Mémoires géographiques








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On assure qu'avant leur destruction, qui est assez récente, il y avait environ six cent mille familles de ces Kalkas, qui étaient divisées en sept étendards, lesquels avaient chacun leur chef, & sous eux plusieurs centaines de taikis. Trois de ces sept chefs avaient obtenu du Grand lama le nom de han ; mais la plupart des taikis agissaient en souverains sur leurs terres, & ne rendaient aucune déférence à ces han, que celle de leur céder la première place dans les assemblées qu'ils tenaient entre eux, lorsqu'il survenait quelque différend, ou quelque affaire importante à traiter, se regardant comme membres d'une même nation confédérée, qui se devaient un secours réciproque les uns aux autres.

Cependant comme les princes qui étaient les plus puissants, opprimaient les plus faibles, la division se mettait souvent parmi eux, mais aussi ils se réconciliaient aisément par l'entremise de leurs lamas, auxquels ils se laissaient gouverner, & surtout par celle du lama de Thibet, pour qui ils avaient une déférence aveugle.

Le plus ancien de ces trois han s'appelait Tchasaktou : il occupait le pays qui est immédiatement à l'orient du mont Altaï, ses États n'étant séparés de ceux des Eluths que par cette fameuse montagne que les Mongous regardent comme la plus considérable de toute la Tartarie. Ils s'étendaient jusques vers les rivières de Selengué, d'Orhon & de Toula.

Le second de ces han, nommé Touchetou ou Touchektou han était le plus puissant de tous les princes kalkas. Son pays s'étendait le long de ces trois rivières, jusques vers le mont Kentey d'ou la rivière de Toula, & celle de Kerlon prennent leur source.

Le troisième nommé Tchetching han, était établi vers la source de la rivière de Kerlon : ses gens s'étendaient le long de cette rivière, jusqu'à son embouchure dans le lac Dalai ou Coulon, & encore au-delà, jusqu'aux frontières de la province de Solon. Ces deux derniers princes n'ont porté le nom de han que depuis 40 ou 50 ans ; le premier le portait longtemps auparavant.

Comme on parle souvent dans les voyages suivants de guerres qu'ils ont eu, soit entre eux, soit avec le Caldan roi des Eluths, qui a le plus contribué à la ruine des Kalkas, on ne fera pas p.047 fâché de savoir ce qui y a donné lieu.

Avant ces guerres ces Kalkas étaient si puissants, qu'ils donnaient de l'inquiétude même à l'empereur de la Chine. Ils étaient très riches en troupeaux : leurs campagnes étaient couvertes de chevaux, & ils en vendaient environ cent mille tous les ans à Peking : quand on les achetait indifféremment & sans les examiner, ils ne coûtaient chacun que sept ou huit écus : mais quand on les voulait choisir, on avait un cheval de bonne taille pour quinze écus : au lieu que depuis leur destruction, durant le temps que l'empereur faisait la guerre au roi des Eluths, un cheval médiocre, pourvu qu'il fût un peu gras, valait jusqu'à quatre cents livres & d'avantage.

Voici donc ce qui a donné occasion à cette guerre. Un taiki ou prince kalka nommé Lopzang hum taiki, que j'ai vu depuis à l'assemblée des États de Tartarie, attaqua, je ne sais pour quelle raison, le premier de ces trois han, nommé Chasactou han, le battit, & le fît prisonnier, & après l'avoir fait mourir, s'empara de ses biens & d'une partie de ses gens : le reste prit la fuite avec les enfants de Chasactou han : ils se retirèrent auprès du second han Touchetou.

Celui-ci fit savoir incontinent ce qui venait d'arriver à tous les chefs des étendards & aux principaux taikis, les invitant de se joindre à lui pour faire la guerre à l'usurpateur des États de Chasactou. Ils s'assemblèrent aussitôt, & ayant joint l'usurpateur, ils le désirent, & se rendirent maîtres de sa personne, sans néanmoins tremper leurs mains dans son sang : ils se contentèrent de l'envoyer au Grand lama, pour en faire telle justice qu'il lui plairait : ils prièrent en même temps ce pontife de donner au fils aîné de Chasactou han la même dignité qu'avait son père.

Cette demande fut accordée, le fils fut rétabli dans les États du père, mais on ne lui restitua ni ses gens, ni ses troupeaux dont Touchetou han s'était saisi par les avis de son frère, qui gouvernait absolument ce prince. On avait pour lui toute la déférence imaginable, parce qu'il était lama, & qu'il passait pour un des Fo vivants qui sont en grand nombre dans la Tartarie, & qui imposent aussi facilement à ces Mongous grossiers & peu éclairés, que Mahomet imposa autrefois aux pâtres de l'Arabie, pour se les assujettir.

Ce lama, nommé Tsing chung tumba houtouctou, avait été huit ans disciple du Grand lama de Thibet ; pendant ce temps-là il avait appris la langue savante du Thibet, & il s'était rendu si habile à cette école qu'il voulut faire un schisme, en se faisant reconnaître des siens, comme indépendant de celui qui avait été son maître, & prétendant être avec autant de raison un Fo vivant que l'autre : il avait si bien trompé ces Kalkas, qu'il s'en faisait adorer comme une divinité : son frère même, quoique roi des Kalkas, allait régulièrement à certains jours lui rendre les mêmes adorations, qu'on a coutume de rendre aux idoles : il lui cédait le pas en toute occasion, & le laissait le maître absolu de son État. C’est proprement ce lama qui par son orgueil, & par sa mauvaise conduite, a été cause de la destruction de sa famille, & de l'empire des Kalkas.

Chasactou han voyant qu'on lui refusait de lui restituer ses biens, ainsi qu'il avait été arrêté à l'assemblée des États des Kalkas, envoya des ambassadeurs au Grand lama de Thibet pour s'en plaindre, & pour le prier d'interposer son autorité auprès de Touchetou han & du lama son frère, afin de lui faire rendre ses biens qu'ils avaient indignement usurpés. Le dalai lama dépêcha un de ses principaux lamas à Touchetou han & au lama son ancien disciple, pour terminer le différend ; cet envoyé s'étant laissé gagner aux présents qu'on lui fit, se contenta des belles promesses p.048 qu'on lui donna, sans en procurer l'exécution.

