Mémoires géographiques








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Si l'intérêt commun eut pu les réunir, les Eluths n'auraient jamais entrepris de les combattre. La première fois que j'allai du côté de la Moscovie pour y traiter de la paix, je vis les tristes restes de ces malheureux Kalkas, qui fuyaient de toutes parts pour se dérober à la fureur des Eluths.

Maintenant que le Caldan a été détruit à son tour par l'empereur de la Chine, il n'y a plus dans ces vastes contrées que 10 ou 12.000 familles d'Eluths, à la tête desquels est un neveu de Caldan, fils aîné de Singhé. Ce prince nommé Tse vang raptan se retira d'auprès de son oncle, dès le commencement de cette dernière guerre : voici le sujet de sa retraite & de son mécontentement.

Une princesse fille d'Otchirtou lui avait été promise en mariage : elle plut au Caldan, & il l'enleva. Non content d'avoir fait cette injustice à son neveu, il attenta encore sur sa vie, & il aposta des assassins, qui ayant ordre de le tuer, manquèrent leur coup, & lui crevèrent simplement un œil.

Ce prince vit paisiblement dans ses États, il commence à faire labourer la terre, & il y est forcé par la diminution de ses troupeaux, qui ne suffisent plus pour l'entretien de les peuples. Il est toujours en guerre avec les Yuzbeks : le pays de Touroufan & d'Yarkian lui est soumis. Il y a peu d'années que la ville d'Yarkian voulut secouer le joug & se révolta contre lui : il l'assiégea aussitôt & s'en rendit le maître, & après l'avoir saccagée, il lui ôta tous les moyens de se soustraire désormais à son obéissance.

— La troisième espèce d'Eluths est de ceux qui occupent tout le pays qui est entre une des extrémités de la province de Chen si, une partie de la province de Se tchuen & le royaume de Thibet où le roi & le chef de ces Eluths nommé Dalai han fait sa résidence ordinaire ; ce sont ces Eluths, qui, aidés du secours des autres Eluths, & principalement de Patourou hum taiki, ont conquis dans ce siècle, le royaume de Thibet, & l'ont donné au Grand lama : car il n'y a pas plus de 60 ans que le Thibet qu'on appelle indifféremment Toubet, Thibet, & Tangout, était gouverné par un roi naturel du pays nommé Tsanpa han, que les Chinois appellent dans leur histoire Tsanpou.

Ce prince était autrefois très puissant, & il est probable que c'était le fameux Prêtre-Jean si célèbre dans l'histoire ; bien que le Grand lama, qu'on nomme ici dalai lama demeurât dès lors dans Poutala, que nos voyageurs ont appelé indifféremment Betala, Lassa, & Barantola, il n'était pourtant pas souverain temporel du pays : c'était Tsanpa qui régnait alors, & qui perdit la couronne de la manière que je vais raconter.

Les Mongous, qui révèrent le dalai lama comme une divinité sur terre, jugèrent que Tsanpa ne le traitait pas assez honorablement, & que c'était à eux à venger sa dignité du mépris qu'on en faisait : le roi de cette troisième espèce d'Eluths dont nous parlons, joignit à ses gens ceux que Patourou hum taiki lui amena ; il attaqua ensuite le roi de Thibet, le défit en bataille rangée, le fit prisonnier, & l'ayant fait mourir, il donna le royaume de Thibet au Grand lama. Il se tint même honoré de se dire son vassal, & pour lui assurer cette conquête, il fixa sa demeure auprès de Poutala : ce roi s'appelait Couchi han grand-père de celui qui règne aujourd'hui, qu'on appelle Dalai han.

Les autres princes de sa famille, qui s'étaient joints à lui dans cette guerre, s'en retournèrent en leur pays, qui est à l'orient du Thibet, & qui s'étend depuis le Thibet jusqu'auprès de la grande muraille de la Chine, vers l'endroit où est la ville de Si ning. Ces princes eluths sont connus à la Chine sous le p.043 nom de taikis de Coconor, du nom d'un grand lac qui est dans les terres qu'ils occupent. Ils sont au nombre de huit qui ont chacun leur pays, & leurs gens à part, indépendants les uns des autres : ils ne se liguent entre eux que pour leur conservation réciproque.

