Education / formation le projet des Socialistes








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Education et société du temps choisi


Toujours à propos de formation permanente, et pour arriver à la notion de temps choisi, je vous rappellerai ces chiffres : en moyenne, après la dernière guerre, un travailleur consacrait 100.000 heures à sa vie professionnelle au cours de sa vie. Actuellement, il n'y consacre plus que 60.000 heures. Vous voyez que la réduction du temps de travail a amené chacun à réfléchir, dans la mesure où il en a les possibilités, à la manière d’aménager sa vie.

Il faut donc introduire la dimension temps dans le développement économique et social et, de ce point de vue, la clef principale, c’est la formation tout au long de la vie, non pas simplement pour occuper le temps, mais aussi pour apprendre à mieux utiliser son temps. A partir de là, nous pouvons combiner deux innovations, puisqu’il faut des locomotives pour entraîner les changements.

La première, c’est ce qui a été repris par le rapport du Projet socialiste : le chèque éducation pour celui qui quitte l’école entre 16 et 18 ans. Ce chèque éducation doit lui permettre, et ce n’est pas du rattrapage, de revenir à l’école avec le temps et les financements nécessaires, pendant deux ou trois ans. Il s’agit d’une mesure partielle, déséquilibrante à certains égards, mais susceptible de déclencher le mouvement. Deux éléments sont liés dans ce projet : l’égalité des chances et la maîtrise du temps.

En second lieu, on pourrait également disposer d’un compte temps qui permettrait à chacun d’accumuler les ressources nécessaires pour retourner à l’école, et qui permettrait peut-être de ne pas considérer uniquement la formation permanente comme étant due aux retraités. Je vous donne un chiffre qui révèle l’un des talons d’Achille de l’économie française : seulement 37 % de la population au-dessus de 50 ans est en activité, c’est l’un des chiffres les plus bas du monde ; vous vous rendez compte du trésor d’expérience que l’on sacrifie ! Songez à tous ces gens qui, après 50 ans pourraient continuer à aider la société et l’économie. C’est une donnée importante. Il faut informer l’opinion et lui demander de réfléchir. Quand un jeune de 15 ans me dit : « Je souhaite la retraite à 55 ans », je doute et je m’interroge.

Le chèque éducation, tel qu’il est prévu par le Projet socialiste et qui figurait dans le rapport de l’UNESCO, et le compte temps, qui est une formule plus flexible, me paraissent des éléments qui seront, en quelque sorte, les moteurs d’un changement qui ne se fera pas du jour au lendemain. Alors, comment stimuler, à partir de là, les partenariats entre l’éducation première et la formation permanente ? Entre le système éducatif et le monde de l’économie ? Il convient de ne pas tout demander à l’école, mais d’être quand même assez exigeant envers l’école.

Je crois que ces partenariats doivent être développés. La formation permanente est un terrain idéal ; à mon avis, il s’est trop corporatisé, mais la base est là, l’état d’esprit et les principes demeurent pour contribuer à ce partenariat. Et si demain nous parvenons à progresser dans le domaine de l’éducation permanente (je n’emploie plus le mot formation), il faut se dire que, dès maintenant, il faut réfléchir à la création du cadre qui permettra une éducation tout au long de la vie, avec des finalités politiques acceptées par la société, et beaucoup de souplesse à l’intérieur. Il serait grave de ne pas penser dès aujourd’hui à unifier le système, sinon, on ne pourra pas parler d’éducation tout au long de la vie, on ne pourra pas parler d’éducation comme un poisson dans l’eau dans la société, comme le recours principal de chaque individu pour mieux se comprendre, mieux comprendre les autres et être un acteur conscient de la construction sociale.

Table ronde n° 1 : « Le droit à la formation tout au long de la vie : un enjeu majeur du xxie siècle »

Anne Hidalgo

J’appelle les intervenants de la première table ronde à venir s’installer auprès de nous. Nous avons pris beaucoup de retard, nous allons essayer d’aller relativement vite avec cette première table ronde qui est consacrée aux enjeux ; ils ont été déjà bien dessinés ce matin, notamment par Jacques Delors.

Le président de l’UNEF, Yassir Fichtali, a une contrainte de temps très importante puisqu’il doit être en congrès en ce moment même. Je propose de lui passer la parole tout de suite si les autres intervenants n’y voient pas d’inconvénient.

