Mémoires géographiques








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Les Mantcheoux appellent les peuples qui habitent aux environs de cette rivière Orotchon, d'un animal nommé Oron. C'est une espèce de petit cerf que les habitants apprivoisent, & dont ils se servent comme de bête de charge, soit pour tirer leurs traîneaux, soit pour porter leur bagage. J'en ai vu dans la ménagerie de l'empereur, aussi bien que des élans ou alées qui sont en quantité dans ce pays-là, & dans la province de Solon. C'est aux environs de la rivière de Tchikiri que sont les belles zibelines. On y trouve pareillement des hermines grises & des renards noirs. Les Moscovites en tiraient quantité de belles peaux, quand ils étaient maîtres d'Yacsa.

La seconde nation de la Tartarie, qui a toujours été la plus nombreuse & p.038 la plus étendue, est celle des Mongous qu'on appelle quelquefois à la Chine Si ta tse, c'est-à-dire, Tartares occidentaux, & par dérision Tsao ta tse, c'est-à-dire, Tartares puants, parce que ordinairement ils sont de mauvaise odeur.

Cette nation comprend les Kalmucs ou Eluths, les Kalkas & ceux qu'on appelle simplement Mongous, qui demeurent aux environs de la grande muraille. Leur pays s'étend de l'occident à l'orient, depuis la mer Caspienne jusqu'aux Tartares orientaux dont nous venons de parler, c'est-à-dire, jusqu'à 2 ou 3 degrés de longitude au-delà du méridien de Peking, & du midi au nord depuis la grande muraille de la Chine, jusque vers le 50e degré de latitude.

Ils parlent tous la même langue, qu'on appelle simplement langue mongole. A la vérité ils ont quelques dialectes différents, mais ils s'entendent tous fort bien, & qui sait la langue des uns, se fait entendre de tous les autres. Ils n'ont aussi tous qu'une même religion, qui est celle du Thibet, c'est-à-dire, qu'ils adorent l'idole Fo, qu'ils appellent en leur langue Foucheki : ils croient la transmigration des âmes, & ils ont pour les prêtres de leurs idoles appelés lamas une si profonde vénération, que non seulement ils leur obéissent aveuglément, mais encore qu'ils leur donnent ce qu'ils ont de meilleur.

La plupart de ces prêtres font fort ignorants : mais pour être estimés habiles parmi ces peuples, il suffit d'entendre un peu la langue du Thibet & d'en connaître les caractères, afin d'être en état de lire les livres sacrés qui sont écrits en cette langue.

On ajoute que la plupart des lamas se plongent dans la débauche, surtout avec les femmes, dont ils abusent impunément. Néanmoins les princes du pays se laissent gouverner par leurs conseils, ils écoutent leurs avis avec respect, & l'honneur qu'ils leur rendent, va jusqu'à leur céder la première place dans les assemblées de cérémonie.

Tous les Mongous vivent aussi de la même manière, errant çà & là avec leurs troupeaux, & demeurant campés dans les lieux où ils sont commodément, & où ils trouvent le meilleur fourrage. En été ils se placent ordinairement dans des lieux découverts près de quelque rivière ou de quelque étang, & s'il n'y en a point, aux environs de quelque puits : en hiver ils cherchent les montagnes & les collines, ou du moins ils s'établissent derrière quelque hauteur, où ils soient à couvert du vent de nord, qui est en ce pays-là extrêmement froid : la neige supplée à l'eau qui leur manque.

Chaque souverain demeure dans son pays, sans qu'il soit permis ni à lui, ni à ses sujets d'aller dans les terres des autres : mais dans l'étendue des terres qui leur appartiennent, ils campent où ils veulent. Ils sont naturellement sales & malpropres dans leurs tentes, dans leurs habits, & dans toutes leurs manières qui sont tout à fait grossières & impolies. Ils vivent au milieu des ordures de leurs bestiaux, dont la fiente leur tient lieu de bois pour faire du feu : car il n'y en a point dans les lieux qu'ils habitent. Ils sont bons cavaliers, habiles chasseurs, adroits à tirer de l'arc à pied & à cheval : en général leur vie est très malheureuse.

