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SANS REGRETs

Du même auteur aux éditions Belfond

Dans le silence de l’aube, 2008

Une nouvelle vie, 2008

Un cadeau inespéré, 2007

Les Bois de Battandière, 2007

L’Inconnue de Peyrolles, 2006

Berill ou la Passion en héritage, 2006

Une passion fauve, 2005

Rendez-vous à Kerloc’h, 2004

Le Choix d’une femme libre, 2004

Objet de toutes les convoitises, 2004

Un été de canicule, 2003

Les Années passion, 2003

Un mariage d’amour, 2002

L’Héritage de Clara, 2001

Le Secret de Clara, 2001

La Maison des Aravis, 2000

L’Homme de leur vie, 2000

Les Vendanges de Juillet, 1999, rééd. 2005

(volume incluant Les Vendanges de Juillet, 1994, et Juillet en hiver, 1995)

Nom de jeune fille, 1999, rééd. 2007

L’Héritier des Beaulieu, 1998, rééd. 2003

Comme un frère, 1997

Les Sirènes de Saint-Malo, 1997, rééd. 1999, 2006

La Camarguaise, 1996, rééd. 2002

chez d’autres éditeurs

Crinière au vent, éditions France Loisirs, 2000

Terre Indigo, TF1 éditions, 1996

B. M. Blues, Denoël, 1993

Corrida. La fin des légendes,

en collaboration avec Pierre Mialane, Denoël, 1992

Mano a mano, Denoël, 1991

Sang et or, La Table Ronde, 1991

De vagues herbes jaunes, Julliard, 1974

Les Soleils mouillés, Julliard, 1972

Vous pouvez consulter le site de l’auteur à l’adresse suivante :

www.francoise-bourdin.com

FRANÇOISE Bourdin

Sans regrets

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en citant ce livre,
aux Éditions Belfond,
12, avenue d’Italie, 75013 Paris.
Et, pour le Canada,
à Interforum Canada Inc.,
1055, bd René-Lévesque-Est,
Bureau 1100, Montréal, Québec, H2L 4S5.

ISBN : 978-2-7144-4520-9

© Tous droits réservés.

Et pour la traduction française

© Belfond, un département de LOGO, 2009.



À Geneviève, en remerciement d’une si amicale et chaleureuse collaboration

CH1

1

Trop ému et trop distrait pour écouter la lecture de l’acte, Richard essayait de garder les yeux rivés sur son stylo, posé en travers d’une feuille devant lui. Mais la voix d’Isabelle le faisait tressaillir et, malgré lui, il relevait la tête pour effleurer la jeune femme du regard avant de revenir vite au stylo. Elle avait changé, coupé ses longs cheveux, pris de l’assurance et de la maturité. Quelques rides d’expression marquaient son front, ses pommettes, cependant elle portait magnifiquement ses trente-cinq ans.

— Monsieur Castan, des questions ?

Elle s’adressait à lui, ce qui l’obligea à sortir de son mutisme.

— Non, aucune, bredouilla-t-il.

Monsieur Castan. Comme c’était étrange de s’entendre appeler ainsi par Isabelle, la petite Isa qui avait été comme sa sœur, sa meilleure amie, avant de devenir son grand amour de jeunesse, puis son insupportable regret.

Cette fois, il eut le courage de la contempler et son cœur se serra.

— Vous voudrez bien parapher toutes les pages, dit-elle en lui souriant, dater et signer la dernière.

Pour la moitié d’un sourire comme celui-ci, il se serait volontiers damné, malheureusement, il l’était déjà. Tandis qu’elle faisait glisser l’acte de vente vers lui, il ôta le capuchon de son stylo. Jamais il n’aurait dû se trouver là, en face d’elle, depuis près de quinze ans il s’était débrouillé pour éviter ce genre de situation. En principe, la réunion avait été prévue chez son propre notaire, avec juste un clerc de l’étude Ferrière pour représenter le vendeur, et en aucun cas Isabelle en personne. Mais un inopportun dégât des eaux, survenu le matin même, avait contraint tout le monde à se déplacer, alors Richard avait dû suivre, à son corps défendant.

