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Honoré Lacaze

Souvenirs
de Madagascar







PRÉFACE


Je fais précéder le récit de mon voyage d’un aperçu sommaire de la colonisation française à Madagascar. Je ne parle que de l’action de la France qui, seule, a eu quelque continuité, et conserve encore des idées de possession régulière. Les résultats ont toujours été nuls ou désastreux, et j’espère en faire sentir les causes dans mon récit et les réflexions qui suivent.

Mes observations et mes conversations avec les missionnaires français, anglais, les consuls et les Malgaches éclairés, m’ont permis de prendre une idée des races, des institutions et de l’influence que les religions diverses ont pu tenter ou prendre dans le pays. C’est ce que je développe aussi sommairement que possible dans les chapitres qui suivent le récit du voyage. – Il y aurait encore bien des réflexions à faire au point de vue ethnographique, de l’histoire naturelle, etc. – D’autres l’ont fait ou le feront dans des conditions plus favorables que les miennes. C’est le point de vue le plus riche de la grande île, et la plupart des voyageurs se sont arrêtés principalement sur cette partie si intéressante, négligeant les institutions et les grandes dissemblances de races.

Madagascar est une île dont il a été beaucoup parlé, et dont on a beaucoup exagéré l’importance et les richesses. Cette opinion résulte pour moi d’une manière évidente de tous les infructueux essais de colonisation, tant le rivage est marécageux et fiévreux ; il faut s’élever jusque dans les sommets et le centre de l’île pour rencontrer les terres vraiment fertiles et un climat sain. Les Hollandais, les Portugais, après y avoir séjourné peu de temps, l’ont abandonnée sans retour, les Anglais ne s’y sont jamais fixés sérieusement et ne font guère, jusqu’à présent, que surveiller les mers qui avoisinent la grande île. Pendant les guerres du premier Empire, et avant comme après, ils ne songent pas à s’y créer un port, une station si nécessaire à leur marine. Leur esprit pratique a depuis longtemps apprécié la valeur réelle des choses. C’est vers l’île de France que tendent tous leurs efforts ; c’est le point dont ils s’emparent et qu’ils gardent en 1814. C’est leur port de la mer des Indes sérieux et qui grandit sous leur domination.

Madagascar, malgré les dangers de son séjour, a un grand charme pour ceux qui l’habitent : la vie y est facile, abondante ; le vasa ou blanc y jouit d’une considération marquée parmi les naturels ; les satisfactions matérielles y sont abondantes, et l’homme s’y animalise facilement dans l’indépendance et son amour-propre. Mais tous ceux qui y ont vécu, même dans des conditions exceptionnelles, n’y ont réalisé rien de stable, et la plupart ont fini par abandonner leurs grands projets de colonisation ou y sont morts, ne laissant rien derrière eux. À Maurice et à la Réunion, on ne cite pas une fortune faite à Madagascar.

L’appréciation de plusieurs personnes éclairées et compétentes me fait espérer que cette publication pourra être de quelque intérêt pour le lecteur. Heureux si mon récit et mes réflexions basés sur les faits observés diminuent les regrets ou font disparaître toute idée de colonisation nouvelle, idée qui surgit de temps en temps avec la pensée d’une grande conquête à faire et qui pourrait être menée à bonne fin si elle était bien conduite.

Il faudrait abandonner pour toujours cette illusion qui nous a déjà coûté tant de sacrifices.

Dr L.

INTRODUCTION

APERÇU SOMMAIRE DE LA COLONISATION FRANÇAISE À MADAGASCAR.


Après avoir passé le cap de Bonne-Espérance, les Européens rencontrèrent Madagascar, île considérable, qui devait être leur première étape vers les Indes orientales. Les anciens avaient connu sans doute cette grande terre si rapprochée du continent Africain. Pline et Ptolémée l’auraient désignée sous le nom de Cerné et de Taprobane. Il y a beaucoup d’incertitude sur la géographie ancienne de ces régions. Quant aux Arabes, avec leur navigation côtière qui remonte aux temps les plus reculés, ils ont connu Madagascar depuis longtemps, et, vers le viie siècle, ceux de la Mecque se seraient emparés des îles Comores et auraient étendu leur commerce sur toute la côte de la grande île. C’est leur langage, leur civilisation, leur religion qui y a dominé depuis des siècles et qui dominent encore à notre époque dans une grande partie de la population.

Le-géographe arabe Édrisi, qui vivait en 1099 de notre ère, a laissé dans ses écrits la description de Madagascar qu’il nomme Zaledi. Cet auteur fait mention de l’émigration des Chinois ou Malais qui vinrent se fixer à Madagascar. Ces Indo-Chinois et Malais, venus à une époque qui n’est pas très précise, mais qui n’est pas ancienne, sont devenus les Hovas qui ont dominé peu à peu toutes les autres peuplades de l’île, et se sont fixés principalement dans le centre élevé appelé Ankova.

Vers la fin du xve siècle, Fernand Suarez visite la côte orientale, tandis que Tristan de Cunha parcourt la côte occidentale. À peine la grande terre est-elle connue que les imaginations et les convoitises s’exaltent ; de nombreuses expéditions suivent les premières, et on se figure qu’on a trouvé la terre de l’or, de l’argent, des pierres précieuses.

En 1540, les Portugais s’établirent dans un îlot du Sud-Ouest où les Français trouvèrent longtemps après des ruines de leurs constructions. Ils avaient commencé à y commercer, et firent sans doute quelques excursions dans l’île à la recherche des mines précieuses qu’on disait y exister. Beaucoup d’entre eux furent massacrés, et les débris de leur colonie profitèrent d’un navire de passage pour rentrer en Europe. D’autres tentatives de colonisation n’aboutirent à rien de bien, et les Portugais voyant que cette terre à si grandes promesses ne leur rapportait que ruine et mort, l’abandonnèrent. Les Hollandais leur succédèrent et ne furent pas plus heureux. Après divers essais d’établissement dans le Sud et dans le Nord à la baie d’Antongil, cette terre, appelée par eux le tombeau des Européens, fut délaissée, et ils ne s’occupèrent plus que de leurs comptoirs de l’Inde.

