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Paragraphe III



Le moment nous semble venu de jeter un coup d'oeil sur l'état actuel du spiritisme et de rechercher les documents, les phénomènes sur lesquels il s'appuie aujourd'hui. Comment, se dira-t-on, pareille superstition subsiste-t-elle encore à la fin du XIXe siècle, au moment où la science semble être arrivée à son apogée, à l'époque où s'épanouissent les résultats si féconds des découvertes titanesque de la vapeur et de l'électricité, pour ne parler que de celles-là. C'est également le raisonnement que nous nous sommes fait, tout d'abord, lorsque nous nous sommes mis en tête d'étudier le spiritisme et ses phénomènes avec l'idée que nous allions mettre la main sur une grosse mystification. Si notre opinion ne s'est pas modifiée jusqu'à présent en ce qui concerne les doctrines des spirites, il en est autrement pour ce qui est des phénomènes leur servant de base. Nous sommes obligé, en effet, d'avouer qu'il se produit des faits que chacun de nous pourra vérifier quand il le voudra, et que ces faits, surnaturels en apparence, ne peuvent être expliqués à l’aide de nos connaissances actuelles. Tout expérimentateur sincère, voulant sérieusement voir, se convaincra en peu de temps qu'un vaste champ de la physiologie et de la physique nous reste à étudier et que nous sommes loin de connaître toutes les forces de la nature. Nous sommes certain que la voie où la médecine officielle est entrée depuis quelque temps avec l'école de la Salpêtrière ne fait que s'ouvrir et le chemin qu'a pris M. Charcot, après Braid et plusieurs autres, le conduira, lui ou ses élèves, plus loin qu'il ne le supposait, sans doute, tout d'abord.

Il est donc compréhensible qu'en présence de phénomènes inexpliqués et dûment constatés certaines imaginations soient parties de l'avant et se soient crues en relation avec les esprits de l'autre monde. Toutes nos connaissances en physique, en chimie, en biologie, en toutes sortes de sciences enfin, sont incapables de nous renseigner en quoi que ce soit sur ce qui ressortît au devenir de l'intelligence humaine après la mort ; elles ne sont donc pas une barrière infranchissable aux superstitions. Au fait, ce qui le prouve c'est que toutes nos sciences exactes sont enseignées dans les séminaires de plusieurs religions et qu'à elles seules elles n'ébranlent pas à fond les convictions imposées par la foi.

On peut donc s'expliquer l'extension croissante du spiritisme par ce fait qu'aucune religion n'est capable de produire les « miracles » qui sont la propriété et le moyen de propagande de cette doctrine nouvelle. C'est du spiritisme surtout qu'on peut dire qu'il fait de la propagande par le fait.

Maintenant, procédons par hypothèses et supposons pour un instant que la doctrine déduite des faits dits spiritualistes soit juste, y aura-t-il une puissance au monde capable d'empêcher que cela soit ? La vérité n'est-elle pas au-dessus de tout ? C'est encore à la science qu'il appartiendrait d'en réglementer les pratiques.

Mais avant que le bien fondé de la doctrine spirite nous soit démontré, tâchons de nous rendre compte de ses progrès incessants. Car, il n'y a pas à en douter, elle s'étend chaque jour aussi bien dans les classes peu éclairées, où prédominent les intelligences simples, que dans les classes élevées, où se rencontrent les esprits les mieux cultivés. On peut le dire sans crainte d'être démenti par les faits : le catholicisme souffrira plus par le spiritisme que par le matérialisme. Que de personnes nous connaissons, dont les convictions religieuses ont failli devant les faits spirites après avoir longtemps résisté aux raisonnements scientifiques !

Encore une fois, faisons notre examen de conscience et demandons-nous si c'est oeuvre pie et digne de la science que de tenter de semblables recherches. En y réfléchissant bien, nous ne voyons pas en quoi nous serions blâmable, mais nous comprenons le danger inhérent à ce genre d'études. D'avance, nous sommes sûr de l'approbation des véritables savants et nous avons conscience du service que nous rendons à ceux qui n'ont pas de prétentions à tout connaître. Mais nous nous sentons gêné devant la foule des demi savants dont se compose en partie le monde : en voilà qui sont difficiles à contenter et prompts à traîner leur prochain aux Gémonies ! Comme il a raison le poète hindou87 quand il dit :
« On dirige facilement l'ignorant,

Plus facilement encore l'homme instruit ;

Mais celui qui n'a qu'une demi science,

Brahmâ lui-même ne le dirigerait point »,
Impavidum ferient ruinæ ! Repoussons de vains scrupules et ne nous laissons point détourner de notre but : la recherche de la vérité.

