Essai sur L’Esprit de l’Azerbaïdjan








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Babak Khurramdin. (795- 838)

La « Religion joyeuse » - lointain ancêtre, il se peut, du titre retenu par Nietzsche pour désigner la philosophie, c’est-à-dire le « gai savoir » plutôt que les « tristes croyances » - est aussi fréquemment désignée par les expressions « mouvement rouge » ou « mouvement des habits rouges » en référence à la couleur du couvre-chef des adeptes, à la couleur du sang et de la vie, de la beauté du monde et des plaisirs érotiques.

Ce mouvement existait en terre azérie bien avant la conquête arabe : l'enjeu des Khurramites n'était donc pas de nier l'Islam en prenant son départ en lui ; il s'agissait plutôt de lui résister, de refuser le cortège d'obligations et d'interdits que cette religion monolithique entendait imposer en terre de feu.

La résistance à l'Islam n'est pas née avec le mouvement de la religion joyeuse ; elle fut aussi le fait des Zoroastriens dont les envahisseurs arabes avaient exigé la destruction des livres et programmé l'extermination, mais le combat de Babak pour l'indépendance politique et la liberté des mœurs fut certainement l’un des plus emblématiques du pays caucasien.

Al-Mu'tasim, calife abasside qui avait transféré son Palais de Bagdad à Samarra, décida d'envoyer contre Babak l'Azéri un général perse du nom d'Afchîn. Celui- ci emporta une première bataille contre l'armée de Babak et ponctua cette première victoire par l'envoi au califat de Samarra de cent têtes d'officiers ; il poursuivit son action répressive par l'installation dans Ardabil d'un camp retranché qui bloqua l'entrée des défilés qui conduisaient à la forteresse d'où Babak lançait ses raids contre les caravanes et les troupes d'occupation arabes. Babak échappa longtemps aux embuscades et pièges qui lui furent tendus.

Aussi, Afchîn se résolut-il à contourner les défilés pour tenter de prendre le nid d'aigles par une escalade que devraient effectuer ses forces d'élite. Celles-ci furent vaincues par la neige et le froid ; le Persan aux ordres du califat arabe fut donc contraint d'attendre le printemps et les nombreux renforts que lui manda Al-Mu'tasim.

Incapable de briser l'encerclement, Babak contracta une alliance avec le byzantin Théophile II : ils entrèrent en Cilicie et s'emparèrent de Tarse1, ce qui fut le signal d'une internationalisation du conflit.

Al-Mu'tasim fit appel aux villes de Mossoul et de Bagdad ainsi qu'à tout l'Irak pour lever une armée de cent mille hommes et reprendre Tarse. Afchîn continuait ses assauts contre la forteresse de Babak, mais celle-ci tenait bon et à la faveur d'une trêve, Babak réussit à s'enfuir avec l'aide d'un prince arménien : Sahl Smbatean.

L'Arménie christianisée résistait elle aussi à l'invasion arabe et à l'islamisation, mais l'appât du gain fut plus fort que la logique de l'alliance et l'Arménien trahit l'Azéri : Babak fut livré au calife de Samarra.

Celui-ci ordonna que le résistant rouge soit hissé sur un éléphant qui traversa la ville afin de montrer au peuple que la résistance à l'Islam avait pris fin : les chirurgiens du calife lui coupèrent les mains et les pieds ; ensuite, on lui ouvrit le ventre et on lui coupa la gorge ; son corps mutilé fut suspendu au gibet de Samarra tandis que sa tête fut envoyée dans toutes les villes d'Irak et du Khorassan afin d'y être exhibée ; elle termina ce périple exemplatif à Nichapur, piquée à la pointe d'un poteau.

Ce héros dont on trouve nombre de statues dans l’Azerbaïdjan d’aujourd’hui, en particulier au Nakhchivan ne fut pas seulement l'homme de la résistance armée contre l'invasion arabo-musulmane, il ne fut pas seulement l'adepte le plus convaincu de cette variante du zoroastrisme que fut « la religion joyeuse », il fut aussi l'un des grands promoteurs de la langue perse et l'un des précurseurs de la nation caucasienne, dont nous verrons plus avant qu'elle n'a pas perdu tout sens, y compris à la lumière du conflit opposant Arménie et Azerbaïdjan.
Mais n'anticipons pas.
Il suffit pour notre présent propos de souligner combien la mort de Babak et celle de son frère Abd- Allah supplicié à Bagdad dans des conditions à peu près similaires — on dit que sa première main ayant été tranchée, il s'aspergea le visage de son propre sang afin de priver ses bourreaux de la joie de le voir pâlir- ne furent pas suffisantes pour éradiquer en terre azérie toute résistance éthique à l'Islam : Babak eut des descendants tout au long de la période médiévale et son histoire est demeurée une grand source d'inspiration pour le trait le plus distinctif de l'Azerbaïdjan : la poésie ou si l'on préfère la fusion de l'éthique et de l'esthétique.