Ils étaient tous vassaux de Dalai han ou plutôt du Grand lama : mais l'empereur ayant détruit les Eluths du Caldan, fit inviter ces huit taikis de le venir trouver. Celui qui tenait parmi eux le premier rang, se rendit auprès de l'empereur, il en fut reçu favorablement, aussi se fit-il son vassal, & il reçut de Sa Majesté le titre & les sceaux de Tsin vang, c'est-à-dire, de régulo du premier ordre : quelques-autres des huit princes se contentèrent d'envoyer des députés à l'empereur, pour lui rendre leurs hommages.

L'empereur ne veut pas assujettir par la force des armes ce qui reste des princes de ces deux maisons des Eluths, il aime mieux les attirer par la douceur en les traitant bien, en leur envoyant souvent des présents qu'on appelle ici des récompenses, ce qui les engage à envoyer pareillement leurs présents, auxquels on donne le nom de tributs.

Il y a liberté entière à tous ces Eluths de venir commercer à la Chine, &, jusqu'à Peking même ; on n'exige d'eux aucun droit, on leur fournit même tout ce qui est nécessaire pour leur subsistance pendant 80 jours, qui est le temps qu'on leur accorde pour leur commerce ; ce temps expiré, s'ils veulent rester plus longtemps, à eux permis, mais on ne leur fournit plus rien.

On en use de même avec les Tartares mahométans qui trafiquent à la Chine ; on permet le commerce à tous ceux qui voyagent par terre, & qui viennent à la Chine par les provinces de l'occident ; la vue qu'on a, c'est d'engager peu à peu ces peuples à se soumettre à l'empereur, par l'espérance d'un riche négoce, & par les avantages qu'ils peuvent tirer de sa protection. La faveur de l'empereur les assure contre les entreprises des princes voisins, qui n'oseraient inquiéter ceux que S. M. protège, de crainte d'attirer contre eux les armes victorieuses, qui depuis la défaite du Caldan, sont plus redoutées que jamais dans toute la Tartarie.

Il faut dire un mot du Thibet qui appartient au Grand lama : quoique le Dalai han demeure près de Poutala au cœur des États de Thibet, il ne se mêle en aucune sorte du gouvernement de ce royaume : il se contente de régner sur les Eluths qui errent çà & là selon leur coutume, dans les terres où il y a de meilleurs pâturages.

Pour ce qui est du Grand lama, comme les affaires temporelles ne sont point de son ressort, il établit un vice-régent qui gouverne en son nom & sous son autorité. Ce vice-régent, qu'on appelle tipa, porte l'habit des lamas quoiqu'il soit marié. L'empereur de la Chine durant la guerre qu'il faisait au Caldan, conféra au tipa la dignité de vang ou de régulo, pour l'attacher à ses intérêts. Il savait que le tipa & les lamas appuyaient secrètement le Caldan & étaient en état de traverser son entreprise. D'ailleurs s'ils se fussent joints aux Mongous, & qu'en même temps ils eussent fait un point de religion de faire la guerre à l'empereur, on aurait eu de la peine à soutenir le choc de tant d'ennemis.

A la vérité le tipa n'osa se déclarer ouvertement contre l'empereur de la Chine : mais il ne laissait pas de favoriser assez publiquement le Caldan. Aussi depuis la ruine de celui-ci, l'empereur n'a guère ménagé le tipa, ni même le Grand lama, il leur a fait parler en maître, en leur signifiant les satisfactions qu'il exigeait de ceux des lamas qui avaient pris ouvertement le parti du Caldan, & les menaçant d'envoyer son armée jusques à Poutala, s'ils n'exécutaient pas ponctuellement ce qu'il leur prescrivait.

p.044 Le tipa & les lamas ont tâché d'adoucir l'empereur ; néanmoins ils ne se sont pas pressés de lui remettre les gens qu'il demandait, & ils lui ont fait à diverses fois de très humbles remontrances, auxquelles l'empereur ne s'est pas rendu.

Cependant il n’est pas croyable que S. M. entreprenne de porter la guerre dans le Thibet : la Chine en est trop éloignée, & les chemins sont trop difficiles pour y conduire une armée : d'ailleurs l'empereur aime à maintenir ses sujets en paix, & son génie ne le porte à la guerre, qu'autant qu'il y est forcé par l'intérêt de la gloire, ou par le bien de ses États.