Les hommes simples et peu instruits devenus spirites sont bien excusables, car des écrivains populaires les ont poussés dans cette voie. Ainsi M. Eugène Bonnemère a écrit : « J'ai ri comme tout le monde du spiritisme, mais ce que je prenais pour le rire de Voltaire n'était que le rire de l'idiot, beaucoup plus commun que le premier88 »

Maurice La Châtre s'exprime ainsi 89: « La doctrine spirite renferme en elle les éléments d'une transformation dans les idées, à ce titre elle mérite l'attention de tous les hommes de progrès. Son influence, s'étendant déjà sur tous les pays civilisés, donne à son fondateur une importance considérable, et tout fait prévoir que, dans un avenir peut-être prochain, Allan Kardec sera posé comme l'un des réformateurs du XIXe siècle ».

N'est-ce pas encore un écrivain en vogue, M. Charles Lomon, auteur de Jean Dacier, qui a écrit : « Il faut reconnaître que l'hypothèse spirite a pris le dessus aux yeux de l'immense majorité des hommes intelligents et de bonne foi 90»

M. Victor Meunier, rédacteur du journal le Rappel pour la partie scientifique, n'a-t-il pas dit quelque part que « le spiritisme pousse dru comme une forêt sur les ruines du matérialisme agonisant91 ? »

Un autre rédacteur du Rappel92, le rédacteur en chef lui-même, M. Auguste Vacquerie, a « commis » quelque chose de bien plus grave que de dire « Je crois aux esprits frappeurs d'Amérique, attestés par quatorze mille signatures93 ». Il a conversé avec les tables et, circonstance aggravante. Il l'a écrit. Il l'a même fait d'une manière trop élégante, trop originale pour que nous privions nos lecteurs du passage de ses Miettes de l'histoire où il raconte le fait tout au long. Parlant d'une visite que Mme de Girardin rendit à Victor Hugo dans sa maison d'exil à Jersey, où se trouvait également M. Vacquerie, cet écrivain nous raconte que Mme de Girardin importa du continent la mode, nouvelle alors, de faire parler les tables.
« Etait-ce sa mort prochaine94, dit-il, qui l'avait tournée vers la vie extra-terrestre ? Elle était très préoccupée des tables parlantes, son premier mot fut si j'y croyais. Elle y croyait fermement, quant à elle, et passait ses soirées à évoquer les morts. Sa préoccupation se reflétait, à son insu, jusque dans son travail ; le sujet de la Joie fait peur, n'est-ce pas un mort qui revient ? Elle voulait absolument qu'on crût avec elle, et le jour même de son arrivée, on eut de la peine à lui faire attendre la fin du dîner ; elle se leva dès le dessert et entraîna un des convives dans le parloir où ils tourmentèrent une table, qui resta muette. Elle rejeta la faute sur la table dont la forme carrée contrariait le fluide. Le lendemain, elle alla acheter elle-même, dans un magasin de jouets d'enfants, une petite table ronde à un seul pied terminé par trois griffes, qu'elle mit sur la grande et qui ne s'anima pas plus que la grande. Elle ne se découragea pas et dit que les esprits n'étaient pas des chevaux de fiacre qui attendaient patiemment le bourgeois, mais des êtres libres et volontaires qui ne venaient qu'à leur heure. Le lendemain, même expérience et même silence. Elle s'obstina, la table s'entêta.

Elle avait une telle ardeur de propagande qu'un jour, dînant chez des Jersiais, elle leur fit interroger un guéridon, qui prouva son intelligence en ne répondant pas à des Jersiais. Ces insuccès répétés ne l'ébranlèrent pas ; elle resta calme, confiante, souriante, indulgente à l'incrédulité ; l'avant-veille de son départ, elle nous pria de lui accorder, pour son adieu, une dernière tentative. Je n'avais pas assisté aux tentatives précédentes ; je ne croyais pas au phénomène et je ne voulais pas y croire. Je ne suis pas de ceux qui font mauvais visage aux nouveautés, mais celle-là prenait mal son temps et détournait Paris de pensées que je trouvais au moins plus urgentes. J'avais donc protesté par mon abstention. Cette fois, je ne pus pas refuser de venir à la dernière épreuve, mais j'y vins avec la ferme résolution de ne croire que ce qui serait trop prouvé.

