"Terre d'Utopie: l'Ouest américain et les constructions extravagantes du bonheur."








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date de publication22.10.2016
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"Terre d'Utopie: l'Ouest américain et les constructions extravagantes du bonheur."
Pierre Lagayette

Introduction



Bien que la place doive sûrement me manquer pour aller au-delà d’un simple survol des liens unissant l’Ouest américain au concept d’utopie je voudrais néanmoins proposer quelques pistes de réflexion sur un phénomène complexe, qui met en œuvre bien des aspects de l’histoire et de la culture américaines.
Un mot d’abord sur le sens même qu’il faut donner au terme « utopie ». « Les utopies, » disait Lamartine, « ne sont souvent que des vérités prématurées », indiquant ainsi en creux le caractère illusoire, irréaliste de l’utopie. Pris dans son acception moderne, l’adjectif « utopien », selon le philosophe Karl Mannheim, connote une idée qui, en principe, est « irréalisable ». (Karl Mannheim, Ideology and Utopia, New York : Harcourt, Brace, 1954, p.177)
L’origine du mot nous pousse évidemment vers une définition spatiale de l’utopie : ce serait un espace virtuel, le « non-lieu » où Foucault voyait le réel advenir, comme dans un miroir, cet « ou-topos » où Platon situait sa cité philosophique idéale. Il fut un temps où le Nouveau-Monde figurait ce lieu d’espoir, puis ce fut le tour de l’Ouest pour les pionniers américains qui partaient à l’assaut du continent. D’autant que l’étymologie évoquée se double d’une autre, complémentaire, qui est celle de l’ « eu-topos », lieu de perfection qui réserve le meilleur de l’existence à celui qui s’y rend.

Toute utopie propose ainsi un cheminement, qui n’est pas seulement spatial mais aussi temporel puisqu’il implique une projection de soi dans un avenir radieux. Elle est, dans un sens qui va devenir très américain, une « poursuite du bonheur », un désir de changement profond, mais aussi une contestation plutôt sévère de l’ordre établi dans la mesure où sa vocation est de susciter un mouvement de progrès.

Par la déclaration d’indépendance, les Etats-Unis inscrivent dans leur projet politique une aspiration utopienne qui, jusque là, se trouvait confinée à la littérature ou à la religion.
Il fut un temps, en effet, où l’utopie se rapportait à un genre littéraire ou à une forme d’eschatologie chrétienne. En littérature on imaginait un univers social parfait, dénué de vices, hors du temps et de l’espace. Dans la tradition initiée par Platon, on voit surgir des lieux étranges, des « ailleurs impossibles » comme l’île d’Utopia de Thomas More (1516), la Cité du Soleil de Tomaso Capanella (1623), la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1627) et l’Eldorado de Voltaire dans Candide (1759). Dans le même esprit Defoe et Swift composent des récits qui, sous couvert de voyages initiatiques, renvoient le lecteur à lui-même dans des lieux improbables.
La version religieuse de l’utopie, elle, visait le salut éternel par le biais d’actions appropriées ici-bas. L’idée d’un prélude au Paradis sur terre, d’une certaine perfection atteinte sans l’intervention de la grâce divine affaiblit progressivement la visée eschatologique tout en continuant d’entretenir l’attente d’un monde meilleur.
Quant à l’utopie américaine, elle est essentiellement issue de la révolution dans les colonies. Elle est de l’ordre de la démocratie, c’est-à-dire laïque, politique, historique (au sens où elle s’inscrit dans le temps) et vouée à rechercher le bonheur matériel que promet précisément le système démocratique. « Elle cherche, » disait François Furet dans une conférence donnée à Lisbonne en 1997, « à tenir ces promesses en donnant une réalité finale à la liberté et l’égalité. Il s’agit d’un engagement purement matériel, mais il est si absolu que la légitimité du contrat social dépend de l’accomplissement de ces promesses. »

