Mémoires géographiques








télécharger 3.01 Mb.
titreMémoires géographiques
page9/69
date de publication24.12.2016
taille3.01 Mb.
typeMémoires
ar.21-bal.com > loi > Mémoires
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   ...   69


Mémoires géographiques

sur les terres occupées par les princes mongous,

rangés sous quarante-neuf ki ou étendards

@

p.060 Les Tartares Mongous n'habitent que sous des tentes : ils les transportent tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, selon la différence des saisons, & le besoin de leurs troupeaux : l'été sur le bord des rivières, & l'hiver au bas des montagnes.

Ainsi ils ne sont fixés en nul endroit des terres, dont par un droit héréditaire ils prétendent être souverains : maintenant ils relèvent de l'empereur de la Chine, qui les gratifie chaque année d'une certaine somme, mais beaucoup moindre que celle qu'il donne aux princes mantcheoux de Peking.

Cette vie errante que mènent les Mongous, n'a permis de désigner sur la carte le lieu de leurs habitations, que par les rivières, les lacs, les montagnes, près desquels il campent ordinairement en plus grand nombre. On voit dans quelques-uns de ces petits pays des vestiges de villes ruinées depuis plusieurs siècles : on en a marqué les noms sur la carte.

Ces pays sont bornés au midi par la grande muraille de la Chine. On trouve exactement marqué sur la carte, les quatre principales portes par où l'on entre dans la Tartarie : elles se nomment Hi fong keou, Kou pe keou, Tchang kia keou, & Cha kou keou. Keou signifie en chinois, gorge de montagnes.

C'est en se plaçant à chacune de ces quatre portes qu'on peut trouver aisément sur la carte les terres des princes mongous partagés en 49 ki ou bannières.

I

En sortant de Hi fong keou & en allant au septentrion, on entre presque d'abord dans le pays de Cartchin, de Ohan, de Naymann, de Cortchin ; & à l'est de celui-ci, on trouve le pays de Toumet.

1° Le pays de Cartchin est divisé en deux districts, ou, comme on parle à Peking, en deux bannières ou étendards sous deux princes. Le point le plus remarquable marqué sur la carte est Tchahan Subarhan hotun. hotun en langue mantcheou signifie ville. Subarhan signifie pyramide à plusieurs étages : cette pyramide subsiste encore.

La latitude est de 41 degrés 33 minutes, & la longitude de 2 degrés 45 minutes est.

Le pays s'étend jusqu'à Hi fong keou, p.061 porte de la grande muraille dans la province de Pe tche li. Latit. 40 deg. 26 min. Longit. 1 deg. 55 min. est du méridien de Peking.

2° Le pays de Cortchin est divisé en dix étendards, en y comprenant les pays de Tourbedé & de Tchalei. La principale demeure des Tartares. Cortchin est le long de la rivière Koueiler. Latit. 46 deg. 17 min. Longit. 4 deg. 20 min. est.

Le pays s'étend jusqu'à la rivière Sira mouren. Latit. 43 deg. 37 min. Longit, 5 deg. 0 est.

Le point principal du Tourbedé est Haitahan pira. Pira signifie rivière. Latit. 47 deg. 15 min. Longit. 6 deg. 30 min. est.

Les Tartares Tchalei sont auprès du fleuve marqué sur la carte Nonni oula. Oula signifie fleuve. Latit. 46 deg. 30 min. Longit. 7 deg. 45 min. est.

Ainsi le Cortchin a nord & sud près de quatre degrés car il s'étend encore six lieues au nord de la rivière Haitahan. Il est moins large que long, n'ayant pas plus de 3 deg. 25 min. de l'est à l'ouest.

3° Le pays de Naymann ne fournit qu'à une bannière. il commence dès qu'on a passé au sud la rivière Sira mouren. La hauteur prise sur le lieu donne Latit. 43 deg. 37 min. Longit. 5 deg. 0 est.

Le principal point nord sur la carte est Topir tala. Latit. 43 deg. 15 min. Longit. 4 deg. 45 min. est.

4° Le pays de Ohan est principalement habité sur la rivière Narconi pira, où se jettent quelques ruisseaux, comme Chaca col ou Tchahan col. Le village se nomme aussi Chaca col cajan. Cajan en langue mantcheou signifie village. Latit. 42 deg. 15 min. Long. 4 deg. 0 est.

Les restes d'une ville nommée Orpan, ou Kurban subarhan hotun, sur la petite rivière Noutchoucou ou Nutchaka, sont au dessous du 41 deg. 15 min. Noutchoucou se jette dans la rivière Talin ho.

5° Le pays de Toumet divisé entre deux princes à bannière, est surtout habité au-delà de la rivière marquée sur la carte par Subarhan. Latit. 41 deg. 20 min. Longit. 3 deg. 30 min. est.

On voit les restes d'une ville qu'on nomme Modun hotun. Latit. 41 deg. 28 min. Longit. 3 deg. 40 min. est. Ce pays s'étend au sud jusqu'à la grande muraille, à l'est jusqu'à la palissade ou barrière de pieux qui enferme le Leao tong, au nord jusqu'à Halha ou Hara pactcham.

II

En sortant par la porte de Kou pe keou, on entre dans des terres qui ont été autrefois partie de Cortchin, & partie d'Onhiot. Ce sont maintenant des lieux où l'empereur prend le divertissement de la chasse. On y voit plusieurs belles maisons où il passe les chaleurs de l'été.

En allant ensuite vers le nord, on trouve les pays d'Onhiot, de Ketchicten, de Parin, de Charot, d'Outchoumoutchin, de Aroucortchin, & d'Abahanar.

1° Le pays d'Onhiot est divisé en deux étendards de princes tartares sur la rivière Inkin. Latit. 41 deg. 30 min. Longit. 2 deg. 0 est.

2° Le pays de Parin divisé en deux étendards, a ses principales habitations sur la rivière Hara mouren, qui se jette dans la rivière Sira mouren. La hauteur prise près l'habitation du régulo donne Latit. 42 deg. 36 min. Longit. 2 deg. 14 min. est.

