Mémoires géographiques








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Kirin oula hotun signifie la ville du fleuve Kirin : elle est la demeure du général d'armée mantcheou, qui a tous les droits de vice-roi, & qui commande à tous les mandarins, aussi bien qu'à toutes les troupes.

La seconde nommée Pedné, ou Pétouné est aussi sur le même fleuve Songari à 45 lieues de Kirin oula hotun, mais, presqu'à son nord-ouest : elle est beaucoup moins considérable, & n’est presqu'habitée que par des soldats tartares & des gens exilés, sous le commandement d'un lieutenant général.

La troisième ville, que la famille régnante regarde comme son ancienne patrie, est située sur la rivière Hourka pira, qui se décharge au nord dans la Songari oula : on l'appelle ordinairement Ningouta, quoiqu'elle dut être appelée Ningunta, car ces deux mots tartares signifiant sept chefs, expriment bien le commencement de leur royaume, établi d'abord par les sept frères du trisaïeul de l'empereur, qui sut les réunir dans cet endroit avec toutes leurs familles, & se faire obéir de gré ou de force de tout le reste de sa nation, laquelle alors était répandue dans les déserts qui s'étendent jusqu'à la mer Orientale, & se partageait en petits hameaux composés de gens de même famille.

Cette ville est aujourd'hui la résidence d'un lieutenant général mantcheou de qui dépendent toutes les terres des Mantcheoux anciens & nouveaux, qui sont aussi nommés Ilan hala tase, de même que tous les villages des Yupi tase & de quelques autres nations encore moins considérables, qu'on trouve en descendant vers l'embouchure du Saghalien oula, & le long des bords de la mer.

Comme c’est dans ces vastes régions que se trouve la plus précieuse des plantes, au sentiment des Chinois & des Tartares, & que ces Yupi tase sont obligés de payer un tribut de peaux de zibelines, le commerce de Ningouta est considérable, & y attire grand nombre de Chinois des provinces les plus éloignées : leurs maisons jointes à celles des soldats, font des faubourgs au moins quatre fois plus grands que la ville.

L'empereur a même pris soin de faire repeupler la campagne par les Tartares & par les Chinois, qui suivant les lois, doivent être condamnés à l'exil pour certains crimes : aussi trouvâmes-nous des villages, quoique nous fussions assez éloignés de Ningouta, où nous prîmes des rafraîchissements. Ils ont de quoi vivre, & ils recueillent surtout grande quantité de millet, & d'une espèce de grain que nous n'avons pas, nommé par les Chinois du pays mai se mi, comme s'il tenait le milieu entre le froment & le riz : mais quoiqu'il en soit du nom, il est bon à manger, & d'un grand usage dans ces pays froids : p.007 peut-être viendrait-il dans certains pays de l'Europe, où les autres blés ne sauraient croître.

L'avoine qu'on ne trouve presque point ailleurs, est ici en abondance, & sert à nourrir les chevaux, ce qui paraissait nouveau à nos compagnons tartares élevés à Peking où les chevaux sont nourris d'une espèce de fèves noires, dont le débit est grand dans toutes les provinces boréales de l'empire. Le riz & le froment n'y sont pas communs, soit que la terre n'y soit pas propre, soit que ces nouveaux habitants trouvent mieux leur compte à avoir beaucoup de grains que d'en avoir moins, quoique d'une meilleure espèce.

Au reste il ne nous paraît pas aisé de dire pourquoi tant de pays, qui n'ont de hauteur que 43, 44, 45 degrés sont si différents des nôtres par rapport aux saisons, & aux productions de la nature, qu'on ne peut pas même les comparer à nos provinces les plus septentrionales : mais du moins il est aisé de juger que la qualité d'un pays dépend encore plus des terres qui abondent plus ou moins en esprits de nitre, que de leur situation par rapport au ciel.