Chasactou han n'espérant plus de justice de ce côté là, envoya son second fils à l'empereur de la Chine, pour le supplier de prendre en main ses intérêts, de lui faire restituer ses biens. Sur quoi il est à remarquer que tous les princes kalkas, pour avoir la liberté du commerce de la Chine, rendaient une espèce d'hommage à l'empereur : cet hommage consistait à lui envoyer un chameau, & neuf chevaux blancs, par forme de tribut : ils ne s'acquittaient pas fort régulièrement de ce devoir, & ils s'en dispensaient quand ils le jugeaient à propos.

L'empereur fît partir un ambassadeur vers dalai lama, pour l'engager à envoyer au temps qu'il lui marquait, une personne de considération dans le pays des Kalkas, & il promettait d'y envoyer en même temps un Grand de sa cour, afin de disposer ces princes à un accommodement, & de prévenir la guerre qui allait s'allumer.

Cependant Chasactou han mourut, son fils aîné qui s'était lié avec Caldan roi des Eluths, dont il était voisin, lui succéda, & fut fait han ; il pressa aussitôt la restitution de ses biens. Les envoyés de l'empereur de la Chine & du dalai lama s'étant rendus auprès de Touchetou han & du lama son frère, on convoqua une seconde fois les États des princes kalkas.

L'envoyé de l'empereur était le premier président du Tribunal des Mongous, qui est à peu près du même ordre que les six suprêmes tribunaux de Peking. Cet envoyé s'appelait Argni : j'ai appris de lui-même, & de plusieurs autres mandarins qui l'accompagnèrent dans le voyage, les particularités de cette négociation.

L'envoyé du dalai lama était un des plus considérables de sa cour, & dans l'assemblée personne ne lui disputa le pas, parce qu'il représentait la personne du dalai lama : il n'y eut que le frère de Touchetou han, qui étant aussi lama & se disant Fo vivant, prétendait être égal à ce pontife, & voulait être traité avec la même distinction.

Le roi des Eluths avait aussi ses envoyés qui assistèrent à ces États, pour y soutenir les intérêts de son ami & de son allié. Ceux-ci se récrièrent en vain contre la prétention du lama kalka, qu'ils regardaient comme un attentat énorme contre le respect dû à leur pontife commun, qui devait présider à l'assemblée par son légat ; ce lama ne voulant point céder, les envoyés Eluths se retirèrent fort mécontents.

Enfin pour éviter une brouillerie plus grande que celle qu'on était venu terminer, l'envoyé du dalai lama fut obligé de consentir que le lama frère du roi des Kalkas fût assis vis-à-vis de lui : cette contestation une fois finie, les affaires furent bientôt réglées dans les États ; Touchetou han & le lama son frère promirent solennellement d'exécuter de bonne foi ce qu'on venait de régler : après quoi les États se séparèrent. Mais au lieu de tenir leur parole, ils continuèrent leurs délais ordinaires sous différents prétextes.

Cependant le roi des Eluths choqué du peu de considération qu'on avait eu pour ses envoyés, & de l'affront qu'on avait fait au dalai lama, en la personne de son légat, pressé d'ailleurs par Chasactou han de hâter la restitution de ses biens, dont on lui retenait toujours la meilleure partie, envoya un ambassadeur à Touchetou han & au lama son frère, pour l'exhorter à la restitution qu'ils avaient promis de faire, & surtout pour se plaindre de ce que ce lama kalka avait disputé le pas au légat du dalai lama qui avait été leur maître commun.

Le lama kalka ne put retenir sa colère, il chargea de fers l'ambassadeur, & renvoya quelques-uns de ses gens au roi des Eluths avec des lettres injurieuses, & menaçantes, à l'instant il se p.049 mit avec son frère à la tête d'un gros de troupes pour surprendre Chasactou han. Ce prince, qui ne s'attendait à rien moins, ne put échapper à la fureur de son ennemi : il tomba entre les mains du lama qui le fit noyer : il fit mourir pareillement un des plus considérables taikis dont il retenait les biens : ensuite il entra sur les terres du roi des Eluths, & surprit un des frères de ce prince : lui ayant fait trancher la tête, il la fit planter sur une pique, & l'exposa ainsi au milieu de la campagne ; en même temps il renvoya quelques-uns des domestiques de ce malheureux prince au roi des Eluths avec une lettre pleine d'invectives & de menaces.

Le roi des Eluths outré de dépit, dissimula son ressentiment, jusqu'à ce qu'il fût en état de le faire éclater. Cependant il assembla ses gens, & sur la fin de l'hiver suivant, au commencement de l'année 1688, il s'approcha des terres de Touchetou han. Le lama qui s'y était attendu, demanda du secours à tous les autres princes kalkas, leur faisant entendre qu'il n'avait pris, & fait mourir Chasactou han que parce qu'il s'était ligué avec le roi des Eluths pour faire la guerre à tous les autres Kalkas. La plupart de ces princes se trouvèrent au rendez-vous sur la frontière des États de Touchetou han avec des troupes considérables.

Le roi des Eluths s'étant avancé, vit bien que ce serait une témérité d'en venir aux mains avec une armée beaucoup plus forte que la sienne, c’est pourquoi il ne songea qu'à se camper avantageusement, se flattant que la division se mettrait bientôt dans l'armée des Kalkas : c'est ce qui arriva, ainsi qu'il l'avait prévu. Le chef d'un des plus nombreux étendards décampa le premier pendant la nuit avec tous ses gens. Tchetching han suivit peu après son exemple, enfin tous les autres prirent le parti de la retraite, & laissèrent Touchetou han & le lama son frère avec les seules troupes de leur étendard.

Le roi des Eluths n'eut pas plutôt avis de ce qui se passait, que, sans perdre de temps, il vint fondre sur les troupes ennemies : ce fut moins une bataille qu'une déroute : car ils ne firent aucune résistance. Touchetou han avec sa famille, & le lama son frère avec ses disciples, eurent bien de la peine à échapper des mains du vainqueur : il leur fallut abandonner presque tout le bagage & la plus grande partie de leur armée & de leurs troupeaux.

Le roi d'Eluth fit passer au fil de l'épée tout ce qui tomba sous sa main de Kalkas de la famille de Touchetou han, il pénétra jusqu'à son camp, & jusqu'au lieu où le lama son frère avoir fixé sa demeure ; il brûla tout ce qu'il ne put emporter, & ruina de fond en comble deux beaux temples que le lama avait fait bâtir à grands frais. Ensuite il envoya battre la campagne par ses gens, & leur donna ordre de faire main basse sur tout ce qui se trouverait de Kalkas qui fuyaient de toutes parts.