3° Le pays de Ketchicten ou Kesicten est aussi divisé en deux étendards. La principale habitation est sur la petite rivière qui vient du sud-ouest se jeter dans le Sira mouren. p.062 Latit. 43 deg. 0 min. Longit. 1 deg. 10 min. est.

4° Le pays de Outchoumoutchin ou Outsimousin a deux étendards, surtout le long de Houlacor ou Houlgour pira. Latit. 44 deg. 45 min. Longit. 1 deg. 10 min. est.

5° Le pays de Charot est divisé en deux étendards de Tartares, qui habitent principalement vers l'endroit où la rivière Lohan pira se jette dans le Sira mouren. Latit. 43 deg. 30 min. Longit. 4 deg. 20 min. est.

6° Le pays d'Aroucortchin ne fournit qu'une bannière sur la rivière Aroucondoulen. Latit. 45 deg. 30 min. Longit. 3 deg. 50 min. est.

7° Le pays d'Abahanar divisé en deux étendards, & surtout habité aux environs du lac nommé Taal nor. Nor en langue mongou signifie lac. Latit. 43 deg. 30 min. Longit. 0 deg. 28 min. est.

III

En sortant de la porte de Tchang kia keou, à l'ouest de Kou pe keou, on entre dans des terres conquises par l'empereur, & qui relèvent immédiatement de lui. Ces terres de même que celles qui sont depuis Kou pe keou jusqu'à Hi fong keou le long de la grande muraille, sont occupées par les fermiers de l'empereur, des princes, & de plusieurs seigneurs tartares.

On y trouve aussi des Tartares Mongous de différents pays, ou qui ont été faits prisonniers, ou qui se sont soumis volontairement. Ils sont distribués en trois étendards, que gouvernent des officiers choisis par l'empereur. Ainsi ils ne sont point compris dans les 49 ki ou bannières de Mongous, qui sont autant de princes ou de petits souverains.

En s'écartant de Tchang kia keou, & allant vers le nord, on trouve les pays des princes mongous, de Hoatchit, de Sonhiot, d'Abahai & de Touintchouse.

1° Le pays de Haotchit est divisé en deux étendards, près la rivière Tchikir ou Tchirin pira. Latit. 44 deg. 6 min. Longit. 0 45 min. 10 sec. est.

2° Le pays de Sonhiot est divisé en deux étendards : la principale habitation est près d'un lac, où la hauteur fut prise. Latit. 42 deg. 29 min. 7 secondes. Longit. 1 deg. 28 min. ouest.

3° Le pays d'Abahai est divisé en deux bannières de Tartares, qui campent aux bords de quelques lacs ou de quelques mares d'eau. Souretou houtchin est le plus méridional. Latit. 44 deg. Longit. 1 deg. 31 min. ouest.

4° Le pays de Touintchouse n'a qu'une bannière de Tartares vers la montagne Orgon alin. Alin en langue mantcheou signifie montagne. Latit. 41 deg. 41 min. Longit. 4 deg. 20 min. ouest.

IV

En sortant de la porte de Cha hou keou, on entre dans des terres qui appartiennent à l'empereur. La ville nommée sur la carte Houhou hotun ou Koukou hotun, est surtout remarquable. Sa latitude est de 40 deg. 49 min. & sa longitude de 4 deg. 48 min. ouest.

C’est là qu'habitent les Cousayng ou chefs de deux bannières de Tartares, qu'on nomme aussi Toumet. Ces Tartares viennent en partie de ceux qui furent faits autrefois prisonniers par les Mantcheoux, lorsque sortant du Leao tong ils firent irruption sur les terres des Mongous, & sont mêlés en partie de plusieurs autres Tartares venus d'autres pays. C’est l'empereur qui nomme leurs chefs.

Après qu'on est sorti des terres dépendantes de Hou hou hotun, on entre dans les pays des princes mongous de Kalka targar, de Maomingan, d'Ourat, d'Ortos ou Ortous. p.063

1° Le pays de Kalka targar est arrosé de la petite rivière nommée Aipaha mouren. Il n'y a qu'une bannière. La principale demeure a de latit. 41 deg. 44 min. Longit. 5 deg. 55 min. ouest.

2° Le pays de Maomingan ne fournit aussi qu'une bannière. Latit. 41 deg. 15 min. Longit. 6 deg. 9 min. ouest.

3° Le pays d'Ourat divisé en trois étendards, est principalement habité le long de la rivière Condolen, par la hauteur qui y fut prise. Latit. 49 deg. 52 min. Longit. 6 deg. 30 min. ouest.

4° Le pays d'Ortos ou Ortous est au sud du fleuve Hoang ho qui l'enveloppe de trois côtés, & est borné par la partie de la grande muraille tirée du point de sortie de ce fleuve en Tartarie, au point de sa rentrée dans la Chine. Il est partagé entre six princes ou six étendards de Mongous. Le point principal du pays a de latit. 39 deg. 30 min. Longit. 7 deg. 30 min.

Les détours que fait le Hoang ho en s'avançant peu à peu vers le nord, ont été marqués sur différentes hauteurs prises en le suivant, au lieu marqué sur la carte Kouré modo qui a de latitude 41 deg. 4 min. 43 sec. Ces pays sont sans habitation & n'ont rien de considérable.

*

Des Tartares Kalkas

Outre ces 49 bannières ou étendards gouvernés par autant de princes mongous, il y a encore au nord & au nord-ouest de Peking plusieurs autres princes tartares distingués de ces Mongous par le nom commun de Kalkas.

Ce nom est pris de la rivière Kalka. On les nomme à Peking Kalka tase, & Kalka Mongou. Ils s'étendent de l'est à l'ouest, jusqu'à 22 degrés mais ils ne s'élèvent du sud au nord que de 5 degrés & demi. Voici les lieux principaux qu'ils habitent le plus ordinairement.

