Séminaire umr 5037 : Le plaisir. 1450-1750








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Séminaire UMR 5037 : Le plaisir. 1450-1750

Pietro Aretino ou le plaisir du particular suo


Pierre L’Arétin

ou

le plaisir du particular suo

Marie Viallon

Université Lyon3

UMR CNRS 5037

Dans le cadre d’un séminaire consacré au plaisir à l’âge classique, il semble qu’une place doive nécessairement être réservée à Pierre L'Arétin (1492-1556) qui a dépensé sa vie et consacré son œuvre à l’hédonisme. Il s’agit de cette philosophie qui recherche le plaisir et qui, à la différence de l’épicurisme, ne se contente pas de l’évitement anesthésiant de la douleur dans l’ataraxie mais veut la satisfaction physique de ses besoins vitaux dans le culte de l’amitié des hommes et des femmes, dans les plaisirs de la table, dans la sexualité libre et dans la bonne conversation.

Pour beaucoup, L’Arétin n’est qu’un auteur à ranger aux enfers des meilleures bibliothèques, à ne pas lire … et encore moins à étudier. Il est certain qu’il ne défend ni attaque aucune position politique, qu’il n’affiche ni prohibe aucune doctrine religieuse, qu’il n’exprime ni condamne aucune idée économique, qu’il ne soutient ni proscrit aucune théorie scientifique. En fait, il est un virtuoso c’est-à-dire qu’il se veut le promoteur d’un idéal viril à la fois vertueux —jamais il n’en appelle à l’excès ou à la débauche— et virtuose car il appartient à cette minorité d’hommes de la Renaissance italienne qui s’estiment venus au monde pour le dominer à la plus grande satisfaction de tous leurs plaisirs et pour le contentement du particular suo.

Certes, il ne fera pas école et son œuvre ne connaîtra pas la gloire durable de la postérité —encore que l’oubli l’a épargné— mais il ne semble pas que l’homme ait cherché à laisser une empreinte auprès des générations futures.


Pierre L'Arétin, gravé par Marcantonio Raimondi

d’après un portrait de Sebastiano del Piombo

Plaisir de vivre

Pierre l’Arétin est né à Arezzo, dans la contrada de San Piero Piccolo, dans la nuit du 19 au 20 avril 1492, de parents d’origine très modeste mais honnête, n’en déplaise à la légende noire qui en faisait le fils illégitime d’une prostituée. Son père est un cordonnier presque inconnu puisque son prénom est incertain (peut-être Andrea, plus certainement Luca) et son patronyme serait Del Tura (1466-1551). Il aurait abandonné femme et enfants (après Pietro, deux filles sont nées dont Francesca († 1542), épouse de Orazio Vannotti) pour aller chercher fortune dans une de ces milices armées, nées des guerres d’Italie —d’où le grand silence rancunier de L’Arétin sur la figure paternelle1— plus tard, il serait rentré à Arezzo pour y mourir à plus de 85 ans. La mère de L’Arétin, Margherita Bonci dite Tita, appartient à une famille moins obscure puisque deux de ses frères, Nicolò lecteur de droit et Fabiano chanoine, veilleront sur l’éducation de leur neveu. Elle était d’une très grande beauté —comme se plaît à le rappeler son fils dans une lettre à Vasari de 1548— puisqu’elle a posé comme modèle pour une Annonciation, peinte au-dessus de la porte Saint-Pierre d’Arezzo par Matteo Lappoli († 1504) :

… je vous prie de laisser tomber tout autre chose pour aller prendre un croquis de l’Annonciation avec l’ange, placée au-dessus de la porte Saint-Pierre, et de me l’envoyer par l’intermédiaire du courrier Lorenzetto à Florence, parce que —grâce à votre très rare talent— ce portrait de ma mère comportera en soi un souffle vital si puissant qu’il me semblera, en la regardant peinte, la voir vivante … 2

Cette mère a eu une relation durable (avant ou après le départ de son mari ?) avec un gentilhomme de la ville, Luigi Bacci ; d’aucuns ont affirmé que L'Arétin aurait été son fils illégitime, ce qui lui aurait valu de recevoir une éducation soignée avec ses fils, Francesco et Gualterio, qui lui conserveront toujours une fidèle amitié. Par ailleurs, sa fille légitime, Nicolosa, a été l’épouse de Giorgio Vasari.

