Michel Vinaver, Écritures dramatiques, Essais d'analyse de textes de théâtre, Actes Sud, 1993








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titreMichel Vinaver, Écritures dramatiques, Essais d'analyse de textes de théâtre, Actes Sud, 1993
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Envoyé par Sandra.
La spécificité du texte de théâtre

1.* 1. Prélèvement d'un fragment pour « lecture au ralenti » : environ cinq à dix pour cent du volume de l’œuvre. Le fragment peut aussi bien être le début de la pièce que toute partie de celle-ci paraissant, à première vue, caractéristique de l'ouvrage entier. Aucun critère précis ne saurait être proposé pour le choix du fragment -, on peut même demander au hasard d'en décider.

2. Division du fragment en quelques segments, pour mieux en permettre la saisie. On décide (tant pis si c'est parfois avec un sentiment d'arbitraire) qu'un segment s'achève et qu'un autre commence quand il y a, par exemple, un changement de sujet, ou de tom ou d'intensité, ou d'interlocuteurs dans le dialogue.

3. La « lecture au ralenti » se fait en s'arrêtant à chaque réplique, et commence par la question : quelle est la situation de départ ? Celle-.ci étant définie, on relève, au fur et à mesure : a) les événements, b) les informations, c) les thèmes [..] , de façon à isoler, dans le texte, ce qui est proprement action.

4. L'essentiel de la « lecture au ralenti » consiste dans le pointage des actions d'une réplique à l'autre ou même à l'intérieur d'une réplique, c'est-à-dire au niveau moléculaire du texte. Il s'agit des micro-actions produites par la parole (et, le cas échéant, par les didascalies). [..]

5. La « lecture au ralenti » comporte des haltes. Parvenu au terme de chaque segment, puis du fragment, on s'arrête et on prend de la hauteur, pour considérer récapitulativement en quoi la succession des micro- actions analysées contribue à l'avancement de l'action aux niveaux de détail et d'ensemble. [..]

6. Partant des découvertes faites au cours de la « lecture au ralenti » du fragment, ü reste à prendre une vue d'ensemble du mode de fonctionnement de l’œuvre dans son entier. Pour ce faire, on repère la position du texte analysé sur un certain nombre d'axes dramaturgiques f..]. Il en résulte un profil général de l’œuvre qui non seulement éclaire son mode de fonctionnement singulier, niais encore permet de mesurer ses convergences et ses écarts (sa « position ») par rapport à toute autre oeuvre dramatique en particulier, et par rapport à l'univers des oeuvres de théâtre.

7. Lecture « à vitesse normale » de l’œuvre entière. On vérifie, on complète, on ajuste, on corrige s'il le faut les résultats de l'analyse du fragment. [..]

Michel Vinaver, Écritures dramatiques, Essais d'analyse de textes de théâtre, Actes Sud, 1993.
2. *« La voix de l'auteur investit-désinvestit la voix du personnage par une sorte de battement, de pulsation qui travaille le texte de théâtre. Ainsi le grand discours de Don Carlos dans Hernani (acte IV) investit à la fois la voix de Don Carlos dans sa réflexion sur l'empire qu'il attend et la voix de Hugo dans sa réflexion sur le pouvoir au XIXe siècle. »

Anne Ubersfeld, Lire le théâtre, éditions sociales, 1983.
3.*Agnès

N’est-ce plus un péché lorsque l'on se marie?

Arnolphe

Non.

Agnès

Mariez-moi donc promptement, je vous prie.

Arnolphe

Si vous le souhaitez, je le souhaite aussi,

Et pour vous marier on me revoit ici.

Agnès

Est-il possible?

Arnolphe

Oui.

Agnès

Que vous me ferez aise!

Arnolphe

Oui, je ne doute point que l'hymen ne vous plaise.

Agnès

Vous nous voulez, nous deux...

Arnolphe

Rien de plus assuré.

Agnès

Que, si cela se fait, je vous caresserai!

Arnolphe

Hé! la chose sera de ma part réciproque.

Agnès

Je ne reconnais point, pour moi, quand on se moque.

Parlez-vous tout de bon?

Arnolphe

Oui, vous le pourrez voir.

Agnès

Nous serons mariés?

Arnolphe

Oui.

Agnès

Mais quand?

Arnolphe

Dès ce soir.

Agnès, riant.

Dès ce soir?