Le long du Kalka pira. Latitude au-dessous de 48 deg. Longit. 1. 2. 3. 4 deg. est.

Auprès du Pouir nor. latit. 48 deg. Longit. 1 deg. 29 min.

Le long du Kerlon pira, entre le 48 & le 47 de latit. & les 4. 5. 6 deg. de longitude ouest.

Le long du Toula pira, au-dessus de 47 deg. de latit. & de longit. 9 & 10 deg. ouest.

Le long de Hara pira. Latit. 49 deg. 10 min. Longit. 10 deg. 15 min. ouest.

Le long de Selingué pira. Latit. 49 deg. 27 min. Longit. 12 deg. 26 min. ouest.

Le long d'Iben pira. Latit. 49 deg. 23 min. longit. 10 deg. 32 min. ouest.

Le long de Touy pira & Cara oujir. Latit. 46 deg. 29 min. 20 sec. Longit. 15 deg. 16 min. ouest.

Le long d'Irou pira. Latit. 46 deg. Long. 15 deg. 35 min. ouest.

Le long de Pataric pira. Latit. 46 deg. Longit. 16 deg. 32 min. ouest.

Le long de Tegouric pira. Latit. 45 deg. 23 min. 45 sec. Longit. 19 deg. 30 min. ouest.

La ville de Hami, où sont des mahométans qui occupent ce petit pays, & qui obéissent à l'empereur, comme les Kalka ta se leurs voisins. Latit. 42 deg. 53 min. Longit. 22 deg. 23 min.

*

Des Tartares Coconor ou Hohonor

p.064 A l'ouest sont les Tartares Coconor ta se, Coconor Mongous. Ce nom est pris d'un lac que les Mongous appellent Nor, & les Mantcheoux Omo. Les principaux seigneurs de ces Tartares habitent aux environs de ce lac, qui est un des plus grands de Tartarie, & que les géographes chinois nomment Si hai c'est-à-dire, la mer occidentale. Il a en effet plus de vingt grandes lieues de longueur, & plus de dix de largeur. Il est situé entre les parallèles. Latit. 37 & 36 deg. Long. 16 & 17 deg.

On a marqué sur la carte les montagnes, les rivières, & les lieux qu'habitent principalement ceux qui sont soumis à l'empereur. Les autres s'étendent plus à l'ouest en allant vers Lasa.

Tous ces princes se disent de la maison du principal prince des Tartares Eluths qui habite les bords de la rivière Ilin pira, & qui est connu à Peking sous le nom de Tse vang raptan ou Rabdan. Ainsi le nom de Coconor n’est proprement qu'un nom de pays occupé par une famille de princes eluths, & maintenant subdivisé en plusieurs branches. Les chefs ont été honorés par l'empereur des titres de tsing vang, de kun vang, de cong, de peylé : c'est-à-dire, de régulo, de prince, de duc, de comte, tels que les ont les princes mantcheoux de Peking.

@

Remarques

sur la langue des Tartares Mantcheoux

@

p.065 Depuis que la famille tartare maintenant régnante, occupe le trône de la Chine, on parle à la cour la langue des Tartares Mantcheoux, de même que la chinoise ; deux présidents, l'un tartare & l'autre chinois sont à la tête de chaque cour souveraine, & tous les actes publics émanés de ces premiers tribunaux, & du Conseil suprême de l'empereur, se dressent en l'une & l'autre langue.

Cependant cette langue, quoique sans comparaison plus aisée à apprendre que la langue chinoise, qui est la dominante dans tout l'empire, courrait risque d'être tout à fait abolie, sans les précautions que prirent les Tartares après la conquête de la Chine.

Jaloux de conserver leur langue qu'ils mettaient beaucoup au-dessus de celle des Chinois, ils virent bien qu'elle s'appauvrirait insensiblement, que même elle se perdrait tout à fait, plutôt par l'oubli des termes, que par le mélange de la langue chinoise avec la leur, car ces deux langues ne peuvent nullement s'allier ensemble. Les vieux Tartares mouraient peu à peu à la Chine, & leurs enfants apprenaient plus aisément la langue du pays conquis, que celle de leurs pères, parce que les mères & les domestiques étaient presque tous chinois.

Pour parer à cet inconvénient, sous le premier empereur Chun tchi qui ne régna que dix-sept ans, on commença à traduire les livres classiques de la Chine, & à faire des dictionnaires de mots, rangés selon l'ordre alphabétique : mais comme les explications & les caractères étaient en chinois, & que la langue chinoise ne pouvait rendre les sons ni les mots de la langue tartare, ce travail fut assez inutile.

C’est pour cette raison que l'empereur Cang hi dès le commencement de son règne, érigea un tribunal de tout ce qu'il y avait à Peking de plus habiles gens dans les deux langues tartare & chinoise. Il fit travailler les uns à la version de l'histoire & des livres classiques qui n'étaient pas achevés ; les autres aux traductions des pièces d'éloquence ; & le plus grand nombre à composer un trésor de la langue tartare.

Cet ouvrage s'exécuta avec une diligence extraordinaire. S'il survenait quelque doute, on interrogeait les vieillards des huit bannières tartares : & s'il était nécessaire d'une plus grande recherche, on consultait ceux qui arrivaient nouvellement du fond de leur pays. On proposait des récompenses à ceux qui déterraient quelques vieux mots, quelques anciennes expressions propres à être placées dans le trésor. On affectait ensuite de s'en servir pour les apprendre à ceux qui les avaient oubliées, ou plutôt qui n'en avaient jamais eu connaissance.

Lorsque tous ces mots furent rassemblés, & qu'on crut qu'il n'y en manquait que très peu qui pourraient se mettre dans un supplément, on les distribua par classes.

La première classe parle du ciel ; la seconde du temps ; la troisième de la p.066 terre ; la quatrième de l'empereur, du gouvernement des mandarins, des cérémonies, des coutumes, de la musique, des livres, de la guerre, de la chasse, de l'homme, des terres, des soies, des toiles, des habits, des instruments, du travail, des ouvriers, des barques, du boire, du manger, des grains, des herbes, des oiseaux, des animaux domestiques & sauvages, des poissons, des vers, &c.