Yassir Fichtali, président de l’UNEF

Merci bien. Je vous prie de m’excuser, effectivement, ce n’est pas tout à fait un congrès, c’est un collectif national de rentrée. Comme je suis un peu attendu à la Sorbonne, je souhaitais m’exprimer rapidement pour vous donner quelques éléments.

Je tiens à vous remercier de m’avoir invité. Nous sommes très demandeurs, comme tout le monde je crois, d’un véritable débat public sur les questions d’éducation. En l’occurrence, les échéances qui s’approchent vont contraindre tout le monde à mener ce débat public. Il est bon que l’ensemble des organisations politiques puissent développer leurs projets en interne, confronter leurs propositions aux organisations du mouvement social. Je tenais d’ores et déjà à vous remercier et à m’excuser parce que, malheureusement, je ne pourrai pas assister au débat, ce qui m’ennuie, mais je pense qu’on ne manquera pas de se retrouver dans d’autres cadres.

Concernant l’UNEF, la question de la formation tout au long de la vie n’est pas, au départ, un thème identitaire pour le syndicat étudiant. J’aimerais d’abord clarifier un certain nombre de choses qui ont été rappelées par Anne Hidalgo dans son intervention. Ainsi, la formation tout au long de la vie est, à première vue, un objectif intéressant, qui permettrait effectivement des retours en formation, une espèce de seconde chance ; mais on ne peut valider cette hypothèse qu’en posant un préalable.

Le préalable que vous avez rappelé, et qu’il faut rappeler avec force, c’est que la formation initiale est extrêmement importante dans ce dispositif. Il n’y a pas d’opposition entre la formation initiale et la formation continue. Ce qui est sûr, et je crois que vous l’avez rappelé en donnant un certain nombre de statistiques, c’est que la formation continue aujourd’hui ne bénéficie qu’à ceux qui ont un haut niveau de qualification, donc, un haut niveau de formation initiale. C’est un fait extrêmement important à rappeler car, vous l’avez souligné, la droite et les libéraux s’en amusent. Bien souvent, les premiers interlocuteurs que nous avons pu rencontrer sur la question de la formation tout au long de la vie étaient des gens qui nous interrogeaient ainsi : « La formation tout au long de la vie, vous êtes pour ? » « Evidemment, nous sommes pour. » Cependant, quand nous leur demandions : « Mais, concernant la formation initiale et l’université, ses missions, son financement, qu’en dites-vous ? » Leur réponse était la suivante : « Attendez, c’est beaucoup plus large, c’est le problème de la formation tout au long de la vie, on est dans un débat qui est beaucoup plus large. » On s’apercevait donc que, petit à petit, cette idée avançant, on se trouvait en face d’interlocuteurs qui utilisaient cet élément comme une espèce de cache-sexe, de façon à mettre de côté toutes les questions de formation initiale, et son développement, son financement. C’est une clarification extrêmement importante à faire, parce que c’est l’hypothèse de départ qui nous permet ensuite de discuter et d’analyser ce qu’il est possible de faire concernant la formation tout au long de la vie.

Les éléments auxquels nous sommes extrêmement attachés à l’UNEF et dans le milieu étudiant portent évidemment sur les notions de qualification et non pas les notions de compétence. La qualification, pour nous, c’est la reconnaissance, une reconnaissance globale, un champ ouvert, alors que la compétence est, à nos yeux, un champ fermé, qui a tendance à enfermer. La qualification, c’est la possibilité pour l’étudiant, qui est un futur salarié, de pouvoir s’adapter, s’il a un haut niveau de qualification, de pouvoir être polyvalent. On a assisté à un retournement dans l’utilisation des termes. Alors que les libéraux utilisaient de façon très forte les notions de polyvalence, on se rend compte qu’aujourd’hui, dans la période de croissance que l’on peut connaître, avec le besoin fort de qualification, la polyvalence n’est pas assurée, selon ce qu’expliquent certains libéraux, par les compétences, mais par un haut niveau de qualification qui permet au salarié de pouvoir s’adapter à son poste de travail, de pouvoir évoluer ensuite dans l’entreprise. Cette logique de compétence, qui a séduit notamment dans les grandes entreprises, avec un faible turnover, faisait que l’on pouvait considérer que le salarié allait évoluer dans l’entreprise pour ne pas forcément en changer ; cette notion a séduit, il est vrai, un certain nombre de salariés, mais elle est problématique, parce que je crois qu’elle enferme véritablement dans un champ très restreint, alors que la qualification, au contraire, est un champ large, qui offre cette liberté au salarié de pouvoir être reconnu comme tout le monde.