Le XIXe siècle voit ainsi fleurir une nouvelle génération d’utopies, basées sur la vive contestation d’un ordre social ressenti comme foncièrement inégalitaire. Marx et Engels y puiseront leur inspiration pour désigner le socialisme utopique comme le stade embryonnaire du futur socialisme scientifique, lui-même précédent l’avènement du communisme.
L’Amérique n’échappe pas à l’influence européenne, ou plutôt son statut de monde nouveau, l’avènement d’une république fondée sur l’expérimentation politique et sociale, suscitent l’intérêt des socialistes réformateurs du Vieux continent, tels Owen, Fourier, Cabet, Victor Considérant et quelques autres. Ils y voient un terrain propice à l’établissement de communautés qui testeraient leurs idées radicales. Les fouriéristes fondent la Réunion (1855) près de Dallas, Owen New Harmony (1825) dans l’Indiana, Cabet redonne vie (1849) à la ville de Nauvoo, Illinois, désertée par les Mormons, où il installe une communauté icarienne. D’autres expériences autochtones, comme la Brook Farm (1841) des Transcendantalistes, près de Boston, ou Oneida (1848), fondée par John Humphrey Noyes dans le New York, où se pratiquait l’amour libre, témoignent du bouillonnement intellectuel et social de l’époque, mais aussi suggèrent combien l’Europe continue de projeter sur l’Amérique ses rêves de bonheur et de paradis terrestre.
L’utopie à l’ouest :

Le bonheur parfait est à l’ouest, si l’on peut dire : dès les premières intrusions des pionniers au-delà des Appalaches, s’exprime le sentiment d’approcher la terre idéale où seraient accueillis les opprimés de ce monde et récompensés les justes ou les vertueux. L’explorateur John Filson écrit aux colons du Kentucky :

Les récits de votre bonheur attireront vers vos contrées tous les déçus de la terre qui, ayant connu l’oppression, politique ou religieuse, y trouveront le moyen de secouer leurs chaînes. Vers vous d’innombrables multitudes émigreront pour échapper à l’odieuse province du despotisme et de la tyrannie et vous les accueillerez sûrement comme des amis et des frères… pour partager votre bonheur.
Déjà on découvre aussi que l’utopie américaine sera celle d’une profusion de bienfaits, dont l’image de « terre de lait et de miel », de pays de cocagne, est reprise par nombre de voyageurs ou de migrants. A nouveau Filson :

Dans votre pays, comme terre promise où coulent le lait et le miel, terre de ruisseaux de fontaines et de puits dont l'eau jaillit des vallées et des collines, terre de blé et d'orge et de toutes sortes de fruits, vous mangerez du pain sans jamais connaître la disette ni manquer de rien.
A cet égard, la Californie va occuper une place particulière dans le développement des utopies américaines, pour des raisons historiques et symboliques.
D’abord, il faut savoir qu’entre 1850 et 1950, selon Robert V. Hine, «  la Californie a vu se créer un plus grand nombre de colonies utopiennes qu’aucun autre état de l’Union » (Robert V. Hine , California Utopian Colonies, Yale UP, 1966, 6-7), bien davantage que ses concurrents directs, New York, le Wisconsin ou le Washington. Les plus importantes en effectifs, ou les plus durables, sont au nombre de 17, dont onze étaient séculières, ce qui signale un penchant vers l’idéalisme social plutôt que vers le mysticisme pur.

Que la Californie ait représenté un lieu dédié à la recherche du bonheur ne fait aucun doute. Mais son éloignement et l’information parcellaire qui circulait à son propos stimulaient aussi bien l’imagination que l’incrédulité ou le doute. Pour certains, comme le célèbre Daniel Webster, la Californie et le grand Ouest évoquaient un simulacre d’abondance. Et il vitupérait devant le Congrès, en 1844 :
Qu’avons-nous à faire de cette immensité sans valeur, cette région de sauvages et de bêtes fauves, de déserts, de sables mouvants, de tempêtes de poussière, de cactus et de chiens des prairies ?… Qu’espérons-nous faire jamais de cette côte occidentale, de 3000 milles, sernée de rochers, lugubre et inhospitalière, sans le moindre port naturel? Qu’avons-nous à faire d’une telle contrée ? M. le président, je ne voterai jamais le moindre centime de l’argent public pour rapprocher d’un pouce la côte Pacifique de Boston.
En vérité, bel exemple de vision à long terme ! A l’inverse, l’historien Hubert Howe Bancroft y voyait convoqués tous les bonheurs et toutes les beautés de la terre :
Elle fut et demeure ce qu’aucune autre partie du monde a été ou sera jamais. C’est un lieu que la providence a réservé à la résolution des problèmes majeurs de l’humanité, … [un pays] où règne un perpétuel printemps, où les fleurs et les fruits ne cessent de naître et disparaître – une heureuse vallée d’Abyssinie, à la mesure de la République de Platon ou l’Utopie de More. (California Pastoral, 1888)
Il demeure qu’entre ces deux extrêmes la Californie reste un lieu lourdement chargé d’espoirs, lié au mythe américain fondamental du libre accès au bonheur et à la prospérité.
Une île :