Le froid commence dans ces quartiers plutôt qu'à Paris, bien qu'on ne se trouve à sa hauteur que près le cinquantième, on en sent déjà la violence au commencement de septembre ; le huitième de ce mois nous nous trouvâmes à Tondon premier village des Tartares Ke tching ta tse, & nous fûmes tous obligés de prendre des habits fourrés de peaux d'agneaux, que nous ne quittâmes plus. On commença même à craindre que le fleuve Saghalien oula, quoique très profond & très large, ne vînt à se glacer, & que la glace n'arrêtât nos barques : en effet, tous les matins les bords se trouvaient pris à une certaine distance, & les habitants assuraient que dans peu de jours la navigation deviendrait dangereuse par le choc des quartiers de glace que ce fleuve charrierait.

Ce froid est entretenu par les grandes forêts du pays, qui deviennent encore plus fréquentes & plus épaisses, à mesure qu'on avance vers les bords de la mer Orientale : nous fûmes neuf jours à en traverser une, & nous étions obligés de faire couper par les soldats mantcheoux un certain nombre d'arbres, afin d'avoir un espace assez vaste pour les observations des hauteurs méridiennes du soleil.

Quand on est sorti de ces bois, on ne laisse pas de trouver de temps en temps des vallées couvertes d'une belle herbe, & arrosées de ruisseaux d'une bonne eau, dont les bords sont semés de différentes espèces de fleurs, mais toutes très communes dans nos provinces, si vous en exceptez les lys jaunes qui font d'une très belle couleur : nos Mantcheoux en faisaient beaucoup de cas.

Ces lys, quant à la figure & à la hauteur, ne sont point différents de nos lys blancs, mais ils sont d'une odeur beaucoup plus douce. Nous n'en fûmes pas surpris, puisque les roses, que nous trouvions dans ces vallées, n'avaient pas l'odeur des nôtres, & que nos tubéreuses transplantées à Peking y sont devenues moins odoriférantes : les plus beaux lys jaunes ne naissent pas loin de la palissade de Leao tong. Après en être sortis & avoir fait sept à huit de nos lieues, nous en trouvâmes en quantité, entre le quarante-un & le quarante-deuxième parallèle, dans une plaine, qui, sans être marécageuse, était un peu humide, & qui est restée inculte depuis l'entrée des Mantcheoux : elle est arrosée d'un côté d'une petite rivière, & bordée de l'autre d'une chaîne de petites collines.

Mais parmi les plantes de tous ces pays, la plus précieuse, comme aussi la plus utile, qui attire dans ces déserts un grand nombre d'herboristes, est la fameuse plante appelée par les Chinois gin seng, & par les Mantcheoux, orhota, c'est-à-dire, la première ou la reine des plantes : elle est également estimée des uns p.008 & des autres, à cause des bons effets qu'elle produit, soit dans les maladies considérables de plusieurs espèces, soit dans les épuisements de forces causés par des travaux excessifs de corps, ou d'esprit ; aussi a-t-elle fait de tout temps la principale richesse de la Tartarie orientale : car quoiqu'elle se trouve de même dans la partie septentrionale de la Corée, ce qu'il y en a se consume dans le royaume.

On peut juger de ce qu'elle coûtait autrefois, par ce qu'elle se vend encore aujourd'hui à Peking : l'once de bon gin seng coûte sept à huit onces d'argent, quoiqu'il y ait un perpétuel commerce entre les Tartares & les Chinois, qui se servent adroitement de ce flux & reflux continuel de mandarins & de soldats obligés d'aller & de revenir, suivant les diverses commissions qu'ils ont pour Peking, ou pour Kirin oula & Ningouta & qui passent ensuite dans les terres qui produisent le gin seng, ou en cachette, ou avec le consentement tacite des gouverneurs.

Mais l'année 1709 que nous fîmes la carte, l'empereur souhaitant que ses Mantcheoux profitassent de ce gain préférablement aux Chinois, avait donné ordre à dix mille de ses soldats, qui sont au-delà de la grande muraille, d'aller ramasser eux-mêmes tout ce qu'ils pourraient trouver de gin seng, à condition que chacun en donnerait à Sa Majesté deux onces du meilleur, & que le reste serait payé au poids d'argent fin. Par ce moyen on comptait que l'empereur en aurait cette année vingt mille livres chinoises, qui ne coûteraient guère que la quatrième partie de ce qu'elles valent ici.