En effet, cet élément entre également en ligne de compte : la compétence, c’est l’individualisation du statut, du salaire, alors que la qualification, c’est ce qui nous permet d’être reconnu, je parle en tant qu’étudiant, en tant que futur salarié, d’être reconnu ensuite dans les conventions collectives. C’est ce qui permet de pouvoir se situer dans un champ social, donc, de pouvoir ensuite négocier son salaire.

J’ai écouté avec beaucoup d’intérêt ce qui a été évoqué sur les comptes éducation/formation. L’UNEF s’oppose à toute notion de capitalisation, comme elle a pu être proposée par le rapport du Commissariat général au plan, récemment. Il suffit d’examiner les origines socioprofessionnelles des étudiants qui font des études longues pour s’apercevoir que, dans un système de capitalisation, qui permettrait de reprendre des études un peu n’importe quand, le fait de sortir du cursus de l’école à 16 ans pour y revenir plus tard grâce à un petit capital, en faisant un an par-ci, un an par-là, poserait de nombreux problèmes. C’est le problème de la formation initiale : il n’y a pas de formation continue qui fonctionne sans formation initiale importante. Cela serait également problématique car cela deviendrait une machine à reproduction sociale, au vu des éléments dont on peut disposer aujourd’hui, et au vu des origines socioprofessionnelles des étudiants qui font aujourd’hui des études longues.

C’est la raison pour laquelle nous sommes prêts à discuter de ce que vous proposez, sachant que, par ailleurs, et ce sera mon dernier point, ce qui nous semble important, c’est de dire qu’il convient que ce soit pris en charge par l’État. A nos yeux, cela revêt une importance fondamentale : nous sommes très attachés à la loi qui est, elle, garante de l’égalité, tout comme la qualification reconnue par l’État est garante de l’égalité républicaine ; le contrat est certes nécessaire, mais, en même temps, il n’est pas garant de cette égalité-là. Quant à la conséquence financière directe de ces éléments, évidemment, nous souhaitons que l’État prenne toute sa part, de façon à redonner également un sens à ce que peut être la république, l’intégration par l’école dans la république. Il nous semble en tout cas important que l’État se place au premier rang sur ces questions financières.

Anne Hidalgo

Merci beaucoup, il était important d’entendre le point de vue de l’UNEF, des étudiants, sur cette proposition. Nos points de vue ne semblent pas très éloignés, même s’il nous semble plutôt que tout cela repose sur un effort collectif de la Nation ; pour nous, il y a l’État, les Régions, les partenaires sociaux, c’est cet ensemble qui doit travailler à ce système. Au-delà des mots, nous devons être assez proches, en ce qui concerne le projet présenté.

Je voudrais demander à Jérôme Bindé, de l’UNESCO, de nous expliquer comment ce débat est mené sur le plan international : quels sont les choix, les options qui semblent émerger des pays partenaires et membres de cette organisation.

Jérôme Bindé, directeur de la division de l’Anticipation et des Études prospectives à l’UNESCO

Merci beaucoup. Je voudrais dire d’abord combien je suis heureux de voir défini ce grand objectif de l’éducation pour tous tout au long de la vie, tel que Jacques Delors l’a décrit. Je suis en plein accord avec son propos, je souhaite qu’il soit désormais au centre de vos réflexions et de vos projets. Je rappelle que l’UNESCO a lancé cette réflexion dès 1989, c’était le grand objectif de la stratégie adoptée par l’UNESCO et tous ses États membres dans la conférence générale. Ensuite, cet objectif a été très approfondi par le rapport Delors, qui vient d’être évoqué par son principal auteur.

Nous avons placé cet objectif au centre de la réflexion prospective de l’UNESCO, en particulier dans le rapport mondial prospectif de l’UNESCO qui s’intitule Un monde nouveau, publié chez Odile Jacob. Nous avons également approfondi cette dimension prospective de l’éducation pour tous tout au long de la vie, nous avons inscrit cette réflexion au cœur de nos entretiens du xxie siècle, auxquels ont participé aussi bien Jacques Delors qu’Alain Touraine, que nous avons publiés sous le titre Les Clés du xxie siècle.