Nous trouvâmes grand nombre de ces fuyards dans le désert de Chamo, lorsque nous le passâmes au premier voyage que je fis en Tartarie en l'année 1688, & c’est ce qui nous empêcha d'achever ce voyage & d'aller jusqu'à Selengha qui en était le terme, parce qu'il fallait traverser le pays où le roi des Eluths était campé avec les troupes victorieuses.

Touchetou han & le lama son frère se retirèrent jusqu'a l'extrémité méridionale du désert, fort près des terres qui appartiennent à l'empereur de la Chine : ce fut de là qu'ils envoyèrent prier Sa Majesté de les prendre sous sa protection, & de les défendre d'un ennemi, dont ils exagéraient l'ambition & la cruauté.

L'empereur dépêcha un de ses officiers au roi d'Eluth pour savoir de lui le sujet de cette guerre. Ce prince répondit respectueusement à l'empereur, qu'il avait entrepris, & qu'il était p.050 résolu de continuer la guerre, pour venger la mort de son frère ; qu'il ne croyait pas qu'aucun prince voulût donner retraite à un aussi méchant homme qu'était le lama kalka ; que c'était lui qui était le principal auteur des cruautés qu'on avait exercées ; que par cette raison il était résolu de le poursuivre quelque part qu'il se retirât ; qu'au reste l'empereur était également intéressé à cette vengeance, puisqu'il avait hautement violé les promesses qu'il avait jurées aux ambassadeurs de Sa Majesté, pendant la tenue des États, & qu'il avait si peu déféré à sa médiation.

Le lama vit bien que s'il était abandonné de l'empereur, il ne pourrait manquer de tomber entre les mains de son ennemi, surtout le dalai lama lui étant tout à fait contraire : ainsi pour s'assurer une protection qui était son unique ressource, il offrit à l'empereur de se faire, à perpétuité son vassal, avec son frère, sa famille, & ses sujets, & d'engager même tous les autres Kalkas à suivre son exemple. Pendant que cette affaire se négociait, plusieurs des autres princes kalkas recherchèrent la protection de l'empereur aux mêmes conditions d'être ses vassaux. Ils furent reçus favorablement.

Ce fut cette même année qu'arriva la mort de Tchetching han : sa veuve supplia pareillement l'empereur de recevoir son fils au nombre de ses vassaux, & de lui donner lui-même l'investiture & le nom de han. On eut d'abord quelque peine à lui accorder ce nom, parce qu'on prétendait qu'il n'y avait que l'empereur qui eût droit de le porter, & qu'il était incompatible avec la qualité de vassal. Cependant cette femme ambitieuse persistant à vouloir que son fils ne fût point privé d'une dignité, dont son mari était en possession, représenta qu'il ne devenait pas de pire condition qu'auparavant, parce qu'il se soumettait à l'empereur : on eut égard à cette raison, & on lui accorda le nom de han, à condition néanmoins que ce titre finirait avec lui, & qu'il ne passerait point aux descendants de son fils.

L'empereur fut quelque temps sans recevoir Touchetou han, & le lama son frère dans ses terres ; & sans paraître le protéger ouvertement, il se contenta d'abord d'exhorter plusieurs fois le roi des Eluths, à lui sacrifier ses ressentiments, & à ne pousser pas plus loin une vengeance qui devait être satisfaite, par l'état déplorable où il avait réduit ces malheureux princes, & leurs sujets.

Mais le roi d'Eluth ne voulut entendre à aucun accommodement : il répondit encore une fois, que l'empereur était lui-même intéressé à punir des perfides, qui avaient rompu sans raison un traité dont il était le garant, aussi bien que le dalai lama : il ajoutait néanmoins que si Sa Majesté voulait remettre le lama Kalka entre les mains du dalai lama leur commun maître, & le chef de leur religion, pour le juger, qu'en ce cas il promettait de mettre les armes bas, & de cesser toute hostilité.

L'empereur croyant qu'il était de sa grandeur de ne pas abandonner des princes dépouillés de leurs États, qui étaient venus chercher chez lui un asile ; d'ailleurs n'ayant plus rien à craindre de la part des Moscovites, avec lesquels il venait de conclure la paix à Niptchou, il prit les princes kalkas sous sa protection, & leur marqua un lieu dans ses terres de Tartarie, pour s'y établir & y vivre à leur manière : c’est ce qui donna occasion à la guerre qui s'alluma entre l'empereur & le roi des Eluths.

Celui-ci vers la fin de juillet de l'année 1690 vint à la tête de quelques troupes peu nombreuses, mais fort aguerries, jusques sur les frontières de l'empire : il tua ou fit esclaves tout ce qu'il trouva de Kalkas campés le long de la rivière de Kerlon, qu'il avait suivi pour la commodité des fourrages ; & il alla chercher les meurtriers de son frère, jusques dans le lieu même où p.051 l'empereur leur avait donné une retraite.

Au premier bruit de la marche de ce prince, l'empereur rassembla toutes les troupes des Mongous qui lui furent assujettis dès le commencement de la monarchie, & qui s'étant campés presque immédiatement au dehors de la grande muraille, sont comme les gardes avancées de l'empire : il joignit à ces Mongous quelques soldats mantcheoux, qui servaient d'escorte au président du Tribunal de la milice, & à celui du Tribunal des Mongous, qu'il avait envoyés sur les frontières, pour observer les mouvements des Eluths.

Ces deux présidents songèrent à surprendre le roi d'Eluth dans son camp, & ils y réussirent : ils l'amusèrent sous prétexte d'un traité de paix, & lorsqu'il était moins que jamais sur la défiance, ils l'attaquèrent pendant la nuit, mais ils furent repoussés avec vigueur, & poursuivis jusques sur les terres de l'empire, où ils gagnèrent les montagnes qui les mirent en sûreté.

L'empereur ayant appris cette nouvelle, fit partir en diligence une grosse armée de Peking, pour aller à la rencontre des Eluths. Il avait dessein de la commander en personne, & il m'avait fait avertir de le suivre : mais sur les remontrances de son Conseil, & des Grands de l'empire, il changea de résolution ; il en donna le commandement à son frère aîné qu'il établit généralissime, & il le fit accompagner par l'aîné de ses enfants, avec les principaux de son Conseil.

L'armée marcha droit au roi d'Eluth, qui l'attendait de pied ferme environ à 80 lieues de Peking. Ce prince s'était campé avantageusement, & quoiqu'il manquât d'artillerie, dont l'armée impériale était bien fournie, & qu'il n'eût que très peu de troupes, il ne laissa pas avec des forces si inégales d'accepter le combat.

