Mémoires géographiques








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nurous, c'est-à-dire, de compagnies. Chaque nurou cependant doit avoir cent cinquante familles. Ainsi pour ne pas chercher ailleurs un exemple qui fasse comprendre ce que nous disons : dans le partage qui fut fait conséquemment à la résolution de l'assemblée de 1692, le han, outre sa dignité, eut en propre le commandement de 27 nurous, ou compagnies réunies sous la première bannière des Kalkas. La seconde bannière avait 21 compagnies recevant les ordres d'un régulo du premier ordre. La troisième n'en avait que 12. Pour ce qui est des autres bannières, quelques-unes en avaient plus, & quelques-autres moins.

Les restes de la maison & des sujets de Tonstou han sortis enfin de leurs bois, se soumirent à l'empereur : on les divisa en trois bannières, sous trois princes, dont l'un fut honoré du titre de pei le, c'est-à-dire, régulo du troisième ordre : l'autre de celui de cong, comte : & le troisième fut fait chassac, commandant une bannière.

Enfin le fils de Chasactou han tué par le Caldan, se vint aussi jeter entre les bras de l'empereur. Il n'était accompagné que de trois ou quatre des officiers de son père : les autres, à ce qu'on dit, étaient d'intelligence avec l'ennemi, & s'étaient retirés sur les terres des Eluths, p.024 mais la plupart furent massacrés ou faits esclaves. L'empereur le reçut avec une bonté digne d'un grand prince : quelques jours après il lui assigna des terres aux environs de Hou hou hotun petite ville hors la grande muraille, qui n'étant pas loin des portes nommées Cha hou keou & Tchang kia keou a assez de commerce, pour pouvoir fournir de quoi subsister à des Tartares. L'empereur, pour le dédommager entièrement, suivant les idées & le génie de la nation, lui fit part des troupeaux qu'il fait entretenir dans ces quartiers. Les troupeaux de l'empereur sont en assez grand nombre pour faire avouer aux plus grands princes mongous, que Sa Majesté les surpasse autant en cette sorte de richesses, qu'il est au-dessus d'eux par la dignité de grand han qu'ils reconnaissent en sa personne.

En effet les officiers des bergers nous dirent, qu'on comptait cent quatre-vingt-dix mille moutons, partagés en 225 troupeaux, & guère moins de bêtes à corne divisés en haires, dont chacune en a cent. Le nombre des haras & des étalons est encore plus grand : aussi l'empereur est-il puissant en cavalerie : car les Tartares ne savent ce que c’est qu'infanterie.

Outre ces terres destinées aux troupeaux & aux haras de l'empereur, il y en a une plus grande quantité le long de la grande muraille la plus voisine de Peking, qui appartiennent en propre à sa maison, & qui lui sont échues dans le partage qui fut fait au temps de la conquête de l'empire. Ces terres sont entre les mains des fermiers, dont les uns paient en denrées, & les autres en argent. Cet argent se met dans les coffres du palais : car l'empereur vit de son domaine, & laisse l'argent qui provient des revenus de l'État, dans le trésor public de la cour souveraine des finances, nommée Hou pou : cette cour est chargée de payer les officiers qui le servent sur le pied de leurs mandarinats.

Ce grand nombre de troupeaux, de haras, de métairies fait presque plus d'impression sur l'esprit de la nation tartare, que toute la magnificence chinoise de la cour de Peking, & sert beaucoup à attacher à l'empereur tous les princes mongous.

Les Kalkas, qui se soumirent, profitèrent de sa libéralité dès la première année de leur soumission, & jouissant sous sa protection d'une profonde paix, ils se sont entièrement rétablis. L'empereur cependant n'a pas cru devoir laisser à ces princes, ni aux autres ses anciens vassaux, le pouvoir de faire mourir leurs sujets, ni même de les dépouiller de leurs biens.

Ces deux cas & de mort & de confiscation générale, sont réservés au Tribunal souverain que Sa Majesté a établi à Peking, appelé mongol chourgan, Tribunal des Mongous. Ce Tribunal après avoir examiné l'affaire, suivant les lois & les coutumes reçues parmi eux, en fait son rapport & en dit son sentiment, avec les mêmes formalités qu'observent les six grands tribunaux souverains sur les affaires de la Chine.