13 § Nizâmî de Gandja : la création de l’éthique azérie, un modèle pour la civilisation mondiale.

Nizâmî, le poète national azéri est né vers 1141 et est mort vers 1209 à Gandja, qui est aujourd’hui la deuxième ville d’Azerbaïdjan. Elle fut annexée par la Russie en 1804, rebaptisée en 1817 Elizavetpol en l’honneur de la tsarine Elizabeth épouse d’Alexandre 1er, elle redevint en 1916 la capitale temporaire de la nouvelle République d’Azerbaïdjan, mais fut occupée par l’Armée rouge dès 1920 et rebaptisée Kirovabad en 1935 en l’honneur de Kirov, le membre du comité central de l’Union Soviétique qui, après la conquête de la Géorgie en 1921, avait été envoyé à Bakou comme chef du Parti Communiste d’Azerbaïdjan.

Stalinien orthodoxe, Kirov a été élu en 1934 au poste de Secrétaire du Comité Central du Parti Communiste, mais opposé à la politique de surindustrialisation voulue par Staline et Molotov il sera assassiné le 1er décembre de l’année, ce qui en fait marquera le début de la Terreur Rouge ou en tous cas coïncida avec les commencements de celle-ci.

Si à l’exemple de celui qu’il présentait comme sa principale source, Ferdowsi, Nizâmî fit de très vifs et très brillants éloges du vin, il déclarait n’en avoir jamais bu une goutte ; il était sunnite et soûfi.

Nizâmî était né au temps de l’Empire Seldjoukide, dont la capitale était Merv dans l’actuel Turkménistan ; cet empire dirigé par le Sultan Sandjar avait commencé à vaincre la Rome d’Orient. Vivant pendant la transition de la souveraineté arabe à la souveraineté turque, Nizâmi adopta pourtant la langue persane tout en devenant le défenseur et le garant de la foi musulmane.

A la différence de la poésie de Ferdowsi, celle de Nizâmî critique ouvertement les pouvoirs politiques ; son œuvre est inséparable de l’éthique.

Loin de cautionner aveuglément les décisions prises par les sultans, il n’hésite pas à les admonester et à leur faire durement la leçon. Ainsi, évoque- t-il souvent la fable du pâtre, du chien et du troupeau, autrement dit du Monarque, du Ministre et du Peuple. Le berger avait pendu son chien parce que celui-ci avait laissé les loups attaquer ses brebis : Bahrâm-Gour fera crucifier son vizir parce que loin de servir le peuple, il l’exploitait et ne poursuivait que son propre intérêt.

Le dragon du mal se trouve être au dehors dans les calamités naturelles ou les envahisseurs, mais au-dedans de la cité il se trouve avant tout constitué par les fonctionnaires corrompus.

Cette analyse caustique des dangers inhérents à l’exercice des pouvoirs politiques se fondait sur la seule puissance de  la poésie : Nizâmî avait signifié ceci par le simple choix de son nom de plume, lequel signifiait « Mille et un noms », faisait ainsi référence à son aptitude à dépasser le récit de littérature populaire « les Mille et une nuits » et rendait par la même occasion un hommage appuyé à Nizâmî-el-Malk dont « le Livre de la Politique » avait énuméré les qualités éthiques requises pour faire un homme d’Etat.

Cet ouvrage contait lui aussi la fable du chien pendu par le berger kurde, laquelle historiette aurait donc conduit Barhâm-Gour à faire crucifier son Ministre.
Barhâm-Gour, rappelons-le, est le roi perse qui stoppa victorieusement l’avancée des Huns en 427, exploit historique qui fut à la base des affabulations ayant permis la construction de sa légende.
Nizâmî a donc « positivé » et « sublimé » le prince Barhâm, mais sans se résoudre à flatter la puissance politique ou verser dans le sectarisme identitaire : il y a des justes dans tous les camps et en chacun de ceux-ci des injustes qui sont toujours, hélas, les plus nombreux.

Les princes, ajoutait-il, sont « comme le feu : ils sont beaux de loin mais à les fréquenter de trop près, on s’y brûle. »
Nizâmî ne fut jamais un courtisan : sa renommée n’en fut que plus légitime et plus grande.