La France arrive à son tour. Patronnée par Richelieu, la Société d’Orient se forme. Le capitaine Rigault, de la Rochelle, son représentant, obtint le 22 janvier 1642 le privilège et la concession d’envoyer à Madagascar, et autres îles adjacentes, pour ériger colonies et commerce, ainsi qu’ils aviseraient être bon pour leur trafic, et en prendre possession au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne (de Flacourt). Cette concession faite par le Conseil et le roi réservait à la Société d’Orient le droit exclusif de faire le commerce de Madagascar pendant dix années.

La Société étant organisée, nomma deux de ses commis, de Pronis et Foucquembourg, pour être à la tête de l’entreprise. Ils s’embarquèrent à Dieppe sur le Saint-Louis, capitaine Coquet, avec douze Français qui devaient former le noyau de la colonie (mars 1642). Ils arrivèrent à Madagascar en septembre, de là partirent pour prendre possession, au nom du roi, de Mascareigne, de Diego-Roys, de Sainte-Marie, de la baie d’Antongil. Ils s’établirent d’abord à Mangafia sur la côte orientale sud que les Européens appelaient Sainte-Luce. – Ce point est un peu plus au Nord de la baie de Fort-Dauphin qui devait être bientôt la résidence des Français.

Le Saint-Louis, chargé de bois d’ébène, heurta contre un rocher et s’entr’ouvrit. La cargaison fut perdue et le capitaine Coquet en mourut de chagrin.

En 1643. Le Saint-Laurent, capitaine Résimont, de Dieppe, amena un renfort de soixante-dix colons. Un mois après leur arrivée, le climat et la fièvre en avaient fait mourir vingt-six. Un chef de la province voisine, Dian-Ramach, avait d’abord manifesté des sentiments d’amitié à la colonie française ; mais il ne tarda pas à agir comme il l’avait fait avec les Portugais, et des massacres eurent lieu : les colons ne pouvaient s’éloigner de leur fort sans courir des dangers. – Trouvant cette station malsaine, de Pronis se transporta un peu plus au Sud dans la presqu’île de Talangar et donna le nom de Fort-Dauphin à la nouvelle résidence (fin de 1643).

Cet endroit était mieux choisi ; la rade était belle et l’accès en était facile ; les navires allant dans l’Inde y abordaient plus aisément. Ces considérations décidèrent de Pronis à y fonder un établissement sérieux. Les causes qui avaient troublé son séjour à Sainte-Luce ne tardèrent pas à se reproduire, et les colons, obligés de chercher leur existence dans les provinces voisines, y portaient souvent le trouble ; ils étaient sans cesse en guerre ou en opposition avec les naturels. – On accusa l’administration du gouverneur ; elle laissait à désirer en effet. Un des vices de sa situation était la différence des croyances. De Pronis était protestant et contrariait l’action des missionnaires catholiques. Les naturels eux-mêmes trouvaient singulières ces croyances opposées et l’animosité qui en résultait. Les vivres manquaient, le pays ne produisait rien et la disette arriva. (Mémoire des Lazaristes.)

En 1644. Le Royal, capitaine l’Ormeil, arriva de Dieppe avec quatre-vingt-dix colons. – Après un séjour de dix-sept mois sur les côtes de Madagascar, le Royal rentre en France et donne passage à Foucquembourg, qui devait rendre compte à la Compagnie de l’état de la colonie. En se rendant de Saint-Malo à Paris, son compagnon de voyage l’assassina, croyant trouver sur lui des bijoux et des pierres précieuses ; ainsi furent perdus tous ses papiers, comptes, lettres et avis dont les seigneurs de la Compagnie furent bien fâchés. (De Flacourt.) Le mécontentement des colons continuait et des troubles survinrent, de Pronis est jeté en prison et un sieur Leroy, qui était à la tête des mécontents, prend le commandement de la colonie. Les choses en étaient là lorsqu’arriva le Saint-Laurent, capitaine Le Bourg, apportant quarante-quatre nouveaux colons. Les révoltés lui livrèrent de Pronis pour être ramené en France.

Le Bourg ne jugea pas convenable de continuer l’emprisonnement de de Pronis, et, après s’être entendu avec lui, le replaça à son poste. Il y eut à cette occasion une nouvelle révolte ; mais de Pronis agit avec adresse, et pour se débarrasser des principaux chefs de la révolte, leur donna des commandements dans des régions éloignées du Fort. – Leroy revint bientôt avec des idées de révolte plus marquées que jamais, et cette fois se joignit aux naturels pour attaquer de Pronis qui se disposait à résister. – Des pourparlers eurent lieu, une amnistie générale fut promise et la paix fut faite. Mais à peine maître des révoltés, de Pronis, manquant à sa parole, en fit arrêter douze auxquels il rit raser la barbe et les cheveux, et fit faire amende honorable nu-pieds, en chemise, la torche au poing, et les envoya dans le navire où on leur mit les fers aux pieds, pour les dégrader en l’île de Mascareigne, après leur avoir fait faire leur procès. Ils furent déportés à Mascareigne, dont de Pronis avait déjà pris possession en 1642. (De Flacourt.)

