouest ; & je n'estime pas que la route prise en droiture à ce rumb vaille plus de 40 lys. Le ruisseau sur lequel nous avions campé, coule aussi le long de ce chemin, & serpente perpétuellement dans les vallées qui sont entre ces montagnes ; au moins je crois que c'est le même, car je n'ai pu tout à fait m'en p.101 assurer : nous le passâmes plus de dix ou douze fois, parce qu'il coupait le grand chemin : ce ruisseau s'appelle Imatou : nous campâmes encore sur son rivage.

Dans les montagnes, entre lesquelles nous passâmes, dont une bonne partie est de roches escarpées, il y a assez bon nombre d'arbrisseaux ; nous en trouvâmes aussi quelques-uns dans les vallées, mais je n'en vis pas un seul d'une grandeur médiocre, ils étaient tous forts petits ; nous ne vîmes point de terres cultivées, mais beaucoup de petites prairies le long du ruisseau pleines d'excellents pâturages.

Le temps fut fort doux toute la matinée : lorsque nous entrâmes dans les dernières montagnes, nous y trouvâmes un vent de nord-ouest assez fort, & vers le midi, lorsque nous commencions à camper, nous eûmes quelques gouttes de pluie, ensuite il fit fort chaud, puis il s'éleva un assez grand vent d'ouest-nord-ouest qui tempéra la chaleur.

Le 13 nous fîmes 60 lys tout au plus, & nous campâmes dans une plaine nommée Horhohol ; la plus grande partie de notre route fut droit à l'ouest, mais nous prîmes assez longtemps un peu du sud en tournoyant dans les montagnes. Durant les dix ou 12 premiers lys que nous fîmes, nous prîmes aussi un peu du nord, de sorte que tout compensé, & déduisant tous les détours que nous prîmes, il ne faut compter que 50 lys à l'ouest ; nous suivîmes le ruisseau sur lequel nous avions campé jusqu'au bout de la plaine, le long de laquelle il s'étend. Cette plaine est environ de 25 lys, ensuite nous entrâmes dans les montagnes, suivant toujours le grand chemin fort frayé.

Ces montagnes sont les plus agréables que nous ayons vues : il y a dessus & dans les vallées, qu'elles forment, quantité d'arbrisseaux, & d'arbres d'une médiocre grandeur ; mais il y manque de l'eau, & nous n'en trouvâmes point tout le temps que nous marchâmes ; nous y vîmes sur la fin plusieurs morceaux de terre cultivée ; nous trouvâmes, un peu avant que d'y entrer, une forteresse de terre, qui est à présent presque entièrement ruinée, aussi n'y avait-il personne qui y demeurât. Je remarquai seulement qu'aux environs il y avait quelques terres labourées.

Après avoir fait environ 25 ou 30 lys entre ces montagnes, nous entrâmes dans une autre plaine qui est assez agréable, & dans laquelle serpente un gros ruisseau, que je crois être celui-là même au bord duquel nous avions campé le jour précédent. Il coule toujours à l'ouest. Il y a dans cette plaine plusieurs arbres, quelques maisons de terre, où des Chinois esclaves des Tartares & envoyés pour peupler le pays, se sont établis & labourent les terres. Il y a aussi quelques tentes de Mongous & une méchante pagode de terre. Quelques endroits de cette plaine sont cultivés, d'autres fournissent de bons pâturages, d'autres sont secs & stériles. Notre camp s'étendait dans la plus grande partie de la plaine.

Le temps fut fort beau & fort doux tout le jour, quoique sur les quatre heures il fit grand vent & qu'il tombât quelques gouttes de pluie ; mais aussitôt le temps redevint serein. Ce fut le vent de sud-ouest qui régna presque tout le jour.

