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SOUVENIRS DE MADAGASCAR

(1868-1869)

I.

Tamatave.

Départ de la Réunion. – Arrivée à Tamatave. – Vue des côtes de Madagascar. – Réception de l’agent consulaire de France. – Préparatifs de voyage pour la capitale. – Village. – Consuls. – Hospitalité. – Commerce d’importation envahi par les Américains. – Visite à la Batterie. – Présentation au commandant Rainimousoa. – Bal en l’honneur du couronnement de la Reine. – Traitants. – Mœurs. – Usages. – Départ pour Tananarive.


Je nourrissais depuis longtemps le projet d’un voyage à Madagascar. Sa proximité de l’île de la Réunion, que j’habite, tout ce que j’en avais lu et ouï dire alimentait et excitait mon désir de connaître cette grande terre. Mes occupations, la réputation d’insalubrité de ce pays m’avaient fait reculer bien souvent devant l’accomplissement du voyage. Attendant des circonstances qui ne se présentent pas toujours en temps opportun, je pris la résolution avec deux compagnons de partir sans trop nous arrêter aux empêchements inévitables et d’arriver si faire se pouvait jusqu’à Tananarive. Le gouverneur de la Réunion avait obtenu du gouvernement d’Émirne l’autorisation nécessaire pour nous permettre de voyager dans l’intérieur de l’île. Grâce à son obligeante intervention, on nous fit savoir que nous pouvions nous mettre en route sans crainte de rencontrer des obstacles. Il y a quelques années encore, c’était une affaire d’État que de se rendre à Émirne ; il fallait user de diplomatie, et souvent le voyageur soupçonné de quelque intrigue politique était tenu à distance de la capitale. Aujourd’hui c’est chose plus facile et le gouvernement hova est devenu beaucoup moins soupçonneux. Nos dispositions faites rapidement, nous prîmes passage sur le vapeur la Somme partant pour Tamatave le 6 septembre 1868. Je m’étais muni de lettres pour les représentants de la France et de l’Angleterre, les missionnaires catholiques. Embarqués à 7 heures du matin, nous fîmes escale à Saint-Paul, où le commandant avait à déposer des passagers, et nous ne pûmes nous mettre en bonne route que vers 11 heures. Le 9, à quatre heures du matin, j’étais sur le pont, cherchant à distinguer à travers les brumes de l’horizon la terre qui se dessinait devant nous et dont nous étions peu éloignés. Madagascar ne se voit pas de très-loin : ses côtes sont généralement basses et les montagnes élevées de l’intérieur sont toujours couvertes de nuages épais, d’un gris pâle, qui les dérobent aux regards : cette couleur peu accusée donne même aux sommets de l’île, vus de loin, un aspect assez triste. À mesure qu’on s’approche, on aperçoit une plage de sable jaune, avec de nombreux contours, des pointes boisées mais uniformes, limitant de grandes baies qui se succèdent. Dans le lointain, l’arête longitudinale des montagnes du centre s’appuie sur des collines qui vont en diminuant jusqu’à la mer et presque partout déboisées. Nous nous approchons de Tamatave ; laissant à notre droite l’île aux Prunes, qui semble un bouquet de verdure sorti du sein des eaux et limite au Nord la grande passe de la baie où nous allons mouiller, nous entrons par la passe du Sud-Est, qui est celle que prennent les navires venant de Maurice et de la Réunion.

La baie de Tamatave est une des plus commodes et faciles de Madagascar ; elle est formée par des récifs qui la dessinent parfaitement et l’abritent contre les vents et la grande mer. Les navires y mouillent très-près de terre et on débarque sur une plage de sable fin, où la lame vient mourir après avoir perdu toute agitation. Tamatave, vu de la rade, n’a pas un aspect bien riant. La plupart des maisons ou des cases sont cachées par des arbres ou des dunes de sable. Le fort, abrité par une petite forêt et à une certaine distance du rivage, ne laisse voir qu’un grand mât qui, à notre approche, arbora une grande bande blanche, avec le nom de la reine écrit en lettres rouges. La demeure du consul anglais, l’église des Pères jésuites sont en bois et se détachent comme des monuments au milieu des autres constructions relativement basses et généralement couvertes en paille.