D'abord son avant-garde fut désolée par le canon ennemi : c’est ce qui l'obligea à changer de poste pour la mettre hors d'insulte : & comme il s'était placé derrière un grand marais, qui l'empêchait d'être investi par l'armée de l'empereur, il se défendit avec une bravoure incroyable jusqu'à la nuit, où chacun se retira dans son camp. L'oncle maternel de l'empereur de la Chine, qui exerçait la charge de grand maître d'artillerie, fut tué d'un coup de mousquet sur la fin de la bataille, lorsqu'il donnait les ordres pour retirer le canon.

Les jours suivants se passèrent en négociations de part & d'autre : enfin on permit au roi des Eluths de se retirer avec les siens ; mais on lui fit jurer auparavant devant son Fo, qu'il ne reviendrait jamais sur les terres de l'empereur, ni de ses vassaux. Dans sa retraite, une partie de son armée périt de faim & de misère.

Cette disgrâce fut suivie d'une autre : son neveu Tse vang raptan qu'il avait laissé dans son pays pour le garder, l'abandonna, & se retira fort loin avec tous ceux qui voulurent le suivre. Ce fut un coup mortel pour le roi d'Eluth : il fut trois ou quatre ans à rétablir son armée, que les malheurs de cette campagne avaient extrêmement diminuée.

Cependant lorsque l'armée de l'empereur & les généraux qui la commandaient, furent de retour à Peking, on commença par instruire leur procès, quoiqu'ils eussent eu l'avantage du combat : c'est une loi parmi les Mantcheoux établie dès la fondation de la monarchie, qu'un général qui livre bataille, & ne remporte pas une victoire complète, est censé coupable, & doit être puni.

Si l'empereur avait laissé agir le Conseil suivant la rigueur des lois, son frère aurait été dépouillé de la dignité de vang 1, & les autres Grands de l'empire qui avaient été de son Conseil, auraient du moins perdu leurs charges. On avait même délibéré si on ne les renfermerait pas dans une étroite prison : mais l'empereur déclara que la faute étant légère, elle ne méritait qu'un léger châtiment.

Ainsi le régulo généralissime, & p.052 quelques autres officiers généraux, qui sont à peu près ce que nous appelons ducs, comtes, marquis, furent condamnés à perdre trois années du revenu de leur dignité, & les autres furent abaissés de cinq degrés.

L'empereur honora extraordinairement la mémoire de son oncle, qui avait été tué dans cette action. Il conserva à son fils aîné les charges & les dignités, entr'autres celle de chef d'un des étendards, jugeant qu'elles ne devaient pas sortir de la famille d'un homme, qui avait si généreusement sacrifié sa vie pour le bien de l'État.

Sa Majesté récompensa pareillement les parents de ceux qui étaient morts dans le combat, ou qui y avaient été blessés. Enfin tous ceux qui s'y étaient distingués, eurent des récompenses proportionnées à leur mérite. L'année suivante, S. M. alla tenir les États dans la Tartarie. Ce fut alors que tous les princes kalkas se firent ses vassaux d'un commun concert, & lui rendirent un hommage solennel.

Le roi des Eluths demeura jusques en l'année 1694 le pays qui appartenait autrefois à Chasactou han & à Touchetou han : après avoir rétabli son armée, il parcourut les bords du fleuve de Kerlon enlevant tout ce qu'il y trouvait de Kalkas, il s'avança même jusques sur les frontières du pays de Cortchin, d'où il envoya solliciter le principal prince de se joindre à lui contre les Mantcheoux.

« N'est-il pas indigne, lui écrivait-il, que nous devenions les esclaves de ceux dont nous avons été les maîtres ; nous sommes Mongous, nous suivons une même loi ; nous devons donc unir nos forces pour reconquérir un empire, qui est l'héritage de nos ancêtres & le nôtre ; je veux bien partager la gloire & le fruit de mes conquêtes, avec ceux qui en auront partagé le péril ; mais aussi s'il arrive, ce que je ne puis me persuader, que quelques-uns des princes mongous soient assez lâches pour vouloir être toujours asservis aux Mantcheoux nos ennemis communs, qu'ils s'attendent à éprouver les premiers efforts de mes armes. Leur ruine entière sera le prélude de la conquête de la Chine.

Le roi de Cortchin donna en cette occasion une preuve de la fidélité qu'il avait jurée à l'empereur : il lui envoya la lettre du roi d'Eluth. Elle donna quelques inquiétude au prince, car quoiqu'il sût bien que les Eluths étaient trop faibles pour oser l'attaquer, il craignait néanmoins la réunion des princes mongous capable de jeter la terreur dans l'empire : leur ancienne animosité contre les Mantcheoux, & la protection secrète que le dalai lama donnait au roi des Eluths, dont il souhaitait l'élévation, pouvaient facilement réunir tous ces Tartares dans un même dessein, de se délivrer de l'assujettissement où ils étaient.

Ce furent ces considérations qui déterminèrent l'empereur à faire un nouvel effort pour exterminer les Eluths, ou les contraindre par la force de ses armes à une paix durable & solide.

Ce fut dans cette vue qu'en 1696 il fit entrer trois armées dans la Tartarie, afin d'envelopper les Eluths de toutes parts. Il marcha lui-même en personne à la tête de la plus nombreuse, accompagné de plusieurs de ses enfants & des principaux princes de son sang. Une de ses armées remporta une victoire complète, tandis que celle de l'empereur jetait partout l'épouvante.

Enfin cette année-là & la suivante il acheva de détruire, de soumettre, ou de dissiper tous ces Tartares. La mort de leur roi qui arriva en 1697 lorsque l'empereur allait le chercher dans le fond de sa retraite, acheva de ruiner tout à fait cette nation : de sorte que ces restes infortunés d'Eluths furent obligés ou de venir implorer la clémence de l'empereur, ou de se retirer auprès de Tse vang raptan, le seul prince des Eluths qui restait.

p.053 Cette guerre ayant été ainsi terminée à la gloire de l'empereur, il est devenu le maître absolu de tout l'empire des Kalkas & des Eluths, & a étendu sa domination dans la Tartarie, jusques aux terres qu'occupent les Moscovites, qui ne sont la plupart que des forêts & des montagnes incultes & inhabitées.

