De ‘’À la recherche du temps perdu’’








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Noms de pays : le pays’’
Deux ans plus tard, « arrivé à une presque complète indifférence à l'égard de Gilberte », le narrateur partit pour Balbec avec sa grand-mère et Françoise. Il en était venu à se rendre compte de la subjectivité de l'amour. Se produisaient encore de brèves résurrections du moi ancien, dues au réveil de sensations oubliées. Il notait des effets contradictoires de l'habitude. Pour lui, les gares sont des lieux merveilleux et tragiques. La « vieille servante », Françoise, qui avait « un goût infaillible et naïf », était habillée avec « la modestie et l’honnêteté qui donnaient souvent de la noblesse » à son visage dont la clarté, car « le monde immense des idées n’existait pas pour elle », était celle du « regard intelligent et bon d’un chien » ; elle faisait partie des êtres «supérieurs du monde des simples d'esprit ». Le narrateur eut du mal à se séparer de sa mère. Le médecin lui ayant conseillé de prendre de l’alcool pour éviter « les crises de suffocation », il connut dans le train une certaine euphorie. Sa grand-mère lui donna à lire « un volume de Mme de Sévigné » qu’il considérait « une grande artiste de la même famille qu’un peintre que j’allais rencontrer à Balbec », Elstir : ils avaient tous deux « la même façon de présenter les choses dans l’ordre de nos perceptions, au lieu de les expliquer par leur cause ». Lorsqu’ils furent arrivés à Balbec, il laissa sa grand-mère chez une amie et reprit le train seul pour aller voir l'église de Balbec. Il fut sensible au lever du soleil vu en chemin de fer, à une laitière aperçue dans une gare. L'église de Balbec n'est pas au bord de la mer, mais sur une place provinciale. Il admira la Vierge du porche. Il retrouva sa grand-mère dans le train allant à Balbec-Plage, les noms des « stations » lui paraissant étranges, bien qu’il pût les comparer à ceux de villages voisins de Combray. À Balbec-Plage, ils allèrent au Grand-Hôtel où la grand-mère discuta des « conditions » avec le directeur, « sorte de poussah à la figure et à la voix pleines de cicatrices », « d’originalité roumaine » disait-il, mais « naturalisé Monégasque », tandis que le narrateur souffrait de son « manque total d’habitude », ressentait une telle « impression de solitude » qu’il voulait tout de suite « revenir à Paris ». Il fut très impressionné par l’ascenseur, sa chambre se trouvant au sommet de l'hôtel. Il était « brisé par la fatigue », avait « la fièvre », mais ne pouvait se coucher, l’angoisse l’étreignant car la chambre était « pleine de choses qui ne me connaissaient pas ». Toutefois, sa grand-mère, car « elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m’en épargnait une », vint au secours de son « pauvre loup », l’aida, pour lui éviter une crise nerveuse, à ôter ses bottines, à se déshabiller, à se coucher. Il compare « cet effroi de coucher dans une chambre inconnue » à la résistance de notre moi à la mort, dût-elle être suivie d'une résurrection en un moi différent. Il passa donc une assez mauvaise nuit. Le lendemain, il découvrit la mer, la lumière, le vent, les vacanciers : de « bons bourgeois » de cette région de France ; « une vieille dame au parfum fin et vieillot» (la marquise de Villeparisis) qui s’isolait volontairement ; « un hobereau et sa fille », M. et Mlle de Stermaria que « leur morgue préservait de toute sympathie humaine » ; une actrice et ses trois amis qui faisaient bande à part. Le narrateur, au contraire, aurait voulu plaire à beaucoup des inconnus qui l'entourait, en particulier lors de la garden-party hebdomadaire d’un « grand seigneur de la contrée » (M. de Cambremer). Il fut séduit par Mlle de Stermaria : « son joli visage pâle et presque bleuté », « sa haute taille », « sa démarche », « son hérédité, son éducation aristocratique » : « la tige héréditaire donnait à ce teint composé de sucs choisis la saveur d’un fruit exotique ou d’un cru célèbre. » ; elle portait, « enclose en elle », la poésie d'un château romanesque, d'une île bretonne. Il fut impressionné par le directeur général des palaces. Il regrettait : « Ma vie dans l’hôtel était rendue non seulement triste parce que je n’y avais pas de relations, mais incommode parce que Françoise en avait noué de