L’arrivée d’un aviso portant la malle cause toujours une certaine émotion à Tamatave, comme sur toutes les plages où les nouvelles ne viennent qu’à des intervalles éloignés. Tous les consuls hissent leurs pavillons ; la population se dirige vers le rivage ; les traitants se réunissent et on les reconnaît à leur parasol blanc et leur costume européen ; de nombreux spectres vêtus de blanc, en guenilles, semblent sortir des cases en paille qui avoisinent le rivage et viennent se ranger et s’asseoir contre les dunes de sable en face de la rade ; ce sont des Malgaches enveloppés de leurs lambas. Après avoir choisi leur position, ils s’accroupissent et restent immobiles comme des statues ; c’est l’aspect des peuples d’Orient avec leur costume restreint, les mouvements lents, paresseux, mais majestueux. Entre le fort et la mer se voit une forêt touffue d’arbres variés et principalement de badamiers. Les Hovas, depuis la dernière attaque des Français et des Anglais réunis en 1845, ont jugé prudent d’abriter leur fort. C’est aujourd’hui un véritable fourré d’un très-joli aspect et qui tranche avec l’aridité des terres voisines ; on y pénétrerait difficilement.

Nous avions jeté l’ancre depuis quelques moments quand nous reçûmes la visite de deux officiers de douane. Leur costume est assez singulier : pantalon blanc, habit rouge et bleu un peu informe, chapeau à plume rouge. Après avoir échangé quelques mots et bu un verre de vermouth avec le commandant, ils regagnèrent la terre en nous permettant de communiquer. Ces deux hommes étaient les représentants de la domination hova ; ils avaient les traits caractéristiques de la race conquérante la plus répandue et qui domine actuellement à Madagascar. Je retrouvais en eux le type malais complet, tel que nous en avons beaucoup à la Réunion. C’est le même aspect : cheveux noirs et lisses, face plate, pommettes saillantes, teint cuivré. Le vice-consul de France, M. Soumagne, vint à bord ; il était averti de notre arrivée et nous offrit l’hospitalité en attendant notre départ pour la capitale. Nous apprîmes de lui avec plaisir que les préparatifs de notre voyage seraient vite faits et que nous pourrions nous mettre en route le surlendemain. Nous prîmes congé du commandant et de nos compagnons de voyage qui allaient continuer leur route dans le Nord.

Ce n’est pas un facile voyage que celui de la capitale : il dure 10 jours en moyenne et il faut se munir de tout : porteurs, vivres, lit de campagne, batterie de cuisine, et d’une domesticité à peu près complète. En route, on ne trouve guère que du riz, de la volaille, des œufs et encore n’est-on pas toujours sûr d’en trouver. Nous avions bien apporté une grande partie des choses nécessaires, mais arrivé sur les lieux on apprend qu’il y en a beaucoup à ajouter ou à retrancher.

Les Malgaches font les paquets à leur manière ; il faut le plus souvent défaire ceux qui ont été déjà faits. Ce sont des détails dont il faut se préoccuper. Un homme de poids ordinaire a besoin de huit hommes choisis pour le porter dans un fitacon ou filanzane, petit fauteuil placé entre deux brancards dont on se sert pour les voyages. Les provisions et les bagages réclament un nombre de porteurs en rapport avec leur quantité. Un homme porte ordinairement une charge de 15 à 20 kilogr. Autant que possible, les marmites ou esclaves de charge divisent leurs paquets en deux parties égales et les portent aux extrémités d’un bambou en appuyant le centre sur une épaule. Le fitacon est porté par quatre hommes qui doivent se relever souvent. Ils vont toujours au pas de course, et ceux qui suivent sont obligés de prendre le pas comme eux pour être prêts à les remplacer à chaque instant. Un commandeur du nom de Faro devait diriger notre bande ; il prit note de tout ce que nous emportions et répondit des hommes qu’il était du reste chargé de nous procurer.