J'ai dit jusqu'ici qu'il y avait principalement trois espèces de Mongous, dont le pays est joint à la grande muraille. Après avoir parlé de deux espèces, il reste à parler de la troisième. Presque tous les princes de ces Mongous sont de la race de Zinghiskan aussi bien que les Kalkas : & le titre d'empereur des Mongous est demeuré au principal de tous les princes, qui s'appelait Tchahar han & qui descendait par la branche aînée de l'empereur Coublaï : les autres États mongous, les Eluths même lui payèrent tribut jusques vers le commencement du XVIe siècle, que le fondateur de la monarchie des Mantcheoux fut appelé par les sujets même de Tchahar han qui par ses débauches & sa cruauté, avait rendu sa domination odieuse & insupportable.

Le prince des Mongous devenu le vassal de l'empereur des Mantcheoux, fut obligé de quitter le nom de han pour prendre celui de Vang, que cet empereur lui donna. Ensuite ce même empereur s'étant rendu maître d'une partie de la province de Leao tong, voisine des plus puissants princes des Mongous, s'allia avec eux par les mariages de les enfants, & par ce moyen il assujettit une partie de ces princes : enfin il accrut tellement ses États, dont hérita son fils, grand-père de l'empereur qui règne aujourd'hui à la Chine, que celui-ci, soit par sa douceur, soit par la terreur de ses armes, a soumis tous les Mongous qui environnent la grande muraille.

Leur pays s'étend de l'orient à l'occident, depuis la province de Leao tong & le pays des Mantcheoux, jusques vers la ville de Ning hia, dans la province de Chen si, entre la grande muraille de la Chine, & le désert de Chamo. Ils sont divisés, en 49 étendards, qui ont chacun un de leurs princes pour chef.

Les Mantcheoux après avoir fait la conquête de la Chine, conférèrent aux plus puissants de ces princes des dignités de Vang, de pei lé, de pei zé, de cong, &c. Ils assignèrent un revenu fixe à chacun des chefs de ces étendards, ils réglèrent les limites de leurs terres, & ils établirent des lois, suivant lesquelles on les gouverne encore aujourd'hui.

Il y a un grand tribunal à Peking, où leurs affaires sont jugées en dernier ressort, & où l'on appelle des jugements rendus par leurs princes mêmes. Ils sont obligés de comparaître à ce tribunal, lorsqu'ils y sont cités, princes ou autres. On a mis les Kalkas sur le même pied, depuis qu'ils sont vassaux de l'empereur.

La troisième nation de la Tartarie est celle des Tartares mahométans, dont les plus considérables font les Yusbeks, qui sont plus connus en Europe qu'à la Chine même : ils s'étendent de l'occident à l'orient, depuis la Perse & la mer Caspienne, jusqu'aux pays des Eluths : & du côté le plus méridional, ils s'étendent jusques assez proche de la Chine : mais ceux-ci ont été assujettis la plupart par le dernier roi des Eluths, qui s'était rendu maître d'Yarkan, de Tourfan, & de Hami que nos géographes appellent Cami.

Après la défaite du roi des Eluths, ceux de Hami, qui sont les plus voisins de la Chine, se mirent sous la protection de l'empereur. Ceux de Tourfan & d'Yarkan voulaient les imiter, & cette cour était disposée à les recevoir : mais Tse vang raptan prévint l'exécution de leur dessein par sa présence, & il s'assura de leur fidélité. Ceux d'Yarkan s'étant ligués avec les princes yusbeks leurs voisins, étaient prêts à secouer sa domination : mais Raptan se rendit en diligence chez ces rebelles, & les força de rentrer sous son obéissance. Comme je n'ai pas voyagé moi-même dans ce pays là, je me p.054 contenterai de rapporter en peu de mots ce que j'en ai appris des seigneurs, que le prince de Hami envoya à l'empereur de la Chine.

Le premier de ces envoyés était un des fils du prince même de Hami : le second était un de ses officiers, qui avait souvent parcouru le pays qui est entre la province de Chen si & la mer Caspienne. Il me dit même qu'il avait été à Bochara, ou, comme ils disent dans le pays, Bobara. Il employa cinq mois à y aller depuis Hami : mais outre que sa marche fut lente, il s'arrêta en plusieurs endroits, & il fit un grand détour, prenant sa route par les terres des Eluths du prince Raptan, qui est beaucoup au nord-ouest de Hami, & de là par le Turquestan. Il me dit que ce chemin était sûr, qu'on n'avait point à craindre les voleurs, & qu'on y voyageait commodément. Il y a un chemin plus droit & plus court, mais moins sûr & plus difficile.

On va depuis la Chine à Hami environ en 20 jours ; il y a plus de 100 lieues de Hami à Tourfan, & on le fait en sept jours de caravane. Ce chemin est plein de rochers, & l'on n'y trouve presque ni eau, ni fourrage. Il y a 23 journées de Tourfan jusqu'à Acsou, dix journées d'Acsou jusqu'à Yarcan : & de là jusqu'à Bochara, il n'y a guère plus d'un mois de chemin. On passe à Kaskar : le reste du chemin est occupé par des Tartares nommés Pouroutes & Hassaks : ce sont de grands voleurs, qui pillent indifféremment ceux qu'ils trouvent, fussent-ils même envoyés de quelque prince : ainsi cette route est dangereuse, à moins qu'on n'ait une bonne escorte. & par cette raison elle est peu fréquentée.

Le pays est fort chaud en été, il y croît quantité de bons fruits, surtout des melons & des raisins. Ces Tartares sont mahométans : autrefois ils faisaient un grand commerce à la Chine, & l'on y voyait venir toutes les années de nombreuses caravanes. La guerre a interrompu pendant quelques années ce commerce. Peut-être cette route se rétablira-t-elle peu à peu par la liberté & l'exemption des droits, que l'empereur a accordée à quiconque voudrait venir par terre commercer à la Chine. La langue de ces Tartares, qui est apparemment la même que celle des Yusbeks, est différente de la langue mongole : mais celle-ci est presqu'entendue par tout, à cause du grand commerce que ces peuples ont ensemble.

Il ne reste plus à parler que de la quatrième nation de cette partie de la Tartarie, qui est sous la domination des Moscovites. C’est la partie la plus vaste, puisqu'elle s'étend de l'occident à l'orient, depuis la Moscovie jusqu'à la mer Orientale : & du septentrion au midi, depuis la mer Glaciale jusqu'au 50e degré de latitude septentrionale vers la partie occidentale, & jusqu'au 55e degré vers la partie la plus orientale : mais on n'en peut dire autre chose, sinon que c'est un vaste désert ; si l' on en excepte quelques endroits de Sibérie, qui sont raisonnablement peuplés, le reste est presque entièrement dépourvu d'habitants.