Cette expédition nous fut utile, car les commandants mantcheoux, partagés en différents quartiers avec leurs gens, suivant l'ordre de l'empereur, qui avait porté jusque-là sa prévoyance, vinrent les uns après les autres nous offrir une partie de leurs provisions, & nous obligèrent à accepter au moins quelques bœufs pour notre nourriture.

Ces amitiés nous rendirent encore plus sensibles aux peines de ces bataillons d'herboristes : car ils fatiguent beaucoup en cette sorte d'expédition : dès qu'ils commencent leurs recherches, ils sont obligés de quitter leurs chevaux, & leurs équipages, ils ne portent ni tente, ni lit, ni d'autre provision, qu'un sac de millet rôti au four. Ils passent la nuit couchés à terre sous un arbre, ou dans quelques misérables cabanes faites à la hâte de branches d'arbres.

Les officiers campés à une certaine distance dans les lieux propres à faire paître les bêtes, font examiner leur diligence par des gens qu'ils envoient leur porter quelques pièces de bœuf, ou de gibier : ce qu'ils ont le plus à craindre, ce sont les bêtes sauvages, & surtout les tigres, contre lesquels ils doivent incessamment être en garde : si quelqu'un ne revient pas au signal qui rappelle toute la troupe, on le suppose ou dévoré par les bêtes, ou égaré par sa faute, & après l'avoir cherché un ou deux jours, on continue à faire une nouvelle répartition de quartiers, & à travailler avec la même ardeur à la découverte commencée.

Tant de peines & de périls sont comme inévitables, parce que cette plante ne croît que sur le penchant des montagnes couvertes de bois, sur le bord des rivières profondes, & autour des rochers escarpés. Si le feu prend à la forêt, & en consume quelque partie, elle n'y paraît que trois ou quatre ans après l'incendie ; ce qui semblerait prouver qu'elle ne peut souffrir la chaleur : mais comme on n'en trouve point au-dessus de quarante-sept degrés de latitude, où le froid est encore plus sensible, on ne peut pas dire non plus qu'elle s'accommode des terres trop froides.

On la distingue aisément de toutes les herbes qui l'environnent, & souvent par un bouquet de fruit fort rond d'une p.009 couleur rouge porté sur une tige qui s'élève d'entre les branches. Telle était celle que nous examinâmes Hon tchun au quarante-deuxième degré, 55 minutes, vingt-six secondes, à deux lieues de la Corée : c’est le principal village des Tartares originairement Koel ka ta se, mais maintenant confondus avec les Mantcheoux, dont ils parlent la langue, & habitent le pays ; la plante qui était haute d'un pied & demi, n'avait qu'un nœud, d'où naissaient quatre branches, qui s'écartaient ensuite également l'une de l'autre, sans sortir sensiblement d'une même plante ; chaque plante avait cinq feuilles, & l'on prétend qu'il y a toujours ce nombre, à moins qu'il n'ait été diminué par quelque accident.

La racine seule sert dans l'usage de la médecine : elle a cela de particulier, qu'elle marque le nombre de ses années par les restes des tiges qu'elle a poussées, & qu'en faisant connaître son âge, elle fait croître son prix : car les plus grosses & les plus fermes sont les meilleures : mais tout ceci se comprendra encore mieux par sa figure qui a été dessinée 1 sur le lieu même par le père Jartoux.