Non content de ne pas avoir écouté, il ne prit pas le temps de lire. Il était pressé d’en finir, de s’éloigner d’Isabelle et de cet endroit au plus vite. Il sortit son carnet de chèques de sa veste, soulagé de pouvoir au moins se donner une contenance. Bien qu’il ne s’agisse que d’un petit terrain non constructible, cet achat se révélait une bonne affaire puisque, pour la troisième fois, Richard réussissait à agrandir les alentours de son hôtel. Déjà, il avait imaginé ce qu’il allait faire de ces mille cinq cents mètres carrés supplémentaires qui achèveraient de constituer un écrin de verdure autour des bâtiments, et son jardinier en piaffait d’impatience.

— Tout est en ordre, annonça posément Isabelle.

Elle était très professionnelle, très à l’aise dans son rôle. La fille de Lambert Ferrière, devenue notaire à son tour, et qui avait su conserver presque toute la clientèle de son père. Une belle jeune femme consacrant sa vie au travail et n’ayant pas songé à se marier. De nouveau, Richard eut l’impression qu’un poids l’écrasait, l’empêchait de respirer. Seigneur ! Isabelle produisait encore cet effet sur lui après tant d’années ? Il la vit serrer la main de son confrère qui la remerciait pour l’accueil.

— Monsieur Castan, s’enquit-elle d’un ton innocent, puis-je vous garder quelques minutes ?

Richard acquiesça d’un petit signe de tête et resta debout, très raide, attendant qu’elle ait raccompagné les autres jusqu’à la porte de son bureau. Lorsqu’elle revint vers lui, il réussit à la regarder en face.

— Eh bien, souffla-t-il, ça faisait un bail…

Elle le dévisageait en silence, avec une expression énigmatique.

— Ce n’était pas prévu, ajouta-t-il en hâte, je n’y suis pour rien ! J’ai failli ne pas venir quand j’ai compris qu’il faudrait nous déplacer jusqu’ici. Mais tu n’étais pas forcée d’assister à la signature, tu aurais pu déléguer un de tes…

— Arrête deux secondes, veux-tu ? Je suis contente de te voir.

De ce côté-là, elle n’avait pas changé, elle allait toujours droit au but.

— On ne va pas laisser passer l’occasion, enchaîna-t-elle. Ce matin, quand ton notaire m’a appelée pour savoir si la réunion pouvait se tenir chez nous, je me suis dit que c’était mon jour de chance.

— Chance ? répéta-t-il, incrédule.

Elle eut un geste insouciant puis se laissa tomber dans un fauteuil et croisa les jambes. Son tailleur gris perle était d’une élégance irréprochable, ses escarpins aussi.

— Assieds-toi, Richard. S’il te plaît.

Il obtempéra parce que aucune phrase d’excuse ne lui venait à l’esprit pour s’enfuir.

— Le passé est oublié, dit-elle doucement. En ce qui me concerne, j’ai tourné la page sur toute l’histoire. Tu sais, il nous arrive de parler de toi avec Lionel, et… Oh, bon sang, il faut qu’on en sorte, aujourd’hui ou jamais !

Sa brusque véhémence le prit de court. Elle voulait obtenir quelque chose de lui, mais quoi ? C’était à lui de se faire pardonner, ce qu’il avait désespérément tenté quinze ans plus tôt. Il avait supplié Isabelle et Lionel, supplié leur mère, tout en sachant qu’à leurs yeux il était devenu maudit. Non, le passé ne pouvait pas être oublié, ainsi qu’Isa venait de le prétendre, aucune baguette magique n’effacerait cette nuit de juin où…

— Richard ? Tu ne réponds rien et tu me regardes à peine. Tu n’as pas envie qu’on fasse la paix ?

— Bien sûr que si. Sauf que c’est impossible.

— Pourquoi ?

— Ne serait-ce qu’à cause de ta mère.

— Les choses sont différentes à présent. Elle a fini par admettre que la vie continue. D’ailleurs, quand elle s’est installée dans son petit appartement, elle n’a pas remis des photos de papa dans tous les coins. Maintenant, elle joue beaucoup au golf, elle a des amies avec qui voyager. Disons que tu n’es plus sa bête noire, ou au moins qu’elle ne pense pas à toi à chaque instant.

— Tant mieux, dit-il plus froidement qu’il ne l’aurait souhaité.

Ce que Solène Ferrière devenait lui était indifférent, il s’en aperçut avec un sentiment de malaise. Quel âge avait-elle aujourd’hui ? Soixante-trois, soixante-cinq ans ? Il s’en souvenait à peine tant il avait accompli d’efforts pour la rayer de sa mémoire. À cause d’elle, il s’était culpabilisé jusqu’à l’écœurement, jusqu’au vertige, et elle ne lui avait fait grâce de rien.