Deux éléments viennent renforcer cette perception : le premier a trait au caractère insulaire de l’utopie. On sait que l’île de Thomas More est issue, par séparation, de la terre d’Abraxa, donc à la fois un lieu difficile d’accès mais autonome et capable de se tourner totalement vers l’avenir. La genèse d’Utopia évoque évidemment les propres origines de la Californie, réputée, dans les récits médiévaux, être une île peuplée d’Amazones, proche du Paradis terrestre. L’île, qu’il s’agisse de celle de More ou la Bersalem de Francis Bacon, est le lieu isolé où l’on peut non seulement se protéger des agressions de la société mais élaborer des systèmes voués à atteindre la richesse et la béatitude. L’île californienne disparaît avec l’exploration – devenant ainsi un véritable « non-lieu » -- mais demeure sous forme symbolique – une image qui, dans l’esprit populaire, est le signe d’un possible réaménagement de l’ordre social, d’un nouveau départ, d’une seconde chance, à l’écart des codes et des contraintes.

A dire vrai, outre son statut légendaire d’île, la Californie a toujours été résistante à la norme américaine en général, ce qui a encouragé son cosmopolitisme. Le topos californien est celui de l’ex-centrisme, donc de l’eccentricité. On peut même dire qu’il explique, géographiquement, le déplacement vers ce qu’on a appelé l’exurbia, la cité-à-la-campagne où la plupart des communautés utopiennes ont fini par s’installer, loin du confinement urbain.
L’or :

Le second caractère est hérité de la ruée vers l’or. Dès que fut connue dans l’Est la présence de l’or en Californie, la région excita, au-delà des convoitises habituelles, l’imagination de ceux qui entrevoyaient la région comme un éventuel sanctuaire utopien. Nombreux furent ceux qui, abandonnant les utopies de pénurie établies dans l’Est, où le principe de survie exigeait qu’on mette égalitairement en commun de maigres ressources, à l’écart du monde concurrentiel de la révolution industrielle, pour imaginer des utopies d’abondance fondés sur un excès de richesses qui, par nature, éliminerait tout recours à la concurrence capitaliste. Chez les migrants de 1849 l’appât du gain, on le sait, se doublait d’un espoir de nivellement social (par le haut), de coopération et de fraternité. Leurs attentes furent, globalement déçues, mais la Californie reste, à l’époque, un lieu d’évasion privilégié rendu encore plus attrayant, surtout après le déclin des mines d’or, par son incarnation de l’idéal pastoral sur lequel se fondaient bien des espérances de la jeune république américaine.

L’idéal agrarien :


Nul besoin de revenir sur les descriptions idylliques du climat californien, sous la plume aussi bien des explorateurs et des immigrants que des voyageurs ou des publicitaires. Ces derniers, au tournant du XXe siècle, insistent beaucoup sur le merveilleux développement agricole de l’État et n’hésitent pas à évoquer des images d’Eden ou d’Arcadie pour exalter la région et l’infinité de ses vertus. Un propagandiste local (Frederick J. Teggart) invente même, en 1907, le mot Calitopia à la gloire combinée du mythe utopien et de la Californie.

Le mouvement, notons-le, est lancé dès l’époque de la guerre de Sécession. Le pastoralisme, l’idéal agrarien qui sous-tendait l’ordre social jeffersonien, et l’attention accrue à l’environnement, favorisent un déplacement des expériences communautaires vers l’ouest. Avant 1850 la plupart des utopies Shaker, Fourieristes ou Oweniennes ou autres se localisaient vers New York ou la Nouvelle-Angleterre ; après 1850 il semble qu’un regain d’attirance pour un primitivisme romantique désigne l’Ouest et surtout la Californie comme lieu privilégié pour de nouvelles communes utopiennes.