On ne sait rien de l’enfance de L’Arétin ; toutefois, vers 1506, il est à Perugia, protégé de l’humaniste Francesco Bontempi qui l’introduit dans les milieux lettrés de la ville. Plus tard, L’Arétin se construira une « mauvaise réputation » légendaire et prétendra avoir du quitter Arezzo car il aurait, vers l’âge de dix ans, rédigé un sonnet contre les Indulgences ! Certains chercheurs avancent l’hypothèse que L’Arétin aurait été placé très jeune comme apprenti-peintre, selon l’usage du temps c’est-à-dire vers l’âge de 13-14 ans. A Perugia, il se lie avec Antonio Mezzabarba qui est son maître en poésie, Alberto et Mario Podiani, Tito Ramazzani, G. B. Caporalli, Giulio Oradini et Agnolo Firenzuola (1493-1543), tous poètes de nobles origines.

En 1512, L'Arétin publie son premier recueil de poésies : Opera Nova del Fecundissimo Giovene Pietro Pictore Aretino, zoe Strambotti Sonetti Capitoli Epistole Barzellette et una Desperata (Venezia, Nicolò Zoppino)3. Dès sa salutatio, il revèle son sens naturel de l’autodérision caustique et de l’ironie, car il invite son lecteur à ne pas jeter son ouvrage mais à le revendre aux poissonniers pour y emballer leur marchandise :

… au moins lis-le et, s’il ne te plait pas et si tu ne veux pas qu’il encombre ta maison, vends-le à un libraire pour couvrir un autre livre ou aux poissonniers pour envelopper les petits poissons marins ; cela ne t’apportera aucun dommage et ce sera un bien pour moi4.

Quant aux poèmes, ce sont des compositions d’un pétrarchisme banal et pré-bembien, dignes d’un bon élève ambitieux et travailleur qui sait —déjà— saisir le vent de la mode.

Dans une lettre à Claudio Tolomei (1492-1556), il évoque un séjour à Sienne5 où il est introduit (peut-être par l’entremise d’un de ses oncles maternelles) auprès du richissime banquier et mécène, Agostino Chigi, qui va lui ouvrir les portes de la cour pontificale de Léon X Médicis, à Rome où il arrive en 1517. Il a alors 25 ans et il jouit déjà d’une belle réputation comme en attestent diverses citations et évocations par ses contemporains : un parent de Chigi le cite comme un familier du financier :

inter quos familiares habuit Augustinus fuere Petrus Arretinus... eruditus homo... vir acerrimi iudicii... ;

Nicolò Campani (1478-1523) évoque avec enthousiasme une œuvre de L'Arétin intitulée Il regno de la Morte qui ne nous est pas parvenue ; et une Farse de 1520 fait allusion à son prestige désinvolte à la cour de Rome. En effet, L'Arétin est alors un des personnages incontournables de l’entourage courtisan de Léon X, autant craint qu’admiré, autant aimé que détesté. Ami des artistes (Sebastiano del Piombo, Giovanni da Udine, Raffaello qu’il aurait connu à Perugia, Iacopo Sansovino), confident des diplomates, intime de tout ce que la cour compte d’hommes de lettres, L'Arétin est un infatigable organisateur de plaisirs mondains et de spectacles, un marchand d’œuvres d’art et d’antiquités, un auteur de vers légers d’occasions. En fait, il est doté d’une extraordinaire capacité d’adaptation, donc, il sait s’intégrer rapidement dans tous les milieux qui gravitent autour de la cour mais, dans le même temps, il a l’intelligence égoïste de se préserver. Ce talent immédiat n’est toutefois jamais accompagné d’un sens critique profond.

A la mort de Léon X, le 24 novembre 1521, L'Arétin ne se laisse pas abattre et décide se s’engager dans la compétition au trône de Saint-Pierre : il fait campagne en faveur du cardinal Jules de Médicis en produisant des pasquinades contre tous ses rivaux.