Chacune de ces classes est divisée en chapitres & en articles. Tous les mots ainsi rangés & écrits en lettres majuscules, on met sous chacun en plus petits caractères, la définition, l'explication, & l'usage du mot. Les explications sont nettes, élégantes, d'un style aisé, & c'est en les imitant qu'on apprend à bien écrire.

Comme ce livre est écrit en langue & en caractères tartares, il n’est d'aucune utilité pour les commençants, & ne peut servir qu'à ceux qui sachant déjà la langue, veulent s'y perfectionner, ou composer quelque ouvrage.

Le dessein principal a été d'avoir une espèce d'assortiment de toute la langue, de sorte qu'elle ne puisse périr, tandis que le dictionnaire subsistera. On laisse aux descendants le soin d'y faire des additions, s'ils viennent à découvrir quelque chose nouvelle qui n'ait point de nom.

Ce qu'il y a de singulier dans la langue tartare, comparée avec la langue française, c’est que les Tartares ont des verbes différents autant de fois que les substantifs régis par le verbe, sont différents entre eux : par exemple, si l'on se sert du verbe faire, il faut le changer presque autant de fois que change le substantif qui suit ce verbe ; nous disons, faire une maison, faire un ouvrage, des vers ; faire un tableau, une statue ; faire un personnage, faire le modeste, faire croire, &c. Cela est commode & charge moins la mémoire, mais c'est ce que les Tartares ne peuvent souffrir. Si le même verbe leur échappe dans le discours familier, on le pardonne : mais on ne le passe jamais dans la composition, ni même dans les écritures ordinaires.

Le retour du même mot dans deux lignes voisines, ne leur est pas plus supportable : il forme par rapport à eux une monotonie qui leur choque l'oreille. C’est pour cette raison qu'ils se mettent à rire, lorsqu'on leur lit un de nos livres, parce qu'on entend très souvent, que, qu'ils, qu’eux, quand, quelquefois, &c. La fréquente répétition de ces pronoms leur déplaît infiniment. On a beau leur dire que c’est le génie de notre langue, ils ne peuvent s'y accoutumer. Les Tartares s'en passent & n'en ont nul besoin ; le seul arrangement des termes y supplée, sans qu'il y ait jamais ni obscurité, ni équivoque ; aussi n'ont-ils point de jeux de mots, ni de fades allusions.

Une autre singularité de la langue tartare, est la quantité de termes qu'elle a pour abréger. Elle n'a pas besoin de ces périphrases, ni de ces circonlocutions qui suspendent le discours & qui le glacent : des mots assez courts expriment nettement, ce que sans leur secours on ne pourrait dire que par un long circuit de paroles ; c'est ce qui se voit aisément, quand il s'agit de parler des animaux domestiques ou sauvages, volatiles ou aquatiques. Si l'on en veut faire une description exacte en notre langue, à combien de périphrases ne faut-il point avoir recours par la disette des termes qui signifient ce qu'on veut exprimer ?

Il n'en est pas de même chez les Tartares, & un seul exemple le fera comprendre. Je choisis celui du chien, c'est celui de tous les animaux domestiques qui fournit le moins de termes dans leur langue, & ils en ont cependant beaucoup plus que nous. Outre les noms communs de grands & petits chiens, de mâtins, de lévriers, de barbets, &c., ils en ont qui marquent leur âge, leur poil, leurs qualités bonnes ou p.067 mauvaises. En voici des exemples.

Veut-on dire qu'un chien a le poil des oreilles & de la queue fort long & bien fourni ? Le mot tatha suffit ; qu'il a le museau long & gros, la queue de même, les oreilles grandes, les lèvres pendantes ? Le seul mot yolo dit tout cela. Que si ce chien s'accouple avec une chienne ordinaire, qui n'ait aucune de ces qualités, le petit qui en naîtra s'appelle peseri. Si quelque chien que ce soit, mâle ou femelle, a au-dessus des sourcils, deux flocons de poil blond ou jaune, on n'a qu'à dire tourbé. S'il est marqueté comme le léopard, c’est couri ; s'il n'a que le museau marqueté, & le reste d'une couleur uniforme, c’est palta ; s'il a le col tout blanc, c’est tchacou ; s'il a quelques poils au-dessus de la tête tombant en arrière, c’est kalia ; s'il a une prunelle de l'œil moitié blanche & moitié bleue, c’est tchikiri ; s'il a la taille basse, les jambes courtes, le corps épais, la tête levée, c’est capari, &c. Indagon est le nom générique du chien, nieguen celui de la femelle ; leurs petits s'appellent niaha jusqu'à l'âge de sept mois, & de là jusqu'à onze mois nouqueré. A 16 mois ils prennent le nom générique d'indagon. Il en est de même pour leurs bonnes & mauvaises qualités, un seul mot en explique deux ou trois.

On ne finirait point si l'on parlait des autres animaux ; des chevaux, par exemple : les Tartares, par une espèce de prédilection pour cet animal qui leur est si utile, ont multiplié les noms en sa faveur, & ils en ont vingt fois plus pour lui que pour le chien. Non seulement ils ont des noms propres pour ses différentes couleurs, son âge, ses qualités ; ils en ont encore pour les différents mouvements qu'il se donne : si étant attaché il ne peut demeurer en repos ; s'il se détache & court en toute liberté ; s'il cherche compagnie ; s'il est épouvanté de la chute du cavalier, ou de la rencontre subite d'une bête sauvage ; s'il est monté, de combien de pas il marche, combien de secousses différentes il fait éprouver au cavalier. Pour tout cela & pour beaucoup d'autres choses, les Tartares ont des mots uniquement destinés à les exprimer.