— Tu es marié, je crois ? reprit Isabelle d’un ton désinvolte.

— Tu ne le crois pas, tu le sais. Tours est un village !

— Tu exagères. Mais bien sûr, on parle de toi, de ton hôtel qui récolte tous les éloges… Vois-tu, je ne t’imaginais pas écolo.

— Dans ta bouche, ça semble péjoratif.

— Eh bien, tu n’avais pas ce genre d’idées, si mes souvenirs sont bons ?

— J’ai évolué.

— Tu mens.

Devant les yeux pétillants de malice d’Isabelle, il se mit à rire, ce qui le surprit lui-même.

— D’accord, admit-il, j’ai saisi la balle au bond. L’écologie est dans l’air du temps, les gens y sont sensibles. Au début, je n’ai vu que l’aspect commercial et vendeur d’une conception nouvelle qui allait plaire. Ensuite, je me suis pris au jeu.

— Vraiment ?

— Oui.

— Il faudra que tu m’expliques.

— T’expliquer quoi et quand ? On va se revoir, Isabelle ?

La question, spontanée, lui avait échappé.

— Je serais partante, répondit-elle lentement. Pas toi ?

Il secoua la tête, consterné. Revoir Isa équivaudrait à se torturer, c’était l’évidence même. Leurs destins s’étaient séparés pour toujours, il avait presque réussi à l’accepter et il ne comptait pas recommencer ce chemin de croix.

— Alors, insista-t-elle, on va rester comme des étrangers ? C’est ce que tu veux ?

Elle tendit la main vers lui, sans achever son geste. Ses grands yeux couleur d’ambre reflétaient une authentique tristesse, qu’un petit sourire découragé ne fit qu’accentuer.

— Richard…, dit-elle tout bas.

Cette manière de prononcer son prénom avait quelque chose de particulier car elle séparait les deux syllabes, traînant sur la seconde avec une inflexion tendre. Il se sentit brusquement ramené loin en arrière, à une époque bénie.

« Bénie, peut-être, mais tout à fait morte aujourd’hui. »

— Nous n’avons plus rien à partager, Isabelle. De toutes mes forces, j’ai voulu croire le contraire, et tu as bien vu que ça ne menait nulle part.

— Maman a tout fait pour que nous ne trouvions aucune porte de sortie ! protesta-t-elle d’un ton amer.

— Il n’y en avait sans doute pas. Nous aurions empoisonné nos existences.

— Tu portes toujours ta culpabilité en bandoulière ? rétorqua-t-elle rageusement.

— Moi ? Oh, si seulement j’avais pu la déposer au bord de cette foutue route, je l’aurais fait, crois-moi !

À son tour, la colère le gagnait. Pourquoi rouvrir d’anciennes plaies qui allaient se remettre à saigner ? Il se leva, prit une profonde inspiration.

— Laisse-moi partir, maintenant.

Toujours assise, elle le scruta quelques instants, puis soudain, elle abandonna son fauteuil et marcha sur lui. Il n’eut pas le temps de reculer, déjà elle l’avait pris par les épaules, l’attirant à elle avec une force inattendue. Leurs lèvres se touchèrent tandis qu’elle refermait ses bras sur lui.

— Ne me repousse pas, souffla-t-elle. J’en ai envie et toi aussi.

Envie ? Bien davantage ! Il aurait voulu lui arracher ses vêtements, la coucher sur la moquette, l’embrasser, la goûter, la prendre, se fondre en elle. Son désir était intact, violent, mais nourri d’une telle angoisse qu’il réussit à s’écarter d’elle en murmurant :

— Je ne veux pas. Ça me rendrait fou, définitivement.

Dans ses rêves les plus secrets, les plus enfouis, il avait parfois fantasmé sur une rencontre fortuite, d’improbables retrouvailles. Isabelle l’avait hanté si longtemps ! Mais chaque réveil était plus dur, et il s’était juré de ne plus se mettre en danger, même si les hasards de la vie lui en offraient l’occasion.