Mme de Girardin et un des assistants, celui qui voulut, mirent leurs mains sur la petite table.

Pendant un quart d'heure, rien, mais nous avions promis d'être patients ; cinq minutes après on entendit un léger craquement du bois ce pouvait être l'effet d'une pression involontaire des mains fatiguées ; mais bientôt ce craquement se répéta et puis une agitation fébrile. Tout à coup une des griffes du pied se souleva, Mme de Girardin dit :

— Y a-t-il quelqu'un ? S'il y a quelqu'un et qu'il veuille nous parler, qu'il frappe un coup. La griffe retomba avec un bruit sec.

— Il y a quelqu'un ! s'écria Mme de Girardin ; faites vos questions.

On fit des questions, et la table répondit. La réponse était brève, un ou deux mots au plus, hésitante, indécise, quelquefois inintelligible. Etaient-ce nous qui ne la comprenions pas ? Le mode de traduction des réponses prêtait à l'erreur ; voici comment on procédait : on nommait une lettre de l'alphabet, a, b, c, etc., à chaque coup de pied de la table ; quand la table s'arrêtait, on marquait la dernière lettre nommée. Mais souvent la table ne s'arrêtait pas nettement sur une lettre, on se trompait, on notait la précédente ou la suivante ; l'inexpérience sans mêlant, et Mme de Girardin intervenant le moins possible pour que le résultat fût moins suspect, tout s'embrouillait. A Paris, Mme de Girardin employait, nous avait-elle dit, un procédé plus sûr et plus expéditif ; elle avait fait faire exprès une table avec un alphabet à cadran et une aiguille qui désignait elle-même la lettre. Malgré l'imperfection du moyen, la table, parmi des réponses troubles, en fit qui me frappèrent.

Je n'avais encore été que témoin ; il fallut être acteur à mon tour ; j'étais si peu convaincu, que je traitai le miracle comme un âne savant à qui l'on fait deviner « la fille la plus sage de la société » ; je dis à la table : « Devine le mot que je pense. » Pour surveiller la réponse de plus près, je me mis à la table moi-même avec Mme de Girardin. La table dit un mot ; c'était le mien.

Ma coriacité n'en fut pas entamée. Je me dis que le hasard avait pu souffler le mot à Mme de Girardin, et Mme de Girardin le souffler à la table ; il m'était arrivé à moi-même, au bal de l'Opéra, de dire à une femme en domino que je la connaissais et, comme elle me demandait son nom de baptême, de dire au hasard un nom qui s'était trouvé le vrai ; sans même invoquer le hasard, j'avais très bien pu au passage des lettres du mot, avoir, malgré moi, dans les yeux ou dans les doigts un tressaillement qui les avait dénoncées. Je recommençai l'épreuve ; mais, pour être certain de ne trahir le passage des lettres, ni par une pression machinale ni par un regard involontaire, je quittai la table et je lui demandai, non le mot que je pensais, mais sa traduction. La table dit : « Tu veux dire souffrance ». Je pensais amour.

Je ne fus pas encore persuadé. En supposant qu'on aidât la table, la souffrance est tellement le fond de tout, que la traduction pouvait s'appliquer à n'importe quel mot que j'aurais pensé.

Souffrance aurait traduit grandeur, maternité, poésie, patriotisme, etc., aussi bien qu’amour. Je pouvais donc encore être dupe, à la seule condition que Mme de Girardin, si sérieuse, si généreuse, si amie, mourante, eût passé la mer pour mystifier des proscrits.

Bien des impossibles étaient croyables avant celui-là mais j'étais déterminé à douter jusqu'à l'injure. D'autres interrogèrent la table et lui firent deviner leur pensée ou des incidents connus d'eux seuls ; soudain, elle sembla s'impatienter de ces questions puériles ; elle refusa de répondre et cependant elle continua de s'agiter comme si elle avait quelque chose à dire. Son mouvement devint brusque et volontaire comme un ordre :

— Est-ce toujours le même esprit qui est là ? demanda Mme de Girardin. La table frappa deux coups, ce qui dans le langage convenu signifiait non.