Les Kalkas ont parmi eux un de ces lamas qu'on appelle Houtouctou, qu'on regarde comme des Fo vivants, suivant l'expression chinoise Ho fo : il est d'ailleurs frère d'un des han dont nous avons parlé. Avant la guerre il avait construit une pagode magnifique, & à grands frais. Car il avait fait venir des ouvriers & des briques vernissées de jaune qu'on ne trouve qu'à Peking. Il fut détruit par le Caldan en l'année 1688. On en voit encore les ruines dans les plaines qui sont au bord de Toula. Ces Tartares sont persuadés, que c'est ce qui a attiré la ruine entière de l'armée, & de la maison de Caldan.

Ce prince lama, un des principaux auteurs de la guerre, loge maintenant dans des tentes. Il est dans la plus p.025 grande, assis sur une espèce d'autel. Grands & petits lui font les mêmes honneurs qu'ils ont coutume de faire à Fo même : il ne rend le salut à personne, de quelque rang qu'il soit, & quoique sujet aux misères des autres hommes, il ne laisse pas d'écouter sérieusement les flatteries extravagantes, & de recevoir les hommages de tant de gens qui le traitent de divinité. Les Tartares de cet empire, de quelque nation qu'ils soient, en sont infatués jusqu'à la folie. Si on les en croit, ce lama n'ignore rien : il dispose absolument des grâces & du pouvoir de Fo : il est déjà rené au moins quatorze fois, & renaîtra encore, quand il aura rempli son temps.

Il fut bien surpris quand, à l'occasion de notre carte, il vit des étrangers venus du grand Occident, qui, bien loin de l'honorer à la manière de tous ces peuples, osaient même en présence de plusieurs princes mongous, dont l'un était son neveu & gendre de l'empereur, lui reprocher une si folle idolâtrie, faire remarquer son ignorance dans les questions que la curiosité lui faisait faire sur l'Europe, & le menacer des jugements terribles de Dieu & d'une peine éternelle. Il écouta tout froidement, & continua de recevoir les adorations des seigneurs tartares qui étaient du voyage, comme s'il n'avait rien entendu, ou comme s'il n'était point coupable de l'aveuglement de ces adorateurs.

Quoiqu'il en soit, la prévention qu'ont les Mongous en sa faveur, attire une foule de peuples à Iben pira, où il demeure depuis environ 20 ans : on dirait que c'est une grande ville faite de tentes. Le fracas y est plus grand qu'en aucun endroit de cette Tartarie. Les Moscovites de Selinguesko qui ne sont pas loin, y font commerce. On y voit des bonzes de l'Indostan, du Pegou, du Thibet, de la Chine, des Tartares de nations les plus éloignées, des lamas en grand nombre & de tout rang. Car les lamas qui sont les religieux & les prêtres de la Tartarie, ont leurs différents degrés quoi qu'ils reconnaissent tous pour chef le Grand lama qui habite à l'ouest de la Chine sur la rivière de Lasa 1, qui est aussi le nom chinois du lieu de sa pagode, que les Tartares voisins appellent Barantola, donnant à tout ce pays le nom général de Thibet.

Ce grand pontife de la religion païenne dans cet orient, confère divers degrés de pouvoir & de dignité à ses lamas, dont le plus éminent est d'être houtouctou, ou Fo vivant. Le nombre de ces Grands parmi les lamas est assez petit, & le prince dont nous parlons, est sans doute le plus célèbre & le plus honoré, surtout des Kalkas, dont il est devenu l'oracle infaillible, depuis qu'il les a vengés des cruautés du Caldan, en engageant l'empereur de la Chine à prendre leur défense.

Les terres de ces Kalkas sont séparées au sud par de simples monceaux de sable vers le 44e degré du pays nommé Outchou Moutchin, qui a aussi un prince avec titre de tsing vang, c'est-à-dire, de régulo du premier ordre, & commande une des bannières, composées de vingt-quatre nurous ou compagnies. Ces Tartares ne sont pas moins entêtés du grand crédit du houtouktou lama. Le prince & son peuple qui ont leurs lamas particuliers, ne laissent pas de s'en tenir aux décisions de l'oracle de Iben.

Les lamas en Tartarie ne vivent pas en communauté 1, ils ont en certains quartiers des espèces de prébendes, qui consistent en des terres & des troupeaux de ceux dont ils prennent la place, & dont ordinairement ils ont été les disciples ou les compagnons. Ils prient cependant en commun.