À la même époque, les Anglais avaient tenté de s’établir dans la baie de Saint-Augustin. En 1644, ils voulurent y construire un fort afin d’y avoir une étape sur la route de l’Inde. – La fièvre les décima bientôt et ils quittèrent le pays. – Leur esprit pratique jugea vite qu’il n’y avait que déboire sur cette terre. Les Français, avec une aberration que les malheurs ne purent corriger, continuaient à y séjourner.

Les Portugais, les Hollandais, les Anglais, après avoir vu l’Inde n’hésitèrent pas à y porter toutes leurs ressources ; ils y trouvaient un peuple civilisé, commerçant, producteur, et un climat relativement beaucoup plus sain.

De Pronis avait une autorité déjà bien mal assise, quand une circonstance funeste vint compromettre complètement la position des Français. – Les Hollandais s’étaient emparés de l’île Maurice et voulaient la coloniser ; un de leurs navires vint chercher des esclaves au Fort-Dauphin. – De Pronis se refusa d’abord à leur en livrer ; mais le capitaine Le Bourg, y voyant un profit, s’entendit avec lui pour livrer les hommes qu’on demandait. – Au jour du marché, les Malgaches venus avec confiance furent saisis en assez grand nombre et conduits à bord du navire hollandais. – Cette trahison compromit plus que jamais le pouvoir des Français. – Ces malheureux périrent presque tous dans la traversée.

De Pronis, sans cesse en guerre ou en suspicion avec les naturels et les colons, ne pouvait avoir qu’une administration désastreuse. – Le capitaine Le Bourg, de retour en France sur le Saint-Laurent, apprit à la Compagnie cette triste situation, et fit pressentir la ruine prochaine de la colonie, – si on n’en changeait pas la direction. C’est alors qu’un des associés, de Flacourt, voulut bien accepter de partir pour Madagascar et d’y représenter la Compagnie.

Nous entrons dans une nouvelle phase de cette triste colonisation, plus durable, mieux dirigée, mais qui devait aboutir cependant aux mêmes résultats. Muni de tous les pouvoirs et instructions nécessaires, de Flacourt partit en avril 1648 : il avait avec lui deux prêtres de la Mission que saint Vincent avait accordés à la Compagnie. Il arrive en décembre après six mois de navigation au Fort-Dauphin sur le Saint-Laurent. De Pronis, en venant le recevoir à son bord, y apprit que la Compagnie lui envoyait un successeur.

Le lendemain de son arrivée, de Flacourt descend à terre et est reçu avec tous les honneurs de son rang. Il trouve la colonie dans une triste situation, les esprits troublés, la disette permanente, un pays désolé et ne produisant rien. Sa prudence, sa modération parvinrent à tout calmer pour le moment. – En janvier 1649, il envoya le capitaine Le Bourg à Sainte-Marie pour y prendre des vivres, de là il avait ordre de se rendre à Mascareigne pour y chercher les douze exilés. Le Bourg devait prendre de nouveau possession de l’île au nom du roi. – De Flacourt, malgré sa modération, ne tarda pas à subir une lutte permanente contre les chefs du pays qui ne pouvaient voir d’un œil satisfait des étrangers s’emparer de leur terres, y faire des excursions, prendre leurs troupeaux, leur riz, leurs bois. – Les missionnaires agissaient à leur manière et cherchaient à répandre la religion chrétienne, à moraliser les indigènes. On les accusait de trop de zèle, pourtant ils étaient bien accueillis, et les Malgaches acceptaient sans trop d’obstacles des croyances qu’ils ne comprenaient pas bien, mais qui ne blessaient pas leurs idées peu arrêtées ou presque nulles en matière de religion. – L’aigreur et les difficultés ne venaient pas d’eux. Les lettres du Père Nacquart publiées par la Mission sont très-remarquables, et donnent une idée simple et exacte du pays et de tout ce qui manquait pour la réussite. Les Français mettaient plus d’obstacles à la colonisation que les Malgaches. Les plaintes qu’ils suscitent ne cessent pas depuis le début jusqu’à la fin. – Le 19 février 1650, le Saint-Laurent retourne en France, et de Flacourt se débarrasse de quarante colons qui troublaient son administration, – de Pronis était du nombre. – Un tel état ne pouvait qu’encourager les naturels à la révolte, et elle est en effet permanente. Les Français sont obligés de se tenir nuit et jour en éveil contre leurs embûches.

Sans vivres, sans provisions, attendant un navire de France qui n’arrivait pas, de Flacourt en est aux expédients. Il se saisit de Dian-Ramach sous un prétexte quelconque et ne le rend à la liberté que moyennant une rançon de cent bœufs. – Sainte-Marie est le grenier de Fort-Dauphin et il faut toujours des navires pour y aller chercher du riz ; toute la région du Fort était désolée, aride, ne produisait rien. – L’idée d’y rester se perpétue cependant malgré tant de déboires. – Les choses périclitaient de plus en plus pour la Compagnie ; on n’avait pas de nouvelles de France depuis longtemps, quand arrivent deux vaisseaux au duc de la Meilleraye annonçant que le duc, protégé de Mazarin, allait prendre la direction de la colonie et contribuer à fonder une grande entreprise. De Flacourt ne sachant plus trop que penser de ce nouvel incident, sans aucun renseignement de la Compagnie, résolut de retourner en France. Quelque temps avant de quitter Madagascar, il avait envoyé à Mascareigne un de ses officiers dont il voulait se débarrasser, dont il tait le nom et que les naturels appellent Dian-Maravaule. Cet homme était accompagné de sept autres qui avaient demandé à y aller cultiver le tabac. Ils avaient pour chef Ant. Thaureau et furent passagèrement les premiers colons de Mascareigne. – C’est de lui que nous avons la première relation écrite sur cette île appelée à devenir importante. De Flacourt donne dans son ouvrage des renseignements sur les colons.