— Qui es-tu toi ? La table répondit le nom d'une morte, vivante dans tous ceux qui étaient là. Ici, la défiance renonçait ; personne n'aurait eu le coeur ni le front de se faire devant nous un tréteau de cette tombe. Une mystification était déjà bien difficile à admettre, mais une infamie ! Le soupçon se serait méprisé lui-même. Le frère questionna la soeur qui sortait de la mort pour consoler l'exil ; la mère pleurait, une inexprimable émotion étreignait toutes les poitrines ; je sentais distinctement la présence de celle qu'avait arrachée le dur coup de vent. Où était-elle ? nous aimait-elle toujours ? était-elle heureuse ? Elle répondait à toutes les questions ou répondait qu'il lui était interdit de répondre. La nuit s'écoulait et nous restions là, l'âme clouée sur l'invisible apparition. Enfin, elle nous dit : Adieu, et la table ne bougea plus. Le jour se levait, je montai dans ma chambre, et avant de me coucher, j'écrivis ce qui venait de se passer, comme si ces choses-là pouvaient être oubliées ! Le lendemain, Mme de Girardin n'eut plus besoin de me solliciter, c'est moi qui l'entraînai vers la table. La nuit encore y passa. Mme de Girardin partait au jour, je l'accompagnai au bateau et, lorsqu'on lâcha les amarres, elle me cria : « Au revoir ! » Je ne l'ai pas revue. Mais je la reverrai.

Elle revint en France faire son reste de vie terrestre. Depuis quelques années, son salon était bien différent de ce qu'il avait été. Ses vrais amis n'étaient plus là. Les uns étaient hors de France, comme Victor Hugo ; les autres plus loin, comme Balzac ; les autres plus loin, encore, comme Lamartine. Elle avait bien encore tous les ducs et tous les ambassadeurs qu'elle voulait mais la révolution de Février ne lui avait pas laissé toute sa foi à l'importance des titres et des fonctions, et les princes ne la consolaient pas des écrivains. Elle remplaçait mieux les absents en restant seule, avec un ou deux amis et sa table. Les morts accouraient à son évocation ; elle avait ainsi des soirées qui valaient bien ses meilleures d'autrefois et où les génies étaient suppléés par les esprits. Ses invités de maintenant étaient Sedaine, Mme de Sévigné, Sapho, Molière, Shakespeare. C'est parmi eux qu'elle est morte. Elle est partie sans résistance et sans tristesse ; cette vie de la mort lui avait enlevé toute inquiétude. Chose touchante, que, pour adoucir à cette noble femme le rude passage, ces grands morts soient venus la chercher !

Le départ de Mme de Girardin ne ralentit pas mon élan vers les tables. Je me précipitai éperdument dans cette grande curiosité de la mort entrouverte.

Je n'attendais plus le soir ; dès midi, je commençais, et je ne finissais que le matin ; je m'interrompais tout au plus pour dîner. Personnellement, je n'avais aucune action sur la table, et je ne la touchais pas, mais je l'interrogeais. Le mode de communication était toujours le même et je m'y étais fait. Mme de Girardin m'envoya de Paris deux tables : une petite dont un pied était un crayon qui devait écrire et dessiner ; elle fut essayée une ou deux fois, dessina médiocrement et écrivit mal ; l'autre était plus grande ; c'était une table à cadran d'alphabet, dont une aiguille marquait les lettres ; elle fut rejetée également après un essai qui n'avait pas réussi, et je m'en tins définitivement au procédé primitif, lequel, simplifié par l'habitude et par quelques abréviations convenues, eut bientôt toute la rapidité désirable. Je causais couramment avec la table ; le bruit de la mer se mêlait à ces dialogues, dont le mystère s'augmentait de l'hiver, de la nuit, de la tempête, de l'isolement. Ce n'était plus des mots que répondait la table, mais des phrases et des pages. Elle était, le plus souvent, grave et magistrale, mais, par moments, spirituelle et même comique. Elle avait des accès de colère ; je me suis fait insulter plus d'une fois pour lui avoir parlé avec irrévérence, et j'avoue que je n'étais pas très tranquille avant d'avoir obtenu mon pardon. Elle avait des exigences ; elle choisissait son interlocuteur, elle voulait être interrogée en vers, et on lui obéissait, et alors elle répondait elle-même en vers. Toutes ces conversations ont été recueillies, non plus au sortir de la séance, mais sur place et sous la dictée de la table ; elles seront publiées un jour et proposeront un problème impérieux à toutes les intelligences avides de vérités nouvelles.