Cette abondance est-elle bonne ? est-elle mauvaise ou inutile ? C’est ce qui n'est pas aisé de décider. Ce qu'il y a de certain, c’est que si elle charge la mémoire de ceux qui l'apprennent, surtout dans un âge avancé, elle leur fait beaucoup d'honneur dans la conversation, & est absolument nécessaire dans la composition.

Du reste on ne voit pas d'où ils ont pu tirer cette multitude étonnante de noms & de termes pour exprimer ce qu'ils veulent : ce ne peut être de leurs voisins : ils ont à l'occident les Tartares Mongous, & dans les deux langues il n'y a guère que sept à huit mots semblables ; on ne peut dire même à qui ils appartiennent originairement. A l'orient se trouvent quelques petites nations jusqu'à la mer qui vivent en sauvages, & dont ils n'entendent point la langue, non plus que de ceux qui sont au nord. Au midi ils ont les Coréens, dont la langue & les lettres, qui sont chinoises, ne ressemblent en rien à la langue & aux caractères des Tartares.

Quoiqu'ils n'aient qu'une sorte de caractères, ils les écrivent cependant de quatre façons. La première, est quand on écrit avec respect, c'est-à-dire, en caractères semblables à ceux qui se gravent sur la pierre & sur le bois, ce qui demande beaucoup de temps. Un écrivain ne fait pas plus de vingt ou vingt-cinq lignes en un jour, surtout lorsqu'elles doivent paraître devant l'empereur. Si un coup de pinceau d'une main trop pesante, forme le trait plus large ou plus grossier qu'il ne doit être ; si par le défaut du papier il n’est pas net ; si les mots sont pressés & inégaux ; si on en a oublié un seul : dans tous ces cas & dans d'autres semblables, il faut recommencer. Il n’est pas permis d'user de renvoi, p.068 ni de suppléer à la marge : ce serait manquer de respect au prince. Aussi ceux qui président à l'ouvrage, ne reçoivent point la feuille, où ils ont remarqué un seul de ces défauts. Il n’est pas plus permis de commencer une ligne par un demi mot, qui n'aura pu être dans la ligne précédente : il faut tellement prendre ses précautions, & si bien mesurer son espace, que cet inconvénient n'arrive pas.

La seconde façon d'écrire est fort belle & peu différente de la première, & cependant donne beaucoup moins de peine. Il n’est pas nécessaire de former à traits doubles les finales de chaque mot, ni de retoucher ce qu'on a fait, ou parce que le trait est plus maigre dans un endroit que dans un autre, ou parce qu'il est un peu baveux.

La troisième façon d'écrire est plus différente de la seconde, que celle-ci ne l’est de la première, c’est l'écriture courante : elle va vite, & l'on a bientôt rempli la page & le revers. Comme le pinceau retient mieux la liqueur que nos plumes, on perd moins de temps à l'imbiber d'encre ; & quand on dicte à l'écrivain, on voit son pinceau courir sur le papier d'un mouvement très rapide, & sans qu'il s'arrête le moindre instant. C’est le caractère le plus d'usage pour écrire les registres des tribunaux, les procès, & les autres choses ordinaires. Ces trois manières d'écrire sont également lisibles, mais moins belles les unes que les autres.

La quatrième façon est la plus grossière de toutes, mais c’est aussi la plus abrégée & la plus commode pour ceux qui composent, ou qui font la minute ou l'extrait d'un livre. Pour mieux entendre ce que je dis, il faut savoir que dans l'écriture tartare, il y a toujours un maître trait qui tombe perpendiculairement de la tête du mot jusqu'à la fin, & qu'à gauche de ce trait, on ajoute comme les dents d'une scie qui sont les voyelles a e i o, distinguées l'une de l'autre par des points qui se mettent à la droite de cette perpendiculaire. Si l'on met un point à l'opposite d'une dent, c’est la voyelle e ; si on l'omet c'est la voyelle a ; si l'on met un point à gauche du mot près de la dent, ce point pour lors tient lieu de la lettre n & il faut lire ne ; s'il y avait un point opposé à droite, il faudrait lire na. De plus si à la droite du mot au lieu d'un point on voit un o, c’est signe que la voyelle est aspirée, & il faut lire ha he, en l'aspirant, comme il se pratique dans la langue espagnole.

Or un homme qui veut s'exprimer poliment en tartare, ne trouve pas d'abord le mot qu'il cherche : il rêve, il se frotte le front, il s'échauffe l'imagination, & quand une fois il s’est mis en humeur, il voudrait répandre sa pensée sur le papier sans presque l'écrire.

Il forme donc la tête du caractère, & tire la perpendiculaire jusqu'en bas : c’est beaucoup s'il met un ou deux points : il continue de même jusqu'à ce qu'il ait exprimé sa pensée ; si une autre pensée la suit de près, il ne se donne pas le temps de relire ; il continue ses lignes, jusqu'à ce qu'il arrive à une transition difficile. Alors il s'arrête tout court, il relit ses perpendiculaires, & y ajoute quelques traits dans les endroits, où un autre que lui ne pourrait deviner ce qu'il a écrit.

Si en relisant, il voit qu'il ait omis un mot, il l'ajoute à côté, en faisant un signe à l'endroit où il devait être placé ; s'il y en a un de trop, ou s'il est mal placé, il ne l'efface pas, il l'enveloppe d'un trait ovale. Enfin si on lui fait remarquer, ou s'il juge lui-même que le mot est bon, il ajoute à côté deux o o. Ce signe le fait revivre, & avertit le lecteur de cette résurrection.

Cette quatrième façon d'écrire ne laisse pas d'être lisible, quand on est au fait de la matière qui se traite, & qu'on a quelque habileté dans la langue. Celui qui tient le pinceau jette sur le papier ce qu'il pense, ou ce qu'on lui dicte, sans y chercher que la vérité & l'exactitude. Après p.069 quoi c’est à lui à travailler & à composer l'ouvrage.