Ennemis du travail, ils aiment mieux se contenter de la nourriture qu'ils tirent de leurs troupeaux, que de se donner la peine attachée à la culture de la terre, qui est assez bonne en plusieurs endroits. Durant l'été ils ne vivent que du laitage de leurs bestiaux, usant indifféremment de lait de vache, de cavale, de brebis, de chèvres, & de chameaux : leur boisson ordinaire est de l'eau cuite avec des feuilles de thé, mais du plus grossier & du plus vil qui soit dans toute la Chine. Ils y mêlent du beurre, de la crème, & du lait, plus ou moins, selon qu'ils sont plus ou moins à leur aise.

Ils font aussi une espèce d'eau-de-vie p.039 avec du lait aigre, principalement de cavale, qu'ils font distiller après l'avoir fait fermenter. Les riches mêlent de la viande de mouton fermentée avec ce lait aigre, & ensuite ils le distillent : cette eau-de-vie est forte & nourrissante ; leurs délices est de s'enivrer de cette liqueur : ils prennent aussi beaucoup de tabac. Ils ont communément un bon naturel & de la droiture.

Quoique la polygamie ne soit plus défendue parmi eux, ils n'ont ordinairement qu'une femme. Ils brûlent les corps de leurs morts, & vont enterrer les cendres sur quelque hauteur : ils font un amas de pierres sur la fosse, & sur ces monceaux de pierres, ils plantent quantité de petits étendards.

Ils sont fort dévots dans leur fausse secte, & presque tous portent des chapelets au col, sur lesquels ils récitent leurs prières. S'ils avaient embrassé la vraie religion, je crois qu'ils feraient de fervents chrétiens : quoique pourtant, à dire vrai, ils sont tellement entêtés de leurs lamas & de leurs erreurs, qu'il y a peu d'apparence qu'on pût les convertir à la foi, à moins que Dieu ne fît un de ces miracles de la grâce, par lesquels sa main toute puissante sait changer les pierres en enfants d'Abraham.

Il n'y a guère de prince mongou qui n'ait quelque pagode dans ses États, quoiqu'il n'y ait pas une seule maison. J'ai vu le reste d'un de ces temples à plus de 250 lieues de Peking : les tuiles vernissées ou plutôt émaillées de couleur jaune, avaient été apportées de Peking, & des ouvriers venus exprès de la Chine avaient travaillé à sa construction. C'était un de ces fourbes de lamas, lequel se disait un Fo vivant, & se faisait adorer en cette qualité, qui l'avait fait bâtir dans les États du roi des Kalkas son frère.

Quoique les Tartares Mongous n'aient qu'une même langue, une même religion, & une même façon de vivre, on les peut diviser en trois sortes de peuples, savoir les Kalmucs, les Kalkas, & les Mongous.

Les Kalmucs qu'on appelle ici & chez eux-mêmes Eluths, occupent le pays qui est entre la mer Caspienne & la montagne d'Altaï, de l'occident à l'orient : & du septentrion au midi, entre les Moscovites & les Tartares Yusbeks, qu'ils appellent Hassack pourouk, avec lesquels ils sont continuellement en guerre : ils se sont étendus jusqu'au Thibet, ainsi que je dirai plus bas.

Les Eluths sont à présent de trois sortes : quoiqu'ils soient tous originaires de la même famille, ce sont comme trois branches qui sont sorties du même tronc.

— La première sorte est de ceux qui sont maintenant les plus nombreux & les plus puissants : ils vont tous les ans camper durant l'hiver sur les bords de la mer Caspienne assez près d'Astracan, où ils font un grand commerce. Ce sont les plus occidentaux, & ils occupent les terres qui se trouvent entre la Moscovie, Samarcand, Kaskar, & autres pays des Tartares Yusbeks. Ils s'étendent à l'orient jusqu'à une grande chaîne de montagnes que je crois être la continuation du Caucase. Les Eluths sont aussi plus connus en Europe sous le nom de Kalmucs, qu'ils ne le sont en ce pays-ci, où on les appelle les Eluths Ayouki. Ils sont alliés des autres Eluths plus orientaux, & ils entretiennent entre eux quelque commerce.