Bientôt la côte ouest voit fleurir des colonies vouées sinon à un isolement salutaire, du moins à un retour bienfaisant à la ruralité, une ruralité vantée par l’utopie-modèle de William Dean Howells dans son roman pastoral Traveller from Altruria. Demeure en filigrane dans ce déplacement le fait que la Californie représente un décor naturel et social différent où l’on peut recommencer une nouvelle vie.
Liberté et différence :

Il semble donc que l’impression de vastitude et de liberté physique suscitée par le Far West se prolonge en un espace de liberté intellectuelle qui attire vers la Californie un large éventail de déçus de la société industrielle, du simple réformateur à l’anarchiste le plus virulent, mais aussi des artistes et des bohémiens. « La Californie, » observait l’écrivaine Gertrude Atherton en 1914, «  est le refuge permanent des fanatiques, des toqués, des extrémistes, des agitateurs professionnels et des feignants, mais c’est une minorité malgré le bruit qu’ils font. »

Pas surprenant, donc, de voir fleurir les utopies sociales ou agricoles, fondées sur de valeurs de solidarité et de coopération, largement inspirées des idées socialistes européennes, des communautés religieuses ou thérapeutiques, des utopies artistiques et, plus récemment, des communautés intentionnelles à caractère écologique ou mystique. La liste est longue et je ne citerai que quelques exemples. Notons simplement que, historiquement, l’apogée du mouvement communautariste coïncide avec le triomphe du grand capitalisme aux Etats-Unis, entre 1880 et 1914, et que géographiquement, les utopies se répartissent entre les vallées de Napa et Sonoma au nord, et la région de Los Angeles – San Diego au sud.

La seule exception notable à cette localisation, c’est la commune de Kaweah fondée en 1885 dans la vallée de la San Joaquin, non loin de Visalia, par Burnette Haskell pour échapper aux excès du capitalisme concurrentiel et créer, en s’inspirant de Marx et du socialisme décrit par Laurence Gronlund dans son livre Cooperative Commonwealth (1884), une société sans classe ni race dont le but était de « poursuivre le Beau, le Vrai et le Bon. »

On peut sourire à ce programme gigantesque mais il faut songer que l’espoir de construire un Eden personnel restait vif dans l’Ouest, en dépit -- ou peut-être à cause -- des conditions de vie dégradées par la révolution industrielle et le projet d’Haskell y répondait. Kaweah souligne aussi un trait commun de bien des communes californiennes, à savoir le rejet d’une urbanisation effrénée qui engloutit l’individu. Visalia offrait l’air pur et l’espace à des citadins habitués à la poussière, au bruit et au pullulement. Kaweah leur proposait aussi un travail utile, la construction d’une route de montagne qui, une fois achevée, fit la fierté des colons. Aux meilleures périodes, Kaweah comptait jusqu’à 400 membres. Mais ce microcosme social, qui réunissait toutes sortes de types humains, d’origines très variées, a connu des dissensions internes et subi les assauts d’un État qui convoitait les mêmes terres que la colonie.

C’est évidemment le pot de fer qui l’a emporté, avec la complicité d’une presse locale peu favorable aux utopies et en 1892 la dissolution fut prononcée. « Nous n’étions pas aptes à survivre et nous avons péri, » disait un Haskell désabusé, « mais il n’y a pas d’argent sale dans nos poches, et pour être battus et en guenilles nous n’en gardons pas moins la tête haute. » (Hine, Robert, A California Utopia: 1885-1890 , Huntington Library Quarterly, 11:1/4 (1947/1948) p.405).
Icaria Speranza, inspirée des idées d’Etienne Cabet, voit le jour en 1881 sur les bords de la Russian River, à 60 km au nord de San Francisco. Récemment émigrés de Nauvoo (Illinois) ses membres poursuivaient un idéal agrarien à contre-courant de l’évolution économique et sociale du pays. Sur 400 hectares ils cultivaient de la vigne, des légumes et des fruits qu’ils vendaient sur le marché proche de Cloverdale.
Non loin de là, du côté de Santa Rosa, ce sont des lecteurs illuminés de Howells, pour la plupart socialistes chrétiens, qui, en 1894, fondent Altruria en reprenant le titre de son roman. Eux aussi entendent vivre en autarcie sur une centaine d’hectares. Le groupe est minuscule mais dynamique. Pourtant il va se lancer dans la construction d’un hôtel et d’un centre de loisirs pour anticiper une forte augmentation de l’effectif de la communauté. Mais l’augmentation ne viendra pas et la construction s’avèrera être un gouffre financier qui aura raison de la colonie l’année suivante.
Si les difficultés économiques ont eu raison de ces utopies, c’est plutôt la nature qui s’en charge en Californie du sud. En effet, en 1914, un ex-Altrurien, Job Harriman, candidat malheureux à la mairie de Los Angeles, décide de fonder une commune utopienne dans les San Gabriel Mountains, à l’est de la ville. Ainsi naît Llano del Rio, colonie socialiste qui va connaître un succès fulgurant puisque 3 ans plus tard elle compte plus de 1000 membres. Ses revenus agricoles, toutefois, reposent dans cette région aride, sur la disponibilité de réserves d’eau, lesquelles seront trop faibles pour garantir la pérennité de la colonie, qui émigrera vers la Louisiane en 1918.