Il était tenu par les rois pour ce qu’il était véritablement : le Prince de l’Invisible qui depuis son retrait et sa demeure poétique dominait le monde visible.
Contemporain du grand juriste musulman Averroès, auteur de l’admirable « Discours Décisif » sur lequel nous reviendrons, contemporain de Sohrawardi (1155-1191) que nous avons déjà évoqué et d’Ibn ’Arabi (1165-1240), l’un des plus profonds commentateurs de Platon, Nizâmî s’est aussi très largement inspiré d’Ibn Sinâ (980-1037), connu en Europe sous le nom d’Avicenne.
Dans l’ordre chronologique établi par Alessandro Bausani, les cinq chefs-d’œuvre de Nizâmî sont :


  • « Le Trésors des secrets » (1176)

  • « Chosroès et la Très-Douce Reine d’Arménie » (1180)

  • « La Belle-de-Nuit et le Fou-d’Amour » (1188)

  • « La Geste d’Alexandre » (1191-1209)

  • « Le Pavillon des Sept Princesses » (1197).



Le premier ouvrage est un recueil d’anecdotes soucieuses d’introduire en politique une distanciation éthique ; les deux suivants forment les modèles, quasiment les archétypes de toute poésie de l’Amour ; ils valent de Chrétien de Troyes à Shakespeare, d’Amîr Khosrô de Delhi à Orhan Pamuk, de Fozouli de Bagdad à Dante Alighieri…

La Geste d’Alexandre n’est pas seulement le récit des exploits du Conquérant ; ce livre est aussi l’éloge et l’exposé de la pensée de son célèbre précepteur Aristote et plus encore est-il la mise en forme d’une quête initiatique du vrai Graal : le sens de la vie.

L’œuvre s’enrichit en outre de tous les savoirs en arithmétique, alchimie, mathématique et physique qu’avait rassemblés l’école d’Alexandrie et, on pourrait dire qu’il « islamise » en les unissant les mythologies grecque et sumérienne.

Le thème de la recherche d’un sens de la vie qui se dérobe est repris dans le cinquième conte de son immense et insurpassable : Le Pavillon des Sept Princesses qui est comme l’union amoureuse des Sept grandes Civilisations pré islamiques, union dont la civilisation mondiale gagnerait à s’inspirer.

Il n’est pas un peintre, pas un miniaturiste, pas un poète, pas un philosophe, pas un homme politique digne de ce nom qui ne trouverait à s’améliorer en s’initiant aux thématiques emboîtées par le grand génie de Gandja.

L’origine de celles-ci est située par Nizâmî dans la Perse d’avant l’Islam, dans un temps immémorial et fabuleux, dont l’actualité est éternelle : elle provient d’un hier toujours assorti d’un avant-hier.

Le principe des principes existait avant l’Islam, viva avec lui et vaudra encore après lui si les hommes cheminent ou plutôt s’aventurent un jour vers l’union primordiale des civilisations plutôt que de cultiver l’idée d’un choc incessant entre celles-ci.

Chacune des civilisations pourrait se voir dans cette œuvre comme dans un miroir où elle pourrait découvrir sa beauté en même temps que les défauts qui la menacent et dont la source se perd dans les fonds les plus bas de l’âme humaine.

A mille lieues de tous les prophètes qui parlent toujours au nom de quelqu’un d’autre en se revendiquant de Dieu, Nizâmî, comme Zarathoustra ne parle qu’au nom de lui-même et préfère prendre le risque de déplaire à son auditoire et de rompre avec lui, plutôt que de trahir sa pensée en l’édulcorant, en lui apportant un habillage diplomatique : son œuvre est poétique, mais aussi parrèsiaste2.

Nizâmî est un penseur de l’envergure de Zarathoustra, celui dont ni Alexandre le Grand qui en détruisit les écrits après avoir pris le soin de les avoir fait traduire et que ni l’islam qui voulut en extirper du monde jusqu'au souvenir n' ont réussi à totalement éradiquer.

Quelque chose de l'esprit de Zarathoustra semble avoir survécu à ces invasions et traversé les siècles.

Ce penseur de la coexistence en l'homme du bon et du mauvais, du surhomme et du sous-homme a prêché une morale d'action fondée comme chez Platon sur l'idée que rien n'est supérieur à la « Justice », cette Idée des Idées dont la vraie traduction moderne est, comme l'indique Hegel : « Liberté ».