nombreuses. » Sa grand-mère finit par tomber sur la marquise de Villeparisis qui avait été une amie de pensionnat. Mme de Villeparisis, elle, tante de la duchesse de Guermantes ainsi que de Robert de Saint-Loup, rencontra la princesse de Luxembourg (« nièce du roi d’Angleterre et de l’empereur d’Autriche »). Elle était, par les lettres de Norpois, tenue au courant du voyage que le père du narrateur faisait avec lui en Espagne. Dans cette société du Grand-Hôtel se côtoyaient bourgeoisie et faubourg Saint-Germain. Le médecin de Balbec, ayant été appelé « pour un accès de fièvre» que le narrateur avait eu et ayant recommandé de ne « pas rester toute la journée au bord de la mer » (la mer ou plutôt les mers car, note-t-il, « je ne vis jamais deux fois la même»), le narrateur et sa grand-mère firent des promenades en calèche avec Mme de Villeparisis. Comme il aimait les églises, elle lui fit voir « celle de Carqueville, toute cachée sous son vieux lierre ». La conversation de Mme de Villeparisis révélait qu’« elle était plus ‘’libérale’’ que même la plus grande partie de la bourgeoisie. » Le narrateur regrettait que la voiture allât si vite car cela l’empêchait de goûter la beauté des jeunes filles, ce qui lui inspirait ces réflexions : « Était-ce parce que je ne l’avais qu’entr’aperçue que je l’avais trouvée si belle? » ; « si l’imagination est entraînée par le désir de ce que nous ne pouvons posséder, son essor n’est pas limité par une réalité complètement perçue dans ces rencontres où les charmes de la passante sont généralement en relation directe avec la rapidité du passage» ; la beauté « est-elle en ce monde autre chose que la partie de complément qu’ajoute à une passante fragmentaire et fugitive notre imagination surexcitée par le regret» ; « la beauté est une suite d’hypothèses que rétrécit la laideur en barrant la route que nous voyions déjà s’ouvrir sur l’inconnu ». Il en vint à trouver « quelque sagesse aux philosophes qui nous recommandent de borner nos désirs (si toutefois ils veulent parler du désir des êtres, car c’est le seul qui puisse laisser de l’anxiété, s’appliquant à de l’inconnu conscient. Supposer que la philosophie veut parler du désir des richesses serait trop absurde.) » Il remarqua « une laitière qui vint d’une ferme apporter un supplément de crème à l’hôtel », une « belle pêcheuse » au « teint bruni », aux « yeux doux » mais au « regard daidaigneux ». Il remarqua aussi les trois arbres d'Hudimesnil qui lui rappelèrent « les clochers de Martinville », et se demanda quel souvenir, quel secret se cachait en eux. Cette fois, la question resta sans réponse. Un jour vint à l’hôtel la grosse duchesse de La Rochefoucauld qui riait elle-même de ses « amples proportions ». Il se dit que les qualités mondaines n’étaient pas nécessaires pour avoir du génie, comme l’avaient prouvé « un Baudelaire, un Poe, un Verlaine, un Rimbaud ». Il déclara à sa grand-mère : « Sans toi je ne pourrai pas vivre », ce à quoi elle répondit : « Il faut nous faire un cœur plus dur que ça. » Mme de Villeparisis reçut un neveu, le marquis Robert de Saint-Loup, jeune officier brillant et très élégant « qui préparait Saumur, actuellement en garnison dans le voisinage, à Doncières. » Le narrateur espéra « qu’il allait se prendre de sympathie pour moi, que je serais son ami préféré ». Mais, selon sa tante, « il était malheureusement tombé dans les griffes d’une mauvaise femme dont il était fou et qui ne le lâcherait pas. » Et, les jours suivants, le narrateur se désola : le beau militaire « ne cherchait pas à se rapprocher», cette morgue n’étant cependant pas aristocratique, comme son intelligence aurait pu l’apprendre au narrateur s’il n’avait été dans cet âge ingrat où l’on ne la consulte pas mais qui n’en est pas moins fécond : « L’adolescence est le seul temps où l’on ait appris quelque chose. » Mais, un jour, il rencontra la marquise et son neveu « dans un chemin si étroit qu’elle ne put faire autrement que de me présenter à lui» dans les yeux de qui « ne brilla pas la plus faible lueur de sympathie humaine ». Pourtant, il le revit, et le militaire ne lui parla « que de littérature, déclara après une longue causerie qu’il avait une envie extrême de me voir plusieurs heures par jour. » Alors « cet être dédaigneux devint le plus aimable, le plus prévenant