Leur religion est la dominante, à la réserve du seul pays de Hami qui n’est pas infecté de leur idolâtrie. Heureux, s'il p.026 n'avait pas donné dans les erreurs de l'Alcoran : mais Hami est un si petit pays, que les lamas ont raison de se glorifier d'être les docteurs de la Tartarie, & de faire sonner bien haut leur pouvoir, qui en effet est assez grand pour mériter d'être ménagé par l'empereur même.

Le pays de Hami, & dans nos cartes, royaume de Hami, n'a que la ville de ce nom, petite, mais pleine de maisons, & un petit nombre de villages marqués sur la carte. Quoiqu'il soit à quatre-vingt-dix lieues de la porte de la grande muraille nommée Kia yu keou, & que le terrain n'y manque pas, il n'en a pas plus d'étendue, parce que tout cet espace n’est qu'un terrain sec & sablonneux, le plus stérile qui soit dans toute la Tartarie.

C’est ce que les Chinois appellent ordinairement Chamo, quelquefois Kan hai, comme qui dirait mer de sable. Les Tartares le nomment Cobi. Il est toujours sans herbe & sans eau : il est très incommode aux voyageurs, & dangereux pour les chevaux, dont on perd presque toujours quelques-uns en passant ce désert : aussi les Tartares de ces quartiers se servent beaucoup plus de chameaux, parce que ces animaux peuvent se passer de boire cinq a six jours, & vivent de peu. Sans cela il leur serait difficile de voyager vers l'ouest.

Ce Cobi n’est pas renfermé tout entier dans cet intervalle de 90 lieues, il a diverses branches, qui comme autant de mauvaises veines répandues çà & là, partagent toutes ces terres en morceaux, les uns tout à fait secs & absolument inhabitables, les autres assez fertiles & suffisants à l'entretien de quelques Tartares. Le pays de Hami ne produit presque que des melons, mais d'un goût exquis, & ce qu'ils ont par-dessus les nôtres, c’est qu'ils conservent leur bonté, quand la saison en est passée : on en sert à l'empereur tout l'hiver.

Les peuples de Hami sont grands, robustes, bien vêtus, & logés proprement : ils se sont soumis à l'empereur régnant, ne pouvant souffrir le joug des Tartares Eluths qui sont à leur ouest, & qui prétendent avoir toujours été leurs maîtres : c’est ce qui donna occasion à la guerre, dont nous avons parlé, qui finit en 1690 par la défaite du Caldan prince des Eluths, & qui a recommencé ces dernières années avec le Sevang raptan (c'est ainsi qu'on le nomme à Peking), qui est de la même famille, & que presque tous les Eluths reconnaissent pour le maître de la nation, par le droit que lui donne sa naissance ; car il prétend n'être éloigné que de neuf générations du grand Tamerlan, qui porta ses armes vers l'occident, & descendre, si l'on veut remonter plus haut, des princes qui s'étant avancés vers l'orient, ont conquis la Chine sur la fin du treizième siècle, & y ont régné sous le nom de Yuen tchao.

Mais quel qu'il soit par rapport à ses ancêtres, ce prince nommé par les siens Tcha har Arbtan han est le plus fier, le moins traitable, & le plus puissant des princes tartares voisins de l'empire : il est maître de Tourfan. C'est une ville assez bonne & fameuse dans la Tartarie occidentale ; elle n’est éloignée de Hami que de six à sept journées, si on ne craint pas de passer une branche du Cobi ; mais elle en est à dix journées, quand on va par les collines qui sont au nord de Hami & qui sont plus commodes pour les voyageurs. Il possède encore quelques autres places, dont on a fait une carte, partie sur ce que nous avons appris à Hami, partie sur le journal des envoyés de l'empereur à ce prince qui demeure fort loin sous des tentes, & partie sur les mémoires des généraux des armées impériales.

On remarquera dans cette carte que les villes ne sont point liées par des suites de villages, & qu'ainsi allant de l'une à l'autre, on ne trouve point de maison où l'on puisse se retirer chaque jour. Ce qui vient sans doute, & du génie des Tartares, qui la plupart aiment mieux p.027 une tente qu'une maison, & de la nature des terres qui étant entrecoupées par les branches du Cobi, ne sont habitables qu'en certains quartiers. Mais enfin c’est toujours un avantage de la Tartarie occidentale sur l'orientale, de trouver de temps en temps des villes, où il y ait de quoi se pourvoir & se reposer : au lieu qu'en venant vers l'orient, on n'en trouve aucune dans tout le pays des Mongous soumis à cet empire.