14 § Retour à la question éthique

Les mentalités éthiques et les valeurs qui les structurent évoluent plus lentement que les révolutions politiques ou les bouleversements économiques : certes, il arrive aussi que l'éthique se modifie ; la manière d'aimer telle que la conceptualise « Le Banquet » de Platon est peu compatible avec la sacralisation chrétienne du mariage ou avec le culte du divorce que proposent les séries télévisées américaines telles que « Les plaisirs et les jours » ou « Top models » ; elles évoluent donc, qui oserait ou pourrait le nier, mais le rythme jusqu'ici a été plus lent ; il ne se comprend que sur des périodes plus longues…

Quoi qu'il en soit de cette question, l'éthique comme l'économie ne s'effectue et ne se vit que dans un contexte politique ; elle est une affaire interhumaine et dès qu'il y a des hommes, il y a de la politique, laquelle se déploie et s'exerce inévitablement à partir de ce que Hegel qualifiait de «prise de terres », de « Landsnahme» : l'appropriation collective d'un territoire qui définit un « au-dedans » et un dehors, un « chez soi » où s'organise un Ordre localisé et un lieu d'étrangeté ou d'extériorité qui soit échappe à la stabilisation tutélaire qui est celle des Etats, soit relève d'un Ordre étatique différent et concurrent.

A l'instar de l'économie, l'éthique est toujours de l'éthique politique et si loin que l'archéologie et l'histoire nous permettent de remonter le temps, nous trouvons chez l'humain, comme chez les animaux vivant en groupe ou en bande, un Ordre qui tend à se perpétuer, à se conserver et à se reproduire.

Il n'y a donc pas à rechercher une origine de la politique, car celle-ci fait corps avec l'existence des hommes : leur hominisation est toujours au sens large un processus d'étatisation et d'urbanisation générateur de ces « Cités  Etats » dont parlait Platon et qui bien avant lui et bien avant l'époque homérique existaient entièrement développées, par exemple, au sein de la très grande civilisation sumérienne dont l'orbite s'étendait avec certitude jusqu'à la Syrie et l'Azerbaïdjan.

Cinq mille ans avant Jésus-Christ, selon la datation arbitraire retenue par notre étrange calendrier, Uruk, l'actuelle Warka située dans le Sud Est de l'Irak, avait tout inventé de ce dont nous autres Européens n'avons que trop tendance à nous imaginer avoir été les initiateurs.

Cette « Cité-Etat » à vocation impérialiste, issue d'une sédentarisation due à la culture de l'épeautre et à d'immenses travaux d'irrigation avait découvert, citons en vrac la roue et la domestication de l'onagre sauvage, l'araire à soc et le commerce caravanier, les briques et l'architecture la plus développée perceptible en particulier dans les temples consacrés à la Ianna, déesse des plaisirs du sexe et de la fertilité ; Uruk connaissait le bicamérisme des assemblées politiques, le travail du cuivre, la statuaire la plus raffinée, la mathématique, l'esclavage, l'argent, les échanges commerciaux à échelle internationale, la bière et tant d'autres choses dont l'une d'une importance incommensurable : l' écriture.

D'une grande utilité par ses fonctions de gestion matérielle, de comptabilité et de création d'archives, d'établissement d'inventaires et de bilans, l'écriture fut avant tout l'art le plus décisif des conceptualisations métaphysiques qui ordonnent et pour ainsi dire sculptent les mentalités, gravent les tables de leurs valeurs éthiques.

La perception de son importance est attestée par un récit légendaire ayant trait aux relations politiques et diplomatiques du royaume d'Uruk et du royaume d'Aratta dont la localisation demeure sujette à discussions et recherches scientifiques.

Ceci n'est pas ce qui importe le plus pour notre propos, car si les frontières entre les royaumes et les Etats existent de manière immémoriale et demeurent de fort brûlante actualité, le tracé de celles-ci ne cesse de se modifier au cours de l'histoire et parfois même de s'effacer complètement, par exemple, lorsqu'à la civilisation succède la barbarie.

Celle-ci ne vient pas « avant » ; elle n'est pas le rudiment d'un quelconque progrès, elle est exclusivement la force secondaire et réactive qui ruine et détruit les plus hautes créations humaines.

La barbarie vient toujours en deuxième lieu, mais elle revient toujours ; cela est aussi inexorable que le retour des hivers.

Ce n'est pourtant pas cette loi cyclique de l'histoire qui va retenir maintenant notre attention, c'est la signification que la civilisation sumérienne accordait à l'écriture dans ses relations avec les civilisations d'avant celle de Zarathoustra ou qui, contemporaines, en étaient clairement concurrentes.