Cette plante nous fut apportée avec trois autres par un des habitants de Hon tchun, qui était allé les chercher à cinq ou six lieues. C’est là toute l'étendue du pays de ces Koel ka ta se : ce pays est d'ailleurs assez agréable &, ce qui est rare parmi les Tartares, il est assez bien cultivé, soit que cela vienne de la nécessité où ils se trouvent à cause de leur éloignement des Mantcheoux : car les plus voisins sont à quarante lieues, & le chemin qui y conduit est très difficile ; soit qu'ils aient profité de l'exemple des Coréens, dont les collines coupées par étages, sont cultivées jusqu'au sommet avec un travail incroyable.

Ce fut un spectacle nouveau pour nous, qui avions traversé tant de forêts, & côtoyé tant de montagnes affreuses, de nous trouver sur le bord du fleuve nommé Tou men oula, qui d'un côté n'avait que des bois, & des bêtes sauvages, & qui nous offrait de l'autre tout ce que l'art & le travail produisent dans les royaumes les mieux cultivés. Nous y voyions des villes entourées de leurs murailles ; & en plaçant nos instruments sur des hauteurs voisines, nous déterminâmes géométriquement la situation des quatre qui ferment la Corée au septentrion ; mais comme les Coréens qui étaient au-delà du fleuve n'entendaient ni les Tartares, ni les Chinois qui étaient avec nous, nous ne pûmes savoir le nom de ces villes, que quand nous fûmes arrivés à Hon tchun où sont les interprètes, dont les Tartares se servent dans le commerce continuel, qu'ils ont avec les Coréens.

On a mis sur la carte les noms des villes, tels qu'ils se trouvent sur la carte de l'empereur, où ils sont en chinois, car ce royaume depuis un temps immémorial dépend de l'empire chinois, dont les Coréens ont pris les habits, qu'ils portent encore aujourd'hui, & dont le consentement est nécessaire pour que le prince héritier puisse prendre la qualité de roi.

Le Tou men oula, qui les divise des Tartares, se jette dans l'océan Oriental à dix lieues de Hon tchun. Comme ce point était important, nous fîmes tirer une base de quarante-trois lys chinois, jusqu'à une haute colline, qui est presqu'au bord de la mer, d'où l'on pouvait voir deux des villes, que nous avions déjà fixées par les observations précédentes, & d'où l'on distinguait l'embouchure du Tou men oula : ainsi on peut s'assurer d'avoir dans notre carte les limites justes du royaume de Corée, du côte de la Tartarie ; & si nous y fussions entrés, comme on le proposa à l'empereur, qui ne le jugea pas à propos, il n'y aurait plus rien à souhaiter sur la géographie.

Ce que nous avons ajouté sur l'orient & sur le dedans du royaume, p.010 nous l'avons établi sur les mesures que l'empereur fit prendre l'année suivante par un de ses envoyés suivi d'un mandarin du Tribunal des mathématiques, qui prit hauteur dans la capitale nommée Chao sien, ou King ki tao & sur les cartes des Coréens, qui nous furent communiquées.

Ainsi nous ne saurions répondre de la justesse de la position des villes orientales, ni de plusieurs qui sont au midi : mais après tout la carte que nous en donnons, sera incomparablement meilleure, que celles qui ont paru jusques-ici, lesquelles n'ont été faites que sur des rapports incertains, ou sur des traductions de quelques géographes chinois, qui certainement n'ont pas même vu les limites du royaume : encore moins ont-ils pris l'instrument à la main pour en fixer quelques points, ce qui est cependant absolument nécessaire : car la géographie est une science laborieuse, les spéculations du cabinet ne suffisent point, & elle ne peut se perfectionner que par des ouvrages, & des observations pénibles, dont l'indolence des docteurs chinois ne s'accommode point. Ils appellent la Corée, Kaoli koue 1 : les Mantcheoux la nomment Solgon, Kouron. Le nom Tou men oula, qui est commun dans l'usage, est un nom mantcheou, qui répond à l'exposition chinoise Van li kiang, c'est-à-dire, fleuve de dix mille lys ou stades chinois, ce qui reviendrait à mille de nos lieues, ce qu'on démontre être faux par la carte même.