jeune homme qu’[il eût] jamais rencontré. » « Il fut bien vite convenu entre lui et moi que nous étions devenus de grands amis pour toujours. » Mais le seul vrai bonheur du narrateur était, après leurs conversations, d’y mettre « une sorte d’ordre », d'extraire de lui-même ce qui y était caché. Alors, il « démêlait en Saint-Loup un être plus général que lui-même, le ‘’noble’’ », le considérait « comme une oeuve d’art ». Bloch était à Balbec avec ses sœurs et, pour le narrateur, cette tribu encombrante et mal élevée, « cette colonie juive était plus pittoresque qu’agréable » : « Toujours ensemble, sans mélange d’aucun autre élément […] ils formaient un cortège homogène en soi et entièrement dissemblable des gens qui les regardaient passer et les retrouvaient là tous les ans sans jamais échanger un salut avec eux ». Bloch l’agaçait par sa mauvaise prononciation du mot « lift », son mépris pour Ruskin, ses constantes allusions à la mythologie grecque, son amour-propre, le reproche qu’il lui fait de vouloir s’« élever vers la noblesse », d’être snob, car il exerçait sur Saint-Loup une ironie envieuse. Cela le fit méditer sur la variété des défauts et la similitude des vertus. « Bloch était mal élevé, névropathe, snob et, appartenant à une famille peu estimée, supportait comme au fond des mers les incalculables pressions que faisaient peser sur lui non seulement les chrétiens de la surface, mais les couches superposées des castes juives supérieures à la sienne, chacune accablant de son mépris celle qui lui était immédiatement inférieure. » Il dit à Saint-Loup du mal du narrateur et à celui-ci du mal de l’autre, puis les invita tous deux à dîner chez son père qui aurait bien aimé pouvoir leur montrer son stéréoscope. Le dîner fut retardé car Saint-Loup attendait la visite d’un oncle appelé Palamède, qui, étant le baron de Charlus, appartenait à une très vieille aristocratie, qui « faisait la loi à toute la société dans sa jeunesse », qui, « beau comme il a été, avait dû en avoir des femmes », sans que Saint-Loup pût cependant dire « exactement lesquelles », sachant par contre qu’il avait pour lors d’étranges liens avec des hommes du peuple. Or, le lendemain, le narrateur se sentit regardé par « un homme d’une quarantaine d’années, très grand et assez gros, avec des moustaches très noires », aux « yeux dilatés par l’attention », aux « regards d’une extrême activité », qui « lança sur [lui] une suprême œillade à la fois hardie, prudente, rapide et profonde » ; puis il vit Mme de Villeparisis avec Robert de Saint-Loup et cet inconnu qu’elle lui présenta comme « [s]on neveu, le baron de Charlus », Palamède de Guermantes. Étant ainsi reporté à Combray, le narrateur reconnut en Charlus le monsieur du raidillon de Tansonville « au moment où Mme Swann avait appelé Gilberte ». Le baron invita le narrateur et sa grand-mère à venir prendre le thé. Pourtant, il ne le regarda pas, « ses yeux, qui n’étaient jamais fixés sur l’interlocuteur, se promenant perpétuellement dans toutes les directions » et sembla avoir oublié l’invitation qu’il avait faite. Puis, tout en causant avec Mme de Villeparisis et la grand-mère du narrateur, « il se contentait seulement, détournant par moments le regard investigateur de ses yeux pénétrants, de l’attacher sur [s]a figure, avec le même sérieux, le même air de préoccupation, que si elle eût été un manuscrit difficile à déchiffrer. » « Il avait à l’égard des hommes, et particulièrement des jeunes gens, une haine d’une violence qui rappelait celle de certains misogynes pour les femmes. » « Mais ce parti pris de virilité ne l’empêchait pas d’avoir des qualités de sensibilité des plus fines », comme il le montra en parlant de Mme de Sévigné, de La Fontaine et de Racine. Le narrateur devant aller se coucher et Saint-Loup ayant fait allusion « à la tristesse que éprouvais souvent le soir avant de m’endormir », Charlus vint dans sa chambre lui apporter un livre de Bergotte, lui déclarer : « Vous avez la jeunesse, et c’est toujours une séduction. » et apprécier sa tendresse pour sa grand-mère. Pourtant, le lendemain, il lui dit « en [lui] pinçant le cou, avec une familiarité et un rire vulgaires : ‘’Mais on s’en fiche bien de sa vieille grand-mère, hein? petite fripouille ! ‘’», lui tenant encore d’autres propos surprenants.