La légende que nous évoquons porte sur le conflit ayant opposé le roi d'Uruk, Enmerkar au roi d'Aratta, Ensuhgirana.

Conseillé par Ianna, la déesse de l'amour physique et de la guerre, fille du Ciel, symbolisée par Vénus, l'étoile polaire, Enmerkar exige un tribut pour assurer la restauration du temple d'Enki, le dieu de l'eau douce et de la prospérité, de la vie et de l'intelligence ; ce temple monumental n'était pas situé à Uruk, ville de « la Maison du ciel », mais à Eridu, le long de l'Euphrate, non loin du golfe Persique.

Le tribut réclamé devait certes servir aussi à l'embellissement des sept temples d'Ianna honorant à Uruk la déesse du ciel, mais prioritairement devait-il être consacré au dieu des lacs, des sources et des rivières.

Quoi qu'il en fût, en dépit des menaces de représailles, le roi d'Aratta refusa de se plier aux exigences d’Enmerkar en évoquant la protection d'Ianna dont il pensait bénéficier.

Un second messager vint lui faire savoir qu'Ianna lui préférait Uruk et que c'est elle-même qui avait eu l'idée d'exiger cette contribution exprimée en argent et en hommes.

Affligé, Ensuhgirana maintint son refus, mais effrayé par la guerre qui devenait imminente, il proposa de régler l'affaire par l'issue d'un combat où s'opposeraient les champions des deux villes, on dirait en droit germanique par l'organisation d'un duel donnant force de loi au vainqueur de l'épreuve et en droit onusien par l'ouverture d'une négociation diplomatique qui, durant le temps où elle a lieu, exclut « en principe » le recours aux violences armées.

La politique n'a attendu ni la Société des Nations, ni l'Organisation des Nations Unies pour avoir recours aux deux moyens qui sont les siens : la force et la ruse. C'est d'ailleurs celle-ci qui prévalut car Enmerkar accepta la proposition, mais au lieu de la voix vive d'un héraut, il fit parvenir une tablette écrite où l'on pouvait lire « le clou est enfoncé », ce qui signifiait en un seul trait : «j'accepte la transaction », mais aussi « je procède à l'appropriation de ton territoire par l'enfoncement symbolique d'un clou sur ton terrain ».

La victoire ne vint donc pas des armes, mais de la maîtrise de l'écriture capable de fixer les titres d'appropriation sur des tablettes d'argile.

Ce récit mythique noue on ne saurait plus explicitement le pouvoir politique et l'art de l'écrit dont l'invention fut commune à la Mésopotamie et quelques siècles plus tard à l'Azerbaïdjan zoroastrien.

Avant d'en venir, sinon à détailler, mais au moins à énumérer quelques-unes des nombreuses civilisations qui naquirent et périrent en territoire azéri antérieurement à la rédaction de l'Avesta, avant donc de nous focaliser sur le Sud du lac Ourima, il est nécessaire d’évoquer un autre héros mythique qui, comme Ianna pour Aphrodite, fut l'anticipation de l'une des plus fameuses figures de la mythologie grecque, Héraclès : Gilgamesh.

15 § « Gilgamesh » vu par quelques artistes d’aujourd’hui

Gilgamesh, descendant d'Enmekar, est le héros d'une épopée sumérienne qui connut au Proche Orient un immense succès : on en trouve traces en Egypte et en Anatolie, par exemple à Hattousa où l'on en découvrit une traduction en langue hittite.

Gilgamesh est un roi obsédé par la mort à laquelle il veut à tout prix échapper: sur le point d'y parvenir en ayant découvert une plante capable d'apporter l'éternelle jouvence à qui la consommerait, un serpent, l'animal le plus sage et le plus terrestre, magnifiquement figuré dans les oeuvres qu’'Anna Wilska a consacrées aux « animaux conceptuels de Nietzsche », un serpent donc vient à la lui dérober et à lui faire ainsi comprendre qu'il n'est pas dans la nature de l'homme d'être immortel, que la passion de l'éternité et de la résurrection est néfaste et qu'il faut humainement, « carpe diem », vivre en sachant que l'on a toujours des ennemis, en sachant vieillir en mûrissant sans devenir sénile et surtout, oui surtout, en sachant mourir.

Cette très élémentaire leçon de vie nous fut par ailleurs redonnée par l'une des plus belles femmes que nous ayons rencontrée : Ana Narinc.