Quoique pendant ce temps-là d'autres s'entretiennent ensemble, son travail n'en est point interrompu ; il n'entend même rien de ce qui se dit ; on est accoutumé des la jeunesse à cette application. Il compose donc tranquillement au milieu du bruit, & cherche des expressions dignes de la réputation qu'il s’est acquis. Ainsi il rêve, il cherche de nouveaux tours, il examine scrupuleusement les termes, l'expression, la brièveté, la netteté, l'ordre du discours jusqu'à ce qu'il soit content : car dans la langue tartare, comme dans les autres langues, il n'y a rien qu'on ne puisse dire d'un style poli, clair, & net.

Quoiqu'on se serve communément du pinceau pour écrire, il y a cependant des Tartares qui emploient une espèce de plume faite de bambou, & taillée à peu près comme les plumes d'Europe. Mais parce que le papier de Chine est sans alun & fort mince, le pinceau chinois est plus commode que la plume.

Si cependant on veut écrire avec la plume, ou qu'on s'en serve pour peindre à la chinoise des fleurs, des arbres, des montagnes, &c. il faut auparavant passer par dessus le papier, de l'eau dans laquelle on ait fait dissoudre un peu d'alun, pour empêcher que l'encre ne pénètre. Les caractères tartares sont de telle nature, qu'étant renversés, on les lit également, c'est-à-dire, que si un Tartare vous présente un livre ouvert dans le sens ordinaire, & si vous le lisez lentement, lui qui ne voit les lettres qu'à rebours, lira plus vite que vous, & vous préviendra lorsque vous hésiterez. De là vient qu'on ne saurait écrire en Tartare, que ceux qui se trouvent dans la même salle, & dont la vue peut s'étendre jusques sur l'écriture, en quelque sens que ce soit, ne puissent lire ce que vous écrivez, surtout si ce sont de grandes lettres.

Il n'y a point de Tartare qui ne préfère sa langue naturelle à celles de toutes les autres nations, & qui ne la regarde comme la plus belle & la plus abondante qui soit au monde. C’est une prévention générale où sont tous les peuples : chacun pense bien de soi, de son pays, de sa langue, de son mérite ; & dans la persuasion où l'on est que les autres nations n'ont pas les mêmes avantages, on leur donne sans façon le nom de barbares. Le père Parrenin qui me fournit ces connaissances sur la langue tartare, eut bien de la peine à guérir le fils aîné de l'empereur de cette prévention, ainsi qu'on va le voir par l'entretien qu'il eut avec ce prince, dans un des voyages où il accompagnait l'empereur en Tartarie.

Ce prince qui avait alors 35 ans, s'était persuadé qu'on ne pouvait bien rendre le sens de sa langue naturelle, & encore moins la majesté de son style, en aucune de ces langues barbares, (ainsi appelait-il les langues d'Europe, faute de les connaître.) Il en voulut faire l'épreuve, & pour s'en convaincre, dit le père Parrenin, il me fit venir un jour dans sa tente.

— J'ai à écrire au père Suarez, me dit-il, pour lui recommander une affaire importante, mais comme il n'entend point le Tartare, je vous dicterai ce que j'ai à lui mander, & vous le traduirez en latin, qui est, comme vous me l'avez dit, une langue commune en Europe à tous les gens de lettres.

— Rien de plus aisé, lui répondis-je en prenant la plume,

car le papier était déjà préparé sur la table. Le prince commença d'abord par une longue période qu'il n'acheva pas tout à fait, & me dit de traduire. Je le priai de dire tout de suite ce qu'il voulait mander, après quoi je le mettrais en latin. Il le fit en souriant, comme s'il eut cru que je cherchais à éluder la difficulté.

La traduction fut bientôt faite. Je lui demandai quelle suscription il voulait p.070 que je misse à la lettre :

— Mettez celle-ci, me répondit-il, paroles du fils aîné de l'empereur à Sou lin (c'est le nom chinois du père Suarez).

Je le fis, & lui présentai la lettre, affectant de ne la pas relire.

— Que sais-je, me dit-il, ce que vous avez écrit ? Est-ce ma pensée ? Est-ce la vôtre ? N'avez-vous rien oublié, changé, ou ajouté ? N'est-ce pas quelque pièce que la mémoire vous a fournie ? Car j'ai remarqué qu'en écrivant, vous n'avez fait aucune rature, & que vous ne transcriviez pas comme nous faisons nous autres.

— Une si petite lettre, lui dis-je, ne demande pas qu'on se donne tant de peine, la première main suffit quand on sait la langue.

— Bon, me dit-il, vous voulez me prouver que vous savez le latin, & moi je veux m'assurer que votre traduction est fidèle. Dites-moi donc en chinois ce que je vous ai dicté en tartare, & que vous dites avoir mis en latin.

Je le fis aussitôt, & il en fut surpris.

— Cela n’est pas mal, ajouta-t-il, & si la réponse qui viendra, est conforme à ce que vous venez de dire, je serai détrompé, mais il faut que le Père me réponde en chinois ; car s'il répondait en langue européenne, vous pourriez me donner une réponse de votre façon.

Je l'assurai qu'il serait obéi, & que la réponse serait conforme à sa lettre.

— Je vous avoue, répliqua le prince, que je vous ai fait appeler plutôt dans le dessein d'éprouver ce que vous savez faire, que par le besoin que j'eusse d'écrire à Peking. Quand je considère vos livres d'Europe, je trouve que la couverture en est bien travaillée, & que les figures en sont bien gravées ; mais les caractères me déplaisent fort : ils sont petits, & en petit nombre, mal distingués les uns des autres, & font une espèce de chaîne, dont les anneaux sont un peu tortillés ; ou plutôt ils sont semblables aux vestiges, que les mouches laissent sur les tables de vernis couvertes de poussière. Comment peut-on avec cela exprimer tant de pensées & d'actions différentes, tant de choses mortes & vivantes ? Au contraire, nos caractères, & même ceux des Chinois, sont beaux, nets, bien distingués. Ils sont en grand nombre, & l'on peut choisir : ils se présentent bien au lecteur & réjouissent la vue. Enfin notre langue est ferme & majestueuse, les mots frappent agréablement l'oreille, au lieu que quand vous parlez les uns avec les autres, je n'entends qu'un gazouillement perpétuel, assez semblable au jargon de la province de Fo kien.