Si l'on me demandait ma solution, j'hésiterais. Je n'aurais pas hésité à Jersey, j'aurais affirmé la présence des esprits. Ce n'est pas le regard de Paris qui me retient ; je sais tout le respect qu'on doit à l'opinion du Paris actuel, de ce Paris si sensé, si pratique et si positif qui ne croit, lui, qu'au maillot des danseuses et au carnet des agents de change. Mais son haussement d'épaules ne me ferait pas baisser la voix. Je suis même heureux d'avoir à lui dire que, quant à l'existence de ce qu'on appelle les esprits, je n'en doute pas ; je n'ai jamais eu cette fatuité de race qui décrète que l'échelle des êtres s'arrête à l'homme ; je suis persuadé que nous avons au moins autant d'échelons sur le front que sous les pieds et je crois aussi fermement aux esprits qu'aux onagres. Leur existence admise, leur intervention n'est plus qu'un détail ; pourquoi ne pourraient-ils pas communiquer avec l'homme par un moyen quelconque, et pourquoi ce moyen ne serait-il pas une table ? Des êtres immatériels ne peuvent faire mouvoir la matière ; mais qui vous dit que ce soient des êtres immatériels ? Ils peuvent avoir un corps aussi, plus subtil que le nôtre et insaisissable à notre regard, comme la lumière l'est à notre toucher. Il est vraisemblable qu'entre l'état humain et l'état immatériel, s'il existe, il y a des transitions. Le mort succède au vivant comme l'homme à l'animal. L'animal est un homme avec moins d'âme, l'homme est un animal en équilibre, le mort est un homme avec moins de matière, mais il lui en reste. Je n'ai donc pas d'objection raisonnée contre la réalité du phénomène des tables. Mais neuf ans ont passé sur cela. J'interrompis, après quelques mois, ma conversation quotidienne, à cause d'un ami dont la raison mal solide ne résista pas à ces souffles de l'inconnu. Je n'ai pas relu depuis ces cahiers où dorment ces paroles qui m'ont si profondément remué. Je ne suis plus à Jersey, sur ce rocher perdu dans les vagues, où, expatrié, arraché du sol, hors de l'existence, mort vivant moi-même, la vie des morts ne m'étonnait pas à rencontrer. Et la certitude est si peu naturelle à l'homme qu'on doute même des choses qu'on a vues de ses yeux et touchées de ses mains.

J'ai toujours trouvé saint Thomas bien crédule. »
D'autres écrivains, parmi les plus illustres, ont, dans leurs oeuvres, poétisé l'idée spirite en faisant des récits imaginaires d'entretiens éthérés entre les vivants et les âmes des morts.

Théophile Gautier a écrit un livre admirable : Spirite dont la trame est empruntée évidemment aux doctrines spirites. Le grand historien Michelet est aussi un exemple de ce que nous avançons, il n'y a pour s'en convaincre qu'à lire son livre : L’Amour.

Enfin, notre grand poète, Victor Hugo, a donné également son avis sur le spiritisme : « La table tournante et parlante, a-t-il dit, a été fort raillée ; parlons net : cette raillerie est sans portée.

Il est du devoir étroit de la science de sonder tous les phénomènes. Eviter le phénomène spirite, lui faire banqueroute de l'attention, c'est faire banqueroute à la vérité95».

Comment, en présence de tels témoignages, s'étonner des progrès du spiritisme ?

Nous voudrions bien pouvoir abréger ce volume et ne pas insérer tout au long des extraits aussi étendus que ceux qui précèdent, mais en ce moment nous n'écrivons pas un roman : nous examinons un dossier, celui du spiritisme, et nous sommes obligé d'en faire passer les pièces sous les yeux du lecteur. Aussi bien, demanderons-nous la permission de faire encore quelques emprunts aux littérateurs, c'est-à-dire aux propagateurs du spiritisme les plus en vue.

Ainsi, M. Eugène Nus, écrivain fort distingué que nous avons déjà eu le plaisir de citer, raconte, dans ses Choses de l'autre monde, que lui et plusieurs de ses amis qu'il nomme, se livraient en l'an 1853 aux charmes de la typtologie.