Le commandeur est un des rouages les plus importants du voyage ; il doit avoir constamment l’œil à tout, s’occuper des étapes, des moyens d’existence, du coucher, etc. ; il expédie tout son monde devant lui et ferme la marche afin de ramasser les retardataires, quelquefois aussi les bagages abandonnés sur la route par quelque paresseux. On nous avait recommandé de nous bien prémunir contre la chaleur, le soleil, la pluie. On ne saurait trop le répéter aux voyageurs qui entreprennent un semblable voyage : à un soleil brûlant succède une pluie battante et un vent violent, à une partie de nuit étouffante un air froid, glacé. Il faut donc avoir toujours à sa portée les vêtements que réclament des changements aussi brusques dans l’atmosphère. Quant aux malles, celles en fer-blanc, faites solidement, sont les meilleures ; celles en cuir et en bois doivent être revêtues d’une enveloppe imperméable si on ne veut pas courir la chance d’avoir son linge trempé et abîmé. Chaque porteur coûte environ 15 fr. en temps ordinaire pour faire le voyage de la capitale ; ils se nourrissent eux-mêmes. On doit de temps à autre, pour stimuler leur zèle, leur donner une petite gratification qu’ils dépensent immédiatement en bœuf, volaille et besabèse (boisson fermentée faite avec le jus de canne). Pour une troupe de 30 et quelques hommes une demi-piastre (2 fr. 50 c.) suffit pour une fois ; avec la promesse de cette gratification, le Malgache ne connaît pas de fatigue et allonge sans peine son étape de 2 heures, sans diminuer son entrain, sa gaîté. Ces hommes, dont quelques-uns ont l’apparence assez grêle, sont admirables comme porteurs : ils franchissent tous les obstacles, appliquent un pied sûr et ferme au milieu de toutes les obstructions, et Dieu sait s’il s’en présente dans ce long trajet !

Il y a des fitacons de différentes formes ; les meilleurs sont, pour un long voyage, de petits fauteuils rotinés, à bras, qui une fois au repos peuvent servir de sièges. Cette considération n’est pas à dédaigner dans des villages où l’on n’a pour s’asseoir que des nattes étendues sur le plancher. Il y a deux sortes de porteurs, ceux de la côte et ceux d’Émirne. Les premiers sont plus vigoureux et font de grands pas qui sont de véritables sauts. Ils avancent davantage, mais leur manière de porter est fatigante et représente le trot dur d’un cheval ; cependant l’habitude les fait préférer par les traitants de la côte qui ne se servent que d’eux. Ceux d’Émirne sont des hommes bien bâtis, mais d’une stature moins grande et d’apparence plus faible ; ils marchent d’un pas égal, précipité, mais raccourci, qui représente l’amble de certains chevaux ; le porté est moins secoué.

Ces marmites sont originaires de toutes les parties de l’île ; beaucoup sont de la côte d’Afrique d’où on les fait venir comme esclaves. Ils sont ordinairement très-gais, riant toujours comme de grands enfants, fatiguant souvent par leur bavardage et leurs cris, mais doux et faciles quand on tient les promesses qu’on leur a faites. Leur fidélité, mise parfois en doute, m’a paru assez solide et nous n’avons jamais eu à nous plaindre de la moindre soustraction. Du reste, un bon commandeur, bien recommandé, est indispensable et on peut se fier à lui. On doit avoir avec soi des armes de chasse, mais je n’ai jamais constaté la nécessité d’armes défensives contre une population douce, facile, qui vient toujours au-devant de vous et ne désire qu’une chose, vendre contre un peu d’argent le peu qu’elle a à vous céder. Les voyageurs doivent être munis de pièces de 5 fr., les seules qui passent à Madagascar ; on les coupe en morceaux de 1 fr. 25 c. et au-dessous. Les Malgaches ont tous avec eux une petite balance et aucun paiement ne se fait sans ce contrôle. C’est le commandeur qui est chargé d’acheter, de payer et il tient une note exacte de tout ; le nôtre lisait et écrivait suffisamment pour la comptabilité qu’il avait à tenir. Parmi nos porteurs j’avais deux jeunes Malgaches parlant bien le français et qui devaient m’être d’une grande utilité. L’un avait été élevé à la Ressource de Saint-Denis, l’autre à Tananarive, par les Pères.

Tous les préliminaires arrêtés et convenus, notre hôte voulut bien se charger d’organiser tout ce qui concernait notre voyage. Dégagés de tous soins à ce sujet, nous pûmes employer notre temps à visiter, observer à notre aise le grand village sous toutes ses faces.