Je n'ai parcouru qu'une partie des frontières de ces vastes pays : tout ce que je vais rapporter, je l'ai appris de plusieurs Moscovites, & de plusieurs Tartares qui y ont demeuré, & qui y ont fait divers voyages : surtout d'un Moscovite qui s'était établi à Peking & qui y était petit mandarin.

Ce Moscovite avait été fait prisonnier par les Mantcheoux à la prise d'Yacsa, & n'ayant plus de quoi subsister dans sa patrie, il accepta volontiers les offres qu'on lui fit de demeurer à Pékin. Il a parcouru la meilleure partie de ces vastes contrées : & outre qu'il a fait deux ou trois fois le voyage de Tobolsk lieu de sa naissance à Moscou, il est allé de Tobolsk à Selengha, de là à Niptchou où il a demeuré un an, de Niptchou à Yacsa, où il a passé huit années, s'occupant tantôt à la chasse, tantôt à recueillir le tribut que les peuples payent chaque année au czar, p.055 & qui consiste dans ces belles & précieuses fourrures, qui sont le principal commerce des Moscovites. Voici donc en substance ce qu'il ma raconté : le récit qu'il m'a fait, m'a été confirmé par le témoignage de plusieurs autres personnes également instruites.

1° Cette nation n'est guère éloignée que de 300 lieues de Moscou. Le chemin se fait aisément sur un traîneau en vingt jours, lorsque la terre est couverte de neiges : mais il n’est presque point praticable en été, à cause des boues, des eaux, & des marais : aussi le commerce qui est fort grand, se fait-il toujours en hiver.

2° Tobolsk ou, comme parlent les Moscovites, Tobolskoi est une grande ville fort marchande : c'est la capitale de la Sibérie, & la grande étape de toutes les fourrures. La campagne aux environs produit toutes sortes de grains, de légumes, & de fruits. Elle est gouvernée par quatre officiers moscovites. Chacun d'eux a son département & sa juridiction réglée : ils changent tous les trois ans : tout ce que les Moscovites possèdent dans la Tartarie au-delà des fleuves Irtis & Oby, est du ressort de Tobolsk. Il y a dans cette ville une grosse garnison de Moscovites & de Sibériens, qui sont à la solde du czar.

La ville de Tobolsk est à peu près de la grandeur d'Orléans, elle est située sur une haute montagne, au pied de laquelle coule le grand fleuve Irtis, & la petite rivière de Tobolsk, dont la ville a tiré son nom, & qui se jette en cet endroit là dans l'Irtis. On compte environ cent lieues de Tobolsk, jusqu'à l'endroit où l'Irtis se jette dans l'Oby : mais il n'y en a pas la moitié lorsqu'on va en droiture. L'Irtis a beaucoup de tours, & de détours, & il faut quinze ou vingt jours pour faire ces cent lieues, en remontant la rivière.

Ce sont les Sibériens, la plupart mahométans, qui habitent aux environs de Tobolsk, & entre les rivières d'Irtis & d'Oby. Ceux qui sont entre l'Oby & la Genissée se nomment par les Moscovites Ostiaki & Tongoussey. Les Ostiakis sont proches de l'Oby & sur la petite rivière de Kiet, & les Tongoussey sont aux environs de la Genissée.

3° Il faut beaucoup moins de temps pour aller de Selingha à Tobolsk que pour venir de Tobolsk à Selingué ou Selingha. Selingué est proprement une rivière, sur les bords de laquelle les Moscovites ont bâti une bourgade dans le pays des Kalkas, environ à 250 lieues au nord-ouest de la Chine, & ils ont donné à cette bourgade le nom de la rivière. C'est là que se devaient tenir les conférences de la paix en 1688 entre les plénipotentiaires de l'empereur de la Chine, & ceux du czar de Moscovie.

Le lac nommé Paikal en est éloigné au sud de quatre petites journées. C’est le plus grand lac de Tartarie, & un des plus grands qui soient dans le monde. On met trois jours à aller de Selingha a ce lac où la rivière se jette. On passe à une petite bourgade qui s'appelle Oudé, & qui est encore sur la rivière à une journée du lac : ensuite on passe ce lac en un jour, car dans cet endroit là il n'est pas fort large. Puis on entre dans une autre rivière nommée Angara qui sort du lac, & a un cours très rapide vers le nord.

Environ à dix lieues du lac, en descendant la rivière, on trouve une autre bourgade qu'on appelle Irkoutskije, du nom d'une petite rivière, qui se jette en cet endroit dans la rivière d'Angara. De là en dix ou douze jours on se rend à Genissea : c'est un village bâti par les Moscovites, sur une rivière de ce nom. On continue de descendre la rivière d'Angara, dont le cours, comme je l'ai déjà dit, est extrêmement rapide, & où il y a quantité de roches, entre lesquelles néanmoins les barques peuvent passer, pourvu qu'elles soient conduites par les gens du pays. Environ une demie lieue au sud de la ville de Genissea, p.056 la rivière d'Angara se jette dans celle de Genissée : en cet endroit elle a bien une lieue de largeur.

Lorsqu'on est arrivé à la ville, on quitte cette grande rivière qui a toujours son cours vers le nord, jusqu'à ce qu'elle se décharge dans la mer Glaciale. On passe d'abord une montagne, & on fait environ huit ou dix lieues par terre, après quoi on se rembarque sur une petite rivière nommée Kijte qui est guéable & d'un cours assez tranquille, en sorte que les barques d'une médiocre grandeur peuvent descendre & monter cette rivière presque avec une égale facilité. Elles vont à la rame avec assez de vitesse, & on n'emploie guère que dix jours à aller jusqu'à une ville ou bourgade nommée Kietskoie du nom de la rivière.

De cette bourgade jusqu'à l'embouchure de la Kijte dans l'Oby il n'y a qu'une journée de chemin, on descend ensuite l'Oby jusques au lieu où l'Irtis vient s'y joindre, & on y emploie d'ordinaire quinze ou vingt jours, puis on remonte la rivière d'Irtis jusqu'à Tobolsk.

On ne peut faire commodément ce voyage que durant l'été, lorsque les rivières sont navigables, parce que le chemin de terre est plein de montagnes & de forêts, & qu'il est peu habité. Ce n'est presque que sur le bord des rivières qu'il y a des habitations. Depuis Kietskoie en descendant l'Oby, après sept ou huit jours de navigation, ou trouve la ville de Navim, & quand on navigue encore autant de jours, on trouve celle de Fourgoutte.

