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J'ai parlé tout à l'heure de monumens élevés à la mémoire des grands hommes : il se présente à ce sujet une considération de la plus haute importance. Je sais que l'observation que je veux faire n'est pas nouvelle ; mais j'en dois faire ici une application expresse, par la raison que les monumens fournis par les arts à la reconaissance publique qui les élève, devenant permanens, les abus en sont bien plus dangereux que ceux d'un hommage passager. Les peuples, en honorant la mémoire des morts, doivent être extrêmement circonspects sur ces sortes d'honneurs ; les prodiguer, serait les avilir ; un hommage prostitué cesserait d'exciter l’émulation ; il produirait d'autres maux encore. Les faiblesses ou les vices de certains hommes offerts à la vénération publique feraient suspecter les vertus réelles des autres et détruiraient l'influence que leur image eût produite. Le censeur Scipion fit un grand acte de sagesse, lorsqu'il [267] fit abattre dans Rome toutes les statues qu'une foule de particuliers s'étaient élevées eux-mêmes sans un ordre exprès du sénat.

C'est dans les fêtes solennelles que les arts peuvent paraître dans tout leur éclat ; c'est à eux à en faire les frais, et la Peinture peut y fournir pour sa part un ample tribut. La politique se servit sonuvent des fêtes publiques pour distraire le peuple, et lui faire oublier le poids de ses chaînes en les couvrant de quelques fleurs. Dans les Etats libres, elles doivent avoir un autre but, celui de rassembler le peuple en famille, de ranimer parmi les citoyens la concorde et la fraternité et d'inspirer à toutes les ames l'amour de la patrie. C'est à remplir ces vues avec succès que doivent s'attacher les artistes, c'est là que doit concourir la réunion de leurs talens. J'ai parlé de fêtes solennelles ; je crois que l'appareil des fêtes publiques doit être auguste et présenter ce caractère de grandeur que le peuple doit trouver dans tout ce qui se rapporte à son gouver- [268] nement et à ses lois. Eh ! qui ne sait pas qu'il faut maitriser l'imagination de la multitude pour lui commander le respect ou exciter son enthousiasme ? C'est par les sens qu'on saisit l'aine et qu'on l’ébranle ensuite à son gré. Je n'entends pas, que tout doive être imposant dans nos fêtes : le peuple finirait par se fatiguer, et ce ne serait pas la peine de le rassembler pour l'ennuyer à si grands frais. Que le plaisir ait aussi son tour ; que le développement des tableaux que vous avez offerts à ses yeux, que les sentimens dont vous l’avez occupé finissent toujours par la joie, vous en obtiendrez Ie plus grand succès ; ce dénouement lui apprendra à lier les idées de patrie et de vertus sociales au sentiment de son bien-être, son premier besoin ; et vous prévoyez Ies conséquences de cet heureux rapprochement.

Je connais tout le prix de ces fêtes modestes et sans éclat, que la simplicité seule embellit et qui sont une image naturelle de l’innocence ceux qui en [269] jouissent. J. Jacques Rousseau aurait voulu faire revivre dans les murs de Genève les fêtes et les jeux de Lacédémone, je regrette de ne pouvoir former ce vœu ppour ma patrie ; mais nous ne sommes pas des Spartiates, et, disons-le franchement, ces fêtes contrasteraient avec nos mœurs actuelles. Nous sommes trop loin de la nature pour goûter cette innocente simplicité que réclame si vivement le philosophe genevois ; nos goûts altérés par un luxe universel ne pourraient la supporter. Prenons garde qu'au milieu du faste qui nous entoure, nos fêtes publiques ne devinssent ridicules par leur modestie, et que nous ne leur enlevassions ainsi toute espèce d'intérêt, précisément par le mérite même que nous voudrions leur donner. Ce n’est pas sans danger que ce qui se fait au nom du peuple se montre au-dessous de ce que fait le particulier. Quand la solennité ne serait pas commandée par la raison, nous devrions encore nous servir du luxe, comme ces médecins adroits qui tirent parti de la gour- [270] mandise d'un enfant pour lui rendre la santé.