Je voudrais partager avec vous une première piste de réflexion. La troisième révolution industrielle, celle des nouvelles technologies et des réseaux, et la nouvelle phase de mondialisation qui l’accompagne, qui en est d’ailleurs la résultante et non pas la cause, n’ont pas encore trouvé, à notre sens, et c’était l’une des principales hypothèses que nous formulions dans un Monde nouveau, le nouveau contrat social qu’elles exigent. Les sociétés du xxie siècle doivent l’inventer, c’est le grand chantier du xxie siècle qui s’ouvre devant nous. En effet, le contrat social qui accompagnait la deuxième révolution industrielle, dans sa phase de mondialisation d’après 1945, s’est effrité et érodé sous nos yeux. En fait, l’idée clé, c’est que cette éducation pour tous tout au long de la vie sera effectivement une sorte de nouvelle sécurité sociale, selon le mot d’Alain Touraine. Il faudrait penser, au fond, à une couverture éducative universelle, comme on parle de couverture médicale universelle.

Et c’est essentiel car, si nous laissons faire les tendances présentes, nous risquons tout simplement une forme d’apartheid éducatif plus ou moins larvé, et ceci, dans la plupart des régions du monde, on en voit déjà les prémisses.

Il s’agit là non seulement d’un objectif qui touche la valeur éducative de l’éducation, mais également sa valeur démocratique : il va falloir reconstruire l’éducation comme un projet citoyen de formation civique et d’égalité des chances. Cela ne va pas de soi car, actuellement, une logique fractale se manifeste dans la société, qui est celle des appariements sélectifs ; elle fait qu’une minorité d’élus accède de plus en plus aux paradis du savoir ou de la connaissance. Ces accès sont à péage, bien sûr, ils sont de plus en plus chers dans de nombreux pays du monde. On rencontre également des nouveaux damnés du savoir, qui sont condamnés à se tenir dans de nouveaux ghettos, dans des bantoustans éducatifs, il faut le dire ; enfin, une vaste masse intermédiaire est vouée à d’inefficaces purgatoires. Donc, je crois que si l’éducation pour tous tout au long de la vie veut être réellement pour tous, elle doit aussi se poser ces questions.

Une deuxième piste de réflexion, dont on n’a pas beaucoup parlé ce matin, concerne le fait que cette éducation pour tous tout au long de la vie au xxie siècle devra donner aux femmes la pleine maîtrise de leur destin. Ceci est essentiel dans toute la société, dans la nôtre bien sûr, mais particulièrement dans le Sud ; tout le monde sait bien en effet que l’école est le meilleur des contraceptifs. Nous en sommes très loin : 29 % des jeunes filles de la planète ne sont toujours pas inscrites dans les écoles primaires, le chemin sera long pour réaliser notre rêve. Il faudra donc s’assurer que les femmes aient accès à égalité avec les hommes à l’éducation tout au long de la vie, au Nord comme au Sud.

La troisième piste de réflexion, c’est le fait que l’éducation pour tous tout au long de la vie devrait nous permettre de régler les dettes du xxe siècle, et donc d’abord d’assurer une éducation de base pour tous, comme cela a été rappelé tout à l’heure. Je n’insisterai pas sur ce point ; cependant, nous vivons effectivement un début de xxie siècle qui repose sur les dettes du passé, accumulées par l’échec de la lutte contre l’analphabétisme. Échec relatif, certes, car il a très fortement diminué en pourcentage de la population mondiale, mais, en valeur absolue, il est resté à peu près identique au cours des dernières décennies. Echec également de la lutte contre l’illettrisme qui atteint entre 10 et 20 %, mais peut-être plutôt près de 20 % de la population, dans les sociétés industrialisées.

Une quatrième piste de réflexion propose que l’éducation pour tous tout au long de la vie passe par l’essor de l’éducation en réseau. Je n’insisterai pas trop sur ce point, mais il est évident que l’un des défis sera de conjuguer cet objectif de l’éducation pour tous tout au long de la vie avec celui de l’éducation en réseau, et de ne pas les faire se disjoindre ; un risque existe si nous laissons faire. Les technologies permettent en effet une délocalisation matérielle du savoir, ceci est très important. En effet, autrefois, il fallait aller vers le savoir ; au Moyen Âge, il fallait faire un très long chemin vers le savoir. Aujourd’hui, il est possible malgré tout que le savoir touche les gens là où ils se trouvent, et à tous les âges de la vie. C’est là quelque chose d’énorme ; on parle d’éducation à distance, il faudrait plutôt parler d’éducation sans distances. Et c’est un impératif non seulement éthique mais économique, car l’innovation, aujourd’hui, pilote l’économie. Certes, Jacques Delors a critiqué la société du savoir, la société de la connaissance, mais on ne peut nier qu’une part de plus en plus grande de toutes les activités et des services suppose cette société de la connaissance et du savoir, qui pose d’ailleurs d’énormes problèmes d’exclusion, comme cela a été dit.