4° Le lac Paykal a près de 100 lieues de longueur du sud-ouest au nord-est, mais il n'en a guère plus de 10 de largeur : il est fort profond & fort poissonneux : des montagnes l'environnent presque de tous côtés, les terres qui sont au sud de ces montagnes, sont bonnes & capables de culture. Aussi sont-elles cultivées en plusieurs endroits par les Moscovites. Les gens du pays ne savent ce que c'est que de labourer les terres. Le froment & l'avoine y viennent fort bien.

Les peuples qui habitent aux environs de ce lac sont appelés Tongousse par les Moscovites, & Orotchon par les Tartares. Les Orotchon sont proprement sur les rivières qui coulent vers l'orient. Il y a encore d'autres peuples que les Mongous appellent Bratte ; : ce sont des Mongous Kalkas qui habitent au nord de la rivière de Selingué.

Outre les Sibériens, on trouve vers le midi entre l'Irtis & l'Oby d'autres peuples qui s'appellent Vouhoulles : ils habitent aux environs de la rivière de Sociva, qui va se jeter dans la rivière de Tobolsk environ à huit journées au-dessus de la ville du même nom. Les Moscovites ont bâti vers la source de Sociva une petite bourgade nommée Pialing, à vingt journées de chemin de Tobolsk pour gouverner de là les Vouhoulles, & leur faire payer le tribut en fourrures.

Les bords de la rivière de Lena, qui est beaucoup à l'orient de la rivière Genissée, sont habités par un autre peuple que les Moscovites nomment Yako. Ils y ont aussi bâti une ville ou bourgade, qu'ils ont appelée Yacouskoie du nom de ces peuples : c’est de là qu'ils les gouvernent. La chasse & la pêche sont toute leur occupation. La langue de cette nation est différente de celle des peuples qui habitent aux environs de la Genissée, de l'Oby & de l'Irtis.

De Selingha on peut aller en vingt jours par terre à Niptchou dans un pays fort découvert. Il était habité par des Kalkas dans les lieux propres aux pâturages, & la plupart de ces Kalkas s'étaient soumis aux Moscovites. Mais comme ils étaient sujets à se révolter, & qu'ils pillaient même les caravanes des Moscovites, ceux-ci les ont presque entièrement exterminés.

Les lieux garnis de bois sont habités par des peuples que les Moscovites appellent Tangousse, & les Mantcheoux nomment Orotchon. Les Orotchon dont j'ai déjà p.057 parlé, s'occupent continuellement de la chasse & de la pêche. Ils chassent aux zibelines, aux hermines, aux renards noirs, & aux élans : & c'est de la chair de ces animaux qu'ils se nourrissent. Ceux qui sont établis aux environs de la rivière de Saghalien oula que les Moscovites appellent Szilka jusqu'au lieu où la rivière d'Ergon va s'y décharger, payent aussi tribut aux Moscovites. Ils se font des cabanes qu'ils couvrent de peaux d'élans & de rennes, que les Mantcheoux appellent Oron.

Cette rivière d'Ergon, qui a été déterminée par le traité de Niptchou, pour servir de bornes de ce côté-là entre l'empire de la Chine & celui de Moscovie, sort du lac de Dalai, & va se décharger dans le Saghalien oula, après environ cent lieues de cours : elle est partout navigable, & en quelques endroits on peut la passer à gué.

De l'embouchure de cette rivière en remontant jusqu'à Niptchou, il n'y a que huit ou dix journées de chemin : de là à Yacsa, on ne met que deux ou trois jours en descendant la rivière. Les Moscovites appellent la bourgade de Niptchou, Nerzinskoi. Elle s'est beaucoup augmentée depuis le traité de paix, qui y fut conclu en 1689, & par la quantité de Moscovites qui ont abandonné Yacsa pour venir s'y établir, & parce que c'est de là que partent les caravanes de Moscovites qui viennent à Peking.

Tout le pays qui est au nord de Saghalien oula, jusqu'à la mer Glaciale, entre le méridien de Peking & la mer Orientale, n’est qu'un désert entièrement inhabité. Les Moscovites nous dirent qu'ils avaient parcouru tout ce pays sans y trouver d'habitants, à la réserve d'un seul endroit, sur les bords d'une rivière nommée Oudi, où quelques chasseurs s'étaient établis, & où ils ont mis une colonie d'environ cent hommes, pour tirer le profit de la chasse de ces peuples : car on y trouve de très belles fourrures.

Les Moscovites nous ajoutèrent qu'ils avaient parcouru les côtes de la mer Glaciale & Orientale, que partout ils avaient trouvé la mer, excepté dans un endroit vers le nord-est, où il y a une chaîne de montagnes qui s'avancent fort avant dans la mer. Ils ne purent aller jusqu'à l'extrémité de ces montagnes qui sont inaccessibles.

Si notre continent tient à celui de l'Amérique, ce ne peut être que par cet endroit : mais qu'il y tienne ou non, il est certain qu'il n'en peut être guère éloigné : car s'il est vrai que notre continent s'étende de ce côté là six ou sept cents lieues au-delà du méridien de Peking, comme l'assurent ceux qui ont parcouru ce pays-là, & comme les deux cartes que les plénipotentiaires moscovites nous montrèrent, en font foi : & d'ailleurs si on fait réflexion combien il faut de degrés pour une aussi grande étendue de pays, sur les parallèles qui sont entre le 70e & le 80e degré de latitude, qui est celle du coin de la Tartarie, on n'aura pas de peine à conclure le peu de distance qu'il doit y avoir entre les deux continents de ce côté là.

Quoiqu'il en soit, il est certain que cette Tartarie orientale n’est qu'un vaste désert, & que la partie septentrionale, qui est sous la domination des Moscovites n’est pas à beaucoup près si habitée que le Canada. Aussi les Moscovites n'en tirent-ils d'autre revenu que des fourrures, & des dents d'un certain poisson, qui sont plus belles, plus blanches, & plus précieuses que l'ivoire. Ils en font un grand commerce à Peking, mais il n'y a guère que des peuples comme les Moscovites, pauvres, endurcis au froid & à la fatigue, qui puissent se donner tant de peine avec si peu de profit.

La multitude des fourrures leur vient de Sibérie, du pays qui est aux environs de l'Irtis, de l'Oby, & de la Genissée, & non pas de ces vastes pays, qui sont à l'orient de la Genissée jusqu'à la p.058 mer, où il n'y a que très peu d'habitants qui sont fort pauvres, & qui mènent une vie misérable. Leur plus grand malheur est de n'avoir aucune connaissance du vrai Dieu : il paraît même qu'ils n'ont aucune religion.