Sur le bord opposé aux Tartares, les Coréens avaient bâti une bonne muraille presque semblable à celle du nord de la Chine : elle est détruite entièrement vers Hon tchun, depuis que la Corée fut désolée par les Mantcheoux, dont elle fut la première conquête, mais elle subsiste encore presque entière en des endroits plus éloignés, vis-à-vis desquels nous passâmes.

Après le Tou men oula en avançant toujours dans l'ancien pays des Mantcheoux on trouve un fleuve nommé Suifond pira, dont nous prîmes aussi l'embouchure dans l'océan oriental ; il est fort célèbre parmi ces Tartares, & ne mérite guère de l'être : on y voit des vestiges d'une ville appelée Fourdan hotun, qui peut-être passait alors parmi eux pour une bonne place ; elle était située dans un terrain plein, assez découvert, propre à la culture, & facile à être fortifié, mais ce devait être bien peu de chose, car l'enceinte en est très petite : elle ne consiste que dans une faible muraille de terre défendue d'un petit fossé : les autres rivières de ce pays sont beaucoup moins considérables que Suifond pira & de là vient apparemment l'estime que les anciens Mantcheoux en font encore.

La rivière d'Ousouri est sans comparaison plus belle par la netteté de ses eaux, & par la longueur de son cours : elle se jette dans le Saghalien, dont nous avons déjà parlé, mais elle appartient aux Tartares nommés par les Chinois Yu pi ta se, dont les villages occupent les bords. Elle reçoit grand nombre de ruisseaux, & quelques grandes rivières, que nous n'avons pas oublié.

Il faut qu'elle soit extraordinairement poissonneuse, puisqu'elle fournit des poissons à ses habitants, autant qu'il en faut pour se faire des habits de leurs peaux, & pour vivre de leur chair. Les Tartares savent passer ces peaux, les teindre en trois ou quatre couleurs, les couper proprement, & les coudre d'une manière si délicate, qu'on les croit d'abord cousues avec du fil de soie : ce n’est qu'en défaisant quelques coutures, qu'on s'aperçoit que ce filet n’est qu'une courroie très fine, coupée d'une peau encore plus mince.

La forme des habits est la même que celle des Mantcheoux, qui est aussi maintenant celle des Chinois de toutes les provinces. La seule différence qu'on y remarque, est que l'habit long de p.011 dessous est bordé ordinairement d'une bande de différente couleur verte, ou rouge, sur un fond blanc, ou gris. Les femmes ont au bas de leur longs manteaux de dessus, des deniers de cuivre, ou des petits grelots qui avertissent de leur arrivée. Leurs cheveux partagés en plusieurs tresses pendantes sur les épaules sont chargés de petits miroirs, d'anneaux, & d'autres bagatelles, qu'elles regardent comme autant de joyaux.

La manière de vivre de ces Tartares n’est pas moins incroyable. Ils passent tout l'été à pêcher. Une partie du poisson est destinée à faire de l'huile pour la lampe : l'autre leur sert de nourriture journalière : enfin la troisième est séchée au soleil sans être salée, car ils n'ont point de sel, & fournit les provisions de l'hiver. Les hommes & les bêtes s'en nourrissent, pendant que les rivières sont gelées.

Nous remarquions pourtant beaucoup de force & de vigueur dans la plupart de ces pauvres gens : mais la chair des animaux à manger, qui sont très rares dans tout ce pays, est d'un goût qui n’est pas tolérable. Quoiqu'on nous en eût averti, nous avions peine à le croire. Nous fîmes chercher un petit cochon, c'est ce qu'ils estiment le plus, nous le fîmes apprêter à la manière ordinaire, mais dès que nous en eûmes goûté, nous fûmes obligés de le renvoyer : les valets mêmes, tout affamés qu'ils étaient de viande, parce qu'ils ne vivaient depuis longtemps que de poisson, n'en pouvaient souffrir le mauvais goût. Les chiens de ce pays tirent les traîneaux sur les rivières glacées, & sont fort estimés.