Eut lieu le dîner chez les Bloch. Le narrateur se rendit compte que les histoires drôles que racontait Bloch étaient en fait dues à son père, qu’« il y avait donc, enclavé en mon camarade Bloch, un père Bloch qui débitait des anecdotes saugrenues ». Il prétendait connaître des « gens célèbres » pour les avoir simplement vus de loin, ainsi de Bergotte sur lequel il portait des jugements tranchants et méprisants. Il jouait aussi de sa ressemblance avec le duc d’Aumale pour parader au Bois. Il faisait partie d’un ‘’Cercle des Ganaches’’ présidé par sir Israël Rufus. Il employait dans l’intimité un dialecte « mi-allemand, mi-juif ». Était aussi à table l'oncle Nissim Bernard qui était son souffre-douleur, car il proférait des mensonges par « goût de l’ostentation ». Bloch qui avait rencontré Mme Swann dans le train de ceinture prétendit qu’« elle voulut bien dénouer la sienne » en sa faveur. Bloch étant venu rendre visite au narrateur, Françoise fut très étonnée de sa médiocrité, comme elle fut déçue d’apprendre que Saint-Loup était républicain. « Il allait rarement dans le monde » où on lui reprochait « sa liaison avec une femme ‘’de théâtre’’ » qui « l’avait préservé du snobisme et guéri de la frivolité », « avait ouvert son esprit à l’invisible », « avait mis du sérieux dans sa vie ». Mais « elle l'avait pris en horreur » car, disait-elle, « elle était une intellectuelle et que lui, quoi qu’il prétendît, était, de naissance, un ennemi de l’intelligence » ; « avec lui elle gâchait son avenir d’artiste ». « Cette période dramatique de leur liaison […] avait commencé » quand elle avait dit chez une tante de Saint-Loup « des fragments d’une pièce symboliste », ce qui, joint à son costume, avait fait rire « cette assemblée d’hommes de cercle et de duchesses ». De ce fait, « elle lui avait défendu de rester à Paris où sa présence l’exaspérait et l’avait forcé de prendre son congé à Balbec» où « il passait la plus grande partie de son temps à lui envoyer des lettres et des dépêches », tandis qu’« elle lui faisait attendre indéfiniment des réponses d’ailleurs dénuées de sens ». Saint-Loup ayant proposé à sa grand-mère de la photographier, le narrateur fut étonné de son acceptation, montra sa « mauvaise humeur », ce qui fit qu’elle lui opposa « une indifférence si nouvelle de sa part ».