Au reste Poutala est le nom de la montagne, sur laquelle on a bâti le palais, ou, si l'on veut, la pagode où réside le Grand lama. Au bas de la montagne on voit couler une assez grande rivière nommée Kaltjou mouren. Mouren signifie rivière en langue mongole. C’est, dit-on, un lieu qui a un très bel aspect. Au milieu de la montagne est la pagode qui a sept étages. Le Grand lama loge dans l'appartement le plus élevé.

A côté de la montagne sont les restes de la ville, ou Tsanpa tenait sa cour : elle a été entièrement détruite par Coucihan roi des Eluths. Tous les peuples du Thibet habitent dans de petites villes, dans des bourgades ou villages, & vivent de la culture de la terre.

J'ai appris d'un ancien président du Tribunal des rits de Peking, qui a été autrefois ambassadeur vers le Grand lama tout ce que je dis ici du Thibet, & ce qu'il m'a dit, s'accorde parfaitement avec ce que m'en ont rapporté plusieurs autres mandarins, qui y ont été envoyés plusieurs fois ces dernières années.

Ce président m'a assuré qu'il n'y avait pas plus de 400 lieues depuis Si ming jusqu'à Poutala, & qu'il avait fait le voyage en 46 jours durant l'hiver, ne faisant guère plus de 8 ou 9 lieues par jour : il m'a ajouté qu'il avait trouvé des habitations presque partout. Il employa 20 jours à aller jusqu'à un lieu nommé Tsing fou hai par les Chinois. C'est un lac ou plutôt ce sont trois lacs si près les uns des autres qu'il n'en font qu'un.

C'est là qu'est la source du fleuve Jaune appelé en chinois Hoang ho, qui dans cet endroit n'est qu'une petite rivière d'une eau fort claire. Elle prend d'abord son cours vers le sud, entre des montagnes dont elle reçoit les eaux, & après s'être grossie de celles des ruisseaux, & des petites rivières qui coulent de tout le pays de Coconor, elle entre dans la Chine proche de Ho tcheou : c'est le nom d'une ville de la province de Chen si, sur les confins de la province de Se tchuen, situées au sud-ouest de Si ning.

Ce fleuve entre dans la Chine par un passage fort étroit que forment deux rochers énormes, tellement escarpés, qu'ils paraissent coupés à plomb exprès, pour donner passage à cette rivière : elle est déjà grosse en cet endroit, en même temps fort trouble, à cause des terres sablonneuses que ses eaux entraînent.

Aussi les Chinois disent-ils que leur fameux empereur nommé Yu, qui délivra la Chine de cette grande inondation si célèbre dans l'histoire, en réglant le cours des rivières, & en leur faisant un lit, fit couper ces deux rochers qui n'en faisaient qu'un, pour donner passage à ce fleuve. Au reste Ho tcheou ne serait éloigné de la source du Hoang ho que de dix journées, s'il coulait en droite ligne, & s'il ne faisait pas plusieurs détours.

Ce même mandarin m'a dit que dans le pays de Coconor il avait passé une rivière nommée Altang kol, c'est-à-dire en langue mongole, rivière d'or ; elle n'a guère plus de trois pieds de profondeur, & elle va se jeter dans les lacs de Tsing fou hai. Cette rivière a beaucoup d'or mêlé avec son sable. Les Tartares du pays s'occupent à en tirer pendant l'été. C'est un des principaux revenus des princes de Coconor : ils p.045 envoient leurs gens à cette riche pêche, qui est d'autant plus aisée, que les eaux de la rivière sont fort basses. Il y a tel pêcheur qui pendant quatre mois que dure la pêche, prend six, sept, huit, jusqu'à dix onces d'or, quelquefois davantage, selon qu'il a plus d'adresse ou plus de bonheur.

Cependant ces pêcheurs ne font autre chose que de prendre le sable au fond de la rivière : ils le lavent un peu, & retenant ce qui paraît de l'or, ils jettent le reste, & fondent l'or dans des creusets. Cet or passe pour être très bon, toutefois ils ne le vendent que six poids d'argent. Il y a de l'apparence qu'il vient des montagnes voisines, où cette petite rivière prend sa source ; c’est ce qu'on pourrait découvrir aisément, si ces peuples avaient l'art de creuser des mines. Il y a aussi quantité d'or dans d'autres rivières qui coulent dans les États du Grand lama, & l'on en transporte beaucoup à la Chine.

Ce mandarin m'ajouta que depuis Si ning jusqu'aux frontières du royaume de Thibet, les terres vont toujours en s'élevant d'une manière sensible, & qu'ordinairement les montagnes qu'on grimpe en allant, lesquelles sont en grand nombre, ont beaucoup plus d'élévation sur le terrain qui est à l'orient du côté de la Chine, que sur celui qui est à l'occident du côté du Thibet.