Arnolphe

Dès ce soir. Cela vous fait donc rire?

Agnès

Oui.

Arnolphe

Vous voir bien contente est ce que je désire.

Agnès

Hélas! que je vous ai grande obligation,

Et qu’avec lui j'aurai de satisfaction!

Arnolphe

Avec qui?

Agnès

Avec..., là.

Arnolphe

Là... : là n’est pas mon compte.

A choisir un mari vous êtes un peu prompte. [..]

Molière, L’Ecole des Femmes. (II, 5).
4. *« Qu'est-ce que la théâtralité ? c'est le théâtre moins le texte, c'est une épaisseur de signes et de sensations qui s'édifie sur la scène à partir de l'argument écrit, c'est cette sorte de perception oecuménique des artifices sensuels, gestes, tons, distances, substances, lumières, qui submerge le texte sous la plénitude de son langage extérieur. Naturellement, la théâtralité doit être présente dès le premier germe écrit d'une oeuvre, elle est une donnée de création, non de réalisation. Il n'y a pas de grand théâtre sans théâtralité dévorante, chez Eschyle, chez Shakespeare, chez Brecht, le texte écrit est d'avance emporté par l'extériorité des

corps, des objets, des situations ; la parole fuse aussitôt en substances. »

Roland Barthes, Essais critiques, «  Le théâtre de Baudelaire ».
5. *« Le trait fondamental du discours théâtral est de ne pas pouvoir se comprendre autrement que comme une série d'ordres donnés en vue d'une production scénique, d'une représentation. »

Anne Ubersfeld, Lire le théâtre, éditions sociales, 1983.
6.*Aix-la-Chapelle.

Les caveaux qui renferment le tombeau de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle. De grandes voûtes d'architecture lombarde. Gros piliers bas, pleins cintres, chapiteaux d'oiseaux et de fleurs. - A droite, le tombeau de Charlemagne avec une petite porte de bronze, basse et cintrée. Une seule lampe suspendue à une clef de voûte en éclaire l'inscription : KAROLUS MAGNUS. - Il est nuit. On ne voit pas le fond du sou- terrain; l’œil se perd dans les arcades, les escaliers et les piliers qui s'entrecroisent dans l'ombre.

Victor Hugo, Hernani, didascalie de l'acte IV, 1830.
7. *PHEDRE

Que faisiez-vous alors? Pourquoi sans Hippolyte

Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite?

Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors

Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords?

Par vous aurait péri le monstre de la Crète,

Malgré tous les détours de sa vaste retraite.

Pour en développer l'embarras incertain,

Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.

Mais non, dans ce dessein je l'aurais devancée :

L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée.

C'est moi, Prince, c'est moi dont l'utile secours

Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours;

Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante!

Un fil n'eût point assez rassuré votre amante.

Compagne du péril qu'il vous fallait chercher,

Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher;

Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue

Se serait avec vous retrouvée, ou perdue.

Racine, Phèdre, acte II, scène 5.
8. * ALCESTE .

« Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits ;

J'en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits,

Et me les couvrirai du nom d'une faiblesse

Où le vice du temps porte votre jeunesse,

Pourvu que votre cœur veuille donner les mains

Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains,

Et que dans mon désert où j'ai fait vœu de vivre,

Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre ...»

Molière, Le Misanthrope, Acte V, scène dernière.
9. * LE PAGE, entrant.

Son Altesse le roi !

Doha Sol baisse précipitamment son voile. - La porte s'ouvre à deux battants. Entre Don Carlos en habit de guerre, suivi d'une foule de gentilshommes également armés, de pertuisaniers, d'arquebusiers, d'arbalétriers.

Victor Hugo, Hernani, acte M, scène 5. (1830).
10. * La scène shakespearienne (d'après le dessin de Witt) :
11 * « C'est pourquoi nous avons tout d'abord tenté de rendre à la scène une innocence. [..] Nous avons tâché d'instruire l'acteur, de l'élever, afin que s'ébauchât dans toute sa personne, afin qu'en lui et dans son action sur la scène fût postulé le style de cette oeuvre nouvelle que notre temps s'obstinait à nous refuser. De ces premières indications une génération d'acteurs et de metteurs en scène est sortie. Ils s'efforcent, avec courage, de favoriser une production littéraire encore rare et tout à fait incertaine dans son orientation. [..] Ils se sont appliqués à ressaisir du dedans les principes, à enraciner dans leurs corps, leurs cœurs, leurs esprits une expérience directe des lois du théâtre et le sentiment de leur nécessité. Et ils ont été ainsi ramenés à un état de naïveté, qui n'a rien d'une attitude factice et littéraire, qui est leur position naturelle en présence d'un monde de possibilités où rien ne leur est corrompu par des habitudes d'imitation, ni dénaturé par une virtuosité apprise »

Jacques Copeau, 1928.