Nous rencontrâmes en retournant la dame d'Ousouri, qui venait de Peking, où son mari, le chef général de la nation, était mort : il y jouissait des honneurs & des prérogatives de garde du corps. Elle nous dit qu'elle avait cent chiens pour son traîneau. Un qui est fait à la route va devant, ceux qui sont attelés, le suivent sans se détourner, & s'arrêtent en certains endroits, où on les remplace par d'autres pris dans la troupe venue à vide. Elle nous protesta qu'elle avait fait souvent de suite cent lys chinois, c'est-à-dire, dix de nos grandes lieues.

Au lieu de nous apporter du thé, comme c’est la coutume parmi les Chinois, & les autres Tartares, ses domestiques nous apportèrent sur un bandege de rotin assez propre, de petits morceaux d'esturgeons : cette dame, qui savait le chinois, avait l'air & les manières bien différentes de ces Yu pi ta se qui, généralement parlant, paraissent être d'un génie paisible, mais pesant, sans politesse, sans teinture de lettres, & sans le moindre culte public de religion. Les idoles même de la Chine n'ont point encore pénétré jusques chez eux. Apparemment que les bonzes ne s'accommodent pas d'un pays si pauvre, & si incommode, où l'on ne sème ni riz, ni froment, mais seulement un peu de tabac dans quelques arpents de terre qui sont près de chaque village, sur les bords de la rivière. Un bois épais & presque impénétrable couvre le reste des terres, & produit des nuées de cousins, & d'autres semblables insectes, qu'on ne dissipe qu'à force de fumée.

Nous avons en Europe presque tous les poissons qu'on prend dans ces rivières, mais nous n'avons pas cette quantité d'esturgeons, qui fait la principale pêche de cette nation. Si on l'en croît, l'esturgeon est le roi des poissons, il n'y a rien qui l'égale : ils en mangent certaines parties, sans même les montrer au feu, prétendant par ce moyen profiter de toutes les vertus qu'ils leur attribuent.

Après l'esturgeon ils estiment fort un poisson, que nous ne connaissons pas : il est en effet un des meilleurs qu'on puisse manger ; il a presque la longueur & la forme d'un petit thon, mais il est d'une plus belle couleur : sa chair est tout à p.012 fait rouge, c’est ce qui le distingue des autres ; il est rare, & nous n'en pûmes jamais voir qu'une ou deux fois.

Ces Yu pi ta se se servent ordinairement de dard pour prendre les grands poissons, & de filets pour prendre les autres. Leurs barques sont petites, & leurs esquifs ne sont faits que d'écorce d'arbre si bien cousue, que l'eau ne peut y entrer. Leur langue paraît mêlée partie de celle des Mantcheoux qui sont leurs voisins à l'ouest, & au sud, & partie de celle des Ke tcheng ta tse, qu'ils ont au nord, & à l'est : car les chefs des villages, qui sans doute n'étaient pas sortis loin de leur district, entendaient en gros ce que disaient les uns & les autres.

On ne doit pas donner à ces chefs le nom de mandarins, puisqu'ils n'en ont ni le pouvoir, ni les marques, & que d'ailleurs ils sont si peu considérables, que ce serait en donner de fausses idées à ceux qui ont vu le train du moindre mandarin de la Chine : aussi nous n'avons jamais entendu, ni Tartare, ni Chinois donner à ce pays le nom de royaume, dont quelques écrivains l'ont honoré.

Il faut dire la même chose du pays de Ke tcheng ta tse, quoiqu'il s'étende depuis Tondon, dont nous avons parlé, jusqu'à l'océan, suivant le cours de fleuve Saghalien oula : car dans un si long espace, qui est presque de cent cinquante lieues, on ne trouve que des villages médiocres, placés presque tous sur l'un & l'autre bord de ce grand fleuve.