Le narrateur remarqua, sur la digue, « cinq ou six fillettes » dont l’une « poussait devant elle, de la main, sa bicyclette », tandis que « deux autres tenaient des ‘’clubs’’ de golf », chacune montrant « un parfait assouplissement de son propre corps et un mépris sincère du reste de l’humanité », toutes ayant « de la beauté ». L’une d’elles « sauta par-dessus un vieillard épouvanté », une autre disant avec ironie : « C' pauvre vieux, i m' fait d'la peine, il a l’air à moitié crevé.» Peu à peu leurs traits s'individualisèrent, et il passa à côté de « la brune aux grosses joues qui poussait une bicyclette », qui était « coiffée d’un polo », et désira douloureusement la « posséder ». En fait, nuance-t-il, elle « n’était pas celle qui me plaisait le plus, justement parce qu’elle était brune et que, depuis le jour où dans le petit raidillon de Tansonville, j’avais vu Gilberte, une jeune fille rousse à la peau dorée était restée pour moi l’idéal inaccessible. » Il apprit que l’une de ces jeunes fille s’appelait Simonet. Mais il rentra dans sa chambre, d’où il put, au fil de la saison, apprécier différents tableaux de la mer. Saint-Loup et lui allèrent dîner à Rivebelle. Lui revint son souci d’écrire, « espérance que décevait chaque jour l’ennui que j’éprouvais à me mettre devant une table à commencer une étude critique ou un roman ». Au restaurant, il observa « l’incessante révolution des servants [sic] innombrables ». Il ressentait une euphorie due à l'alcool et à la musique. Saint-Loup connaissait plusieurs des femmes qui se trouvaient là car « avant qu’il eût fait la connaissance de sa maîtresse actuelle, il avait en effet vécu dans le monde restreint de la noce ». De retour dans sa chambre, le narrateur ne put, comme souvent, trouver le sommeil.

Dans ce restaurant, ils remarquèrent « un homme de grande taille, très musclé, aux traits réguliers, à la barbe grisonnante, mais de qui le regard songeur restait fixé avec application dans le vide. » Le patron leur apprit que c’était le peintre Elstir, « un artiste très connu, de grande valeur », et le narrateur se souvint que Swann lui avait parlé de lui. Ils l’invitèrent à leur table, et il demanda au narrateur « d’aller le voir à son atelier de Balbec ». Sa grand-mère l’incitait à le faire, mais, ayant vu une jeune fille qui ressemblait à celle à la bicyclette, il reprit son enquête sur ce « petit monde à part animé d’une vie commune » qu’était le groupe des jeunes filles, son attente des occasions où il pouvait les apercevoir, « les aimant toutes ». Il se souvenait de son amour pour Gilberte, occasion où il s’était « rendu compte qu’en étant amoureux d’une femme nous projetons simplement en elle un état de notre âme ; que par conséquent l’important n’est pas la valeur de la femme, mais la profondeur de l’état.» Mais il dut « finir par obéir à [s]a grand-mère » pour se rendre chez EIstir dont l’atelier lui « apparut comme le laboratoire d’une sorte de nouvelle création du monde ». Ses tableaux appartenaient à « la manière mythologique et celle où il avait subi l’influence du Japon», mais, dans l’atelier, il n’y avait « guère que des marines prises ici, à Balbec dont le charme consistait en une sorte de métamorphose des choses représentées analogue à celle qu’en poésie on nomme métaphore ». Il révéla au narrateur la beauté, qu’il n'avait pas su voir, de l'église de Balbec. Il lui fit aussi un éloge exalté du rêve. De l’atelier, le narrateur vit passer « la jeune cycliste de la bande » ; or elle salua Elstir qui lui apprit qu’elle s’appelait Albertine Simonet, que la bande était formée de « filles d’une petite bourgeoisie fort riche, du monde de l’industrie et des affaires ». Le narrateur remarqua dans l’atelier une aquarelle qui le séduisit ; c’était « le portrait d’une jeune femme pas jolie, mais d’un type curieux », « une jeune actrice d’autrefois en demi-travesti » : « Miss Sacripant », toile que le peintre avait faite dans sa jeunesse et qu’il ne voulait pas que sa femme vît. Celle-ci, qu’il appelait « Ma belle Gabrielle ! », avait été son idéal de beauté, l'artiste vieillissant cherchant dans la vie la beauté qu'il n'a plus la force d'extraire de lui-même. L’espoir du narrateur d’être présenté par Elstir à la bande des jeunes filles fut