De Pronis était revenu sur un des vaisseaux du duc. Pendant son séjour en France, il avait su capter la confiance de la Meilleraye et avait fait ressortir la mauvaise administration de la Compagnie d’Orient. La Forêt, commandant les deux vaisseaux du duc, était-il chargé de replacer de Pronis dans son ancienne position ? C’est probable ; de Flacourt reconnaissant son expérience l’engagea lui-même à lui substituer de Pronis après son départ. Il était facile d’accuser à distance, mais quand on se mettait à l’œuvre dans le pays, les difficultés apparaissaient, les accusations perdaient de leur importance. La colonie se trouve donc en présence de deux compétiteurs, la Compagnie qui veut perpétuer ses droits et le puissant de la Meilleraye qui veut se substituer à elle dans l’espoir de mieux faire. Il ne sera pas plus heureux dans ses épreuves et les désastres vont continuer. Les prêtres de la Mission exercent toujours leur ministère à Madagascar. Les Pères Nacquart et Gondré avaient succombé ; il en arrive d’autres pour les remplacer. On trouve dans les lettres de ces missionnaires une peinture intéressante des mœurs du pays. Les Malgaches, grands imitateurs, les édifiaient par la manière dont ils priaient et leur donnaient l’illusion de croyants fervents. L’action de ces Pères était douce, nullement pressante et compromettante, comme on l’a dit. Leurs lettres respirent, du reste, la plus grande bonne foi et simplicité. Aux Pères Nacquart et Gondré succèdent les Pères Bourdaise et Mounier. Ils continuent leur mission avec un grand zèle, baptisent le plus qu’ils peuvent, en somme quelques malheureux, sans que leur influence s’étende bien loin. Leurs lettres constatent un fait permanent : le pays avoisinant Fort-Dauphin ne produit rien, et pour avoir des bestiaux, du riz, il faut aller dans l’intérieur des terres et surprendre le plus souvent les villages. Les Malgaches, pour éviter le pillage, s’enfuyaient le plus loin possible avec leurs troupeaux, et se vengeaient quand ils pouvaient. Voilà la cause permanente de nos désastres et de notre ruine ; ce sont les colons qui donnent l’exemple du désordre et du plus triste spectacle.

De Pronis ne conserva pas longtemps son nouveau commandement. Il tomba malade et mourut bientôt après. Le Père Bourdaise raconte cette mort, et cette narration simple et touchante caractérise les deux hommes. De Pronis était énergiquement trempé, et il eut à lutter sans doute contre des difficultés impossibles à conjurer. « Il mourut, ayant fort peu avancé l’œuvre de la colonisation française. Il m’a toujours témoigné beaucoup d’affection, à laquelle je tâchais de correspondre par tous les services qui étaient en mon pouvoir. Sa maladie était une colique néphrétique violente, qui dura vingt et un jours. Il m’envoya quérir à minuit, le jour d’avant sa mort, et en présence de tous les Français, me pria d’écouter ses dernières volontés, d’autant qu’il savait bien qu’il allait mourir. J’écrivis ce qu’il me dicta confusément, et ensuite je lui demandai conseil sur chaque affaire et particulièrement comment il fallait se gouverner avec ceux de la nation.

« Il me recommanda son enfant et me pria d’en prendre soin. Comme il éprouvait une grande difficulté à parler, on le pria de reposer un peu. Je lui jetai quelques mots touchant sa conversion à la foi catholique, comme j’avais déjà fait autrefois, sur quoi, ne m’ayant rien répondu, je crus que c’était à cause de quelques hérétiques qui étaient présents. C’est pourquoi j’offris intérieurement le saint sacrifice de la messe que j’allais bientôt célébrer afin que Dieu l’éclairât et disposât tout selon son bon plaisir. Le jour étant arrivé, je prends congé de lui, disant que j’allais prier Dieu pour lui, ce dont il me remercia et pria tous les Français d’en faire autant. Je célébrai donc la sainte messe et recommandai son salut à tous. Après la messe, il m’envoya quérir de nouveau et me remit sa petite fille entre les mains. Lui ayant dit adieu, me voyant seul avec lui, et brûlant du désir de son salut, je lui dis : Monsieur, vous savez l’affection que j’ai pour vous, je suis prêt à engager non-seulement ma vie, mais mon salut éternel pour les vérités de l’Église romaine ; ce n’est pas ce que j’attends de vous qui me fait parler de la sorte, mais c’est votre bien que je recherche.

« Il pensa un peu et me dit qu’il savait bien ce qu’il avait à faire et me priait de le laisser mourir en repos. Je lui dis : Monsieur, c’est pour vous mettre en repos que je prends cette hardiesse de vous parler de l’affaire dont dépend votre éternité de bonheur ou de malheur pour vous. Il me répliqua : Monsieur, laissons tout cela, il n’est plus temps. Incontinent il perdit la parole et trépassa sur les onze heures du soir, le 23 mai 1656, sans donner aucun signe de conversion. »

Le duc de la Meilleraye, qui disposait de grandes ressources, arma de nouveaux navires pour Madagascar. Le 29 octobre 1655, quatre vaisseaux partent avec des missionnaires et des colons ; ils n’arrivent, après des relâches, à Sainte-Marie qu’à la fin de 1656. Le duc pensait à faire de Sainte-Marie le lieu principal de la colonisation. M. de la Roche, commandant de la flottille, arrivé à Sainte-Marie, informe de sa présence les Français de Fort-Dauphin.