Il est vraisemblable que les Mongous ont eu autrefois quelque connaissance du christianisme, & qu'il y a même eu parmi eux beaucoup de chrétiens du temps de Zinghiskan ennemi implacable de Mahomet & de ses successeurs. C'est sur quoi je me suis entretenu avec un prince mongou, frère d'un de ces régulos, dont les États sont assez près de la grande muraille : il sait très bien la langue des Mantcheoux que je parlais aussi, & comme il est plus instruit de l'histoire de ses ancêtres qu'aucun des autres Mongous que je connusse, je lui demandai depuis quand les Mongous avaient tant de vénération pour les lamas, surtout pour le Grand lama de Thibet, & depuis quand ces lamas avaient introduit chez les Mongous la religion de Fo.

Il me répondit que c'était depuis l'empereur Coublaï, qu'il me nomma Houbilai : qu'alors il vint des lamas dans le pays des Mongous, qui y apportèrent leur religion : mais que ces lamas étaient bien différents de ceux d'aujourd'hui, que c'étaient des hommes savants, d'une vie irréprochable, des saints qui faisaient grand nombre de prodiges. Il y a de l'apparence que ces hommes qu'il appelait lamas, étaient des religieux chrétiens qui vinrent de la Syrie & de l'Arménie, lesquels étaient alors sujets à cet empereur, & qui prêchèrent la religion chrétienne aux Mongous, de même qu'aux Chinois : mais que dans la suite la communication de ce pays avec la Chine & la Tartarie, ayant été rompue par le démembrement de ce grand empire, les bonzes de la Chine mêlèrent leurs superstitions aux coutumes des chrétiens, & que permettant la débauche & le libertinage aux Tartares, gens grossiers & charnels, ils introduisirent peu à peu la religion de Fo parmi les Mongous.

Cela est d'autant plus croyable, qu'on trouve chez ces lamas, beaucoup de cérémonies & d'usages semblables aux usages & aux cérémonies qui s'observent parmi les chrétiens. Ils ont l'eau bénite & le chant du chœur, ils prient pour les morts. Leur habillement est semblable à celui dont on peint les Apôtres ; ils portent la mitre & le chapeau comme les évêques, sans parler de leur Grand lama, qui est à peu près parmi eux, ce qu’est le souverain pontifie parmi les chrétiens.

Les Mongous sont bonnes gens, & fort dévots dans leur religion : mais ils sont tellement attachés à leurs lamas quoique fort ignorants, & la plupart d'une vie très déréglée, qu'il n'y a presque pas d'espérance de les convertir à la vraie foi. Au premier voyage que je fis en Tartarie, j'eus la pensée d'ouvrir une mission parmi ces peuples, & de consacrer le reste de mes jours à leur prêcher l'Évangile ; mais je trouvai dans leurs esprits & dans leurs cœurs si peu de disposition à recevoir la divine semence, que je ne crus pas qu'il fût de la prudence d'abandonner la Chine, où je voyais une moisson si abondante à recueillir.

Ce n'est pas que ces âmes étant rachetées du sang de J.-C. aussi bien que celles des peuples les plus polis, elles ne doivent également avoir part à la charité des hommes apostoliques : mais je suis persuadé que le moyen le plus efficace d'étendre le christianisme dans ces contrées, c’est d'y envoyer de la Chine même des ouvriers évangéliques, lorsqu'il y en aura en assez grand nombre pour les partager avec les pays voisins. Il y a déjà quelques chrétiens dans la partie orientale, je veux dire, dans le pays des Mantcheoux, où ils sont allés de Peking, & nous espérons d'y établir bientôt des missionnaires.

En finissant ces remarques, il ne me p.059 reste plus qu'à dire un mot de la grande muraille, qui sépare la Chine de la Tartarie. Comme je l'ai parcouru presque toute entière, & que je l'ai passé presque par toutes les portes les plus fameuses, j'en puis parler avec connaissance. C'est à la vérité un des ouvrages le plus extraordinaire & le plus surprenant qui se soit jamais fait dans le monde : mais il faut avouer que ceux qui en ont parlé dans leurs relations, ont beaucoup exagéré, s'imaginant sans doute qu'elle était partout de même qu'ils l'avaient vue en quelques endroits les plus proches de Peking, ou en certains passages les plus importants. Dans ces endroits là elle est très forte, bien bâtie, fort haute, & fort massive, ainsi qu'on le pourra voir plus en détail dans le journal de mes voyages, où j'en ai fait une description exacte en chacun des endroits par où j'ai passé.

Généralement parlant, depuis la mer Orientale, où est la fameuse porte appelée Chang hai koen, jusques vers le commencement de la province de Chan si, elle est toute bâtie de pierres & de briques, avec des tours carrées & fortes, assez près les unes des autres pour se défendre ; & dans les passages les plus importants, il y a des forteresses très bien bâties. Cette étendue peut être d'environ deux cents lieues, sans y comprendre plusieurs pans de murailles assez longues, qui font des doubles & quelquefois des triples enceintes, pour fermer les passages les plus considérables.

Depuis le commencement de la province de Chan si jusqu'à l'autre extrémité, qui est à l'occident, cette muraille n'est plus que de terre, ou plutôt c'est une terrasse qui s'est démentie en bien des endroits, & que j'ai passé & repassé plusieurs fois à cheval. Il est vrai que de distance en distance on trouve des tours, qui en quelques endroits sont encore de pierre ou de brique, mais la plupart ne sont que de terre. En récompense tout le long de cette muraille au-dedans de la Chine, il y a de quatre en quatre lieues des forteresses, où du temps de la dynastie Tai ming il y avait de grosses garnisons pour défendre le pays des incursions des Tartares.

A présent il y a à la vérité garnison dans chacune de ces forteresses : mais dans la plupart, ces garnisons sont fort petites, & toutes de soldats chinois : il n'y en a que quelques-unes des plus considérables, comme sont Fouen fou, Tai tong fou, Yu lin, Ning hia, Siang tcheou, Si ning, & So tcheou, où il y ait un corps nombreux de troupes : mais outre ces forteresses, les montagnes qui sont derrière cette muraille en dedans la Chine défendent assez le pays de l'invasion des Tartares. Ceux qui souhaitent un plus grand détail, le trouveront dans le journal des voyages ; ce qu'on a dit jusqu'ici, suffit pour donner une connaissance générale de la Tartarie, telle que le mérite un pays si vaste & si peu peuplé.

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