déçu. Il se rendait compte que « certaines modifications dans l’aspect, l’importance, la grandeur d’un être peuvent tenir aussi à la variabilité de certains états interposés entre cet être et nous. L’un de ceux qui jouent à cet égard le rôle le plus considérable est la croyance». S’y ajoute le « néant de l'amour ». Le peintre lui apprit que « Miss Sacripant », c'était Mme Swann, et qu’il avait été celui que les Verdurin surnommaient « M. Biche » et qui tenait des propos populaciers, reconnaissant : « Il n’y a pas d’homme si sage qu’il soit qui n’ait à telle époque de sa jeunesse prononcé des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir lui soit désagréable et qu’il souhaiterait être aboli. » Il conclut : « On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même». Saint-Loup se préparant à partir, la grand-mère du narrateur voulant marquer « sa reconnaissance de tant de gentillesses qu’il avait eues» lui offrit des lettres de Proudhon. Puis il prit « le petit ‘’tortillard’’» après avoir découragé Bloch de venir le voir à Doncières. Elstir ayant révélé au narrateur la beauté des natures mortes, il essayait de la retrouver dans la réalité. Il obtint que le peintre donnât chez lui une matinée où il rencontrerait Albertine. Mais il dut reconnaître : « Mon intelligence jugeait ce plaisir fort peu précieux, depuis qu’il était assuré. Mais en moi, la volonté ne partagea pas un instant cette illusion. » Il découvrit alors une autre Albertine : « la bacchante à bicyclette, la muse orgiaque du golf » n'était plus qu'une jeune fille bien élevée. Au cours de la discusion, il affirma qu’il voyait mal la diférence entre une toilette de grand couturier et une toilette quelconque. Albertine soutint qu’elle est très perceptible aux connaisseurs, et Elstir fut d’accord avec elle, bien que la différence, dit-il, ne soit pas « aussi profonde qu’entre une statue de la cathédrale de Reims et de l’église Saint-Augustin. » Désappointé, le narrateur décida de ne plus chercher à la voir. Mais, sur la digue, il fut abordé par une Albertine « portant un toquet et un manchon », qui n’avait plus de « bonnes façons » mais de nouveau les manières « petite bande». Ils rencontrèrent alors Octave, un jeune homme beau, riche, au goût sûr, mais sans « la moindre culture intellectuelle », dont elle lui dit que c’était « un gigolo ». Ils croisèrent Bloch qu’Albertine traita d’« ostrogoth ». Puis passèrent « les demoiselles d’Ambresac » dont, selon Albertine, l’une d’elles était « fiancée au marquis de Saint-Loup ». Albertine montrait du goût dans ses toilettes et une bonne connaissance de la peinture car, aux yeux du narrateur, « elle était très intelligente et dans les choses qu’elle disait, sa bêtise n’était pas sienne, mais celle de son milieu et celle de son âge. » Le narrateur fut présenté à d’autres jeunes filles de la bande : Andrée, qui lui plaisait mais lui fit un mensonge ; Gisèle qu’il regarda avec tant d’insistance qu’Albertine en fut jalouse ; Rosemonde. Il connut ainsi « toute la petite bande », « remontant de corolle en corolle dans cette chaîne de fleurs ». Il leur sacrifia toutes ses autres relations. Il trouvait qu’« Albertine avait quelque chose de la Gilberte des premiers temps » parce que c’est notre tempérament qui choisit « ces successives amours ». « La satisfaction et la bonne humeur de Françoise étant en proportion directe de la difficulté des choses qu’on lui demandait» comme « celles qu’elle avait à faire à Balbec étaient aisées, elle montrait presque toujours du mécontentement. » Le narrateur ne voulut plus voir Balbec dans les brumes dont ses rêves l'enveloppaient, mais dans la lumière d'EIstir, avec « les effets de soleil, même les régates, les courses de chevaux ». Il tenait avec le peintre d’enrichissantes conversations qui lui apprenaient à mieux voir la réalité. Il se promena avec la bande, et ils virent les sœurs de Bloch, le narrateur pouvant constater « que ce n’était pas de sentiments de sympathie envers le peuple élu qu’étaient animées ces jeunes bourgeoises, de familles dévotes, et qui devaient croire aisément que les juifs égorgeaient les enfants chrétiens. » Mais il devait reconnaître que « les sœurs de Bloch, à la fois trop habillées et à demi nues, l’air languissant, hardi, fastueux