Les missionnaires avec leur vie active et pleine de zèle sont les premiers à succomber. Leur ardeur à moraliser les deux populations éprouvait plus d’obstacles du côté des colons et ils le reconnaissent souvent. Ils en marient à des femmes Malgaches, qu’ils désignent sous le nom d’Indiennes et qu’ils disent être souvent pleines de mérite et de bonté pour leurs maris, la plupart ivrognes et crapuleux. Ces Pères avaient une charité admirable, douce, naïve ; je ne connais rien de touchant dans sa simplicité comme le testament du Père Bourdaise. Je vais en reproduire quelques parties qui serviront à donner une idée du peu de ressources qu’avaient ces malheureux : Il lègue à l’église, à ses serviteurs, tout ce qu’il a, son peu de linge, le peu de farine et de vin qu’il a en provision. « Pour témoigner l’amitié que je porte à M. Duperrier, notre gouverneur, je le supplie d’agréer que je lui laisse un quart de vin d’Espagne, un caleçon et une camisole de chamois neuve, le suppliant de contribuer toujours, autant qu’il pourra, au service de Dieu, etc. » Il pense aux malheureux, aux malades auxquels il donne un peu de vin, son peu de linge.

Comme si la colonisation de Madagascar n’avait pas assez d’obstacles par elle-même pour réussir, il y eut de 1655 à 1658 deux actions différentes et même opposées. La Compagnie agit de son côté, envoie ses colons et ses ordres. La Meilleraye aussi a ses navires et ses administrateurs. Cette double compétition rendait impossible la marche des choses. Aussi une entente, au moins apparente, ne tarda pas à se faire entre les deux compétiteurs. Il fut convenu que la Compagnie aurait un représentant qui s’entendrait avec le duc. Cazet était ce représentant ; mais le duc avec son autorité, sa puissance n’en tint aucun compte et continua à faire des expéditions à ses frais et sans consulter l’agent de la Compagnie. Les résultats étaient tellement misérables qu’on comprend la pensée venue à un seigneur riche et à grandes idées de prendre en mains cette grande entreprise. Il y mit une ardeur et une conviction, une ténacité qui durèrent jusqu’à sa mort. Il fit partir à ses frais le Saint-Jacques avec 162 hommes. En 1660, il expédie d’autres navires sur lesquels se trouvaient le Père Étienne et le Frère Patte, chirurgien. Ces navires font naufrage au Cap et les passagers, en grande partie sauvés, retournent en Europe sur des vaisseaux hollandais. En 1663, le duc fait une nouvelle expédition et le Père Étienne part de nouveau. Pour arriver à une grande colonisation qui était son espoir, il n’épargna rien et il lui a fallu d’immenses ressources pour continuer pendant si longtemps des armements considérables qui n’aboutissaient qu’à des ruines. Malgré les nombreux envois d’hommes faits à différentes époques, la population française à Madagascar ne dépassait pas soixante-dix personnes, y compris les malades. La fièvre, la misère, les massacres les décimaient sans cesse. Quelques-uns, comme La Caze, s’étaient établis au milieu des naturels et y avaient pris une position élevée, c’était une preuve que ceux qui voulaient agir en protecteurs amis sur ces peuplades y étaient accueillis avec bienveillance. Les Malgaches reconnaissaient facilement la supériorité des Européens, mais ils ne pouvaient subir sans idées de vengeance et de représailles le pillage et le désordre que la plupart, il faut le reconnaître, amenaient avec eux. Le Saint-Charles arriva avec quatre-vingts passagers destinés à la colonisation, sous la direction d’un chef spécial, vingt artisans de différents métiers aux gages du Père Étienne, pour l’utilité de la mission. La Meilleraye donne le commandement de Fort-Dauphin à Chamargou. Les idées pratiques commencent à dominer et le duc se préparait à faire de nouveaux essais quand sa mort vint mettre un terme à ses projets et au nouveau système de colonisation qui aurait peut-être pu produire de meilleurs résultats. Les héritiers du duc renonçant à continuer son administration, Madagascar passe en 1664 entre les mains d’une nouvelle compagnie.

Dian-Manangue était un chef Malgache voisin de Fort-Dauphin avec lequel les Français s’étaient liés d’amitié. Chamargou, le Père Étienne, le voyaient souvent et il avait même promis au Père de se faire baptiser et de rester fidèle aux Français.

Ces bons rapports apparents ne durèrent pas longtemps. Il invite un jour le Père Étienne, le Frère Patte et leurs serviteurs à déjeuner et les empoisonne, ou les fait massacrer dans un bois, selon une autre version. Cette affreuse action est-elle due, comme on l’a dit, au zèle trop ardent du Père Étienne ? Je ne le crois pas. En lisant Souchu de Rennefort et les manuscrits de l’époque, il ressort surtout que les Français pour vivre étaient obligés d’aller chercher des bœufs et du riz à des distances éloignées. Tout le pays avoisinant le Fort-Dauphin était inculte et dépeuplé1. Les idées de vengeance du peuple malgache étaient donc la conséquence forcée d’une situation fausse. Les administrateurs changeront encore et aboutiront toujours au même résultat. Dian-Manangue trouva naturellement beaucoup d’alliés quand il se révolta ouvertement contre les Français. L’état de faiblesse de ceux-ci rendait le moment favorable. Chamargou est assiégé dans Fort-Dauphin et sans les secours apportés par La Caze qui avait su acquérir un certain ascendant sur les peuplades malgaches, il était perdu. La Caze y amena des provisions dont ils avaient grand besoin et des secours qui permirent à la colonie réduite de subsister encore quelque temps.