Thaumaturgie:

A côté des idées socialistes propagées par les réformateurs de l’époque se fait jour un courant spirituel qui, lui, par delà l’égalité et la fraternité, promet l’extase et le bonheur total, dans le cadre de communautés très particulières, qui mélangent allègrement mysticisme, thérapies extravagantes, liberté sexuelle, et profits financiers.

La plus connue des utopies « religieuses » de Californie, et d’une remarquable longévité, est sans doute Fountain Grove, fondée près de Santa Rosa en 1875 par Thomas Lake Harris, leader d’un mouvement appelé Brotherhood of New Life. Décrite par Harris comme le « nouvel Eden de l’Ouest » la colonie ne manque pas d’attirer ceux qui rejettent l’idéologie capitaliste et écoutent les discours « théo-socialistes » (comme il disait) du maître, qui se dit porté par une lumière intérieure et choisi pour annoncer le retour du Messie. Financée par un riche anglais (un peu farfelu) Laurence Oliphant, Fountain Grove prospère durant quelques années. Puis, des soupçons d’escroquerie et d’abus sexuels minent la réputation de Harris, amènent Oliphant à retirer ses capitaux et la colonie s’effondre en 1892.
Dans le voisinage s’installe en 1875 une Mme Emily Preston, guérisseuse patentée qui prétendait voir à travers les gens grâce à son « œil aux rayons X » ! Elle délivrait aussi des médicaments à fort contenu alcoolique. Son utopie pharmaceutique lui vaut de rassembler de nombreux malades en quête de guérison, plus ou moins miraculeuse. Curieusement, les procès qui lui sont intentés pour exercice illégal de la médecine n’aboutissent pas. Seule l’interdiction de commercialiser des médicaments faits maison prononcée par le Pure Food and Drugs Act de 1906 mettra fin à sa petite entreprise.
Quant à Point Loma, communauté établie près de San Diego en 1897, elle préfigure le glissement des utopies vers diverses formes d’ésotérisme au XXème siècle. On y trouve ce mélange d‘ingrédients mystiques et artistiques qui referont surface dans les années 1950 et 1960. Point Loma est un avatar californien de la Société théosophique américaine, fondée en 1875 à New York par « Madame » Helena Blavatsky, une spirite russe récemment immigrée aux Etats-Unis. La doctrine théosophique consistait 1) à renforcer la fraternité humaine sans distinguer les races, les couleurs, les sexes, les croyances ; 2) à promouvoir l’étude des religions et des sciences ; et 3) à examiner les forces occultes de la nature. Le New Age était né. Ou plutôt l’un des premiers exemples de ces « cultes fanatiques » (comme les nommait l’éditorialiste du LA Times, Harrison Gray Otis) dont on suit la trace démentielle jusqu’à la « famille » de Charles Manson ou le « People’s Temple » de Jim Jones.

Toutes excentricités mises à part, Point Loma, comme son clone, Temple Home, établi près de San Luis Obispo en 1904, signalent deux évolutions majeures : d’abord l’influence durable des religions orientales sur le mouvement utopien et sectaire en Californie ; ensuite l’élargissement du périmètre dogmatique de ces expériences. Si, comme l’affirmait Katherine Tingley, la fondatrice de Point Loma, il s’agit « de créer un type supérieur d’humanité » alors la théosophie se doit aussi d’encourager les arts. Point Loma fonde ainsi une école où les enfants s’initient à tous les arts. La colonie ouvrira le premier théâtre grec de Californie et finira par gérer l’opéra de San Diego.

Mais tous ces exemples, qu’ils dénotent réussite ou échec, montrent aussi les limites de l’idéal utopien  en confirmant que l’utopie n’est pas un vrai non-lieu, n’est pas radicalement coupée du monde, ne peut pas survivre en complète autonomie. L’utopie, c’est aussi et surtout un business. Avec des mécènes qui s’engagent et qui se dédient, des dettes colossales, avec des projets pharaoniques qui vident les caisses, avec des cotisations individuelles de plus en plus élevées qui finissent par assécher le recrutement et, là dehors, un monde capitaliste impitoyable qui impose ses normes et ses contraintes.