Le 14 nous fîmes 50 lys toujours à l'ouest, prenant tant soit peu du nord, & nous vînmes camper à dix lys de Quei hoa tchin ou Hou hou hotun en tartare. Nous marchâmes toujours dans une grande plaine large d'environ trois ou quatre lieues, & qui s'étend à perte de vue au sud-ouest & au sud. Elle a des montagnes assez hautes au nord & au nord-ouest, sur lesquelles il paraît des bois entiers : au sud-est & à l'est, elle n'a que des collines : cette plaine est cultivée en plusieurs endroits : & il y a çà & là des hameaux composés chacun de 7 ou 8 petites maisons de terre.

Après avoir fait environ 40 lys dans cette plaine, nous passâmes auprès d'une p.102 tour bâtie depuis 400 ans, à ce qu'on nous assura. Elle est encore assez entière, au toit près qui tombe en ruine : elle commence aussi un peu à se démentir par le bas. C’est un octogone régulier à huit étages, dont chacun a pour le moins onze pieds de hauteur. Le premier en a plus de quinze, sans compter le couronnement, de sorte que tout l'édifice est bien haut de cent pieds.

Cette tour est toute de brique aussi blanche que la pierre, & bien maçonnée : elle est embellie de divers ornements, qui sont aussi de maçonnerie de brique, & d'une sorte de plâtre appliqué sur la brique. C’est une architecture toute différente de la nôtre : mais quoiqu'elle soit un peu grossière, elle ne laisse pas d'avoir sa grâce, & de plaire à la vue. Le premier étage est rond, & fait en espèce de coupe ornée de feuillages ; les autres étages sont chacun à huit faces : il y a deux statues en demi bas-relief, de grandeur à peu près naturelle à chaque face ; mais elles sont mal faites. On monte par une échelle au premier étage, & c’est là que commence l'escalier.

Il y a eu apparemment une ville ou une grosse bourgade dans cet endroit : car il reste un grand enclos de murailles de terre, qui sont à la vérité plus qu'à demi éboulées : mais elles paraissent encore assez, pour faire juger que cette tour a été bâtie par les Tartares d'ouest, pendant qu'ils régnaient à la Chine sous la famille d'Yuen. Le même ruisseau sous lequel nous avions campé le jour précédent, traverse encore toute cette plaine, se grossissant insensiblement de plusieurs sources.

Il fit ce jour là fort froid le matin avant le lever du soleil, & depuis les huit heures jusques vers deux heures après midi, il fit fort chaud : car il n'y avait qu'un petit vent de sud ; vers les deux heures après midi, il s'éleva un vent de nord qui rafraîchit l'air, & le temps se couvrit un peu.

Je trouvai ce jour-là la hauteur méridienne du soleil dans notre camp de 72 degrés 20 minutes à peu près.

Lorsque nous arrivâmes proche du lieu où nous devions camper, les mandarins de Quei hoa tchin ou Hou hou hotun vinrent au devant de nos ambassadeurs. Peu après arriva une troupe de lamas à cheval, la plupart vêtus d'étoffe de soie jaune, avec de grandes écharpes rouges qui leur enveloppaient le corps. Il y en avait parmi eux un jeune assez bien fait de visage, les joues fort potelées, & d'un teint si blanc & si délicat, que je doutai si ce n'était pas une femme. C'était le principal de la troupe, il était distingué par un chapeau de je ne sais quelle matière, qui était tout doré, & se terminait en pointe ; les bords en étaient fort larges. Un autre de ces lamas avait un chapeau doré, mais plus petit & tout plat par le haut.

Ces deux lamas ne descendirent pas de cheval comme les autres, lorsqu'ils approchèrent des ambassadeurs, qui firent dresser au plus tôt des tentes pour les recevoir. Lorsque les ambassadeurs mirent pied à terre, tous les lamas qui étaient au nombre de douze ou quinze, s'approchèrent d'eux, & leur chef qui était le jeune homme dont j'ai parlé, ayant aussi mis pied à terre, se mit à genoux pour demander si l'empereur était en bonne santé : ensuite il se leva, & tous s'allèrent asseoir ensemble sous leurs tentes.