Ces pasquinades sont des libelles en italien, en latin ou en dialecte romain, anonymes, placés sur un trognon de statue antique en marbre fixée sur la façade du palais Braschi, surnommé Pasquino, qui est censé exprimer la voix du peuple de Rome contre les excès des Grands et contre les abus du pouvoir pontifical. Quelques exemples historiques de ces épigrammes en vers, comme cette allusion à l’affaire des indulgences :

Gli ultimi istanti per Leon venuti, Les derniers instants de Léon étant venus,

egli non potè avere i sacramenti : il ne put recevoir les sacrements :

Perdio, li avea venduti. Parbleu, il les avait vendus.

ou cette autre allusion au pillage des bronzes du Panthéon par le pape Urbain VIII Barberini (1623-1644) fondus pour fabriquer les colonnes du baldaquin de Saint-Pierre alors que tous les barbares de l’Antiquité avaient éviter cet outrage.

Quod non fecerunt barbari, fecerunt Barberini

Ce que les Barbares n’ont pas fait, les Barberini l’ont fait ;

Enfin, un exemple international, tout aussi romain mais bien plus tardif, de ces lazzi immortels où Pasquino répond à une autre statue parlante romaine, Marforio du Capitole, en faisant référence à l’usage de Bonaparte de réaliser des « saisies révolutionnaires » dans toutes les villes italiennes conquises, lors des campagnes de 1796-97 :

Marforio : E’ vero che i Francesi sono tutti ladri ?

Pasquino : Tutti no, ma Bona-parte !

Pendant le conclave de 1521, L'Arétin a su se faire le porte-parole du peuple romain, voire italien, et même catholique, qui ne voit dans ce conclave qu’une vaine tragédie où les intérêts de l’Eglise et de la religion sont bafoués. Finalement, ce conclave aboutit à l’élection du flamand Adrien VI Florenszoon : formé par la devotio moderna, le nouveau pontife n’est certainement pas enclin à accepter la présence et l’action de L'Arétin qui comprend qu’il doit prendre ses distances avec la capitale tout en poursuivant son travail de sape du pouvoir pontifical. En juillet 1522, il part pour Bologne, Arezzo et enfin Florence où il est protégé par le cardinal Médicis. En février 1523, il est invité par le marquis de Mantoue, Federico Gonzaga, et il revendique auprès de son protecteur florentin la liberté de partir. C’est là une des forces et un des talents de L'Arétin que d’avoir retourné à son profit la situation du courtisan, exaltée par Castiglione : tout en étant protégé et honoré par les Grands, il sait conserver sa liberté au bénéfice de ses seuls intérêts personnels et, de cette revendication, il tire la réputation populaire —de nos jours, on dirait populiste— d’être un fléau des princes auxquels il rappelle leurs devoirs envers les Humbles, envers le peuple.

Il n’est secret pour personne que L'Arétin continue d’envoyer des pasquinades contre le pape qui réclame sa tête au cardinal Médicis : cela vaut brevet d’indépendance. Toutefois, le pouvoir des papes n’étant pas un vain mot, le cardinal lui conseille d’aller chercher refuge à Reggio, dans le camp militaire de Jean de Médicis, un des plus puissants condottieri du moment.

A la mort d’Adrien VI, en septembre 1523, L’Arétin rentre à Rome et reprend son entreprise de lobbying en faveur du cardinal de Médicis qui est élu en novembre sous le nom de Clément VII. C’est le triomphe pour L’Arétin qui retrouve toute sa place à la cour mais, comme le dit Pasquino :

Pietro Aretino che sta tanto in favore

Come la rana fu preso al boccone6.

En effet, le nouveau pontife a bien vite compris que la situation de schisme avec les Réformés exige des réponses de la papauté et il introduit à Rome un nouveau dataire qui doit remettre de l’ordre dans les attributions des bénéfices : Giovanni Matteo Giberti (1495-1543), évêque de Vérone. Cet homme à la morale pointilleuse, chef du parti pro-français et véritable patron de la politique étrangère pontificale, n’est pas disposé à supporter les provocations et les insolences de L'Arétin. C’est alors qu’éclate l’affaire des sonnets luxurieux du printemps 1524.