Tamatave a une assez grande étendue et renferme deux villages, celui des Betsimsarak, qui est le plus considérable, et le village hova, situé derrière la Batterie et occupé par les soldats hovas avec leurs familles. Celui-ci ne se voit pas du rivage, ni même de la rade ; il est caché par l’enceinte du fort et le petit bois qui le protège. Presque toutes les cases sont en paille, quelques maisons sont construites en bois comme celles qu’on voit à Maurice et à la Réunion. L’habitation du consul anglais est à étage et domine toutes les autres ; sans avoir rien d’extraordinaire, elle ressemble à un palais quand on la compare aux autres. Les emplacements sont enclos de palissades en planches ou en pieux. Ils sont contigus ou séparés par des ruelles étroites dans lesquelles on ne peut faire un pas sans enfoncer jusqu’à la cheville dans un sable mouvant. Ce sol toujours humide est favorable à la végétation : les orangers, les citronniers, les manguiers, les cocotiers viennent très-bien et embellissent, en les protégeant de leur feuillage, la plupart des maisons. Il n’y a pas longtemps encore, Tamatave était très-malsain, mais l’accroissement de la population a donné forcément de l’extension aux constructions ; les marais nombreux qui empestaient le centre même des habitations ont diminué beaucoup et la fièvre qui y règne pendant tout l’hivernage a moins d’intensité qu’il y a 20 et 30 ans. Ce climat, mortel aux étrangers autrefois, est aujourd’hui supportable et les accès de fièvre y sont rarement pernicieux. Mais il ne faut pas aller bien loin pour retrouver les marais ; ceux qui veulent se préserver sortent rarement de leurs demeures.

La concentration du commerce sur ce point y a appelé beaucoup de traitants de la Réunion, de Maurice surtout, et ils se font aujourd’hui une concurrence qui n’est plus en rapport avec l’importance des affaires. Ils habitent un peu dans tous les sens, mais principalement dans une rue qui conduit au marché ; c’est la voie principale de Tamatave ; elle conduit à l’église des Pères, aux consulats. Le marché est un espace irrégulier, assez large, sans constructions ; deux morceaux de bois supportent une rabane servant d’abri aux objets en vente. Le bœuf y est étalé en plein soleil, couvert de mouches et de poussière ; on le coupe en petites lanières, avec la peau, pour les Malgaches qui en achètent par petite quantité. Les viandes gâtées, le poisson frais ou salé, tout est pêle-mêle et répand une odeur infecte qui ne répugne pas aux Malgaches ; leur estomac puissant digère tout.

Un peu plus loin on trouve un espace nu, irrégulier, qui sert de marché aux bœufs. C’est là et dans des parcs voisins qu’on rassemble ces animaux quand les navires ont à faire une cargaison. Un peu plus loin est le fort, qu’on nomme la Batterie ; c’est une enceinte circulaire en sable, soutenue par des pieux extérieurement, avec une muraille intérieure en chaux et corail ; un bois touffu que nous avons signalé en débarquant protège et masque le fort du côté de la mer ; des canons de toutes les formes et assez grossièrement installés sont placés sur les parapets. La Batterie est la demeure du commandant de Tamatave et de sa famille. Le village hova est derrière et peu éloigné ; il est habité par les officiers, les soldats, au nombre de 1,000 environ, et leurs familles ; c’est une réunion de cases construites en paille, mais dans un autre style que les cases malgaches ; le toit est plus aigu, surmontant parfois un étage avec une galerie autour. Tout ce village est enclos de palissades en bois, et des gardes sont placées aux entrées. Quelques mares verdâtres sont entretenues près de la Batterie pour fournir l’eau nécessaire à tous les besoins.

Le gouverneur Raharla, homme distingué et très-estimé, était mort quelque temps auparavant ; le commandant en second, Rainimousoa, le remplaçait ; c’est lui qui nous reçut quand, avec le vice-consul, nous allâmes faire notre visite. C’était jour de fête à la Batterie ; il y avait danse et rafraîchissements en l’honneur du couronnement de la reine. M. Soumagne nous avait fait annoncer, et vers l’heure convenue, c’est-à-dire 4 heures, nous étions au rendez-vous. Au centre de la Batterie se trouve une vaste enceinte circulaire avec un grand mât au milieu ; au fond, la demeure du commandant, maison en bois avec galerie et adossée au mur du fort. Un talus en pente et gazonné sert de limite circulaire à la cour intérieure ; le public vient s’y asseoir. Cette enceinte prend alors l’aspect d’un amphithéâtre antique. Au centre, le grand mât déployait à son sommet une large bande blanche sur laquelle était écrit en lettres rouges : Ranavala Manjaka II Madagascar. À notre entrée dans la première enceinte, sous une porte basse, les soldats prirent les armes et firent leur salut au consul. Peu après un officier vint nous prendre pour nous conduire chez le commandant ; aussitôt que nous fûmes aperçus de l’intérieur, la musique joua l’air national français, bientôt suivi de l’air de la reine malgache ; aussitôt nous dûmes nous arrêter, nous découvrir, saluer et donner tous les signes du respect.

