Mémoires géographiques








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Observations historiques sur la grande Tartarie

tirées des Mémoires du père Gerbillon

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p.033 Je comprends ici sous le nom de la grande Tartarie, toute cette partie de notre continent, laquelle se trouve entre la mer Orientale qui est au nord du Japon, la mer Glaciale, la Moscovie, la mer Caspienne, la Perse, le Mogol, le royaume d'Arracan proche de Bengale, celui d'Ava, l'empire de la Chine, & le royaume de Corée : de sorte que la grande Tartarie est bornée à l'occident par la Moscovie, la mer Caspienne, & un coin de la Perse : au sud par le même coin de la Perse, le Mogol, le royaume d'Arracan & d'Ava, la Chine, & la Corée : à l'Orient par la mer Orientale, & au nord par la mer Glaciale.

Toute cette vaste étendue de pays partagée autrefois entre une infinité de princes, est aujourd'hui presque toute réunie sous la domination de l'empereur de la Chine, où sous celle des czars de Moscovie. Il n'y a que le pays d'Yusbek, une partie de celui des Calmucs ou Calmaks, le Thibet, & quelques petits États qui sont dans les montagnes vers le royaume d'Ava, & à l'occident de la province de Se tchuen, qui ne soient point assujetties à l'un ou à l'autre de ces deux empires.

Les Moscovites se sont rendus maîtres de toute la partie septentrionale, jusques vers le 50e degré de latitude à l'occident du méridien de Peking, & jusques vers le 55e degré à l'orient du même méridien. Autrefois tous ces vastes pays étaient sous la domination des empereurs tartares de la famille qu'on appelle à la Chine Yuen, dont la monarchie fut fondée par le fameux Zinghiskan, qui selon l'histoire de la Chine, réunit le premier sous sa domination tous les Tartares de ces vastes pays, qui étaient auparavant divisés en une infinité de hordes, qu'ils appelaient en leur langue ayman. Chaque ayman n'était qu'une famille, pour ainsi dire, dans laquelle étaient compris les esclaves, que chacun avait fait dans les guerres qu'ils avaient les uns contre les autres.

Il est vrai que plusieurs siècles auparavant, il y avait eu parmi les Tartares les plus voisins de la Chine quelques-unes de ces hordes, qui en ayant subjugué plusieurs autres, étaient devenues fort puissantes, & avaient même poussé leurs conquêtes jusqu'à la Chine, dont ils ont longtemps occupé la province de Chan si & une partie de celle de Chen si.

Dès le commencement de la monarchie des Han, c'est-à-dire, il y a plus de 1800 ans, l'un de ces princes tartares p.034 des plus voisins de la Chine s'était rendu redoutable aux Chinois : il faisait de continuelles irruptions sur les terres de l'empire, lorsqu'on manquait à lui envoyer les sommes d'argent & la quantité de pièces de soie, que les Chinois s'étaient obligés de lui fournir chaque année, pour n'en être point inquiétés. Ces princes ou rois tartares envoyaient même souvent demander en mariage des filles des empereurs chinois, & ils les demandaient avec beaucoup de hauteur, jusques à menacer de les venir chercher eux-mêmes les armes à la main, si on ne les leur accordait de bonne grâce.

On lit dans l'histoire qu'à la mort du fondateur de la monarchie des Han, le roi tartare eut l'audace de faire des propositions de mariage à l'impératrice qui était veuve, & qui gouvernait l'empire en qualité de régente. Une pareille proposition fut regardée des Chinois comme une insulte, mais ils dissimulèrent par politique, & même, de peur d'irriter ce prince, ils lui accordèrent une princesse du sang impérial.

L'histoire chinoise nomme ces rois tartares leurs voisins tchen yu ou tan yu, car ces deux noms se prononcent de la même manière : c'était proprement un nom de dignité, comme qui dirait souverain ou roi, & non pas un nom de pays, bien qu'il ait été donné par nos géographes à cette partie de la Tartarie qui est à l'ouest ou au nord-ouest de la Chine, & qui est justement le lieu où régnaient ces princes tartares.

Ils ne furent pas longtemps redoutés des Chinois. L'empereur Vou ti de la même famille des Han, qui régnait environ 120 ans avant la naissance de J.-C. vainquit & défit tant de fois ces Tartares, & les repoussa si avant dans leurs déserts, qu'ils furent plus de 1.200 ans sans oser reparaître dans l'empire.