Il ramassa l’acte de vente sans y penser, s’obstinant à ne pas regarder la jeune femme, puis il sortit comme un voleur.

etoile

Jeanne referma le livre de bord de l’hôtel, satisfaite de ce qu’elle venait de vérifier. Les réservations s’accumulaient, le taux de remplissage atteindrait le maximum cette année encore. Bien entendu, Richard était contre, prétendant que les clients appréciaient le calme, et que lorsque l’hôtel était plein jusqu’à la dernière chambre, il y avait trop de monde dans trop peu d’espace. Avec le terrain qu’il était en train d’acheter en ce moment même, il allait trouver la place qui semblait lui manquer.

D’un coup d’œil circulaire, Jeanne s’assura que tout était en ordre dans le hall de la réception. Un somptueux bouquet de fleurs trônait sur la table à gibier, le sol de tomettes anciennes luisait d’un éclat chaud grâce à l’huile de lin, et dans le rayon de soleil qui traversait le grand vitrail, il n’y avait nulle poussière en suspension. Elle vérifia la température, réglée sur vingt degrés, le taux d’hygrométrie, qui était parfait, et les prévisions du gros baromètre de cuivre. Chaque matin, Jeanne inspectait ainsi le moindre détail avant de s’accorder un petit déjeuner. Tenir un hôtel de cette catégorie n’était pas une mince affaire mais, exactement comme Richard, elle adorait son travail.

Au début, ils avaient eu un peu de mal à se répartir les tâches, essayant d’occuper tous les postes à la fois pour économiser du personnel. D’ailleurs, Richard ne savait pas déléguer, il s’était totalement investi dans son projet et, à l’époque, il en avait perdu le sommeil. Mais au bout du compte, leur affaire s’était révélée rentable, puis carrément prospère.

Avec le recul, Jeanne devait bien admettre que Richard avait été un véritable visionnaire. Le petit château du Balbuzard – un bijou Renaissance acquis pour un prix intéressant en raison de son état de délabrement – était idéalement situé à quelques kilomètres de Tours, à la lisière de la forêt d’Amboise. De bien trop modestes dimensions pour être transformé en hôtel, il disposait néanmoins d’un environnement exceptionnel avec près de trois hectares d’un beau terrain bordé par un étang. Il tenait son nom de ces rapaces diurnes autrement appelés aigles pêcheurs car grands amateurs de poisson, et en conséquence, Richard avait tout fait pour protéger les deux ou trois balbuzards qui fréquentaient son étang. Mais les oiseaux étaient au dernier rang de leurs préoccupations lorsque Richard et Jeanne s’étaient lancés dans l’aventure hôtelière. S’ils disposaient de peu d’argent, en revanche les idées ne leur manquaient pas, et la plus géniale avait été de se tourner vers l’écologie. Le dossier sans faille monté par Richard avait séduit tout le monde, du Conseil régional aux investisseurs particuliers. Bénéficiant à la fois de subventions, de primes, d’avantages fiscaux et de capitaux privés, le domaine du Balbuzard était né.

Sur le papier, le principe était simple, il s’agissait de construire à proximité du château des bâtiments qui soient de véritables modèles pour l’environnement. Les plans de l’architecte, remarquablement élaborés, comportaient plusieurs unités faites de verre et de bois, dont les structures devaient se fondre dans la nature avec harmonie. Ventilation naturelle, orientation idéale, collecte des eaux de pluie, panneaux solaires sur les toits, géothermie et poêles à sciure de bois : tout avait été pensé en fonction d’une totale maîtrise de l’énergie. Bien intégrées au milieu des arbres et de la végétation, ces petites maisons abritaient les chambres et les suites destinées aux clients. Ultramodernes mais pourtant très chaleureuses, elles plaisaient tellement qu’elles avaient fait la réputation du Balbuzard et sa réussite. Les gens qui y séjournaient raffolaient de l’opposition entre le petit château du xviisiècle, où se trouvaient la réception, le bar, ainsi qu’une salle de billard, et ces îlots futuristes faits de verre et de bois où tout semblait conçu pour préserver la planète sans pour autant sacrifier au confort. Deux époques cohabitaient ainsi avec succès, grâce au talent de l’architecte et à l’obstination de Richard.

Devant la prospérité du Balbuzard, Jeanne avait songé à lui adjoindre un restaurant, mais jusqu’ici elle n’avait pas pu concrétiser son idée, se heurtant au refus catégorique de Richard. D’après lui, les contraintes étaient trop lourdes, un bon chef trop difficile à recruter et, surtout, leurs emprunts n’étaient pas encore remboursés.