Un public nombreux à costumes variés était assis sur le talus du fort jusqu’au sommet ; des chaises et des bancs étaient réservés plus bas pour les personnes de distinction ; une compagnie de soldats était sous les armes, armés du fusil et la sagaye plantée devant chaque homme. Nous nous dirigeâmes vers la demeure du commandant. Après avoir traversé une salle dont les parois sont en terre et en chaux, nous arrivâmes par un obscur escalier à l’étage où le gouverneur nous attendait, nous fûmes présentés et des poignées de main se donnèrent sur toute la ligne. C’est l’usage, aussitôt qu’on se rencontre ici, de se serrer cordialement la main, même quand on n’est pas présenté.

Rainimousoa était entouré de ses aides de camp. C’était un homme de cinquante et quelques années, petit, de peau brune et d’origine évidemment malaise. Le costume de demi-apparat qu’il portait ce jour-là consistait en un habit bleu à grandes basques, à revers galonnés, complété par une casquette en cuir également galonnée ; nous voyant avec des gants, il demanda les siens à un aide de camp qui lui en apporta une paire en coton blanc, mais il eut beaucoup de peine à les mettre, ne distinguant pas parfaitement le côté droit du côté gauche. D’autres officiers arrivèrent et échangèrent avec nous des poignées de mains. Les uns étaient en habit noir avec chapeau de feutre, des pantalons blancs ou de couleur, de forme surannée ; les autres en chemise avec le lamba blanc, chapeau de paille et pieds nus. Un jeune Hova, aide de camp du gouverneur, était habillé ainsi et avait fort bonne mine. À chaque instant il allait se contempler dans une glace commune et étroite placée dans un des coins de la salle, arrangeant ses cheveux, son costume ; il avait évidemment des intentions coquettes pour le bal qui allait commencer. Enveloppés gracieusement dans leur lamba, le Malgache et l’Hova, ce dernier surtout, ont un aspect majestueux qui ne manque pas de grâce, tandis que dans le costume européen d’emprunt, il n’en est pas de même.

L’enceinte du fort était garnie d’une population variée de races, de costumes et de couleurs ; c’était un fort beau coup d’œil. Le bal allait commencer. Le gouverneur descendit avec nous et nous fit asseoir sur des chaises à côté de lui ; la musique joua des airs de danse, mélange de polka, de mazurka, etc. Les cavaliers prirent leurs danseuses et, les tenant par la main, par la taille tour à tour, firent une promenade circulaire qui rappelait la cracovienne. Ce mélange d’airs déformés, passant par des instruments qui étaient loin d’être irréprochables, n’était guère mélodieux ; mais j’avais des distractions assez grandes par ailleurs pour ne pas trop souffrir de cette musique discordante. Les cavaliers grand genre avaient pris le costume européen de même que ces dames ; mais quels habits ! quelles robes ! Celui qui ouvrait la marche avait un chapeau noir passé, un habit noir avec une pièce dans le dos, un pantalon blanc très-court et des bottines bleues ; c’était un officier assez grand, mince, de peau brune, danseur émérite et qui visait aux grâces et à la légèreté ; sa danseuse, femme de haute noblesse, ayant rang de duchesse, épouse de l’ancien administrateur du Tanguin, était renommée par ses mœurs légères et sa facilité à passer du catholicisme au protestantisme selon les temps. On nous assura que c’était au poids de sa petite balance qu’elle mesurait la valeur de son culte. Quelques cavaliers qui avaient conservé leur costume national, présentaient un bien meilleur aspect : leurs mouvements ne manquaient pas de grâce et de noblesse. Les femmes me parurent généralement laides, sans type marqué. Après la danse des Hovas ou de l’aristocratie, vint la danse des Betsimsarak ; les femmes seules y prirent part. En face de nous, dans le fond, huit belles Malgaches se placèrent en face les unes des autres et dansèrent la danse des papangues. La papangue est un oiseau de proie très-redouté des basses-cours ; c’est une espèce d’épervier qui plane sur tous les villages malgaches pour chercher à saisir volailles, canards, oies, tout ce qu’il peut. La papangue a un vol majestueux, tantôt les ailes agitées, tantôt étendues horizontalement et immobiles. Cette danse rappelle le vol de cet oiseau, et les femmes betsimsarak l’imitent avec le mouvement de leurs bras et de leurs mains ; cette espèce de pantomime est très-gracieuse et mes regards se reposaient avec plaisir sur ce groupe d’une originalité franche et ne visant pas à copier une civilisation encore éloignée. Elle était accompagnée par le chant des femmes assises autour, chant monotone dont le rythme est appuyé et marqué par des battements de mains comme les danses populaires de l’Espagne.