Née en 1899 à Avakhil, dans la province de Shimakhi, elle a « vécu » sur trois siècles ; ses parents sont morts dans le tremblement de terre de 1902, elle échappa de justesse au génocide commis par les Arméniens en 1918, lutta à la même époque pour la première indépendance de l' Azerbaïdjan ; elle connut les deux guerres mondiales, la révolution russe et l'implosion du régime soviétique ; elle travailla dans les kolkhozes et elle continue à travailler, à planter des pommes de terre, à participer aux réunions politiques de « son » quartier pour réclamer de « son » député qu'il fasse asphalter les routes de son village et intervienne pour y faire venir le gaz...

Mère Narinc a encore des rêves, celui que la terre appartienne un jour aux pacifiques et qu'en tous cas l'Azerbaïdjan, à l'image de ce que réalisa l'Union européenne, parvienne aussi longtemps que possible à écarter de son territoire les guerres et leur infini cortège d'horreurs.
Cette dame de cent douze ans est un modèle de lucidité éthique et de la joie de vivre qui la fonde : elle sait que l'on ne choisit pas d'avoir ou non des ennemis, car ce sont eux qui ont l'initiative, qui nous choisissent ; elle a su vivre en aimant profondément la vie, qui en douterait, et certainement saura-t-elle mourir avec la dignité qui lui sied si bien.

Cette triple exigence constitue en effet la plus naturelle et donc la plus sage de toutes les sagesses.

16 § Retour vers la Mésopotamie d’avant la Perse

L'Epopée de Gilgamesh demeure au centre de l'éthique azérie telle que nous l’ avons vue pleinement manifestée dans la fête du Nouvel an, laquelle continue à partager avec les mythes mésopotamiens un grand nombre des plus grandes valeurs civilisatrices, celles qui durent et ne sont au vrai l'apanage d'aucune civilisation méritant ce nom. Il y a toujours en elles quelque chose qui appartient à toutes les civilisations et n’est le propre d’aucune : on peut se faire une assez bonne idée de ceci en visitant au Sud-Ouest de Bakou les roches coupantes, noires et jaunes de Gobustan, lesquelles dominent la mer Caspienne et ses plages à la manière d'un impérieux miracle géologique ; on peut y saisir comme sur le vif la naissance de l'identité de l'éthique et de la nature.

Ce site nous resitue au seuil de notre histoire et en même temps nous laisse imaginer l'au-delà de celle-ci, lorsque l'humanité toute entière aura peut-être connu le sort d'Icare.

Tambour en pierre qui résonnait et résonne encore sous l'impact de pierres maniées, roches gravées ou sculptées par elles-mêmes où sont figurés des aurochs, symboles de fertilité et des bateaux à rames, idéographes de l'ingéniosité qui permit aux terriens d'apprivoiser le feu et de dominer la mer, glissières creusées dans les rochers du sol afin de recueillir les eaux de pluie, têtes de lion issues de la montagne par l'effet d' « un hasard par lui-même annulé » et tout autour de ces espaces sacrés des volcans de boue incandescente, des sables salés où vient affleurer le coeur palpitant de la matière rouge dont le tournoiement répartit autour de soi les couleurs secondaires : l'or et l'argent, le jaune et le bleu, on pourrait dire la « palette d'Amann » comme utilisée par la nature elle-même dans sa souveraine inhumanité.

Champ de cailloux, désert endurci entre les gris rocheux et les bleutés célestes, les sombres asphaltes et les lumières de cuivre et de cuir, il y a en Azerbaïdjan une constante mêlée d’intemporalité et d'actualité appariées comme l'aigre et le doux, le frénétique et le serein, fierté de l'aigle et sagesse du serpent.

On peut encore découvrir, cette fois dans l'Azerbaïdjan iranien, au Sud Est du grand lac salé Ourmia, outre donc, vraisemblablement, les vestiges d'Aratta, la rivale d'Uruk déjà évoquée, ceux plus tardifs, des Etats de Lullubi et de Kuti qui s'étaient organisés en royaumes, en monarchies dynastiques.

Ces Etats - et d'autres encore mal identifiés dont on sait très peu ou dont, peut-être, les hommes ne sauront jamais rien- ont continué les échanges et les conflits avec la grande civilisation sumérienne qui s'était développée entre le Tigre et l'Euphrate, mais aussi eurent entre eux des luttes incessantes qui les conduisirent à leur perte confirmant, si besoin en était, la philosophie de l'histoire de Hegel, laquelle porte non sur les Etats et Empires disparus, mais sur le sens qu'il convient d'accorder à leur disparition.