Malgré tant de ruines et de désastres, la ténacité et l’énergie de la France augmentent. Aux compagnies qui succombent on en substitue d’autres plus considérables, plus appuyées par le gouvernement du roi, pour relever une colonie qu’on ne pouvait se décider à abandonner. Une nouvelle compagnie est instituée par Louis XIV sous le nom de Compagnie française pour le commerce des Indes orientales. Les privilèges, les secours sont plus grands que jamais. – Quelques difficultés survinrent dès le début entre l’ancienne Compagnie, les héritiers, La Meilleraye et la nouvelle Compagnie, à laquelle on demandait une indemnité. On ne tarda pas à s’arranger à l’amiable.

Il faut lire dans l’Histoire de la Compagnie des Indes orientales de Charpentier, avec quel enthousiasme se forme la nouvelle Compagnie en 1666. Un vaisseau, arrivé de Madagascar à Nantes chargé de peaux et de bois d’ébène, excite une véritable fièvre de colonisation. Le roi, la noblesse, les villes de commerce se stimulent à l’envi pour la formation d’une nouvelle société. Toutes les grandes nations de l’Europe avaient pris des positions importantes en Orient, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, la Hollande, même la Suède ; la France seule resterait en l’arrière quand elle avait à sa disposition un continent renfermant toutes les richesses possibles ! Des ouvriers sont embarqués ainsi que des agriculteurs avec l’outillage nécessaire ; ils devaient être payés moitié par la Compagnie, moitié par le produit de leur travail.

Des statuts qui règlent leurs rapports entre eux et avec les naturels semblent garantir tout conflit et assurer les bases d’une société morale et industrieuse. La Compagnie prend pour sceau un globe d’azur chargé de fleurs de lis d’or avec ces mots : florebo quocumque feror. La maison où s’assemble le conseil de la Compagnie portera sur sa façade un marbre noir avec ces mots écrits en gros caractères : « Compagnie des Indes orientales ». L’effervescence était à son comble et il y avait de quoi d’après la description qu’on en faisait à la Compagnie. Madagascar, devenue île Dauphine, était un vrai paradis terrestre où tous les fruits de la terre se trouvent en abondance. De plus, et c’est là le grand attrait, elle possède des mines d’or si abondantes que durant les grandes pluies et ravines d’eau, les veines d’or se dessinent d’elles-mêmes le long des coteaux et sur les montagnes.

Louis XIV accorda à la nouvelle Compagnie tous les privilèges, lui avança 3,500,000 livres sans intérêts et sans participer aux bénéfices pendant dix ans. Il consentit encore à supporter toutes les pertes éventuelles pendant le même temps. Sa Majesté promet à la Compagnie d’établir des ecclésiastiques auxdites îles, en telle quantité et qualité qu’elle voudra. Presque toutes les villes de France s’empressent de souscrire pour favoriser la Compagnie. Les armements sont poussés avec activité, des instructions spéciales sont indiquées pour le maintien de l’ordre et des bonnes mœurs.

Un nouveau conseil est nommé et M. de Beausse en est le président. Il part avec quatre vaisseaux pour Madagascar : sur l’un d’eux étaient les colons destinés à l’île Bourbon. M. de Beausse était très-âgé et ne tarda pas à succomber, laissant la colonie dans une situation précaire, incertaine.

En 1666, une grande expédition, sous les ordres de M. de Mondevergue, part de la Rochelle. La flotte touche à Bourbon pour y prendre des provisions et y déposer ses malades. Elle trouve à Saint-Paul Renault et ses compagnons qui y avaient été déposés par M. de Beausse. Plus de deux cents malades y restent, quatre cents personnes étaient mortes en route (Ruelle, Manuscrit du Jardin des Plantes). Mondevergue se dirige ensuite sur Fort-Dauphin, où il ne trouve que soixante hommes malades et sans vivres, à peine avaient-ils un peu de riz. Ils n’avaient plus ni farine, ni vin. Caron, qui avait acquis au service de la Compagnie hollandaise l’expérience des affaires, fut nommé administrateur par la nouvelle Compagnie, chargé d’organiser le commerce de Madagascar ; il donna un élan momentané à la colonisation, mais il ne tarda pas à éprouver de grandes désillusions sur ce pays dont on avait tant exagéré l’importance. – Ne voyant rien à faire sur cette terre ingrate, il partit pour Surate. Il donne à la Compagnie les renseignements dictés par une triste expérience : « La colonie ne vit que de pillage, le commerce et la culture sont nuls ; le Fort est sans eau : on est obligé d’aller en chercher à une lieue dans un étang à travers des sables. » – M. de Faye écrit à Colbert dans le même sens : « C’est un pays dépourvu de tout et il faut chercher à coloniser une autre partie. » Les catastrophes et les ruines semblaient d’autant plus promptes que les expéditions étaient plus considérables. – Celle-ci avait été désastreuse au début et nous avons vu que M. de Mondevergue avait perdu quatre cents hommes en route et avait laissé deux cents malades à Bourbon. Il fut accusé de tous les malheurs de la colonie et rappelé par le roi. Mis en prison à son retour, il mourut peu de temps après.

En 1670, une nouvelle expédition plus considérable que les autres, part pour Madagascar sous les ordres de M. de la Haye qui remplace de Mondevergue avec le titre de vice-roi, et la grande île devient la France orientale. Les ruines, les désastres ne font que grandir les perspectives de la colonisation. M. de la Haye ne tarda pas à ressentir les mêmes ennuis et les mêmes obstacles que ses prédécesseurs. Son administration, qui cherchait à améliorer la situation, souleva les naturels avec lesquels il eut à lutter dès le commencement de son gouvernement. Ce lieu plein de déboires et d’obstacles le dégoûta promptement, et après un court séjour il se dirigea sur Bourbon dont il prit solennellement possession et se dirigea ensuite vers l’Inde. Chamargou était commandant du Fort-Dauphin, La Caze, major de l’île. Les relations entre les Français et les Malgaches étaient de plus en plus difficiles. Pour comble d’infortune, Chamargou, qui avait déjà l’expérience du pays, mourut en décembre 1672. Un nouveau commandant lui succéda ; ce fut Labretèche, destiné dans des circonstances aussi difficiles à être le témoin impuissant du dernier massacre.