Mécontent du fait que le pape tarde à le payer, le peintre Giulio Romano trace seize dessins érotiques sur les murs de la Salle de Constantin dont il finit la décoration, depuis la mort de Raphaël. Il n’en est pas à sa première œuvre érotique, ni à sa dernière comme le montrent les fresques sans équivoques du palazzo Te de Mantoue. Poursuivant un but strictement commercial, il fait appel au meilleur graveur de Rome, Marcantonio Raimondi, qui va copier ce Kamasutra de seize positions ou Modi. Tout Rome cherche à acquérir ces gravures, d’autant plus que ces représentations sont parlantes puisque figurent des hommes en vue, en compagnie de courtisanes célèbres ; ainsi, le sonnet XII présente Ercole Rangone avec Angela Greco. Giberti exige l’incarcération du graveur scandaleux mais L'Arétin obtient du pape son élargissement, à la grande fureur du dataire. Pour faire bonne mesure, L’Arétin publie des sonnets luxurieux en guise de commentaires aux gravures de Raimondi : non seulement il tourne en dérision le sonnet amoureux avec un vocabulaire réaliste et obscène mais il présente l’originalité d’introduire la parité de la femme avec l’homme dans l’expression du désir et du plaisir sexuel pour soi comme pour le partenaire. Voici un exemple d’un Sonnet luxurieux traduit en français par Apollinaire :




Sonetto V



Perch’io prov’or un sì solenne cazzo,


che mi rovescia l’orlo della potta,


io vorrei esser tutta quanta potta,


ma vorrei che tu fossi tutto cazzo.



Perch’io fossi potta, e tu cazzo, 


isfameria per un tratto la potta,

e tu haveresti anche della potta


tutto il piacer che può haver un cazzo.

Ma non potendo esser tutta potta,


né tu diventar tutto di cazzo,


piglia il buon voler da questa potta. 



- E voi, pigliate del mio poco cazzo

la buona volontà : in giù la potta


ficcate, e io in sù ficcherò il cazzo ;

e dipoi su il mio cazzo

lasciatevi andar tutta con la potta

e sarò cazzo e voi sarete potta.



Sonnet V



Puisque j'essaie maintenant un si solennel V...


Qui me retourne l'ourlet du C...,


Je voudrais me transformer tout en C...,


Mais je voudrais que tu fusses tout V...



Parce que si j'étais C... et toi V...,


Je rassassierais d'un seul coup mon C...


Et tu aurais aussi du C...


Tout le plaisir que peut avoir un V...



Mais ne pouvant être C...


Ni toi devenir en tout V...


Prend le bon vouloir de ce C...


- Et vous, prenez du peu que j'ai de V...


La bonne volonté et affermissez en bas votre C...


Tandis que moi au-dessus, je ficherai mon V..



Et ensuite sur mon V...


Laissez-vous aller toute avec le C...,


Et je serai V... et vous, vous serez C... .


Ce forfait accompli, il est grand temps pour lui de quitter Rome et de trouver refuge et protection, près de Fano, dans le camp de Jean de Médicis où, d’ailleurs, il rencontre le roi de France, François 1er, en visite. Il met à profit cette période de résidence forcée pour rédiger la première version de sa comédie, La cortigiana qu’il faut comprendre en français comme « la femme de cour » et non comme « la courtisane » puisqu’il s’agit d’une parodie du Courtisan de Baldassare Castiglione. Dans cette première rédaction, L'Arétin croise deux intrigues : celle de messer Maco, un siennois provincial, ignorant et vaniteux venu à Rome pour devenir courtisan et celle de messer Parabolano, un riche courtisan aveuglé par l’amour ; tous les deux seront victimes de la vie de cour à Rome où règnent la villania e l’invidia, la vilenie et la jalousie.

Au début de l’année 1525, L'Arétin fait un retour à Rome et il reprend ses
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