On donna du thé tartare à tous ces lamas, & après un entretien assez court, leur chef se levant, prit congé des ambassadeurs, qui le conduisirent hors de la tente, & demeurèrent debout, jusqu'à ce qu'il fût monté à cheval : ce qu'il fit à trois pas d'eux, étant aidé de deux ou trois lamas qui le soutenaient comme par respect. Il reprit ensuite le chemin de Quei hoa tchin, suivi de la plus grande partie des lamas, qui étaient venus avec lui. Quelques-uns de ces lamas demeurèrent avec les p.103 ambassadeurs. Le 15 nous ne fîmes que 10 lys à l'ouest-nord-ouest, & nous campâmes auprès des murailles de Quei hoa tchin 1. C’est une petite ville qu'on dit avoir été autrefois fort marchande, & d'un grand abord, pendant que les Tartares d'ouest étaient les maîtres de la Chine ; à présent c'est fort peu de chose : les murailles bâties de briques sont assez entières par dehors ; mais il n'y a plus de remparts au dedans ; il n'y a même rien de remarquable dans la ville, que les pagodes & les lamas. On en voit plusieurs bien bâties, plus belles & plus ornées que la plupart de celles que j'ai vues à la Chine. Presque toutes les autres maisons ne sont que des huttes de terres.

Les maisons des faubourgs sont un peu mieux bâties que celles de la ville, & il y a un peu plus de monde. Les Tartares d'ouest & les Chinois sont pêle-mêle dans ce quartier. L'empereur de la Chine y a ses officiers qui gouvernent en son nom. Tout ce qu'il y a de pays depuis la Chine jusques là, lui est soumis : mais il n'en est guère plus riche, car ce n'est qu'un désert, au moins par tout où nous avons passé, ainsi que je l'ai marqué en détail. On dit qu'il n'y a que deux bonnes journées : c'est-à-dire, environ dix-huit lieues d'ici, jusqu'à l'entrée de la province de Chan si, avec laquelle la ville de Quei hoa tchin fait son principal commerce, qui n'est pas considérable.

Nos ambassadeurs étant entrés dans la ville, allèrent droit à la principal pagode. Plusieurs lamas les vinrent recevoir, & les conduisirent au travers d'une cour carrée, assez grande, & bien carrelée, dans la pagode où était un de leurs chefs. C’est un de ceux que ces fourbes disent ne mourir jamais : ils assurent que lorsque son âme se sépare de son corps, elle rentre immédiatement dans celui d'un jeune enfant. Aussi appelle-t-on communément en chinois ces lamas, Ho fo, c'est-à-dire, Fo vivant.

On ne saurait croire la vénération que les Tartares ont pour ces imposteurs qu'ils adorent comme des dieux sur terre. Je fus témoin du respect que lui rendirent nos ambassadeurs & une partie de leur suite, particulièrement les Mongous.

Le prétendu ressuscité était un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, ayant le visage fort long, & une physionomie assez plate : il était sur une estrade dans le fond de la pagode, assis sur deux grands coussins l'un de brocard, & l'autre de satin jaune. Un grand manteau des plus beaux damas de la Chine, de couleur jaune, lui couvrait le corps depuis la tête jusqu'aux pieds, en sorte qu'on ne lui voyait que la tête qui était toute découverte, ses cheveux étaient frisés, son manteau était bordé d'une espèce de galon de soie de différentes couleurs, large de trois à quatre doigts, à peu près comme le sont nos chapes d'église, auxquelles le manteau de ce lama ne ressemblait pas mal.

Toute la civilité qu'il fit aux ambassadeurs, fut de se lever quand ils parurent dans la pagode : il demeura ainsi tout le temps qu'il reçut leurs respects, ou plutôt leurs adorations. Voici comme se passa cette cérémonie.

Les ambassadeurs jetèrent d'abord leurs bonnets à terre, à cinq ou six pas du lama, puis ils se prosternèrent trois fois, frappant la terre du front : après cette adoration ils allèrent l'un après l'autre se mettre à genoux à ses pieds. Le lama leur mit les mains sur la tête, & leur fit toucher son chapelet : après quoi les ambassadeurs se retirèrent, & l'adorèrent une seconde fois, comme ils avaient fait auparavant : puis ils allèrent s'asseoir sur des estrades préparées de côté & d'autre.