La colonie recevait à peine des nouvelles de la mère-patrie ; elle diminuait tous les jours par la guerre, la misère, les maladies. Il arriva ce qui était à prévoir : les naturels cherchaient une occasion favorable pour en finir avec les Français. En août 1674 était arrivé un navire avec des jeunes filles destinées à la colonie de Bourbon. Pendant leur séjour à Fort-Dauphin, elles avaient fait naître des désirs d’union au milieu d’hommes privés de femmes européennes depuis longtemps. Des mariages eurent lieu et furent l’occasion de fêtes qui diminuèrent la vigilance des Français. Les Malgaches profitèrent de l’occasion pour en faire un massacre général. Il se trouvait heureusement sur rade un navire, le Blanc-Pignon, qui put recueillir les débris de la colonie. Ces restes d’une colonisation si malheureuse se répandirent un peu partout, à Mozambique, dans l’Inde, en France, à Bourbon. C’en était fait ; nous avions quitté Fort-Dauphin pour n’y plus revenir.

« La France, d’après nos calculs (Lazaristes), avait envoyé dans cette île à peu près 4,000 hommes, soldats ou colons ; les deux tiers étaient morts de maladie, de famine et dans les guerres, l’autre tiers est rentré en France ou bien a fourni le premier noyau de la colonie de Bourbon, fille de celle de Madagascar. »

Les documents de cette époque donnent à cet événement des aspects différents. La lettre de Labretèche au ministre et aux directeurs, les lettres des missionnaires sont à peu près les seules sources où l’on puisse puiser des renseignements. Ce massacre, si massacre il y a, n’a pas eu une importance aussi grande qu’on peut le penser dans la détermination de quitter Fort-Dauphin. Dès 1672, Labretèche eut à lutter contre l’indiscipline des soldats qui lui restaient et les demandes réitérées de départ des colons. Quelques-uns vont même jusqu’à lui dire que si on ne veut pas les embarquer pour quitter cet affreux pays, ils iraient chercher un navire portugais sur la côte ouest. Il parvient à les calmer et envoie au ministre une supplique des colons demandant au roi d’avoir pitié d’eux et de les retirer de ce pays. Il apprend qu’un navire anglais a vendu de la poudre à Dian-Manangue et aux populations de l’Ouest. Quant à lui, à peine s’il en avait et M. de Beauregard arrivé sur la Dunkerquoise ne veut pas lui en céder ; son autorité était tellement méconnue, que Beauregard ne le reconnaît même pas comme gouverneur et lui refuse tout, même les moindres provisions ; Labretèche fait un triste portrait de Beauregard et s’il était vraiment tel qu’il le dépeint, les malheureuses jeunes filles venues sous la conduite de Mlle de Laferrière pour Bourbon ont dû faire un bien triste voyage. Le naufrage du navire aurait pu être évité, et malgré les offres de Labretèche et d’autres colons qui voulaient venir au secours de la Dunkerquoise, Beauregard ne veut rien entendre et après s’être sauvé dans sa chaloupe avec ses biens personnels donne ordre de couper les câbles. Le chevalier de Roche est désigné comme ayant voulu aller au secours du navire. – (Lettre de Labretèche au ministre.)

Les lettres des Pères ne caractérisent pas ainsi Beauregard et se contentent de mentionner le naufrage. Les pères Roguet et Montmasson étaient embarqués sur la Dunkerquoise à destination de Bourbon et revinrent comme tous du reste à Fort-Dauphin. Ils font pressentir les tristes résultats de la colonisation dans leurs lettres au directeur de la mission.

Depuis le départ de de la Haye, ils sont dans la plus complète misère et se demandent comment les quelques Français qui restent au Fort, sans armes, sans munitions ont pu résister aux Malgaches. Quant à eux, ils sont à leurs dernières soutanes, à leurs derniers chapeaux ; ils n’ont plus ni bas, ni souliers. Enfin, tout leur manque. (Lettre de septembre 1671.) Dans une autre lettre du Père Roguet 1672 :

« Nous avons vu ici Dian-Manangue qui est l’homme de la plus sinistre figure que j’aie jamais vu. J’ai remarqué qu’il souffrait avec peine qu’on parlât de M. Étienne, et il fit taire son fils qui nous en disait quelque chose en français. »

Ce grand est parti assez content en apparence. Trente à quarante Français l’accompagnaient dans une entreprise contre nos ennemis et les siens. Quelle singulière situation avaient les Français alliés pour le moment avec leur ennemi avéré et qui leur avait fait déjà tant de mal ! Quel chaos ! et qu’il est difficile de comprendre tout ce qui se passait exactement à cette époque ! Après le massacre, sur lequel on n’a pas de détails, Labretèche dit seulement qu’il s’embarque avec les débris de la colonie sur le Blanc-Pignon, après avoir mis le feu aux magasins et encloué les canons. Les missionnaires mentionnent le massacre, mais ne précisent rien. Quant au voyage du Blanc-Pignon, capitaine Baron, Labretèche dit seulement que, partis soixante-trois de Fort-Dauphin, ils arrivent vingt-deux à Mozambique. Pauvre cadet sans fortune, il ne peut se payer un passage sur un navire anglais et s’embarque avec sa famille pour Daman sur un navire portugais. Il veut emmener avec lui les jeunes filles qui restaient ; mais le gouverneur portugais s’y oppose formellement et défend aux navires sur rade de les prendre, disant qu’il voulait les garder pour les marier à des soldats de la forteresse, qu’elles seraient malheureuses dans l’Inde, où la France n’avait plus rien depuis la perte de San-Thomé par M. de la Haye qui, croyait-il, était mort. Cette lettre de Labretèche, qu’on peut lire aux Archives de la marine, est datée de Daman, 22 décembre 1675. Comment expliquer l’arrivée à Bourbon de deux des jeunes filles ? Elles y sont venues sans doute par une autre voie ainsi que beaucoup de colons.