Leur langue est différente de celle des Mantcheoux, qui la nomment fiatta : cette langue fiatta est aussi celle apparemment des Tartares, qui sont depuis l'embouchure du Saghalien oula, jusqu'au 55e parallèle, qui sert ici de limites septentrionales à la Tartarie orientale soumise à l'empereur. Ils ne se font point raser la tête suivant la coutume présente de l'empire : ils ont les cheveux attachés par un nœud d'une espèce de ruban, ou par une bourse derrière la tête. Ils nous parurent plus ingénieux que les Yu pi ta se : ils répondaient clairement aux questions que nous leurs faisions sur la géographie de leur pays, & ils étaient attentifs à nos opérations.

Comme nous leur eûmes témoigné que nous resterions volontiers parmi eux, pour leur enseigner la véritable doctrine, qui seule pouvait les rendre heureux : ils nous firent réponse qu'ils n'osaient pas espérer une telle grâce, mais que si quelqu'un de nous voulait bien venir les instruire, toute leur nation le regarderait comme un homme descendu du ciel.

Ils nous apprirent les premiers, ce que nous ne savions pas, qu'il y avait vis-à-vis l'embouchure du Saghalien oula une grande île habitée par des gens semblables à eux. Dans la suite l'empereur y a envoyé des Mantcheoux, qui y ont passé sur les barques de ces Ke tcheng ta tse lesquels demeurent au bord de la mer, & ont commercé avec les habitants de la partie occidentale de l'île.

Si ces messieurs avaient également mesuré en parcourant la partie australe, comme ils ont fait en allant vers l'orient, & revenant par le septentrion au lieu d'où ils étaient partis, on aurait une parfaite connaissance de cette île ; mais ils ne nous ont apporté ni les noms des villages, ni les mesures du côté du midi : ainsi nous n'avons tracé la partie australe que sur les rapports de quelques habitants, & sur ce qu'au-delà du 51e on ne voit aucune terre ferme étendue le long de la côte, ce qui toutefois devrait être, si l'île était plus longue.

Elle est appelée diversement par les gens du continent, suivant les divers villages de l'île, où ils ont accoutumé d'aller, mais le nom général qui lui conviendrait, serait Saghalien anga hata, île de l'embouchure du fleuve Noir, puisque c'est par cette expression qu'ils p.013 s'accordent à la désigner. Le nom Huyé que quelques gens de Peking ont suggéré, est parfaitement inconnu & aux Tartares du continent, & aux habitants de l'île.

Les Mantcheoux qui y ont été envoyés, n'ont appris que les noms des villages par où ils ont passé, & le défaut de commodité les a obligés à revenir plus tôt qu'ils n'auraient souhaité. Ils disent que ces insulaires ne nourrissent ni chevaux, ni autres bêtes de charge, qu'ils ont cependant en plusieurs endroits une espèce de cerfs domestiques, qui tirent leurs traîneaux, & qui suivant la peinture qu'ils en ont fait, sont semblables à ceux dont on se sert dans la Norvège : ils n'ont point entendu parler de terre de Jesso : elle doit être en effet plus basse vers le sud de 5 à 6 degrés suivant nos cartes, & les cartes portugaises du Japon, d'où cette île n’est pas éloignée, ne passant apparemment pas au-delà du 45e degré de latitude : ce que nous laissons aux autres à déterminer au juste.

Mais ce que nous pouvons dire avec certitude, c’est que rien n'est plus fabuleux que ce pays de Jesso, comme le nomment les géographes chinois, qu'ils font d'une très grande étendue, & qu'ils veulent être une partie de la Tartarie orientale, habitée par une nation belliqueuse & redoutable aux Japonais : car outre ce que nous avons déjà dit des bords de la mer, dont nous avons fixé plusieurs points, en déterminant l'embouchure de plusieurs rivières, les Mantcheoux Yu pi ta se & Ke tcheng ta tse dont les terres sont contigües, & qui battent continuellement la campagne pendant le temps de leur chasse des martres zibelines, dans toutes les terres qui sont à l'est & à l'ouest de leurs habitations, jusqu'auprès du 55e parallèle, pourraient-ils ne pas connaître des gens si terribles, dont le
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