Les anciens, en chargeant d'or, d'ornemens, de richesses de tout genre, les statues de divinités qui remplissaient leurs temples, et qu'ils offraient aux regards du peuple, ne montrèrent point un si grand défaut de jugement qu'on a pu le croire. J'en dis autant de ces couleurs dont on peignit si souvent les statues, et les dimensions colossales qu'on donnait à celles des dieux. Nous pouvons juger de l'effet que produirait sur le peuple cet appareil de grandeur qui s'emparait des sens et parlait puissamment à l'imagination. Un auteur rapporte que sur la fin du règne de Charles VI, les troupes impériales occupant la ville de Plaisance passèrent devant une église au-devant de laquelle était une statue gigantesque de St. Christophe, aussi élevée que le portail ; les soldats furent tellement frappés à la vue de ce colosse, que le désordre se mit dans leurs rangs . Nos amateurs [271] ont pu gémir souvent sur l'emploi des couleurs et de la dorure que les anciens, les Grecs même, ces pères du bon goût, appliquèrent fréquemment sur les plus belles statues ; on voulait émouvoir la multitude, on savait par quels moyens on peut y parvenir. Les ouvrages les plus achevés ne sont pas ceux qui l’affectent ; une grossière ressemblance avec la nature frappe mieux le regard du vulgaire, qu’une perfection ou une sorte de beautés qu’il ne saurait apercevoir . Ceci me mène à une autre observation.

[272] Si la Peinture peut être utilement employée dans nos fêtes, ce n'est pas en présentant des images de vertus républicaines personnifiées, vaines et froides allégories que le peuple ne saisit point, qui ne disent rien à son imagination, et qui ne seraient propres qu'à le ramener peut-être à là longue à la stupide idolâtrie des anciens. Renonçons à des appareils philosophiques peu faits pour instruire la multitude et moins encore pour l'égayer.

Il me rest à faire quelques réflexions sur les relations immédiates des arts avec l’état politique des gouvernernens qui les protègent. Les arts peuvent faire la gloire des empires, comme ils peuvent aussi les renverser. C’est aux lois à veiller à ce qu'il ne s’introduise rien dans l’Etat qui entraîne les hommes dans une direction opposée à l’impulsion que tendent à donner aux mœurs publiques les institutions politiques la législation fondamentale ; [273] voilà ce qui fit la force du gouvernement de Lycurgue.

Dans une bonne législation, tout doit être homogène, tout doit tendre au même but. Les divers ressorts mis en jeu par le législateur doivent agir de concert avec harmonie ; si quelqu’un d’entre eux contrarie le jeu des autres, la machine est bientôt désorganisée. Les Romains étaient essentiellement un peuple de guerriers ; tout aurait dû chez eux concourir à n’y entretenir que les vertus militaires qui faisaient la force de l’Etat. Comme il n’est rien de si opposé et de si nuisible ) la mâle discipline qui doit régner parmi des soldats que le luxe, le luxe devait perdre Rome et la perdit en effet. Virgile sentait que l'influence des arts peut nuire aux mœurs d'un peuple conquérant, lorsqu’il fait dire à Anchise prédisant Ies destinées de Rorne : « O Rornains ! laissez à d’autres le soin d'animer le marbre et l’airain, de parler avec élégance, de décrire les astres et leurs mouvernens dans les cieux ; pour vous, souvenez-vous [274] que les seuls arts qui vous conviennent, sont ceux de gouverner les peuples, de leur imposer des lois, de traiter avec modération ceux qui reconnaitront votre puissance, et de combattre sans relâche ceux qui se soulèveront contre elle  ».

Montesquieu ne balance pas de mettre au nombre des causes de la décadence des Romains, la corruption des mœurs, qui, en s'introduisant parmi eux, se trouva en opposition avec les antiques institutions de l’Etat qui le soutinrent encore, lorsque déjà il était ébranlé jusque dans ses fondemens. Il parle des arts qui n’étaient cultivés que par des esclaves et des lois établies par Romulus, qui n’avaient permis que deux sortes d’exercices aux gens libres, l'agriculture et la guerre. « Comme l’opulence, dit cet écrivain célèbre, est dans les mœurs et non dans les richesses, celles des Romains qui ne laissaient pas d’avoir des bornes, [275] produisirent un luxe et des profusions qui n'en eurent point ». Cependant il observe que, quelle que fût sa corruption, Rome ne succomba pas tout de suite ; elle dut son soutien à un reste de valeur que la mollesse n'avait pas encore tout à fait étouffé : « Les vertus guerrières restèrent, après qu'on eut perdu toutes les autres  ».