— Les seconds Eluths que les Moscovites appellent aussi Kalmucs, sont ceux qui habitent depuis cette chaîne de montagnes, dont je viens de parler, jusques à une autre chaîne de hautes montagnes, dont la plus considérable s'appelle Altaï : c'est de cette montagne que sortent plusieurs grandes rivières, dont les principales font l'Oby & l'Irtis. Le roi des Eluths tenait ordinairement sa cour vers la source de cette dernière rivière : ces peuples étaient nombreux, puissants, & occupaient une vaste étendue de pays depuis les terres des Moscovites, jusqu'au pays des p.040 Tartares Yusbeks : mais ils s'affaiblirent & se ruinèrent eux-mêmes par leurs divisions & par leurs guerres intestines.

Cependant leur dernier roi nommé Caldan Pojoctou han, après avoir réuni sous sa domination tout ce qui restait de ce grand peuple, a détruit de nos jours l'empire des Kalkas qui était puissant en Tartarie, & a même osé déclarer la guerre à l'empereur de la Chine. Il ne pensait à rien moins qu'à la conquête de cet empire, & peut-être aurait-il réussi dans son projet, si son neveu ne se fut pas séparé de lui avec plus de la moitié de ses gens, & s'il eut eu affaire à un prince moins vigilant & moins brave que n'était l'empereur Cang hi ; mais il a été entièrement défait lui & son armée, en sorte qu'il ne reste à présent des Eluths que le neveu de Caldan, qui s'étant retiré d'auprès de son oncle avec ceux de sa suite, & s'étant toujours maintenu en bonne intelligence avec l'empereur de la Chine, est présentement paisible possesseur de ses États, qui sont aux environs de la source de l'Irtis. Comme dans le journal qui suit, des voyages faits en Tartarie, on parle beaucoup des Eluths & du Caldan leur roi, il est à propos pour un plus grand éclaircissement d'entrer dans quelque détail de l'origine, & des dernières guerres de ces peuples.

Il n'y a guère plus de 80 ans que tous les Eluths de ce pays-là n'avaient qu'un chef ou roi appelé Otchirtou Tchetching han, dont il est fait mention dans plusieurs relations, & particulièrement dans celle du père avril. Le prince d'Ablay son frère s'étant révolté contre lui, fut défait dans un combat & obligé de se retirer bien loin vers la Sibérie. Il y avait sous ce roi plusieurs petits princes de sa maison qui s'appellent taikis, & que les Moscovites nomment taicha & taichi : chacun de ces taikis étant maître de ses gens, se gouvernait à sa fantaisie & ne rendait au roi leur souverain qu'une obéissance apparente, ne lui payant de tribut qu'autant qu'il le jugeait à propos.

L'un de ces taikis nommé Patorou hum était fort riche, & s'était acquis beaucoup de réputation parmi les siens, particulièrement dans la guerre du Thibet dont je parlerai plus bas ; il laissa en mourant plusieurs enfants : ce fut l'aîné appelé Ontchon qui lui succéda.

Dans le temps qu'il faisait la guerre aux Tartares Hassaks Pouroutes ou Yusbeks, il tomba malade de la petite vérole dans son camp, & comme, par une superstition aussi ridicule que barbare, les Mongous ont coutume d'abandonner ceux qui sont attaqués de ce mal, les gens d'Ontchon se retirèrent sur-le-champ, & laissèrent le prince seul dans sa tente, sans qu'il restât un seul domestique pour le servir.

Les Tartares mahométans qui étaient postés vis-à-vis des Eluths, les ayant vus décamper, ne manquèrent pas de venir le lendemain dans le camp abandonné, & ayant trouvé le malade, ils en prirent tant de soin qu'ils le guérirent.

Comme ce prince ne jugea pas à propos de découvrir qui il était, on le garda comme un simple esclave pendant trois ans. Cependant Senghé second fils de Patorou hum taiki ne doutant point que son frère aîné ne fût mort, épousa sa femme, selon la coutume des Mongous qui est en cela semblable à celle des Juifs.

Au bout des trois ans Ontchon se fit connaître aux Tartares de Hassack pour ce qu'il était, & leur ayant promis avec serment que s'ils le renvoyaient en son pays, il ne leur ferait plus la guerre, il recouvra sa liberté, & on lui donna cent hommes pour lui servir d'escorte, jusques sur ses terres.