Ce genre de vie est d'autant plus surprenant, qu'il y a quelques-unes de ces nations qui habitent auprès de la grande muraille, & qui ne peuvent ignorer les grands avantages qu'on retire de la société & du concours des peuples. Les Mongous nommés Ortos ta tse sont renfermés dans un grand circuit que fait le Hoang ho ou fleuve Jaune, qui sortant de la Chine, non loin de la belle ville de Ning hia, y rentre ensuite en coulant vers Pao te tcheou : ainsi ils sont bornés au sud par la grande muraille, qui n’est là que de terre battue, aussi bien que dans tout le Chen si, & qui n’est haute que d'environ quinze pieds : ils ont même eu au-delà de la grande muraille sur le Hoang ho une ville nommée Toto, qui était assez grande, comme il paraît par ce qui en reste de vestiges ; cependant ils n'en sont ni plus habiles, ni plus portés à bâtir.

Divisés en plusieurs petits princes sous six bannières, ils n'aiment à se distinguer les uns des autres, que par la grandeur & par le nombre de leurs tentes, & par la multitude de leurs troupeaux : ils bornent leur ambition à conserver le rang que leur ont laissé leurs ancêtres, & ne donnent du prix aux choses, qu'à proportion de leur utilité, sans se soucier de ce qui est beau & précieux.

Ils paraissent toutefois contents & sans inquiétude, d'un beau naturel, d'une humeur gaie, toujours disposés à rire, nullement rêveurs, jamais mélancoliques. Quel sujet en effet auraient-ils de l'être, n'ayant ordinairement ni voisins à ménager, ni ennemis à craindre, ni grands à contenter, sans affaire difficile, sans occupation gênante, ne se plaisant qu'à la chasse, à la pêche, & aux exercices du corps, auxquels ils sont fort adroits.

Mais on se tromperait, si de ce caractère commun à ces nations tartares, on concluait que les Mongous n'ont pas un esprit capable des affaires & des sciences. Ceux qui se rendirent enfin maîtres de la Chine l'an 1264 au sentiment même des Chinois, gouvernèrent avec une grande réputation d'habileté & de droiture ; & on voit encore en quelques endroits de la Chine, des monuments de pierre partagés en deux colonnes, avec des inscriptions écrites en caractères chinois, & mongous : ce qui paraît avoir été imité par les Mantcheoux, maîtres aujourd'hui de la Chine, puisque les actes des tribunaux de l'empire, & les inscriptions publiques, s'écrivent dans l'une & l'autre langue.

Les caractères mongous de ces monuments anciens, sont entièrement les mêmes que ceux des Mongous d'à présent, mais ils sont différents des mantcheoux, dont l'invention n'est pas plus ancienne que la famille régnante. Ils n'ont surtout aucun rapport avec les lettres chinoises, & ne sont pas plus difficiles à apprendre que les nôtres. On les écrit sur une espèce de tablettes avec une pointe de fer. Ce qui fait que c'est une chose rare & précieuse parmi tous ces Mongous, d'avoir quelques livres faits à leur manière.

L'empereur, pour leur faire plaisir, en a fait traduire quelques-uns en leur langue, qu'on imprime à Peking sur du papier. Le calendrier du Tribunal des mathématiques qu'on leur distribue chaque année, gravé en caractères mongous, est maintenant un des livres les plus ordinaires qui se trouvent parmi eux.

Les lamas sont ceux qui en savent le plus, & qui pourraient instruire les autres : mais ils trouvent mieux leur p.028 compte à parcourir les tentes, & à y réciter certaines prières, pour lesquelles on leur donne un certain salaire, ou à exercer la médecine dont ils se piquent, qu'à faire les maîtres d'école. De sorte qu'on ne trouve que peu de Mongous qui sachent lire & écrire.