Ce ne fut qu'au commencement du dixième siècle, que les Tartares qui étaient au nord de la Chine, & que l'histoire chinoise appelle Si tan, se rendirent maîtres de la province de Leao tong, qu'ils rentrèrent dans les provinces septentrionales de la Chine, & en fondèrent la monarchie, que la même histoire appelle Tai leao, du nom de la province de Leao tong, qui leur avait donné entrée dans l'empire.

Cette monarchie dura environ 200 ans ; pendant ce temps-là ils subjuguèrent plusieurs autres hordes de Tartares, & une bonne partie des provinces septentrionales de la Chine ; ils obligèrent même des empereurs de leur payer un tribut considérable en argent & en pièces de soie, pour se rédimer de leurs courses & de leurs vexations.

La monarchie des Leao fut enfin détruite par les Tartares orientaux, c'est-à-dire, par ceux qui demeurent à l'orient du méridien de Peking, & au nord-est de la Chine ; ils étaient sujets des Leao ; mais un prince d'un ayman nommé Aghouta ayant reçu un sanglant affront du dernier empereur des Leao, prit les armes pour s'en venger, & s'étant mis à la tête de tous les ayman ses voisins, il conquit pas à pas le pays des Leao, s'empara de la monarchie, & fit leur empereur prisonnier.

Ce fut cet Aghouta qui fonda la monarchie des Kin, vers le commencement du douzième siècle, durant lequel ils possédèrent près de la moitié de la Chine, jusqu'au commencement du treizième, que Zinghiskan, le plus grand conquérant qui fut peut-être dans le monde, ayant déjà réuni tous les Tartares occidentaux sous sa domination, & poussé ses conquêtes jusqu'au delà de la Perse, vint attaquer les Tartares de Kin dans les provinces septentrionales & occidentales de la Chine, où ils régnaient, les en chassa & s'en rendit le maître ; il ne vécut pas assez longtemps pour subjuguer tout l'empire de la Chine.

Ce fut son petit fils Houbilai que nos historiens appellent Coublai, & que p.035 l'histoire chinoise nomme Hou pi lié, qui à l'empire de toute la Tartarie orientale & occidentale que son grand-père Zinghiskan avait entièrement réunie sous sa domination, ajouta encore l'empire entier de la Chine qu'il acheva de conquérir ; & ce fut pour la première fois que ce fameux empire, qui depuis près de 4.000 ans avait été gouverné par des souverains du pays même, quoique de différentes familles, se vit entièrement soumis au joug des étrangers.

Mais cette monarchie était trop vaste pour subsister longtemps. La domination des Tartares ne dura guère que 100 ans, soit que les mœurs chinoises eussent amolli leur courage, soit que le gouvernement se fût affaibli par la nonchalance des derniers empereurs.

Vers le milieu du quatorzième siècle les Tartares furent chassés de la Chine par la fameux Hong vou fondateur de la dynastie Tai ming qui a été la dernière des Chinois, & ils furent poussés avec tant de vigueur par le quatrième fils de ce Hong vou nommé Yung lo, qu'ils furent obligés de se retirer jusques vers le cinquantième degré de latitude au-delà du désert, & d'abandonner tout le pays qui est immédiatement au-delà de la grande muraille. Ils avaient bâti une infinité de villes & de bourgades, qui furent toutes brûlées ou détruites par Yung lo. On voit encore les restes & les vestiges de quantité de ces villes.

Cet empereur les alla même chercher jusqu'à trois fois au-delà du désert, à plus de 200 lieues au nord de la grande muraille pour achever de les exterminer. Il ne put pourtant pas en venir à bout, & étant mort au retour de sa troisième expédition, ses successeurs laissèrent les Tartares en repos au-delà du désert, d'où ils se répandirent de côté & d'autre : les principaux princes du sang de Zinghiskan occupèrent chacun avec leurs gens un pays particulier, & formèrent des hordes différentes, qui toutes devinrent autant de petites souverainetés.

Mais pour parler de la grande Tartarie, dans l'état où elle se trouve à présent, on peut la considérer comme partagée entre plusieurs diverses nations qui occupent chacune leur pays, & qui ont leurs coutumes, leur langue & leur religion différentes.