A la vérité il faut que ces petites montagnes, où la petite rivière d'Altang kol prend sa source, soient extrêmement élevées au-dessus du niveau de la mer, puisque cette rivière qui est assez rapide va se jeter dans les lacs de Tsing fou hai & que le Fleuve Hoang ho qui sort de ces lacs, à environ cent lieues d'un cours fort rapide, jusqu'à son embouchure dans la mer Orientale de la Chine ; aussi ce pays est-il fort froid, eu égard à sa latitude : quand on commence à entrer dans le Thibet, le terrain va en baissant, & le climat y est aussi beaucoup plus tempéré.

Durant le voyage de ce mandarin, les gens du pays lui fournirent partout des chevaux pour lui & pour ses gens, des chameaux pour porter son bagage, & tout ce qui était nécessaire pour le nourrir lui & toute sa suite. C'est ainsi qu'ils en usent à l'égard des envoyés de l'empereur. Ils lui donnaient dix moutons & un bœuf pour cinq jours : aussi l'empereur défraye-t-il de même les envoyés du Grand lama & des princes de Coconor lorsqu'ils viennent à Peking.

La seconde espèce de Mongous sont les Kalkas : leurs États sont immédiatement à l'orient des Eluths : leur pays s'étend de l'orient à l'occident, depuis le mont Altaï jusqu'à la province de Solon, & du nord au sud depuis le 50e & le 51e degré, jusqu'à l'extrémité méridionale du grand désert appelé Chamo qui était censé être à eux, parce qu'en effet il y avait plusieurs de leurs gens qui y campaient particulièrement durant l'hiver qu'ils ont moins besoin d'eau : elle est rare dans ce désert : on y trouve quelques puits qu'on a creusés exprès, mais d'ordinaire l'eau en est mauvaise.

Ce désert tourne autour de la Chine. Il est plus affreux & plus étendu du nord au sud vers l'occident, que vers l'orient. Je l'ai passé quatre fois presque toujours en des endroits différents, & j'en ai parcouru la plus grande partie. Il n'a guère plus de 100 lieues à son extrémité orientale, depuis les montagnes qui sont au-delà de la grande muraille ; je n'y comprends pas les montagnes qui sont immédiatement au nord de la grande muraille, qu'on ne peut pas regarder comme une partie du désert, bien qu'elles ne soient guère habitées, car le terroir en est bon, il est rempli de bons pâturages, de bois, de fontaines & de petites rivières qui fournissent de bonnes eaux & en abondance. Je n'y comprends pas non plus le pays qui est au-delà de la rivière de Kerlon où il y a pareillement de bons pâturages, & des eaux en assez grande abondance, quoiqu'il n'y ait, surtout p.046 à présent, que très peu d'habitants du côté de l'occident.

Le désert est beaucoup plus étendu du nord au sud, & a plus de 100 lieues de profondeur ; il est en quelques endroits dénué de toutes choses, sans arbres, sans pâturages, & sans eau, si l'on en excepte quelques étangs & quelques marais, où les pluies se ramassent, & d'assez méchants puits qui sont encore fort rares.

Les Kalkas étaient principalement établis le long des rivières de Selengué, d'Orkon ou Orhon de Toula & de Kerlon parce qu'en ces endroits là se trouvent d'excellents pâturages, & des eaux en abondance. C'est là que s'étaient retirés ces Kalkas, lorsqu'ils furent chassés de la Chine par Hong vou, fondateur de la dynastie de Tai ming : leurs princes descendent pareillement de Zinghiskan ou de ses frères.

Au commencement il n'y avait parmi eux qu'un prince qui portât le titre de roi ou de han, encore payait-il tribut, aussi bien que tous les autres Kalkas, à celui des princes mongous, qui descendait par la branche aînée de l'empereur Coublaï, petit fils Zinghiskan nommé Tchahar han, dont je perlerai plus bas : mais ces Kalkas s'étant fort multipliés, & les princes descendants de ce Coublaï, qui ne portaient que le nom de taiki étant en grand nombre, ceux qui se trouvèrent les plus puissants, se rendirent peu a peu indépendants les uns des autres, & de leur roi même, auquel ils ne rendaient plus qu'un léger hommage.
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