Si les arts exercent, comme nous l'avons vu, un si grand empire sur les mœurs publiques, combien il importe donc aux législateurs d'en diriger l'influence dans le sens des institutions politiques ! C’est sous ce rapport seul qu'ils doivent être protégés. Je dis protégés, les arts doivent l'être ; mais ils sont le patrimone du génie, c'est au génie seul que doivent être accordés les encouragemens publics ; sans quoi l'on n'aurait bientôt que des artistes ; bientôt le peintre le plus froid croirait servir aussi utilement l'Etat avec son pin- [276] ceau, que le militaire avec son épée ; d'ailleurs ce serait entraîner les arts à une ]prompte dégénération. Il est dangereux d’ouvrir une porte aux honneurs et aux récompenses ; une multitude ignorante et présomptueuse s'y jette en foule et vient rivaliser fièrement avec le talent : la médiocrité inonde le public de ses vaines productions, et la société perd ainsi un grand nombre de bras qui auraient pu lui être utiles ailleurs.

Si l’on a une fois oublié chez un peuple la vraie destination des arts, le gouvernement ne tarde pas de l’oublier lui-même ; les abus et la corruption s'élèvent des diverses classes de citoyens jusqu’aux magistrats, et il n'est plus rien qui puisse arrêter le mal dans ses progrès. D'autres que nous ont retracé les étranges abus que les Athéniens firent des beaux-arts, lorsque la chute de Thèbes ramena parmi eux la paix et les plaisirs et qu'ils cessèrent d’être occupés au-dehors. On sait qu’ils sacrifièrent tout à la passion du théâtre, jusqu’aux trésors destinés à l’en- [277] tretien des flottes et des armées ; que des histrions étaient gorgés de voluptés, tandis que les généraux manquaient de subsistance ; enfin que la représentation de quelques pièces de théâtre absorba les sommes mises en réserve pour les besoins de l’Etat et coûta plus cher que les guerres les plus longues qu’elle avait eu à soutenir contre les ennemis de sa liberté.

On a vu des peuples sacrifier les deniers publics à un luxe immodéré dans les arts, acheter avec des sommes excessives des peintures insignifiantes, rassembler à grands frais les productions des artistes étrangers, doubler les besoins de l’Etat, et épuiser le trésor public pour avoir des statues ou des tableaux. Il n’y avait pas beaucoup de sagesse à payer si chèrement des objets qui ne pouvaient devenir, chez de tels peuples, que des instrumens funestes de corruption. Nous savons qu’il n’est rien de si puissant sur les hommes que l'exemple de ceux qui les gouvernent ; et si la corruption qui se développe chez [278] le citoyen s'élève graduellement jusqu'à la magistrature, les faiblesses des gouvernemens exercent une action bien plus prompte et plus sûre sur le particulier. « Quand les talens agréables, dit Millot, sont plus considérés que les autres, quand ils absorbent les récompenses dues aux services, quand on épuise pour eux des richesses que réclame la patrie, quand ou se pique de les apprécier, en regardant tout le reste avec dédain, alors les mœurs, les lois, les principes, le gouvernement, tout menace ruine. Athènes l'éprouva....... Parrhasius se montrait avec insolence une couronne d'or sur la tête, vers le même tems où Socrate et Phocion burent la ciguë  ».

La Grèce fourmillait de statues ; le nombre qui en était répandu dans toutes les villes étonne l'imagination. La vanité usurpa mille fois le prix des vertus et apprit à prostituer leurs couronnes. On vit paraître au triomphe du vainqueur [279] d’Ambracie deux cent quatre-vingt-cinq statues de bronze et deux cen trente statues de marbre. Après deux victoires de Paul Emile, les statues et les tableaux occupèrent deux cent cinquante chariots de transport. Ce n’est là qu’un faible échantillon des ouvrages de l’Art transportés si fréquemment de la Grèce à Rome, et de ceux qui restèrent encore, soit dans les villes de la Grèce même, soit dans celles de I'Asie mineure. Etaient-ce là les images d'autant de héros ? On sait qu'Alexandre, à la vue de celles qu’il trouva à Milet, demanda comment les Perses avaient pu subjuguer une ville si fertile en grands hommes.

C'est bien moins par amour pour les beaux-arts que par vanité, que les consuls romains ornèrent si souvent leurs triomphes de tous ces chefs-d'œuvre de la Grèce. Ils apprirent ainsi à leurs concitoyens que les arts pouvaient servir au luxe, après avoir payé leur tribut à l'orgueil. D'abord on voulut avoir des statues pour décorer ses habitations, et bientôt on s’en [280] éleva soi-même sur la place publique. Que devinrent les modestes effigies des anciens guerriers de Rome, à côté des chefs-d'œuvre de l'Art, taillés ailleurs en l'honneur d'hommes vulgaires, et qui venaient étaler les écarts d'un orgueil étranger ? Que devinrent ensuite les images des héros grecs eux-mêmes, au milieu de cette multitude de statues érigées au sein de Rome par la déplorable vanité d'une foule de particuliers obscurs dont on ne connaisssait pas même les noms ?