La réponse à cet ordre social ultra-coercitif ne peut être que destructurante : le bohémianisme artistique et les mouvements Beat et Hippie vont proposer une alternative radicale, anti-sociale et anti-urbaine dans une Californie vouée au culte de l’argent et du bien-être matériel, en attendant l’utopie dématérialisée de la migration interplanétaire ou, plus près de nous, de Disneyland !!

Vie d’artiste :

La contreculture des années 1960 a sonné le renouveau des communautés utopiennes où l’individu redécouvrait le sens du partage et de la vie simple. Héritiers des « bohémiens » qui, au début du XXè siècle, avaient fait de San Francisco la capitale culturelle de l’Ouest, puis de Carmel, leur villégiature favorite, et des beatniks, qui avaient fait exploser les codes moraux et sociaux de la prude Amérique, les hippies proposent une version modernisée de l’utopie qui mélange les philosophies orientales, le respect de la nature, le pacifisme, la nudité, l’amour libre ou le végétarisme. L’inventivité et l’excentricité règnent en maîtres : à côté de communautés purement artistiques, comme Drop City, au Colorado, on voit fleurir des expériences sociales dont les maître-mots sont « liberté » et « bonheur », dont la pratique interdit toute inhibition d’ordre normatif. La béatitude psychédélique est à ce prix. Les petits groupes s’installent ici ou là, au beau milieu de la nature : Gorda Mountain, près de Big Sur, accueille les hippies vagabonds, Wheeler Ranch, dans le comté de Sonoma, fait de même jusqu’en 1973, Hog Farm, dans la vallée de San Fernando, recueille, dès 1965, des citadins en quête de sensations agricoles. Esalen, sur la côte au sud de Monterey, offre depuis 1962 toutes les techniques permettant d’assurer « un développement harmonieux de la personnalité » -- un institut « New Age »-type, par où sont passées de célébrités fortunées et qui, en un sens, signale un recul de l’utopie par rapport à la société marchande du XXè siècle puisqu’il s’agit, dans des conditions de pseudo-isolement, de préparer l’individu à une meilleure insertion dans l’ordre social capitaliste.

On s’éloigne donc un peu du modèle hippie qui, lui, appelait plutôt à retrouver le bonheur primitif dans un groupe humain libéré des conventions et des servitudes, au sein d’une nature bienfaitrice. Il n’est pas donc surprenant de constater que l’héritage de toutes ces utopies californiennes soit porté par des communautés intentionnelles généralement guidées par le souci écologique de préserver au maximum l’environnement, autant – et c’est nouveau – dans les milieux urbains qu’à la campagne. Certains citadins idéalistes pratiquent aujourd’hui le « co-housing » ou co-habitat, qui permet d’économiser les ressources matérielles du groupe tout en garantissant une certaine dose de vie privée. Il y a actuellement une trentaine de communautés de ce genre en Californie, dont deux à Santa Rosa (au nord de San Francisco) et une à Emeryville, à côté d’Oakland. L’ Art & Ecology Center d’Occidental (à côté de Santa Rosa) est, lui, voué à la biodiversité, à l’agriculture écologique et à l’éducation artistique.

Un mouvement similaire affecte ce qu’on appelle les écovillages ou écolieux, créés par des Américains soucieux d’incarner des valeurs de respect (de la nature), de justice et de partage (avec les autres) dans un lieu de vie dédié, mais pas forcément rural : à Los Angeles existe un écovillage où 40 personnes, dans deux immeubles voisins, ont mis en commun leurs ressources matérielles et réinventent l’utopie dans leur ilôt urbain.

Conclusion

Le physicien Gerard O’Neill et l’écrivain Buckminster Fuller déplaçaient les utopies vers l’espace interpanétaire et Timothy Leary les peuplait d’astronautes nourris au LSD. En somme, l’être humain s’acharne à vouloir démontrer que l’utopie est possible, comme le faisaient Campanella ou Fourier, car celle-ci est essentielle à la croissance des sociétés. Si ses représentations californiennes ont pu laisser croire que la vie est un perpétuel pique-nique (comme le disait David Starr Jordan, le premier président de Stanford), ses échecs répétés montrent la fragilité de son fonctionnement. Pourtant, en Californie comme ailleurs, les utopies sont des moteurs du changement. Comme l’expliquait le philosophe Karl Mannheim, « si l’homme abandonnait ses utopies, il perdrait sa volonté de modeler l’histoire et, partant, son pouvoir de la comprendre. » (Karl Mannheim, Ideology and Utopia, New York : Harcourt, Brace, 1954, p.236)

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