Chez M. Nus, les « communications » étaient données au moyen de coups alphabétiques frappés par une table se soulevant sur ses pieds comme celle de Mme de Girardin. Certains de ces messages, comme on dit encore, expliquent parfaitement l'empressement qu'a mis l'Église à lancer l'anathème contre ces pratiques ; en voici un, pris au hasard :

« La Religion nouvelle », dit la table qui parle évidemment du spiritualisme expérimental, « transformera les croûtes du vieux monde catholique, déjà ébranlées par les coups du protestantisme, de la philosophie et de la science ! »

Comment ! nous diront ceux qui en sont encore à se demander si ces choses ne sont pas d'indignes plaisanteries, comment, c'est une table qui a dicté cela ? Eh bien, oui, très honoré lecteur, il paraît qu'il en est ainsi, et nous serions comme ces hommes dont parle « le divin » Platon96 qui, enfermés depuis leur naissance dans une caverne obscure, ne savaient pas ce qu'était la lumière. L'un d'eux ayant tenté une petite excursion au dehors, fut d'abord aveuglé : n'ayant aucune idée du phénomène lumière, il ne comprenait pas ; puis peu à peu, il se rendit compte - tout comme nous-mêmes et tous ceux qui ont voulu savoir à quoi s'en tenir. Après avoir contemplé la nature extérieure, il rentra dans la caverne pour faire part de la bonne nouvelle à ses « co-troglodytes » mais là, on ne voulut pas le croire, on le traita de fou ; ses compagnons furent très en colère de voir un insensé venir leur dire des choses prétendues nouvelles et si peu conformes à leurs « connaissances acquises », à leurs respectables préjugés et se gardèrent bien de l'imiter, c'est-à-dire d'aller constater la lumière, de peur de devenir fous comme lui.

Donc, M. Nus obtint des « communications » fort curieuses. Citons encore une d'elles ; c'est une définition de la mort qui a sa valeur, si elle vient réellement de quelqu'un bien placé pour savoir à quoi s'en tenir :

La mort n’est pas la tombe humaine. Elle borne la forme de l'être matériel ; fin de l'individu, elle dégage l'élément immatériel. La mort initie l’âme à une nouvelle existence. Fiez-vous à une destinée qui sera votre ouvrage !

Une série de communications analogues que nous trouvons dans le même ouvrage offre ce côté très curieux de présenter des définitions rédigées en douze mots. Ces douze mots tombaient rapides comme la flèche sur la demande des personnes présentes et nous croyons fermement M. Nus quand il dit qu'il est impossible à un mortel ordinaire d'arriver au même résultat dans le même temps. Ainsi, non seulement le cerveau ne servirait pas à sécréter la pensée, comme le veut l'école matérialiste, mais encore il nous empêcherait de penser, si nous en croyons les esprits ! Citons quelques-unes de ces définitions en douze mots.
AMOUR

Pivot des passions mortelles, force attractive des sexes, élément de la continuation.

BIEN

Harmonie de l'être, association des forces passionnelles en accord avec les destinées.

MAL

Trouble dans les phénomènes, discord entre les effets et la cause divine.

RELIGION FUTURE

L'Idéal progressif pour dogme, les arts pour culte, la nature pour église.

PHILOSOPHIE

Jeu de mots, fantaisie de dictionnaire, analyse du vide, synthèse du faux.
La table de M. Nus dicta même de la musique dont il donne des échantillons dans son livre.

Étrange ! étrange ! Et dire que nous n'avons même pas le droit de douter, car enfin M. Nus est un honnête homme et un cerveau bien équilibré.

Si nous voulions seulement faire l'analyse des écrits spirites il nous faudrait plusieurs volumes. Il ne sera cependant pas sans intérêt de montrer quelques spécimens de cette littérature, qui gravite à côté de nous, à part, pour les seuls initiés, inconnue de la plupart d'entre nous. C'est bien, en effet, une littérature d'outre-tombe comparée à la littérature moderne, reflet de notre vie si positive, si matérielle, si naturaliste. Avez-vous jamais ouvert, par hasard ou curiosité, un de ces journaux spirites qui se publient pour les fidèles et qui sont comme un défi jeté à la face du matérialisme ? Non. Eh bien, si peu de choses intéressantes, pour nous profanes, se rencontrent, en général, dans ces publications, on y trouve parfois des observations curieuses, après lesquelles on doit toujours mettre un point d'interrogation, cela est vrai, mais qui vous laissent rêveur grâce à leur accent de sincérité.