12.* « La leçon de Brecht, théoricien du théâtre, c'est d'avoir déclaré : une représentation, c'est à la fois une écriture dramatique et une écriture scénique ; mais cette écriture scénique - il a été le premier à le dire, cela me paraît très important - a une responsabilité égale à l'écriture dramatique et, en définitive, un mouvement sur une scène, le choix d'une couleur, d'un décor, d'un costume, etc, ça engage une responsabilité complète. L'écriture scénique est totalement responsable, de la même façon qu'est responsable l'écriture en soi, je veux dire l'écriture d'une pièce »

Entretien de Planchon avec Arthur Adamov et René Allio (son décorateur), avril 1960.
13.* « Pour moi nul n'a le droit de se dire auteur, c'est-à-dire créateur, que celui à qui revient le maniement direct de la scène »

Antonin Artaud, Le Théâtre et son double, 1938.
14. * « Il va se mettre sous la fenêtre à gauche. Démarche raide et vacillante. Il regarde la fenêtre à gauche, la tête rejetée en arrière. Il tourne la tête, regarde la fenêtre à droite. H va se mettre sous la fenêtre à droite. Il regarde la fenêtre à droite, la tête rejetée en arrière. Il tourne la tête et regarde la fenêtre à gauche. Il sort, revient aussitôt avec un escabeau, l'installe sous la fenêtre à gauche, monte dessus, tire le rideau. Il descend de l'escabeau, fait six pas vers la fenêtre à droite, retourne prendre l'escabeau, l'installe sous la fenêtre à droite, monte dessus, tire le rideau. Il descend de l'escabeat4 fait trois pas vers la fenêtre à gauche, retourne prendre l'escabeau, l'installe sous la fenêtre à droite, retourne prendre l'escabeau, l'installe sous la fenêtre à droite, monte dessus, regarde par la fenêtre. Rire bref. »

Samuel Beckett, Fin de partie, 1956
15.* Trompettes. Le rideau se lève, découvrant la scène où commence une pantomime. Entrent un roi et une reine qui s'embrassent fort tendrement. La reine s'agenouille et fait au roi force protestations, il la relève et appuie sa tête sur son épaule, puis il s'allonge sur un tertre couvert de fleurs. Elle, le voyant endormi, se retire. Paraît alors un personnage qui ôte au roi sa couronne, embrasse celle-ci, verse un poison dans l'oreille du dormeur, et s'en va. La reine revient et à la vue du roi mort s'abandonne au désespoir. À nouveau, suivi de trois ou quatre figurants, arrive l'empoisonneur; Il semble prendre part au deuil de la reine. On emporte le corps. L'empoisonneur courtise la reine en lui offrant des cadeaux. Elle le repousse d'abord, mais finit par accepter son amour.

Shakespeare, Hamlet, Acte III, scène 2.

16. * LA GRANGE: Le moyen de jouer ce qu'on ne sait pas ?

MADEMOISELLE DU PARC: Pour moi, je vous déclare que je ne me souviens pas d'un mot de mon personnage.

MADEMOISELLE DE BRIE : Je sais bien qu'il me faudra souffler le mien d'un bout à l'autre.

MADEMOISELLE BÉJART : Et moi, je me prépare fort à tenir mon rôle à la main.

MADEMOISELLE MOLIÈRE: Et moi aussi.

MADEMOISELLE HERVÉ: Pour moi, je n'ai pas grand-chose à dire.

MADEMOISELLE DU CROISY : Ni moi non plus, mais avec cela je ne répondrais pas de ne point manquer.

DU CROISY: J'en voudrais être quitte pour dix pistoles.

BRÉCOURT: Et moi, pour vingt bons coups de fouet, je vous assure.

MOLIÈRE : Vous voilà tous bien malades, d'avoir un méchant rôle à jouer, et que feriez-vous donc si vous étiez en ma place ? [..]