Parmi les lamas même, il n'y en a pas beaucoup qui entendent entièrement leurs prières, & les livres anciens de leur religion, parce que ceux-ci de sont écrits dans une ancienne langue qu'on ne parle plus, & que celles-là sont entremêlées de plusieurs termes, & de quelques phrases de ces écrits originaux. Ces prières récitées d'un ton grave & assez harmonieux, font presque tout leur culte religieux. On n'y voit ni victime, ni sacrifice. Les Mongous se mettent souvent à genoux devant eux, & tirent le bonnet pour recevoir l'absolution de leurs fautes, ne se levant point qu'ils n'aient reçu l'imposition des mains. Ils sont communément persuadés que les lamas peuvent faire tomber la grêle & la pluie, & des mandarins témoins oculaires nous ont raconté certains faits, qui ne prouvent que trop ce que nous avions entendu dire à Peking, que parmi les lamas la sorcellerie est en usage.

Les lamas mongous ne croient pas la métempsycose, au moins sur l'article du changement des hommes en bêtes ; aussi mangent-ils de la chair des animaux, dont ils nourrissent de grands troupeaux, & de ceux que leurs gens prennent à la chasse, ce qui arrive le plus souvent : car sans ce secours, leurs moutons ne suffiraient pas pour leur subsistance.

Il y a dans la Tartarie une infinité d'animaux à chasser : ceux même qui sont communs dans l'Europe, sont là presque innombrables. Cette quantité surprenante de lièvres, de faisans, & de cerfs qu'on voit tous les hivers à Peking, dont non seulement les boutiques des vivandiers sont toujours pleines, mais dont on fait des monceaux dans plusieurs grandes rues, peut faire connaître la vérité de ce que j'avance, à tous ceux qui n'ont pas parcouru la Tartarie.

Les chèvres jaunes, nommées en chinois hoang yang, ne vont presque jamais dans les plaines qu'en troupes fort nombreuses. Leur poil est véritablement jaune, mais il n’est pas si lissé que celui des chèvres ordinaires, auxquelles celles-ci ressemblent d'ailleurs entièrement, par leur grandeur & leur figure. Leur défense est dans la légèreté de leur course. Je ne sais aucun animal qui les égale.

Les mules sauvages vont aussi par troupes, quoiqu'en petit nombre : nous les appelons ainsi, parce que c'est là le sens du nom chinois ye lo tse. Mais quand on considère exactement cet animal, on s'aperçoit qu'il est différent des mules domestiques, même dans la figure extérieure. La chair est aussi différente, car elle est d'un assez bon goût, & au sentiment de ces Tartares qui en mangent souvent, elle est aussi saine & aussi nourrissante que celle des sangliers, qui remplissent les bois & les vallées, qu'on trouve au-delà de Toula & dont on connaît les vestiges par de petites fosses qu'ils font pour chercher des racines : on n'a jamais pu, quelque soin qu'on ait pris, accoutumer ces mules à porter.

Les chameaux & les chevaux sauvages sont encore plus vers l'ouest : on en voit cependant quelquefois sur les terres des Kalkas qui sont les plus voisines de Hami. Les uns & les autres ont la même figure que les domestiques. Les chameaux sauvages vont d'une si grande vitesse, que les chasseurs, quelque bien montés qu'ils soient, ne les attrapent que rarement à la portée de la flèche. Les chevaux sauvages vont en grande troupe, & quand ils rencontrent des chevaux domestiques, ils les entraînent en les mettant au milieu d'eux, & les pressant de tous côtés.

Le han ta han est semblable à l'élan. p.029 L'empereur est allé quelquefois à cette chasse que font ordinairement les Solons. Nous en avons vu de tués qui pesaient plus que le plus gros bœuf : on n'en trouve que dans peu de quartiers de la Tartarie, comme, par exemple, aux environs du mont Suelki : ce sont des terres boueuses, où ils se plaisent & où il est plus facile de les tuer, parce qu'étant naturellement pesants, ils ont plus de peine à se dépêtrer de la boue, pour pouvoir courir sur ceux qui leur tirent des flèches.

Le choulon ou chelason est un animal qui me paraît être une espèce de loup cervier. La peau du chelason est fort estimée à Peking, on en fait des tahou, c'est-à-dire, des surtouts dont on s'habille. Cet animal est de la grandeur d'un loup : son poil est grand, doux, & fourni, tirant sur le gris blanc. Il y en a en quantité, principalement vers les limites des Moscovites & sur leurs terres, dont les fourrures se vendent à cette cour.