Le Dieu prétendu s'étant assis le premier, les ambassadeurs prirent leurs places, l'un à la droite & l'autre à la gauche ; p.104 quelques autres mandarins des plus considérables se placèrent après eux. Quand ils furent assis, les gens de leur suite vinrent pareillement à l'adoration, & reçurent l'imposition des mains & du chapelet, mais il n'y en eut pas beaucoup qui eurent cette dévotion.

Cependant on apporta du thé tartare dans de grands coquemars d'argent : il y en avait un particulier pour le prétendu immortel, porté par un lama qui lui en versa dans une coupe de porcelaine fine, qu'il prit lui-même de dessus un piédestal d'argent, où elle était posée proche de lui. Le mouvement qu'il se donna alors, lui fit découvrir son manteau, & je remarquai qu'il avait les bras nus jusqu'aux épaules, & qu'il n'avait point d'autre habillement sous son manteau que des écharpes rouges & jaunes, dont son corps était enveloppé : il fut toujours servi le premier.

Les ambassadeurs le saluèrent par une inclination de tête, & avant que de boire le thé, & après l'avoir bu selon la coutume des Tartares ; il ne fit pas le moindre geste pour répondre à leur civilité ; peu après on apporta la collation : on servit premièrement une table devant cette idole vivante, on en mit ensuite une devant chacun des ambassadeurs & des mandarins qui les accompagnaient : on nous fit aussi le même honneur.

Il y avait sur ces tables des plats de quelques méchants fruits secs, & une espèce de gâteaux longs & déliés comme des brins de paille, faits avec de la farine & de l'huile, qui saisissaient l'odorat de fort loin. Après cette collation, à laquelle nous n'eûmes garde de toucher, mais dont nos Tartares & leurs gens s'accommodèrent fort bien, on rapporta une seconde fois du thé.

Peu après on rapporta les mêmes tables chargées de viandes & de riz : il y avait sur chaque table un grand plat plein de viande de bœuf & de mouton à demi cuite, une porcelaine de riz fort blanc & fort propre, une autre porcelaine pleine de bouillon ; du sel détrempé dans de l'eau & du vinaigre ; de semblables mets furent servis aux gens des ambassadeurs qui étaient assis derrière nous. Ce qui me surprit, ce fut de voir des mandarins illustres dévorer cette viande à demi cuite, froide, & si dure, qu'en ayant porté un morceau à la bouche pour en goûter, il me fallut la rejeter sur-le-champ.

Mais personne ne fit si bien son personnage que deux Tartares Kalkas qui étaient survenus pendant qu'on était à table : ayant fait l'adoration, & reçu l'imposition des mains de l'idole vivante, ils donnèrent sur un de ces plats de viande avec un appétit surprenant, & prenant chacun un morceau de viande d'une main, & leur couteau de l'autre, ils ne faisaient que couper de grosses tranches, particulièrement de graisse, les tremper dans l'eau salée, & les avaler.

Après qu'on eut desservi, on apporta encore du thé, puis on s'entretint quelque temps : l'idole vivante garda fort bien sa gravité. Je ne crois pas que pendant tout le temps que nous fûmes là, il dit plus de cinq ou six paroles, encore n'était-ce que tout bas, & pour répondre à quelques questions que lui firent les ambassadeurs : il ne laissa pas de tourner les yeux de divers cotés, & de regarder attentivement tantôt l'un, tantôt l'autre, & même de sourire quelquefois.

C'était un autre lama lequel était assis près d'un des ambassadeurs, qui soutenait la conversation : apparemment que c'était le supérieur ; car tous les autres lamas qui servaient à table indifféremment avec les valets, prenaient ses ordres.

Après une courte conversation, les ambassadeurs se levèrent, & allèrent autour de la pagode, pour en examiner les peintures, qui sont fort grossières à la manière des Chinois. Cette pagode a environ quarante-cinq pieds en carré, & dans le milieu, il y a un carré oblong
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