La première qui est devenue la plus considérable, parce qu'elle est aujourd'hui maîtresse de l'empire de la Chine, & que la plus grande partie des autres Tartares sont sous la domination, est celle des Mantcheoux, que les Moscovites appellent Bogdoyes, dont le chef est l'empereur qui règne aujourd'hui à la Chine.

Ils peuvent passer pour gentils, quoiqu'ils n'aient ni temples, ni idoles, & qu'ils n'adorent proprement, ainsi qu'ils s'expriment, que l'empereur du ciel auquel ils font des sacrifices : mais ils rendent à leurs ancêtres un culte mêlé de superstitions, & depuis qu'ils sont à la Chine, quelques-uns d'entre eux adorent l'idole Fo, & d'autres idoles révérées dans l'empire ; mais ils sont beaucoup plus attachés à leur ancienne religion, qu'ils regardent comme le fondement de leur empire & la source de leurs prospérités.

Leur pays est situé au nord de la province de Leao tong, la plus orientale de la Chine, & s'étend du midi au septentrion, depuis le 41e degré de latitude septentrionale, jusques vers le 53e degré : & de l'occident à l'orient environ depuis le 104e degré de longitude jusqu'à la mer Orientale. Il est borné au nord par la grande rivière que les Moscovites appellent Yamoüi ou Amour, les Chinois, Helong kiang, & les Mantcheoux Saghalien oula ; au midi par la province de Leao tong & la Corée ; à l'orient par la mer Orientale : & à l'occident par le pays des Mongous.

Ce pays est fort étendu de l'orient à l'occident, mais il n'a jamais été p.036 guère habité, & l’est aujourd'hui encore moins depuis que l'empereur a attiré à Peking une partie des peuples qui y demeuraient. Il y a pourtant des villes & des bourgades fermées de murailles. On y compte aussi plusieurs villages & hameaux, dont les habitants cultivent la terre.

Ses villes les plus considérables sont Oula aighou & Ningouta où l'empereur entretient garnison. Il y a des gouverneurs & d'autres officiers de guerre & de justice : c'est là qu'on envoie les criminels en exil, & c’est le moyen dont on se sert pour repeupler le pays des Mantcheoux qui se sont rendus maîtres de la Chine.

L'air y est fort froid : le pays est rempli de montagnes & de forêts, & ne paraît guère différer du Canada, de la manière que s'en expliquent ceux qui en sont. J'ai entretenu tant de gens qui y ont demeuré la plus grande partie de leur vie, & qui y ont fait de fréquentes excursions : leur témoignage est d'ailleurs si conforme, que je ne puis raisonnablement douter de la vérité de ce qu'ils en rapportent.

Ces Tartares n'habitent guère que le long des rivières sur le bord desquelles ils bâtissent des cabanes, & passent leur vie à la chasse & à la pêche : l'une & l'autre y sont fort abondantes, aussi en tirent-ils toute leur subsistance, principalement ceux qui sont le plus à l'orient, dont les mœurs ont quelque chose de grossier & de sauvage.

Les Mantcheoux ne laissent pas de diviser ce pays en plusieurs provinces. La plus occidentale est celle de Solon, que les Moscovites appellent Dauvré, quoique Dauvré soit plutôt le nom de la nation que du pays. Cette province commence proprement à l'endroit où la rivière d'Ergoné se joint au fleuve de Saghalien oula, & s'étend en descendant vers l'orient le long de ce fleuve, plus de150 lieues jusques vers Ningouta.

Le gouverneur de cette province m'a dit qu'il n'y avait pas plus de dix mille familles dans toute la province. Ils sont grands chasseurs & fort adroits à tirer de l'arc, aussi paient-ils leur tribut à l'empereur en peaux de zibelines ; chaque chef de famille en paye une, deux, trois par année, selon qu'ils sont taxés, eu égard au nombre de gens capables de porter les armes & d'aller à la chasse.

Il n'y a dans tout le pays qu'une bourgade nommée Merghen ou Merghin, encore est-ce l'empereur qui l'a fait bâtir, & il y tient une petite garnison. Dans tout le reste ce ne sont que des cabanes que chacun se bâtir soi-même. Les Moscovites avaient élevé une forteresse dans cette province, qu'ils avaient appelée Albazin, & que les Tartares nommaient Yacsa du nom d'une petite rivière où elle était bâtie, dans l'endroit par où cette rivière se décharge dans le fleuve Saghalien oula.