Les lao hou ou tigres, qui infestent la Chine autant au moins que la Tartarie, sont les plus sauvages de tous ces animaux. Leur seul cri inspire une secrète horreur, quand on n'y est pas accoutumé. Ils sont d'ailleurs dans cet Orient d'une grandeur & d'une agilité, qui les rend encore plus redoutables. Leur peau est presque toujours d'un roux fauve, coupé de larges bandes noires. On en voit cependant dans le trésor des peaux du palais quelques-unes, dont les bandes noires & même grisâtres sont sur un fond assez blanc.

Hors de la cour, les grands mandarins de guerre se servent de ces peaux, auxquelles ils laissent la longueur de la queue & la largeur de la tête, pour parer les chaises ouvertes, sur lesquelles on les porte dans les cérémonies : & dans cette cour les princes en couvrent pendant l'hiver les carreaux pour s'asseoir, qu'on porte toujours après eux.

Tout fiers que sont ces animaux, s'ils se trouvent enfermés dans le cercle que l'empereur fait faire par ses chasseurs, qui poussent devant eux tout ce qui se trouve de bêtes fauves, ils ne laissent pas de paraître étonnés de se voir au milieu de tant de gens armés, & partagés en pelotons, ayant la lance arrêtée.

Au lieu que les cerfs vont & viennent repoussés d'un côté à l'autre, cherchant à s'échapper par le vide des intervalles, le tigre au contraire s'accroupit dans l'endroit où il se trouve à la première vue de ses ennemis, & souffre même assez longtemps, sans s'émouvoir, l'aboiement des chiens qu'on envoie sur lui, aussi bien que quelques coups de flèches émoussées : mais enfin excité, ou par un excès de colère, ou par la nécessité de se sauver, il s'élance avec une rapidité incroyable, qu'on prendrait pour un saut, & court droit sur le peloton de chasseurs qu'il a en vue : ceux-ci le reçoivent sur les pointes de leurs lances, qu'ils lui enfoncent dans le ventre au moment qu'ils se dressent pour retomber sur quelqu'un d'eux. Les choses sont au reste si bien disposées, & les gens de l'empereur tellement faits à cette sorte de chasse, que dans une longue suite d'années, il n'arrive presque point d'accident.

Les pao peuvent être appelés des léopards, à cause de leurs peaux blanchâtres, parsemées de petites taches rouges & noires : ils ont cependant la tête & les yeux du tigre, mais ils n'en ont ni la hauteur ni le cri.

Les cerfs qui se sont multipliés comme à l'infini dans les bois & les déserts de la Tartarie, sont différents les uns des autres, soit par la couleur de leur poil, soit par la grandeur & par la figure de leur bois, selon les différents quartiers de ces vastes pays. Il y en a aussi de semblables à ceux qui se trouvent dans les divers royaumes de l'Europe.

La chasse du cerf, appelée tchao lou ou chasse d'appel du cerf, est tout à fait divertissante. Le feu empereur y allait le matin avant le lever du soleil, p.030 accompagné seulement de gens choisis. Quelques Tartares prennent des testières de cerf tout à fait ressemblantes, & contrefont le cri dont ils appellent la biche. Des mâles & des plus grands la croyant déjà venue, ou en chemin, ne manquent pas ordinairement de s'approcher jusqu'à une certaine distance sur les avenues. Ils s'arrêtent là, comme pour examiner si la biche est arrivée à l'endroit où ils voient les têtes de cerf, & donnent de la tête à droit & à gauche avec une espèce d'inquiétude. S'ils commencent même à labourer la terre avec leurs bois, c'est signe qu'ils s'approchent : en effet ils se jettent un moment après à travers les broussailles, dont les chasseurs sont presque couverts : mais ceux-ci leur épargnent une partie du chemin, en tirant sur eux leurs fusils dès qu'ils sont à portée.

On sera peut-être surpris de l'intrépidité des chevaux tartares à la rencontre de bêtes aussi terribles, que le sont ces grands tigres. Ce n'est pas que les chevaux tartares craignent moins la première vue des bêtes fauves, que ceux des autres nations ; mais ils s'y accoutument plus aisément, parce qu'ils sont plus souvent dans l'occasion, & leurs maîtres prennent soin de les former à cette sorte de chasse.