Ce prince ne trouve pas mauvais qu'on le contredise, chose assez rare parmi les personnes de son rang : ainsi je saisis l'occasion qu'il me présentait de défendre nos langues européennes. Je commençai cependant selon la coutume du pays, par avouer qu'il avait raison : ce mot plaît aux princes orientaux, ils le savourent avec plaisir, & les dispose à écouter les raisons par lesquelles on leur prouve insensiblement qu'ils ont tort. Ces ménagements ne sont pas moins en usage dans les cours d'occident, car il me semble que partout c'est un mauvais métier que celui de disputer avec les princes.

J'accordai donc au prince que la langue tartare était assez majestueuse ; qu'elle était propre à décrire les hauts faits de guerre, à louer les Grands, à faire des pièces sérieuses, à composer l'histoire ; qu'elle ne manquait pas de termes & d'expressions pour toutes les choses dont leurs ancêtres avaient connaissance, mais aussi qu'on devait prendre garde de ne pas trop se prévenir en faveur de sa langue.

— Vous préférez votre langue, lui dis-je, à celle des Chinois, & je crois que vous avez raison ; mais les Chinois de leur côté qui savent les deux langues n'en conviennent pas ; & effectivement on ne peut nier qu'il n'y ait des défauts dans la langue tartare.

Ces dernières paroles avancées par un p.071 étranger le surprirent ; mais sans lui donner le temps de m'interrompre, je lui fis un petit détail de ce que j'y avais remarqué de défectueux.

— Vous convenez, lui dis-je, que les Chinois avec tant de milliers de caractères, ne peuvent exprimer les sons, les paroles, les termes de votre langue sans les défigurer, de manière qu'un mot tartare n'est plus reconnaissable ni intelligible, dès qu'il est écrit en chinois ; & de là vous concluez avec raison que vos lettres sont meilleures que les lettres chinoises, quoiqu'en plus petit nombre, parce qu'elles expriment fort bien les mots chinois. Mais la même raison devrait vous faire convenir que les caractères d'Europe valent mieux que les caractères tartares, quoiqu'en plus petit nombre, puisque par leur moyen nous pouvons exprimer aisément les mots tartares & chinois, & beaucoup d'autres encore que vous ne sauriez bien écrire.

Le raisonnement que vous faites, ajoutai-je, sur la beauté des caractères, prouve peu ou rien du tout. Ceux qui ont inventé les caractères européens, n'ont pas prétendu faire des peintures propres à réjouir la vue : ils ont voulu seulement faire des signes pour représenter leurs pensées, & exprimer tous les sons que la bouche peut former : & c’est le dessein qu'ont eu toutes les nations, lorsqu'elles ont inventé l'écriture. Or plus ces signes sont simples, & leur nombre petit, pourvu qu'il suffise, plus sont-ils admirables & aisés à apprendre. L'abondance en ce point est un défaut, & c’est par là que la langue chinoise est plus pauvre que la vôtre, & la vôtre l'est plus que les langues d'Europe.

— Je ne conviens pas, dit le prince, que nous ne puissions avec les caractères tartares écrire les mots des langues étrangères : n'écrivons-nous pas la langue des Mongous, la langue coréenne, la chinoise, celle du Thibet &c. ?

— Ce n’est pas assez, lui répondis-je, il faudrait écrire la nôtre. Essayez, par exemple, si vous pourrez écrire ces mots, prendre, platine, griffon, friand.

Il ne le put, parce que dans la langue tartare on ne peut joindre deux consonnes de suite : il faut placer entre deux une voyelle, & écrire : perendre, pelatine, gerifon, feriand.

Je lui fis remarquer que l'alphabet tartare, quoiqu'en beaucoup de choses semblable au nôtre, ne laissait pas d'être défectueux.

— Il vous manque, lui dis-je, deux lettres initiales, le B & le D ; vous ne pouvez commencer aucun mot par ces lettres, & vous leur substituez le P & le T ; par exemple, au lieu d'écrire Bestia, Deus, vous écrivez Pestia, Teus. De là vient qu'il y a une infinité de sons européens que vous ne pouvez écrire, quoique vous puissiez les prononcer ; d'où je conclus que notre alphabet l'emporte sur le vôtre.

D'ailleurs, poursuivis-je, vous prononcez & écrivez la voyelle e toujours ouverte : vous ne prononcez l'e muet qu'à la fin de quelques mots qui finissent par n, mais vous n'avez aucun signe qui le fasse connaître. Je sais que ces défauts se trouvent dans la langue chinoise, & que comme vous avez la lettre r qu'ils n'ont pas, votre langue est au-dessus de la leur, quand il s'agit d'exprimer les noms étrangers.

Le prince ne goûtait pas trop ce discours, il me dit cependant de continuer mes remarques ; je passai donc de l'alphabet à la langue tartare en général ; je dis qu'elle n'était pas commode pour le style concis & coupé, que plusieurs mots étaient trop longs, & que je croyais que c'était une des raisons qui la rendait inutile pour la poésie ; que je n'avais pas vu de docteurs tartares faire des vers, ni même traduire autrement qu'en prose les vers chinois.

— C’est sans doute, ajoutai-je, parce que la rime & la mesure si faciles en chinois, ne sont pas praticables dans votre langue. Vous faites souvent & bien des vers chinois, que vous écrivez sur les éventails, ou que vous p.072 donnez à vos amis. Oserais-je vous demander si vous en avez fait en tartare ?

— Je ne l'ai pas tenté, dit le prince, & je ne sache pas qu'on ait fait sur cela des règles : mais qui vous a dit qu'il y avait au monde des poètes & des vers ? Avouez que ce n’est qu'à la Chine que vous l'avez appris.