Tous les pays du monde, y compris les pays les plus riches, voient leur demande en formation croître chaque année à peu près d’un dixième, alors que leur budget d’enseignement et de formation, tant public que privé, aussi bien central que régional, saturé, ne peut augmenter dans les mêmes proportions. Il faut donc trouver un moyen ; je crois que l’éducation en réseau et la formation à distance peuvent permettre de résoudre ce problème.

Je voudrais souligner un autre point : cette éducation en réseau, et cela sera au centre du projet d’éducation pour tous tout au long de la vie, remettra en cause les schémas pédagogiques. L’organisation des établissements scolaires reste presque toujours entièrement fondée sur le schéma des quatrains : une discipline, une heure, une classe, un enseignant, ce que certains appellent la règle des trois unités. Il est extraordinaire que, en ce début de xxie siècle, l’école ait si peu changé par rapport à ce qu’elle a pu être dans la Grèce antique ou dans l’Empire romain, c’est l’une des activités qui a le moins changé. Il y aura une mutation considérable dans un temps beaucoup plus restreint, car ce schéma des quatrains est de plus en plus mis en cause par l’essor de la société des réseaux, et par l’essor de l’éducation en réseau.

Je voudrais rappeler que cette éducation en réseau, cette éducation à distance, ne concerne pas seulement le Nord ; je suis à l’UNESCO, je m’intéresse donc beaucoup aux pays du Sud. Sur les onze plus grandes institutions d’éducation à distance du monde, huit se situent dans les pays en développement. Cela, nous ne le savons pas encore très bien, mais ceux qui connaissent l’Inde ou l’Afrique du Sud savent de quoi je veux parler.

La sixième piste de réflexion porte sur le fait que l’éducation pour tous tout au long de la vie est rendue possible par un changement de société absolument fondamental, qui est la fin des trois âges de la vie, cela a d’ailleurs été évoqué magnifiquement par le rapport Delors. Jacques Delors n’en a pas beaucoup parlé ce matin, mais en fait, c’est un point essentiel, c’est une mutation de société absolument historique. Désormais, l’accumulation des connaissances importe moins que le développement des facultés d’apprentissage. Il s’agit moins d’apprendre que d’apprendre à apprendre. Ceci est d’autant plus essentiel que la plupart des experts en prospective pronostiquent une beaucoup plus grande volatilité des métiers dans le futur. Moi, j’ai exercé quatre métiers dans ma vie, mais nos enfants pourront certainement en exercer six, sept ou huit, et ils y seront sans doute contraints par des nécessités sociales et économiques. Il est donc essentiel de comprendre que, pour que le système éducatif ne forme pas des futurs chômeurs ou des personnes inadaptées à cette situation de changement, il va falloir renoncer à l’opposition traditionnelle entre temps d’étude et temps de travail. Il va falloir cesser de distinguer l’apprentissage de sa mise en application professionnelle, ce n’est plus possible aujourd’hui. C’est également impossible à cause d’une évolution du temps qui explique qu’aujourd’hui, dans nos sociétés, en France, les gens passent 7 % de leur vie éveillée au travail ; c’est-à-dire que le travail demeure essentiel pour produire des richesses, mais, en fait, toutes les activités hors travail, au sens strict, sont devenues peut-être encore plus importantes, en particulier cette éducation pour tous tout au long de la vie. Ce pourcentage était de quelque 60 % au xixe siècle : passer de 60 à 7 %, il s’agit là une révolution tout à fait historique.