et souillon, ne produisaient pas une impression excellente. » Le narrateur et les jeunes filles de la bande allaient goûter dans des fermes ou pique-niquer sur des falaises. Ils jouaient à des jeux, comme le furet, et il appréciait le rafraîchissement que donne la beauté mobile de la jeunesse. Il dissuada Saint-Loup qui voulait venir le voir puisque lui-même ne se rendait pas à Doncières, car il en était arrivé à considérer l'amitié comme « une abdication de soi ». Il écoutait « avec délices » le « pépiement » des jeunes filles. Gisèle, qui était partie passer « son certificat d’études », écrivit qu’elle avait eu à choisir, pour la composition française, entre ces deux sujets : « Sophocle écrit des Enfers à Racine pour le consoler de l’insuccès d’’’Athalie’’ » - « Vous supposerez qu’après la première représentation d’’’Esther’’, Mme de Sévigné écrit à Mme de La Fayette pour lui dire combien elle a regretté son absence. » ; elle avait choisi le premier et Albertine leur lut sa composition dont Andrée fit une critique sévère. Le narrateur éprouvait un « état amoureux divisé simultanément entre plusieurs jeunes filles. Divisé ou plutôt indivis. » Il observait aussi que « la perpétuelle et féconde surprise qui rendait si salutaires et assouplissants pour moi ces rendez-vous quotidiens avec les belles jeunes filles du bord de la mer était faite, tout autant de découvertes, de réminiscences », qu’il y avait confrontation du souvenir à une réalité toujours nouvelle. Il se rendit compte qu’il préférait Albertine lors d’une partie de furet où il aurait aimé être son voisin et pouvoir toucher ses mains dont la pression avait « une douceur sensuelle ». La découverte d’aubépines fit ressurgir « une atmosphère d’anciens mois de Marie, d’après-midi du dimanche, de croyances, d’erreurs oubliées. » Il fit à Andrée des éloges d’Albertine, en espérant qu’elle les lui répétât ; mais cette bonté « qu’elle manifestait à tout moment par distinction morale, par sensibilité, par noble volonté de se montrer bonne amie » lui paraissait douteuse ; elle lui apprit qu’Albertine étant pauvre était « immariable ». Au pied des rochers des Creuniers, il distingua « les Déesses marines qu’Elstir avait guettées et surprises ». S’il savait qu’il aimait Albertine, « la déclaration de ma tendresse à celle que j’aimais ne me semblait plus une des scènes capitales et nécessaires de l’amour ». Il apprit qu’Albertine devait passer une nuit au Grand-Hôtel, mais Andrée le prévint : mais Andrée le prévint : « Albertine ne voudra pas vous voir, si elle vient seule à l’hôtelCela ne serait pas protocolaire […] Je vous dis cela parce que je connais les idées d’Albertine.» Et, en effet, comme il voulut l’embrasser, elle le menaça : « Finissez ou je sonne » et elle le fit.

Il aurait voulu reporter son amour sur telle ou telle de ses amies, mais l’attraction exercée par Albertine était trop grande. Même si elle n’avait « pas un sou de dot » et vivait « assez mal d’ailleurs à la charge de M. Bontemps », elle était souvent invitée, jouissait d’une « sorte de vogue ». Elle lui pardonna son incartade, et l’explication franche à ce sujet qu’ils eurent à ce sujet lui donna « une impression très douce », dont il put cependant annoncer les « grandes et fâcheuses conséquences, car ce fut par elle que commença à se former ce sentiment presque familial, ce noyau moral qui devait toujours subsister au milieu de mon amour pour Albertine. » Il put feindre d’aimer Andrée, mais « elle était trop intellectuelle, trop nerveuse, trop maladive, trop semblable à moi ». Il dut affronter les souffrances qu'entraîne une erreur initiale sur la personne aimée. Il constatait que les visages de ses amies étaient « irréductibles les uns aux autres », qu’Albertine était différente d’un jour à l’autre. Il les avait vues d’abord comme des créatures surnaturelles et elles étaient devenues de simples jeunes filles, mais quelque chose subsistait en elles de leur premier mystère. L'hôtel allait fermer. Le narrateur et sa grand-mère partirent, Balbec étant devenu, dans l'arrière-saison, humide et froid comme dans ses premiers rêves, mais sa mémoire ne le revoyait plus qu'au grand jour de l'été « dans sa robe d'or ».

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