Les essais de colonisation qui reparaissent en projet ou à peine effectués se perpétuent jusqu’à nos jours toujours avec les mêmes résultats ; mais les grandes expéditions sont finies. Dans le courant du xviie siècle, les prêtres Monet et Caulier apprennent le malgache et tentent de reprendre une position évangélique à Madagascar ; ils y renoncent bientôt et, après un court séjour chez les Malgaches, retournent à Bourbon et à l’île de France. Ils proposent cependant un nouveau plan de colonisation : se rendre à Foulpointe, s’allier au chef de la contrée et s’appuyer sur Bourbon et l’île de France. Ces projets ne se réalisèrent pas. Ils furent repris par Cossigny, Labourdonnais, de Modave, envoyé par le gouverneur de l’île de France, Laserre, Béniowski. Leurs tentatives plus ou moins suivies furent infructueuses. Jusqu’à nos jours les missionnaires ont abouti à semblable résultat ; à quelles causes peut-on l’attribuer ? Est-ce à leur zèle excessif, comme on l’a dit ? Évidemment non. – Il faut lire les lettres des premiers missionnaires écrites avec une bonne foi éclatante pour trouver les causes réelles de nos malheurs.

Le pays par lui-même n’avait offert que des déceptions à ceux qui avaient tenté de s’y fixer. Portugais, Hollandais, Anglais ont fui ce rivage où ils n’avaient récolté que la fièvre, la disette et les massacres. Le commerce y était nul et l’agriculture ne pouvait y prospérer faute d’hommes pouvant cultiver. Le Malgache est paresseux, a peu de besoins et ne travaille sérieusement que dans le centre de l’île où les terres sont bonnes, le climat moins débilitant.

Les Européens ensuite ne donnaient que le plus déplorable exemple aux naturels. Le pillage, le meurtre et l’ivrognerie formaient le fond de leur existence et les naturels fuyaient leur voisinage. Les lettres des missionnaires, même longtemps après nos désastres et les massacres, MM. Monet, Durocher et autres, annoncent qu’ils n’éprouvaient aucun obstacle de la part de la population qui acceptait facilement leur instruction religieuse. Ils reconnaissaient que les Français eux-mêmes étaient les principaux auteurs de leurs insuccès et de leurs malheurs.

Ce court résumé de nos tentatives de colonisation à Madagascar suffit pour en donner une idée exacte. Je ne parle pas de notre action toute moderne, qui a été éphémère et tout aussi triste. Le caractère n’en a jamais varié : mauvaise situation, pénurie de toutes choses, maladies, misères, pillage et finalement représailles terribles. De toutes ces déceptions malheureuses, il est sorti heureusement la colonisation de deux petites îles qui avoisinent la grande et auxquelles on donnait peu d’importance d’abord. Bourbon et l’île de France sont nées et ont grandi après la ruine de nos établissements de Madagascar.

Bourbon, la première étape, Maurice ensuite abandonnée par les Hollandais, colonisée par Bourbon et devenue île de France sous le pavillon français avec la malheureuse destinée de redevenir Maurice sous le gouvernement anglais.

L’anse Dauphine est le premier et principal endroit où les Français ont fait leur habitation depuis quarante années, que M. de la Meilleraye y envoya les premiers navires français et continua d’y envoyer de temps en temps quelques commandements. La Compagnie des Indes en prit ensuite possession sur l’espérance des profits qu’en promettait la relation faite par le sieur de Flacourt, qui y a demeuré longtemps, pour grossir son livre de quantité de faussetés. (Journal du voyage des grandes Indes, par de la Haye.)

Cette grande île de Madagascar a toujours donné lieu à de grandes exagérations et les officiers envoyés sur la côte nord pour étudier les ports, les baies et le pays reviennent avec de grandes déceptions. Les différentes peuplades annonçaient des mines d’or, de cuivre, de diamants qu’on n’a jamais trouvées. Le journal ajoute : « Ce n’est pas cette nation seule qui se repaît de rêveries. Nous entendons tous les jours des Français qui soutiennent chacun en leur particulier, le lieu où il aura fréquenté, être celui où la mine aura été découverte, si bien, qui voudra y ajouter foi, que cette île est la plus grande connue et la plus riche du monde… J’ai ouï et vu et connu par expérience, en d’autres endroits de cette île qu’elle n’est rien moins que ce qu’en dit Flacourt.

« Les mêmes erreurs se sont propagées jusqu’à nos jours et périodiquement d’amères déceptions sont venues ruiner des individus et des compagnies. »

Ces réflexions, tirées de notes recueillies par de la Haye, sont parfaitement d’accord avec mes observations. La relation de mon voyage à Madagascar est absolument dans le même sens, et quand je l’ai faite je n’avais pas lu le livre de de la Haye. Les Malgaches et les Européens à l’époque actuelle diraient ce qu’ils disaient il y a plus de deux siècles : Nos richesses sont immenses, variées et encore inconnues ; des mines d’or, de cuivre, de fer, de houille, de pierres précieuses se trouvent dans telles régions : il ne s’agit que de les chercher, d’étudier le sol. Ces sources de richesses si variées sont comme les ombres, que projettent les corps : à mesure qu’on avance pour les saisir, elles reculent indéfiniment.
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