Voici, par exemple, une lettre écrite aux rédacteurs de la Revue spirite de Paris par un instituteur qui n'a pas l'air de faire métier du spiritisme97 :
« Messieurs : Un abonné à la Revue spirite m'ayant prêté le n° 16 du 15 août 1885, j'en ai lu le contenu avec intérêt et tout particulièrement un article ayant pour titre : « Écriture automatique ». C'est à ce sujet que je me permets de vous adresser ces quelques notes dont vous ferez tel usage que vous jugerez à propos.

En 1854, j'étais instituteur dans un village, ma commune natale, Amance (Meurthe). Le hasard mit entre mes mains un numéro d'une publication sur le spiritisme. Cela m'intrigua d'abord puis m'inspira le désir d'essayer les expériences dont je venais de lire quelques détails.

Mais malgré toute ma volonté et une assez longue persévérance je n'obtins aucun résultat ; ni tables, ni chaises ne subissaient mon influence. Je dus y renoncer dans la conviction que je ne ferais jamais qu'un médium de nulle valeur.

A cette époque, j'avais un jeune instituteur adjoint qui assistait curieusement à mes essais, mais sans y prendre part. Quand j'abandonnai la partie, il lui prit la fantaisie d'essayer lui-même de faire tourner ou frapper un guéridon. Ce jeune homme se trouva être du coup un médium d'une grande puissance à peine touchait-il une chaise ou un guéridon que ces petits meubles frémissaient sous sa main. Pendant longtemps, il ne se servit que d'une chaise ou d'un guéridon pour établir ses communications spirites, au moyen d'un alphabet conventionnel.

Nous nous amusions de ces exercices ; la curiosité seule y présidait ; ce n'était point des expériences que nous faisions, car il n'y avait rien d'ordonné, de méthodique dans notre travail, c'était pour nous un passe-temps qui nous amusait et qui éveillait notre curiosité, rien de plus.

Un jour, mon adjoint et moi, nous réfléchissions ensemble sur les inconvénients que présentait la transmission trop lente par des coups frappés. On perdait beaucoup de temps et on était exposé à mille erreurs. Il faudrait, dit Charles (c'était le nom de mon adjoint), pouvoir écrire avec une plume ou un crayon que l'on tiendrait à la main comme on le fait d'habitude et, aussitôt dit aussitôt fait : il prend un crayon dont il pose la pointe sur une feuille de papier et, tout à coup, nous sommes épouvantés du résultat : le crayon marche avec une rapidité étonnante, tous les mots sont écrits lisiblement, se lient tous par le même trait de crayon qui revient à la ligne entraînant avec lui la main du médium.

Ce début nous a tellement surpris, que le jeune homme, frappé de terreur, jeta le crayon et se sauva. Il fut pendant quelque temps sans renouveler cette expérience ; il en avait peur et il m'a avoué bien souvent qu'il se sentait comme envahi par un esprit qui l'obsédait en le contraignant à écrire. Il reprit néanmoins la suite de ces exercices et s'y livra durant environ une année mais je finis par lui donner le conseil, et il le suivit, de suspendre désormais ce genre d'exercice qui dégénérait en une véritable obsession et qui commençait par me donner de vives inquiétudes.

Que de mains de papier ce jeune homme a ainsi usées que de réponses inattendues, surprenantes, stupéfiantes même, il a obtenues mais aussi que de plaisanteries plus ou moins légères sont venues au bout de son crayon.

Cette écriture était vraiment automatique en ce sens qu'elle était obtenue en dehors de la volonté du médium ; celui-ci était toujours dans la plus complète ignorance de la réponse ou de la phrase qu'il allait écrire. Il n'était pas endormi et bien souvent sa pensée était loin des faits qui se produisaient par son crayon qui était, cela était incontestable, dirigé par une force et une volonté autre que sa propre force et sa propre volonté.

Qu'il me soit permis de rappeler certains faits :

Un chanoine98 de la cathédrale de Nancy, ayant aussi entendu parler des révélations surprenantes obtenues par mon jeune homme, le fit mander un jour chez lui, je l'y accompagnai. Là, se trouvaient réunis cinq ou six prêtres âgés et respectables.

On remit au jeune homme du papier et un crayon en l'invitant à répondre à certaines questions renfermées sous un pli cacheté déposé sur la table.

Je n'ai jamais connu la nature des questions posées mais je sais que la première réponse stupéfia les prêtres qui se regardèrent tout étonnés de la phrase qui venait d'être écrite. Une réponse fut même faite en latin ; or le jeune homme n'avait pas la moindre notion de cette langue. L'abbé Garo et ses amis ne voulurent y croire que sur l'affirmation formelle du médium qu'il ignorait absolument le latin.