Les productions des arts peuvent être quelquefois de vraies richesses pour les villes qui les possèdent, lorsque leur acquisition n'est funeste ni à l’Etat ni aux mœurs. L’affluence des étrangers qu'elles attirent coopère à la prospérité publique par l’activité qu’elle ajoute au commerce et par la circulation du numéraire que viennent verser journellement de riches voyageurs et des amateurs de tous les pays. C’est un tribut constant que paie la curiosité, une richesse réelle laissée en échange d’un enthousiasme et de quelques [281] souvenirs qui vont augmenter au-dehors la gloire de l’Etat et au-dedans à sa prospérité physique. Mais nous trouvons dans l’histoire des circonstances où ces productions n’eussent été pour les villes qu’elles ont embellies, que comme ces vains hochets d’un luxe exagéré, que le riche voudrait arracher de sa maison en flammes, et qui l’empêchent d’échapper lui-même à l’incendie. Les chefs-d'œuvre des artistes grecs ont fait long-tems d’Athènes la ville la plus florissante de la Grèce ; mais si Athènes avait eu, du tems de Thémistocle, autant de monumens, de statues, de tableaux qu’elle en posséda sous Périclès, le héros de Salamine aurait-il pu décider aussi facilement les Athéniens à abandonner à la fureur des Perses une ville embellie et somptueusement décorée aux dépens du trésor public, comme il le détermina à quitter ces murs et ces amas de pierre où il n'eut pas de peine à les convaincre que ne pouvait consister la patrie ? Ne sont-ce pas les richesses de l'Asie qui s'étaient [282] introduites à Egine, et sur-tout les chefs. d'œuvre de son école, qui avaient préparé sa chute, en excitant depuis long-tems la jalousie et la cupidité des Athéniens ? Les deux mille statues que possédaient les Volsiniens ne furent-elles pas la cause de leur perte, en décidant les Romains à s’armer contre eux pour les en dépouiller ? Mais de telles circonstances ne sont plus à craindre ; et l’ami des arts ne peut que féliciter sa patrie, lorsqu'elle s'enrichit de leurs chefs-d’œuvre.

Je voudtais pouvoir resserrer ici les conséquences principales qui découlent nécessairement des observations que j'ai faites dans le cours de cet ouvrage ; mais les vérités que j'ai présentées sont nombreùses et pourraient difficilement se rapprocher sous un seul point de vue ; elles tiennent à un trop grand nombre de détails, pour ne se réduire qu’à quelques points principaux de théorie philosophique, à queIques maximes isolées de morale ou de poIitique. Si j’ai suivi mon sujet [283] avec méthode, elles se seront présentées à leur place et se seront tracées d'elles mêmes dans la mémoire de mes lecteurs ; il serait inutile de les rappeler.

J’ai écrit comme j'ai senti, craignant peu de heurter les préjugés, les faux goûts, ou les écarts dangereux d’une licence qui, s’introduisant dans l'ordre social, y détruit tout sentiment de morale et de vertus. Ma conscience me parlait un langage pressant, je l'ai rendu avec franchise ; que n'ai-je pu lui conserver la même force qu'il avait pour moi !

Ce sujet pouvait être traité avec plus d’éloquence, d'érudition, de connaissances philosophiques ; mais il ne pouvait l’être avec plus de zèle. Quelques fleurs mal choisies, je le répète, et le défaut d’ornemens étrangers, pourraient-ils faire mépriser des vérités utiles qui méritent la plus sérieuse attention par leur influence sur le bonheur des hommes, et qui, pour être mal exposées,n’ en sont pas moins importantes ? Je sais que la vérité ferait bien d’imiter quelquefois envers la légè- [284] reté des hommes le procédé d'une coquette adroite à qui une toilette savante ménage des tromphes plus assurés ; mais la vérité connaît rarement autant d'art, il lui coûte trop de recourir l'artifice.

Si ce léger essai d'une plume novice décèle la faiblesse de son auteur, on pourra dire du moins : Il consacra ses premiers efforts à la cause des mœurs ; et je me trouverai bien plus flatté de ce témoignage, que de quelques applaudissemens donnés à un vain savoir ou à une éloquence oiseuse.

FIN DE LA DEUXIEME ET DERNIERE PARTIE.

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