Lorsqu'on mesure l'ampleur des conquêtes et des savoirs, des merveilles et des inventions disparus, on ne peut se départir d'un sentiment de tristesse ou de nostalgie amenant à se dire que si l'humanité ne cesse de manquer ainsi le meilleur de ses fins, c'est peut-être que c'est l'humanité elle-même qui, au fond, manque encore à force de se chercher hors d'elle-même, ailleurs ou demain, sans percevoir, c'est la thèse majeure de cet essai, que le passé et le présent de l'humanité sont au plus proche l'un de l'autre dans l'esprit azéri qui, en faisant retour vers lui-même, s'ouvre et nous ouvre un avenir d'espérance.

Mais n'anticipons pas trop et ne rêvons pas trop, car les divers retours vers lui-même de l'esprit azéri ont été parfois de terribles déclins.

Les Etats du troisième millénaire d'avant la naissance de Jésus se sont tous mutuellement détruits; ils se sont tant acharnés à se doter de nouvelles frontières que le tracé de celles-ci n'est plus sérieusement accessible au savoir des historiens : mais à quoi bon le savoir d'un passé s'il est tout à fait mort ?

Seule la vie mérite attention, autrement dit le passé qui nous intéresse est celui qui, toujours vivant, toujours actif habite quelque part dans l'archéologie des esprits.

L'anachronisme est au principe de nos analyses ; il permet de franchir en un seul bond quelques millénaires et leur cohorte de ruptures et de révolutions.

De tant et tant de bouleversements engendrés par les grands chocs des grandes civilisations qui virent s'affronter tant d'empires, parfois culturellement très proches, comme le fut de Sumer et d'Uruk celui fondé par Sargon Akkad à partir de Kish qui honorait elle aussi la déesse Ianna, mais sous un autre nom, celui d' Ishtar, peu d'éthique originale nous est parvenu dont nous pourrions encore faire bon usage.

Les Akkadiens, via le petit-fils de Sargon, Nâram-sin, «le roi des quatre rives » et surtout son petit-fils, le cruel Shar-Kali-Shari, « le roi régnant sur les rois », étendirent leur empire jusqu'à la Méditerranée et la mer Caspienne.

Une « Stèle de la victoire » conservée au Louvre commémore le succès qu'ils remportèrent contre les Lullubis.

Dans ce même esprit de rétrospective en survol, il faut encore citer l'empire assyrien qui, fondé dans la ville mésopotamienne d'Assur, rivalisa au sud avec l'empire babylonien et au nord repoussa le puissant empire hittite jusqu'à contraindre leur roi Hattusil à sceller une alliance avec l'Egypte de Ramsès II : ce « Traité de paix » ou si l'on préfère ce « pacte d'alliance militaire » signé en -1246 est, soulignons-le au passage, le plus ancien texte de diplomatie internationale qui soit historiquement connu.

En conformité aux précieuses indications du professeur Kamal Abdoulla, retenons encore la victoire que les Mannéens remportèrent contre les Assyriens : le royaume de Manna était situé au Sud-est du lac Ourmia tandis que les Scythes s'installaient au Nord de la rivière Araz. D'où venaient-ils ?

Des plaines glacées de Sibérie, des steppes d'Ukraine, mais peut-être aussi de Chine, d'Inde, d'Afghanistan ?

Quoi qu'il en fut, ainsi que nous l’avons indiqué, les Scythes ont rencontré en Iran la civilisation élamite avec laquelle ils cohabitèrent et développèrent une variante de la langue aryenne : l'avestique et une branche plus ancienne encore, la gathique. La religion qui dominait alors exigeait des sacrifices taurins en l'honneur de Mithra, divinité solaire veillant au respect des contrats ; au cours des célébrations, les fidèles consommaient de l'haoma.

C'est dans ce contexte et en réaction contre celui-ci qu'un homme s'est levé, le plus grand philosophe peut- être de tous les temps, le premier en tous cas méritant pleinement ce titre : Zarathoustra.

L'Ahura Mazda est le concept central de la pensée zoroastrienne ; il est l'existence même, il est cela dont nul être humain ne saurait douter, car la possibilité de douter est supportée par l'existence du monde, par la nature, par Dieu, Spinoza dira par la substance en tant qu'elle est cause de soi, qu'elle n'implique aucune intervention créatrice qui lui soit extérieure.

Ahura Mazda, mentionné dans « Les Gathas », est un terme autant masculin que féminin.

Comme précisé par Khosro Khazai Pardis dans sa belle introduction à la traduction française de ces très anciens chants : « Ahu (l'existence) est masculin, -ra (qui a) est neutre et mazda (la sagesse infinie ou la sagesse suprême) est féminin.