Les Mongous sont d'ailleurs habiles à exercer leurs chevaux : aussi en ont-ils une multitude de toute couleur, dont les noms pourraient faire une liste trois ou quatre fois plus grande que celle de nos écuyers. Ils savent les endurcir au froid & à la fatigue, de sorte qu'à Peking même, on les laisse tout le jour sans les faire paître jusqu'au soir. Ils ont une adresse particulière pour les prendre en courant, avec le nœud coulant d'une corde qu'ils leur jettent, pour les apprivoiser en très peu de temps, & pour les dresser à la Tartare. Ils connaissent leurs maladies, & se servent le plus souvent de remèdes, dont nos chevaux ne s'accommoderaient pas mieux que de leur manière de les nourrir. Cependant l'avantage est tout pour le cavalier, à qui il importe si fort d'avoir un cheval fort, robuste, capable de fatigues, & qui vive de peu.

On ne doute pas que ces qualités ne paraissent à bien des Européens, ainsi qu'à nos Mongous, préférables à la beauté & à la grandeur. On ne peut pas même dire que les chevaux de ces Tartares soient petits : ils sont plutôt médiocres, & dans ce nombre presque infini, on en trouve toujours quelques-uns aussi gros & aussi beaux qu'on en ait en Europe. Tels sont ceux qui sont pour la personne de l'empereur, des princes, & des Grands de l'empire. Car on se pique fort à Peking d'être bien monté, & on n'y épargne pas l'argent. Un beau cheval, & même une mule, se vend assez ordinairement cinq à six cents livres, & souvent davantage.

Les terres des Kalkas ne sont pas riches en peaux de zibelines, mais seulement en peaux de petit gris, de renard, & d'un animal aussi petit qu'une hermine, nommé tael pi dont on fait à Peking des teou pong, c'est-à-dire, des manteaux, pour se garantir du froid & de la neige.

Cet animal est une espèce de rat de terre, fort commun dans certains quartiers des Kalkas. Les tael pi se tiennent sous la terre, où ils creusent une suite d'autant de petites tanières qu'il y a de mâles dans leur troupe : un d'eux est toujours au dehors, qui fait le guet, mais qui fuit dès qu'il aperçoit quelqu'un, & se précipite en terre aussitôt qu'on s'approche de lui. Ils n'échappent pas pour cela aux chasseurs : car ils n'ont pas plutôt reconnu le lieu, qu'ils l'entourent, & qu'ils ouvrent la terre en un ou deux endroits. Ils y jettent, ou de la paille allumée, ou d'autres choses capables d'effrayer ces animaux, ce qui les obligeant à sortir de leurs trous, on en prend à la fois un très grand nombre ; c'est pourquoi ces peaux se vendent à vil prix p.031 & dans le pays, & à Peking.

Mais quoique les Mongous aient toutes sortes d'animaux, la fourrure ordinaire dont ils sont presque tous habillés, est celle de leurs moutons & de leurs agneaux. Ils mettent la laine en dedans, & la peau en dehors : ils savent assez bien la préparer, & la blanchir médiocrement. Ils savent aussi passer les peaux de cerfs, de daims, de chèvres sauvages, & d'autres semblables, dont les plus riches s'habillent en quelques quartiers au printemps, & dont plusieurs font des habits intérieurs.

Après tout quelque soin qu'ils prennent, on les sent dès qu'ils approchent, ce qui leur a apparemment attiré des Chinois le nom de Tsao ta tse. Leurs tentes même ont presque toujours une odeur de brebis, à laquelle on a de la peine à s'accommoder : ainsi le meilleur parti qu'on puisse prendre, quand on est tombé dans ce nouveau monde, où les peaux de bêtes servent d'habits, & les maisons sont portées sur des charrettes, c’est de faire renverser sa tente, & la faire ensuite redresser dans un lieu éloigné du premier de quelques pas, afin que l'air s'évapore insensiblement.

Ces tentes sont toutefois beaucoup plus incommodes que les tentes ordinaires des Mantcheoux qui ne sont que d'une toile simple ou en double, à peu près comme celles de nos troupes. Pour ce qui est de celles des Mongous, elles sont rondes & couvertes d'un gros feutre, gris ou blanc, soutenues en dedans de treillis de bois, attachés par un bout autour de deux demi-cycles de même matière, qu'on rejoint ensemble, & qui font la superficie d'un cône tronqué : car ils laissent en haut vers la pointe une ouverture ronde, qui donne sortie à la fumée d'un brasier placé au milieu : tandis que le feu dure, elles sont assez chaudes pour ne pas souffrir du froid, mais elles se refroidissent aussi aisément qu'elles s'échauffent, & si on n'y prend garde, on se trouve l'hiver gelé dans son lit.