Dans cette perspective, il faut envisager l’éducation, non plus comme un apprentissage limité dans le temps, mais comme un processus qui se poursuit tout au long de l’existence. Cela veut dire que ces fameux trois âges de la vie ont disparu, nous sommes dans des sociétés qui vieillissent. Certains idéologues un peu réactionnaires dénoncent le jeunisme, mais ils ne comprennent pas que, parce que nos sociétés vieillissent, nous devenons aussi de plus en plus jeunes. Devenir de plus en plus vieux, c’est devenir de plus en plus jeune ; nous sommes dans un nouveau siècle qui sera sans doute un siècle de « juvénilisation » : l’éducation pour tous tout au long de la vie, cela veut dire que nous demeurerons tous, en quelque sorte, des enfants ou des adolescents tout au long de notre vie, exactement comme les chercheurs. Ainsi, dans les systèmes anciens, ce privilège était réservé aux chercheurs, aux écrivains, aux créateurs, qui gardaient par exemple la capacité de lecture, la capacité de découverte, de création, jusque très tard dans leur vie. Demain, ceci deviendra nécessairement un phénomène massif, c’est pourquoi il est déploré par des nostalgiques du passé qui l’appellent justement du jeunisme.

Afin de garantir cet accès crucial à l’éducation tout au long de la vie, deux propositions ont été avancées. Je ne développerai pas ces points rappelés par Jacques Delors : le chèque éducation et le crédit temps, qui sont des réformes cruciales. Dans ce sens, il faudra redéfinir le rôle de l’université qui ne pourra plus rester une tour d’ivoire du savoir ; l’université devrait devenir l’un des outils-clés de cette éducation pour tous tout au long de la vie, à condition qu’elle s’ouvre véritablement. Open University, en anglais, cela signifie justement l’université de l’éducation à distance ; nous aussi, nous devrions ouvrir les universités.

La septième piste est la suivante : l’éducation pour tous tout au long de la vie suppose quatre mutations essentielles. D’abord, la promotion d’une éducation qui soit à la fois au singulier et au pluriel. Je résume par là les échanges qui ont eu lieu entre Jean-Pierre Sueur, Anne Hidalgo et Jacques Delors. Cela veut dire qu’elle conjugue les parcours individualisés, qu’il ne faut pas refuser à notre sens, et les valeurs communes. Il faut également voir qu’il se produit une mutation considérable, c’est une nouvelle relation au savoir qui est en train de naître, ce qu’Edgar Morin, par exemple, appelle la réforme de la pensée, qui est un champ de réflexion considérable.

Il y a encore une autre mutation, c’est ce nouveau rapport entre maître et élève. Cette révolution en cours n’abolira pas du tout l’éducateur, bien sûr, au contraire ; son rôle doit être revalorisé et repensé, un nouveau rapport se développera entre le maître et l’élève. Cela exige également une nouvelle définition et un rôle non diminué mais transformé de la puissance publique qui devrait nouer de nouveaux partenariats, si elle ne veut pas laisser l’essentiel de cette grande initiative au secteur privé, ce qui a été le cas, d’ailleurs, à l’époque de la loi sur la formation permanente, promue par Jacques Delors. Du fait qu’il y a eu une résistance, c’est le secteur privé qui a hérité du marché qui s’est ainsi créé.

En fait, il faut comprendre la situation. Cette éducation pour tous tout au long de la vie n’est pas seulement un besoin, elle doit être affirmée comme un droit, ainsi que vous l’avez précisé sur cette affiche. C’est très important : un droit dans le prolongement de la proclamation du droit à l’éducation, qui figure dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme et dans les pactes relatifs aux droits de l’Homme. Mais il faut aller plus loin car, évidemment, à l’époque, cette éducation pour tous tout au long de la vie n’était pas encore dans la pensée des concepteurs de ces instruments des droits de l’Homme. C’est essentiel car, si nous nous contentions de définir l’éducation pour tous tout au long de la vie comme un besoin, à ce moment-là, elle risquerait de ne pas être pour tous. En effet, si c’est un besoin, ce serait un besoin que seuls ceux qui sont solvables pourraient se payer.

Je crois que cette idée de sécurité éducative universelle, de couverture éducative universelle est essentielle. Il faut comprendre que les tendances ne vont pas nécessairement dans ce sens. Il y a plusieurs scénarios.

Justement, l’ocde a élaboré six scénarios, je ne vais pas les développer… Je conclus. Je voudrais dire qu’il faut choisir un scénario volontariste, sinon, le scénario du marché sera le plus vraisemblable ; cette éducation se fera peut-être toute la vie, mais pas pour tous.

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