Une dernière réponse obtenue nous fit deviner la nature de la demande ; cette réponse fut celle-ci : « Que t'importe que la lune soit habitée ou non, tu as ici-bas une mission à remplir, remplis là ».

Ce fut fini, la séance fut levée et nous partîmes, laissant dans le plus complet étonnement les prêtres qui avaient voulu être témoins de cette séance de spiritisme.

Le jeune Charles avait quitté mon école et il remplissait à celle de Ville-en-Vermois les fonctions d'instituteur adjoint.

Un jeudi, il devait aller à Saint-Nicolas assister à une conférence d'instituteurs. C'était en hiver, le sol était partout couvert de neige. Au milieu de la campagne il s'arrêta pour contempler le tableau que lui offrait cette neige éclatante de blancheur qui couvrait la terre ; il s'appuyait sur sa canne lorsque tout à coup il la sent frémir dans sa main ; il la laisse libre entre ses doigts et aussitôt cette canne trace sur la neige : « Charles, ton père est mort ce matin, retourne au village et tu rencontreras un tel qui vient t'apporter la nouvelle ». Le nom était bien désigné.

Cette nouvelle terrifie notre jeune homme, mais il y croit ; il retourne au village et la première personne qu'il rencontre est bien celle qui lui est désignée, et qui lui apprend en effet que ce même jour, le matin, son père en tombant d'un grenier s'était tué.

Plus tard, ce jeune homme fut nommé chef d'études au collège de Commercy.

Un jeudi, il accompagnait les élèves à la promenade, c'était en été, il faisait chaud ; une imprudence le perdit. Etant tout en sueur il but de l'eau fraîche et alla se reposer à l'ombre d'un arbre. Il rentra au collège avec la fièvre et il mourut six jours après.

L'avant-veille de sa mort, ayant toute sa connaissance, il sentit sa main droite s'agiter, il comprit et demanda à l'infirmier un crayon et du papier et, quoiqu'étant dans un état de grande faiblesse, le crayon traça vigoureusement ces mots : « Charles, prépare-toi, après-demain à 3 heures tu mourras ». Il se tint pour sûrement averti, et, en effet, le surlendemain, à 3 heures, en présence du principal et d'un certain nombre d'élèves, il rendit le dernier soupir.

Je tiens tous ces détails du principal lui-même, qui conservait très précieusement la feuille de papier sur laquelle étaient écrits les mots cités plus haut. Quelle conclusion à tirer de tous ces faits ? Eh bien ! qu'il me soit permis de donner ici mon opinion personnelle sur le spiritisme.

Oui, le spiritisme est réel, il existe ; oui, l'homme est parfois le médium à l'aide duquel des manifestations d'un autre monde se produisent : monde des Esprits. Mais quelle est la nature de ces esprits ? Voilà pour moi la question insoluble et je ne crois pas qu'elle puisse jamais être résolue.

J'ai lu un grand nombre d'ouvrages sur le spiritisme et j'avoue que je n'ai vu dans aucun cette question nettement tranchée.

On a eu, dit-on, des révélations de quelques grands hommes, guerriers, orateurs, philosophes. On a eu dit-on, des communications de quelques membres de sa famille, d'un père, d'une mère, d'un frère, d'une soeur, etc., etc.

Tous ces dires sont des hypothèses gratuites, rien, absolument rien n'est venu justifier ces assertions.

Mais certaines particularités intimes de la vie seraient-elles révélées par la personne qui se nomme ? La preuve n'est pas probante. Qu'est-ce que les philosophes ont révélé de nouveau en dehors des oeuvres qu'ils ont laissées ? Ont-ils condamné certaines de leurs doctrines ; les ont-ils affirmées de nouveau ? Où est la preuve que le philosophe qui se nomme est bien lui-même ?

Mais j e m'arrête parce que cela n'en finirait pas. Tout ce que je puis dire, c'est que le spiritisme est la preuve la plus irréfragable et la plus tangible en quelque sorte contre le matérialisme. Non, quand nous mourons, tout ne meurt pas en nous. Notre esprit, notre âme enfin, survit à la matière ; car si rien ne survivait en nous, ces manifestations spirites ne se comprendraient pas, n'auraient pas de raison d'être et même ne seraient pas.

Didelot

Rosières-aux-Salines, octobre 1885.
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