Ontchon étant arrivé sur la frontière de ses États, dépêcha un courrier à son frère Senghé pour l'informer de ses aventures & de son retour : celui-ci surpris d'une nouvelle si peu attendue, alla aussitôt chez la femme de son frère qui était p.041 devenue la sienne, pour savoir à quoi elle se déterminerait dans une pareille conjoncture. Cette femme qui avait agi de bonne foi, lui répondit qu'elle ne l'avait épousé, que dans la persuasion que son premier mari n'était plus en vie : mais que puisqu'il était vivant, elle ne pouvait se dispenser de se réunir avec lui.

Senghé également passionné pour la femme & pour les États de son frère, dont il était en possession, & qu'il voulait retenir, fit partir des gens de confiance comme pour aller au-devant du prince & lui faire honneur, mais en effet pour le surprendre & le massacrer lui & toute sa suite, selon les ordres secrets qu'il leur avait donnés : la chose ayant été exécutée, il fit publier qu'on avait défait un parti de Hassaks pouroutes sans parler de son frère.

Cependant ce crime ne fut pas longtemps sans être divulgué. Un de ses autres frères qui était de la même mère qu'Ontchon, & un de ses neveux, fils de ce même Ontchon, se liguèrent pour tirer vengeance du meurtrier du prince. Ils rassemblèrent les anciens domestiques de ce prince, & ils prirent si bien leurs mesures qu'ils tuèrent Senghé & remirent le fils d'Ontchon en possession des États de son père.

Caldan troisième fils du Patourou hum taiki & frère de Senghé de même lit, s'était fait lama dès sa jeunesse, & avait été élevé auprès du Grand lama, comme un de ses principaux disciples : il était venu ensuite s'établir à la cour de Otchirtou tche tchin han qui le considérait fort. Lorsqu'il apprit ces nouvelles il demanda permission au Grand lama du Thibet son maître de quitter l'habit & la profession de lama, pour venger la mort de son frère Senghé.

Cette permission lui fut accordée : & aussitôt il forma un corps d'armée des anciens domestiques de Senghé & des troupes que lui accorda Otchirtou, & avec ce secours il se saisit des meurtriers de son frère ; après les avoir fait mourir, il se rendit maître de tous les biens de ses frères & des États de Senghé. Il épousa la principale femme de ce prince, qui était fille d'Otchirtou roi des Eluths, & ses forces augmentant chaque jour, il se vit en état de disputer le royaume à son beau-père Otchirtou, auquel il était redevable de la fortune présente.

Une querelle que leurs gens eurent ensemble, fut le prétexte dont il se servit pour lui déclarer la guerre : il entra avec ses troupes dans le pays d'Otchirtou qui vint au-devant de son ennemi à la tête de ses gens ; la bataille se donna proche un grand lac nommé Kizalpou. Caldan remporta la victoire, fit son beau-père prisonnier, & le fit égorger pour s'assurer la conquête de ses États. Par là il devint le chef de tous les Eluths.

Le Grand lama récompensa ses cruautés & la perfidie dont il avait usé envers un roi son beau-père & son bienfaiteur, en lui donnant le nom de han, qui signifie roi ou empereur, & c’est de ce mot qu'on appelle les princes tartares kan, qui est le même, & qui s'écrit de la même manière en Tartare que han : sur quoi il est bon de remarquer qu'en Europe on change H en K dans la plupart des mots, surtout lorsque la lettre est initiale, on dit donc ici han pour ce qu'on appelle kan en Europe : on nomme ici Hami une petite ville des Tartares Yusbeks, la plus voisine de la grande muraille, au lieu qu'en Europe on l'appelle Kami : on dit Houblai pour Coublai, Halhas pour Kalkas, & ainsi de plusieurs autres.

Depuis ce temps-là le Caldan jouit tranquillement de ses conquêtes : il n'eut de guerre qu'avec les Hassaks pouroutes ennemis irréconciliables des Eluths, jusqu'à l'année 1688 qu'il entra à main armée dans le pays des Kalkas : il trouva ces peuples affaiblis par leurs dissensions domestiques, il les défit dans une bataille, & profitant de la supériorité de p.042 ses armes, il ne cessa de les poursuivre qu'après leur entière défaite.

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