Jeanne quitta le hall pour gagner la cuisine. Elle l’avait aménagée elle-même tandis que Richard retapait une partie du premier étage. Durant toute une année, ils s’étaient échinés sur ces murs du matin au soir, car ils ne disposaient pas d’un seul euro pour la partie privée. De cette période de travail harassant, Jeanne gardait néanmoins un excellent souvenir. À l’extérieur, des équipes de professionnels maniaient de gros engins de chantier et n’utilisaient que des matériaux haut de gamme pour faire prendre forme aux maisons de verre, sous la stricte surveillance de l’architecte. Pendant ce temps-là, à l’intérieur, Jeanne et Richard n’avaient que leur enthousiasme, quelques pots de peinture et de vieux outils pour mener à bien leurs travaux personnels. Le soir, après le départ des ouvriers, ils allaient regarder ce qui serait un jour les chambres de l’hôtel. Richard imaginait des allées, des massifs, des rocailles reliant entre eux ces havres de paix. Il rêvait de palmiers, de plantes exotiques, d’une végétation luxuriante que le climat de la Touraine rendait possible. Jeanne songeait à la décoration, imaginait des tissus très colorés, des objets insolites. Ensuite, ils rentraient chez eux main dans la main, encore étonnés d’habiter ce tout petit château de conte de fées. Puis ils faisaient tendrement l’amour et s’endormaient, épuisés. Jeanne était heureuse, amoureuse, confiante en l’avenir. À quel moment avait-elle cessé d’y croire ?

Dans la cuisine, elle se servit un café, coupa des tranches de pain qu’elle mit à griller. Chaque matin, le rituel était le même. Malgré les allées et venues des deux femmes de chambre qui préparaient les petits déjeuners des clients, Jeanne lisait son journal en savourant une grande tasse d’arabica et en dévorant ses toasts. De temps à autre, elle levait les yeux pour s’assurer que tout était parfait sur les plateaux. Les fruits provenaient de l’agriculture biologique, les petits fromages frais d’un éleveur de chèvres voisin, le pain d’un artisan boulanger qui travaillait les farines brunes. Jeanne sélectionnait le moindre produit avec soin, des confitures aux morceaux de sucre, et sa vaisselle, artisanale, était issue du commerce équitable.

— Voilà, c’est fait ! lança Richard en entrant.

Il posa l’acte notarié sur la table puis se pencha pour embrasser Jeanne dans le cou.

— Le terrain est à nous, le domaine s’agrandit…

Sa voix n’était pourtant pas très joyeuse. Jeanne l’observa une seconde et lui trouva l’air fatigué.

— Veux-tu un café, mon chéri ?

— Ne bouge pas, je m’en occupe.

Quand il était d’humeur morose, mieux valait le laisser tranquille. Elle reprit la lecture de son journal, attendant qu’il vienne s’asseoir en face d’elle.

— Il y a eu un dégât des eaux chez Castex, alors nous n’avons pas signé chez lui mais à l’étude Ferrière.

Le nom la fit frémir. Elle releva vivement la tête pour dévisager Richard.

— Tu as vu Isabelle ?

Posée sur ce ton-là, sa question ressemblait à un cri de détresse et elle se mordit les lèvres.

— Oui, elle était là, se borna à répondre Richard.

Elle comprit qu’il n’en dirait pas davantage, pourtant elle ne put s’empêcher d’insister, avec trop de véhémence :

— Ça t’a fait quelque chose ?

Son mari lui adressa un regard étrange, comme s’il ne la voyait pas vraiment.

— Comment veux-tu que ça me laisse indifférent…, murmura-t-il.

Maintenant, elle devait s’arrêter, changer de sujet, celui-là était beaucoup trop dangereux. Dans le cœur de Richard, il existait une faille profonde qui s’appelait Isabelle Ferrière, personne n’y pouvait rien, et Jeanne moins qu’une autre car elle avait déjà tout essayé. Oh, bien sûr, il n’en parlait plus, il n’en parlait même jamais ! Honnête, il lui avait tout raconté peu de temps après leur première rencontre, la laissant libre de le juger, ou même de le rejeter. À ce moment-là, Jeanne s’était sentie assez forte pour lui faire oublier le drame de sa jeunesse, assez forte pour le consoler de ce vieux chagrin d’amour qu’il traînait avec lui comme un boulet. Et elle avait échoué, ça la frappait soudain de manière évidente, blessante. Non, Richard ne s’en remettrait pas, peut-être seulement parce qu’il ne
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