Pour éviter cet inconvénient & quelques autres, ou du moins pour les diminuer, les Mongous ont soin que la porte des tentes soit très étroite ; c’est pourquoi ils la font si petite & si basse qu'on ne peut y entrer sans se courber. Mais comment emboîter tant de pièces mobiles si juste, qu'elles ferment l'entrée à tous les efforts de la bise ? C’est ce qui n’est pas facile dans un pays presque plein, où elle se fait sentir plus souvent & plus longtemps qu'ailleurs. Ces tentes sont encore presque moins tolérables l'été à cause de la chaleur, & surtout de l'humidité causée par les pluies qui pénètrent en dedans, & de la boue qui se fait au dehors.

Telle est toutefois la force de l'éducation & des préjugés de l'enfance, qu'elles paraissent généralement à toutes ces nations préférables aux maisons chinoises, à cause du seul plaisir qu'elles trouvent à changer de demeure, selon les différentes saisons. L'hiver, par exemple, dans des lieux bas, ou dans des coins de collines, ou à l'abri de quelque montagne : l'été sur le bord d'un lac, ou d'une mare d'eau, ou le long des ruisseaux & des rivières.

La pêche qu'ils font n'est pas fort considérable : les rivières du pays des Mongous ne sont nullement comparables à celles des Mantcheoux & des Yu pi ta se. S'ils prennent quelquefois des esturgeons, ainsi qu'ils l'assurent, dans le Toula, c'est que ces poissons montent jusque-là du grand lac Paical, avec lequel cette rivière communique, & si l'on trouve dans Ourson quelques espèces de poissons des rivières plus orientales, comme est celui qu'on appelle tcha tchi y, c’est que Ourson se décharge dans le fleuve Saghalien oula dans lequel elle se jettent.

On voit cependant dans ce même quartier d'Ourson un animal amphibie nommé turbhighé d'une espèce qui approche de la loutre, mais la chair en est tendre, de bon goût, & guère moins p.032 délicate que celle du chevreuil. Je ne sache pas qu'il y en ait ailleurs que dans le voisinage des lacs Pouir & Coulon, qui sont joints par la rivière d'Ourson.

Pour ce qui est des plantes, nous avons déjà dit que les Tartares de ce pays ne cultivaient point les terres, de sorte que l'agriculture qui nous paraît avec raison si nécessaire, est négligée & même regardée comme inutile par tant de nations. Quand nous leur demandions pourquoi ils ne cultivaient pas au moins quelques petits jardins, pour y trouver des légumes, ils ne manquaient pas de nous répondre que les herbes sont pour les animaux, & la chair des animaux pour les hommes. Cette réponse leur paraissait apparemment sans réplique, & mettre tout le bon sens de leur côté.

L'éducation a aussi sa part dans ces sortes de jugements, comme il paraît par la diversité des sentiments qu'on remarque parmi les sages de différentes nations. Comme donc les Yu pi ta se qui négligent de nourrir des troupeaux, trouvent dans la pêche de beaux poissons de leur rivière, de quoi se vêtir, se nourrir, s'éclairer la nuit, &c. Les Mongous aussi, sans se soucier ni du labourage, ni du jardinage, se contentent de leurs troupeaux. Ils se font des habits de leur peau, des tentes de leur poil, & leur boisson du lait distillé par un alambic, qui ne les enivre pas moins que notre eau-de vie.

Il resterait à dire ce qu'il y a de singulier dans les plantes médicinales que produisent les terres des Mongous ; mais il faudrait pour cela avoir fait des recherches, que le travail de la géographie n'a pas permis de faire. Nous avons d'ailleurs remarqué que les lamas qui sont les principaux médecins, ne se servent que de simples les plus ordinaires dans toute sorte de pays, & des drogues qui sont en usage dans la Chine. La seule qui soit singulière & qui est fort estimée, s'appelle à Peking Kalka se touen, que nous nommons la racine de Kalka. Elle est d'un goût aromatique, & les médecins de l'empereur l'emploient avec succès dans les faiblesses d'estomac, & pour guérir la dysenterie.

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