MADEMOISELLE BÉJART: Comment prétendez-vous que nous fassions, si nous ne savons pas nos rôles ?

MOLIÈRE : Vous les saurez, vous dis-je ; et quand même vous ne les sauriez pas tout à fait, pouvez-vous pas y suppléer de votre esprit, puisque c'est de la prose, et que vous savez votre sujet ?

MADEMOISELLE BEJART : Je suis votre servante: la prose est pis encor que les vers.

MADEMOISELLÉ MOLIÈRE : Voulez-vous que je vous dise ? vous deviez faire une comédie où vous auriez joué tout seul

MOLIÈRE -. Taisez-vous, ma femme, vous êtes une bête.

Molière, L'impromptu de Versailles, scène lère

17.*Le Roi Saragosse

Une chambre à coucher. La nuit. Une lampe sur une table.

Scène 1

Doña Josefa Duarte, vieille ; en noir, avec le corps de sa jupe cousu de jais, à la mode d’Isabelle-la- Catholique, DON CARLOS

Doña Josefa, seule.

Elle ferme les rideaux cramoisis de la fenêtre et met en ordre quelques fauteuils. On frappe à une petite porte dérobée à droite. Elle écoute. On frappe un second coup.

Serait-ce déjà lui ?

Un nouveau coup.

C'est bien à l'escalier

Dérobé.

Un quatrième coup

Vite, ouvrons !

Elle ouvre la petite porte masquée. Entre don Carlos, le manteau sur le nez et le chapeau sur les yeux.

Bonjour, beau cavalier.

Elle l'introduit. Il écarte son manteau et laisse voir un riche costume de velours et de soie, à la mode castillane de 1519. Elle le regarde sous le nez et recule, étonnée.

Victor Hugo, Hernani, Acte I scène 1. 1830




18.* UN

Hélène : Elles sont dans la poche de mon manteau

Philippe : Non ni sur le meuble

Hélène : Tu es gentil

Philippe : Parce que tu l'as laissée en double file ?

Hélène : alors je les ai peut-être oubliées sur la voiture

Philippe : Un jour on va te la voler

Hélène : Tu ne t'es pas présenté ?

Philippe : Mais si

Hélène : Je n'ai pas eu le courage j'ai tourné je ne sais combien de fois autour du bloc d'inuneubles ça devient de plus en plus difficile

Philippe : Je vais aller te la garer

Hélène : Encore un an et tu pourras passer ton permis

Philippe : oui

Hélène : C'est un nouveau chandail ?

Philippe : oui

Hélène : Je me demande d'où vient l'argent

Philippe : On se les refile tu sais

Hélène : Mais quelqu'un l'a acheté

Philippe : Les affaires circulent

Hélène : Mais c'est à qui ?

Philippe : Toi et ton sens de la propriété

Hélène : Les choses appartiennent à quelqu'un (Philippe sort Hélène prépare une soupe en sachet; Philippe entre.) Je me demande si tu me dis la vérité

Philippe : Je devais être crevé ça arrive j'ai pas entendu

Hélène : Je t'avais mis le réveil pour huit heures

Philippe : Et tu m'avais préparé le café

Hélène : Mais c'est que tu t'en moques moi ça me sidère

Philippe : Combien de fois déjà je me suis présenté ? Pour quel résultat ?

Hélène : C'est bon ? Velouté de lentilles une nouvelle variété je m'étais dit qu'on allait l'essayer ça te pWt ? Oui ? Il suffit d'une fois Philippe et ça peut être la bonne ton père a répondu à une annonce et dix-huit ans après il y est encore il y a fait son chemin

Philippe : Bonsoir maman

Hélène : Où vas-tu ?

Noir


Michel Vinaver, Dissident, il va sans dire, 1978
19. * Quelle représentation! Le monde y tient; un livre, dans notre main, s'il énonce quelque idée auguste, supplée à tous les théâtres, non par l'oubli qu'il en cause mais les rappelant impérieusement, au contraire. Le ciel métaphorique qui se propage à l'entour de la foudre du vers, artifice par excellence au point de simuler peu a peu et d'incarner les héros juste dans ce qu'il faut apercevoir pour n'être pas gêné de leur présence, un trait) ; ce spirituellement et magnifiquement illuminé fond d'extase, c'est bien le pur de nous-mêmes par nous porté, toujours, prêt à jaillir à l'occasion qui dans l'existence ou hors l'art fait toujours défaut. Musique, certes. que l'instrumentation d'un orchestre tend à reproduire seulement et à feindre. Admirez dans sa toute-puissante simplicité ou foi en le moyen vulgaire et supérieur.. l'élocution, puis la métrique qui l'affine à une expression dernière, comme quoi un esprit réfugié au nombre de plu- sieurs feuillets, défie la civilisation négligeant de construire à son rêve, afin qu'elles aient lieu, la Salle prodigieuse et la Scène.