C'est une construction grammaticale significative : ce dieu qui possède en même temps les caractéristiques masculines et féminines, représente l'égalité entre l'homme et la femme, l'une des bases du système zoroastrien.

Ahura Mazda n'est plus comme les dieux précédents, une force puissante, sans pitié et vengeresse qui aurait besoin du sang sacrificiel d'animaux innocents ; il est la Sagesse imprégnée de toutes les qualités telles que la créativité, le progrès et l'amour.

Il n'est pas statique et n'a pas créé le monde une fois pour toutes ; c'est un dieu progressif, générant un univers dynamique dans lequel tout se transforme et progresse vers la Perfection (Haurvatat). » Cette divine sagesse ou divinité sage ne réclame aucune victime ; elle est le mouvement autocréateur du monde, la puissance de la nature naturante laquelle n'est l'apanage d'aucun peuple particulier qui s'imaginerait en droit de réclamer pour soi une élection ontologique : cette puissance vaut pour tout ce qui est ; elle est l'énergie positive qui fait croître l'univers, elle est le fonctionnement naturel des choses, la Voie dont il n'est jamais juste de s'écarter.

Toute volonté de faire être du non-être n'engendre que souffrances et malheurs. La justice est de faire corps avec la vérité et la beauté du monde ; elle est un combat pour ne pas se laisser priver des gaies splendeurs de la vie, pour ne pas laisser triompher ceux qui vivent de nos tristesses et nous empêchent d'aller jusqu'où nous pouvons.

Il n'existe qu'une manière de pouvoir bien agir ; elle requiert de bien penser. C'est la pensée qui gouverne notre interprétation de la vie et la manière dont nous nous situons dans son processus ; c'est elle qui détermine notre conduite avec autrui, mais aussi avec les animaux et les plantes.

Seul un immense amour de la vie conduit au palais de la sagesse, conduit à la maîtrise de soi et à la sérénité suprême, à la joie la plus pure, celle du sentiment d'avoir bénéficié de l'improbable grâce d'être vivant et de pouvoir ainsi persévérer dans son être tout en l'améliorant.

La liberté n'est pas un cadeau ; elle résulte d'une conquête, d'une action, nullement d'une passivité ou d'une stagnation. Il ne s'agit pas de changer de monde, mais d'embellir celui qui est ; il s'agit de renouer avec le sens de la terre, de refuser ce qui nie notre nature et ne cesse de blasphémer contre elle par l'adoration de tant et tant de multiples faux dieux ou la prolifération de tant et tant d'attitudes mentales foncièrement superstitieuses.

Il n'y a au fond que trois problèmes humains : l'éducation, l'éducation et l'éducation ; seule celle-ci conduit à du mieux ; seul un peuple éduqué peut aspirer légitimement à la souveraineté démocratique que tant d'Etats et de Sociétés civiles prétendent désirer ou pire s’imaginent pratiquer.

Mais peut-être le plus important est-il de ne jamais laisser aucune identité culturelle s'enkyster sur elle- même. «L'esprit, pensait Hegel, est inquiétude », est différenciation éthique séparant continûment les forces créatrices et celles qui détruisent, les forces qui vont vers les jouissances et celles qui nous font plonger dans l’angoisse.

Cette dualité opposant le bon et le mauvais est au centre du zoroastrisme, au cœur de l'éthique interhumaine : chacun ne vit que parce que la vie existe ; chacun certes peut prendre parti pour ou contre elle, mais ce choix ne saurait s'effectuer à la légère.

On peut, Parménide le redira superbement, ou bien opter pour l'être qui est ou bien vouloir en nihiliste « faire être du non-être », choisir au lieu du monde qui est un monde qui devrait être, mais qui n'est pas.

Seul le bon choix éthique, celui de l'être, donne sens à la vie, indique la voie qui mène à l'esprit, qui épouse les forces printanières du renouveau, des dégels et des renaissances fêtant le Novrouz.

Le sage, même pauvre, est précieux ; le malfaisant, même riche, ne vaut rien. La doctrine nietzschéenne de l'éternel retour, inspirée par Platon, lui-même inspiré par Zarathoustra, répète la nécessité d'une sélection visant à éviter les toxines des mauvaises rencontres et à rechercher les joies qui nous rendent meilleurs.

Les tristesses sont notre enfer ; nos joies sont notre paradis terrestre. Cette éternelle vérité est fort justement explicitée dans le verset 11 du Chant XI des Gathas :
«
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