— Cela est si peu vrai, lui dis-je, que j'étais prévenu qu'on ne pourrait faire des vers dans une langue qui n'a que des monosyllabes : je me trompais, de même que vous vous trompez. Je vais vous réciter des vers en deux langues, & quoique vous ne puissiez en comprendre le sens, vous remarquerez aisément la mesure & la rime.

Cette expérience faite, j'ajoutai qu'il y avait peu de transitions dans la langue tartare ; qu'elles étaient très fines & difficiles à attraper ; que c'était l'écueil où échouaient les plus habiles gens ; qu'on en voyait quelquefois demeurer assez longtemps le pinceau en l'air, pour passer d'une phrase à l'autre, & qu'après avoir rêvé, ils étaient obligés d'effacer ce qu'ils avaient écrit : que quand on leur en demandait la raison, ils n'en apportaient point d'autre que celle-ci : cela sonne mal, cela est dur, cela ne se peut dire, il faut une autre liaison, &c.

Le prince ne put nier que cet inconvénient ne se trouvât dans sa langue, mais il me dit que cette difficulté ne se rencontrait pas dans le discours, & qu'on parlait sans hésiter.

— Il serait bien étrange, lui répliquai-je, qu'un homme, qui raconte un fait ou une histoire, après trois ou quatre périodes, s'arrêtât la bouche ouverte sans pouvoir continuer son discours : on le croirait frappé d'une apoplexie subite. Mais remarquez que ceux qui ne possèdent pas la langue dans sa perfection comme vous, trainent d'ordinaire les finales, & ajoutent le mot yala, qui ne signifie rien ; si dans un entretien ils ne répètent que deux ou trois fois ce mot inutile, ils croient qu'on doit leur en tenir compte. Je vois que ceux mêmes qui viennent récemment du fond de la Tartarie, l'emploient aussi fréquemment que les autres, ce qui prouve qu'en effet les transitions sont en petit nombre ; & parce que dans la composition un peu plus élégante, on n'ose risquer le mot yala, surtout depuis que l'empereur votre père l'a décrié en évitant de s'en servir, les auteurs se trouvent fort à l'étroit, quand il s'agit de passer d'une matière à l'autre.

Le prince me répliqua en souriant, que la partie n'était pas égale entre nous deux, parce que j'étais dans son pays, & que lui n'était jamais allé en Europe.

— Si j'y avais fait un voyage, dit-il agréablement, j'en serais revenu chargé de tous les défauts de votre langue, & j'aurais de quoi vous confondre.

— Vous n'auriez pas été aussi chargé que vous le pensez, lui répondis-je, on y a soin du langage, il n'est pas abandonné au caprice du public : il y a, de même que pour les sciences & les beaux arts, une académie établie pour réformer & perfectionner la langue.

— Arrêtez-là, dit le prince, s'il y a des réformateurs pour votre langue, elle doit avoir des défauts, & beaucoup.

— Je me suis mal expliqué, lui dis-je, on ne l'a pas tant établie pour réformer notre langue, que pour la contenir dans ses limites : en cela elle ressemble à vos grands fleuves : quoiqu'ils roulent majestueusement leurs eaux, vous ne laissez pas de commettre des officiers pour y veiller, de peur qu'ils ne débordent, ou ne s'enflent par le mélange des eaux étrangères, & ne deviennent moins pures & moins utiles.

— Mais, poursuivit le prince, votre langue n'a-t-elle rien emprunté des autres ? Ne s'y est-il point introduit des termes & des expressions des royaumes voisins ? S'est-elle toujours conservée dans la pureté de son origine ?

Je lui répondis qu'au commencement, les différents royaumes d'Europe étant gouvernés par un même prince, le commerce réciproque des différentes nations p.073 avait introduit des mots communs, surtout dans les sciences & les arts, selon le langage des nations qui les avaient inventé les premières.

Ces paroles furent un sujet de triomphe pour le régulo : il s'écria qu'il avait l'avantage.

— Nous n'avons pris, dit-il, que fort peu de mots des Mongous, & encore moins des Chinois : & le peu que nous en avons pris, nous les avons dépaysés, en leur donnant une terminaison tartare. Mais vous autres, vous vous êtes enrichis des dépouilles de vos voisins. Vous avez bonne grâce après cela de venir chicaner la langue tartare sur des bagatelles.

Je ne m'étendrai pas, dit le père Parrenin, sur la manière dont il me fallut mettre ce prince au fait de la différence qu'il y a entre les langues vivantes & les langues mortes, car il n'avait jamais ouï parler de ces dernières : il suffit de dire que notre dispute dura, jusqu'à ce qu'il eût reçu la réponse que lui fit le père Suarez. Il en fut content, & il commença à avoir meilleure opinion des langues d'Europe, c'est-à-dire, qu'il les plaça immédiatement au-dessus de la sienne, encore voulait-il mettre la chinoise entre deux ; mais je protestai fortement contre cette injustice, alléguant la multitude des équivoques qui se trouvent dans la langue chinoise.

— Hé bien, je vous l'abandonne, dit-il en riant, les Chinois qui n'aiment pas à être contredits sur cet article, sauront bien se défendre.

Ainsi finit l'entretien que le père Parrenin eut avec le fils aîné de l'empereur sur la langue tartare, & il suffit, ce me semble, avec ce que j'ai dit auparavant, pour faire connaître le génie de cette langue.

@

1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   ...   69

similaire:

Mémoires géographiques iconCartes géographiques

Mémoires géographiques iconCartes géographiques atlas

Mémoires géographiques iconThème 4 : Nouveaux horizons géographiques et culturels des Européens à l’époque moderne

Mémoires géographiques iconExceptionnel recueil de dessins d’Edouard detaille documents du xivème...

Mémoires géographiques iconComité permanent du droit des marques, des dessins et modèles industriels...

Mémoires géographiques iconMémoires, à paraître

Mémoires géographiques iconMémoires mortes

Mémoires géographiques iconAdresses mémoires

Mémoires géographiques iconTD2 : Mémoires et disques

Mémoires géographiques iconMÉmoires sur la chine








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com