C'est cette forteresse qui a donné occasion à la guerre que les Moscovites ont fait à l'empereur de la Chine. Les Moscovites y tenaient une forte garnison, & empêchaient les Chinois d'aller à la chasse des martres zibelines dans tous les environs, où il y en a de fort belles & en quantité : mais enfin cette forteresse a été rasée, & le pays entièrement cédé à l'empereur de la Chine, par le traité de paix fait à Niptchou.

Depuis le lieu où était la forteresse d'Yacsa jusqu'à l'embouchure du fleuve Saghalien oula, dans la mer Orientale, il y a bien quatre cents lieues, ainsi que me l'a assuré le gouverneur général de tout ce pays-là, qui en a fait le chemin en barque, par ordre de l'empereur.

On compte 150 lieues depuis Yacsa jusqu'à Ningouta, de Ningouta on va jusques à une nation qui se sert de chiens pour voiturer les fardeaux, comme nous nous servons de chevaux & de bœufs, & que les Mantcheoux, dont le pays s'étend jusqu'aux terres de cette p.037 nation, n'appellent pas autrement que la nation qui se sert de chiens.

Cette nation s'étend le long du même fleuve environ 200 lieues, quoiqu'elle ne soit pas fort nombreuse, n'y ayant que çà & là de petits hameaux, situés d'ordinaire à l'embouchure de quelque petite rivière qui se jette dans le Saghalien oula.

Le reste de la rivière jusqu'à la mer, est occupé par une autre nation nommée Fiattou ou Fiatta qui a une langue toute différente : cette nation est fort farouche, & selon qu'on me l'a dépeinte, elle ressemble assez aux Iroquois. Les langues de ces deux nations différentes entre elles, sont aussi fort différentes de celle des Mantcheoux. Ils ne vivent que du poisson qu'ils pèchent en abondance, & ils se couvrent des peaux de ces poissons : ce qui leur a fait donner le nom de Yu pi, qui signifie en chinois peau de poisson : ils n'ont aucune idée de l'agriculture, ils se logent dans des huttes & des cabanes : ils n'ont ni roi, ni souverain. Chaque bourgade se choisit un chef, auquel elle obéit à peu près comme font les sauvages en Canada. Ils ont de petites barques qu'ils font d'écorce d'arbres, ou bien de troncs d'arbres qu'ils creusent.

Ceux qui sont à l'embouchure de la rivière, voient de temps en temps des barques qui viennent des îles : il y en a une grande quantité vers cette embouchure, qui n'a pas plus de trois lieues de largeur : cette rivière est partout très profonde, & navigable, quand elle n'est pas glacée : de grands vaisseaux pourraient la remonter jusques à Niptchou c'est-à-dire, environ cinq cents lieues.

Je demandai au gouverneur de ce pays-là, s'il n'y avait point d'habitations vers la mer Orientale : il me répondit qu'il n'y avait vu que de grandes forêts, & que ceux qui habitent le long de la rivière, ne connaissaient point d'autre nation. Ainsi tout ce vaste pays qui est à l'orient de la rivière nommée Songari par les Tartares, & par les Moscovites Singale, n'est qu'un vaste désert plein de montagnes & de forêts.

Ceux qui habitent le long de la rivière de Songari, sont des Mantcheoux que les Moscovites appellent Doutchari. Ce sont eux qui tous les hivers vont chasser les zibelines dans ces vastes forêts, qu'on voit de côté & d'autre du Saghalien oula, & ils reviennent passer l'été dans leurs habitations, dont la plupart sont aux environs de Ningouta.

Au nord du Saghalien oula, à 100 lieues environ au-dessous d'Yacsa, se voit une rivière considérable que les Mantcheoux appellent Tchikiri, & les Moscovites Zia : cette rivière a bien demie lieue de largeur vers l'endroit où elle se jette dans le Saghalien oula : pour la remonter jusqu'à sa source, il faut, dit-on, deux mois, mais il ne faut pas 15 jours pour la descendre : elle a son cours fort rapide en descendant du nord-est au sud-ouest, & prend sa source dans cette chaîne de montagnes, qui a été déterminée pour servir de limites entre les terres appartenant à l'empereur de la Chine, & celles qui appartiennent aux czars de Moscovie.
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