Stéphane Mallarmé, Divagations, « Crayonné au théâtre », 1897.
20.* « Sans doute, tant que je n'eus pas entendu la Berma, j'éprouvai du plaisir. J'en éprouvai dans le petit square qui précédait le théâtre et dont, deux heures plus tard, les marronniers dénudés allaient luire avec des reflets métalliques dès que les becs de gaz allumés éclaireraient le détail de leurs ramures; devant les employés du contrôle, desquels le choix, l'avancement, le sort, dépendaient de la grande artiste - qui seule détenait le pouvoir dans cette administration à la tête de laquelle les directeurs éphémères et purement nominaux se succédaient obscurément - et qui prirent nos billets sans nous regarder, agités qu'ils étaient de savoir si toutes les prescriptions de Mme Berma avaient bien été transmises au personnel nouveau, s'il était bien entendu que la claque ne devait jamais applaudir pour elle, que les fenêtres devaient être ouvertes tant qu'elle ne serait pas en scène et la moindre porte fermée après, un pot d'eau chaude dissimulé près d'elle pour faire tomber la poussière du plateau : et, en effet, dans un moment sa voiture attelée de deux chevaux à longue crinière allait s'arrêter devant le théâtre, elle en descendrait enveloppée dans des fourrures. et, répondant d'un geste maussade aux saluts, elle enverrait une de ses sui- vantes s'informer de l'avant-scène qu'on avait réservée pour ses amis, de la température de la salle,. de la composition des loges, de la tenue des ouvreuses, théâtre et public n'étant pour elle qu'un second vêtement plus extérieur dans lequel elle entrerait et le milieu plus ou moins bon conducteur que son talent aurait à traverser. Je fus heureux aussi dans la salle même depuis que je savais que - contrairement à ce que m'avaient si longtemps représenté mes invaginations enfantines - il n'y avait qu'une scène pour tout le monde, je pensais qu'on devait être empêché de bien voir par les autres spectateurs comme on l'est au milieu d'une foule, or je me rendis compte qu'au contraire, grâce à une disposition qui est comme le symbole de toute perception, chacun se sent le centre du théâtre; ce qui m'expliqua qu'une fois qu'on avait envoyé Françoise voir un mélodrame aux troisièmes galeries, elle avait assuré en rentrant que sa place était la meilleure qu'on pût avoir, et au lieu de se trouver trop loin, s'était sentie intimidée par la proximité mystérieuse et vivante du rideau. Mon plaisir s'accrut encore quand je commençai à distinguer derrière ce rideau baissé des bruits confus comme on en entend sous la coquille d'un oeuf quand le poussin va sortir, qui bientôt grandirent, et tout a coup, de ce monde impénétrable à notre regard, niais qui nous voyait du sien, s'adressèrent indubitablement à nous sous la forme impérieuse de trois coups aussi émouvants que des signaux venus de la planète Mars. Et - ce rideau une fois levé - quand sur la scène une table à écrire et une cheminée, assez ordinaires d'ailleurs, signifièrent que les personnages qui allaient entrer seraient, non pas des acteurs venus pour réciter comme j'en avais vu une fois en soirée, niais des hommes en train de vivre chez eux un jour de leur vie dans laquelle je pénétrais par effraction sans qu'ils pus- sent nie voir, mon plaisir continua de durer; il fui Interrompu par une courte inquiétude: juste comme je dressais l'oreille avant que commençât la pièce, deux hommes entrèrent sur la scène, bien en colère, puisqu'ils parlaient assez fort pour que dans cette salle où il y avait plus de mille personnes on distinguât toutes leurs paroles, tandis que dans un petit café on est obligé de demander au garçon ce que disent deux individus qui se collettent; mais dans le même instant, étonné de voir que le public les entendait sans protester, submergé qu'il était par un unanime silence sur lequel vint bientôt

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