Après chaque danse, les danseurs vinrent saluer le gouverneur et se retirèrent. Dans les intervalles, de jeunes officiers hovas servaient du vermouth et du porter. Les dames en buvaient très-volontiers. La fête devait durer encore longtemps et se prolonger même une partie de la nuit. Après en avoir vu suffisamment, nous prîmes congé du gouverneur, qui nous promit de nous envoyer le lendemain un sauf-conduit devant nous permettre de voyager sans entraves ; nous devions, avant d’entrer dans la capitale, faire parvenir aux ministres sa lettre, afin de ne pas éprouver de retard.

Nous rentrâmes en ville en passant par le Bazar et terminâmes notre soirée par des visites aux Pères jésuites et aux consuls.

Les Pères ont construit une église assez grande ; ils ont déjà une maison pour des sœurs de Saint-Joseph ; ils vont en construire une autre pour les frères. Leur résidence donne par un de ses côtés sur la mer, qui leur envoie toujours un air frais et dégagé des miasmes de la terre ; ils s’étendent peu à peu et finiront par posséder une large place à Tamatave.

Le consul britannique, M. Packhenam, nous reçut dans sa varangue élevée, d’où l’on domine toute la rade ; l’air y est toujours frais. Sa maison, la plus belle du village, est entourée d’orangers ; à force de fumier et de soins, il a pu faire venir dans le sable de la cour quelques légumes qui sont une rareté à Madagascar. J’avais une lettre pour lui. M. Packhenam se mit gracieusement à ma disposition pour tout ce dont je pourrais avoir besoin dans mon voyage. Il vit à Tamatave avec sa femme sans trop souffrir de la fièvre ; je crois devoir attribuer l’indemnité dont ils jouissent, à leur habitation exceptionnelle et à une vie d’une sobriété et d’une régularité remarquables. M. Packhenam a un filtre anglais qui purifie autant que possible l’eau saumâtre du pays.

Le consul américain, ancien major de l’armée du Nord, vit à Madagascar avec sa femme, sa fille et son fils ; le major est toujours malade, mais ses enfants semblent assez bien se porter. Le jeune bomme fait le commerce et reçoit des marchandises en consignation. Ne visant en aucune façon à la moralisation du peuple malgache, le consul ne demande que la protection des droits commerciaux et cela suffira, je crois, aux Américains pour s’emparer du marché de Tamatave. Tous les consuls vivent entre eux en assez bonne intelligence. L’existence de leurs femmes est bien triste et toutes aspirent à quitter ce séjour monotone et malsain. On remarque cependant que les dames sont moins sujettes à la fièvre que les hommes ; est-ce dû à leur organisation ou à leur régime en général plus sobre ?

On trouve dans deux ou trois maisons des pianos qui ne sont jamais accordés et qui subissent l’influence d’une humidité permanente ; je laisse à penser quels sons harmonieux on peut en tirer ; cependant ils servent de temps en temps à réunir quelques personnes et à jouer des quadrilles, des valses et des polkas. Après une journée assez bien employée, nous avions besoin de repos, et l’hospitalité de M. et Mme Soumagne est si facile, si agréable qu’on n’est pas longtemps à se sentir chez eux parfaitement à l’aise. Nous fîmes un dîner très-gai et vers la fin de la soirée notre commandeur Faro nous amena des musiciens malgaches ; le concert était composé de deux vallya1 et d’une petite flûte, accompagnés par deux ou trois hommes frappant la mesure dans leurs mains. Je réclamai de suite les airs nationaux et quelques-uns me plurent beaucoup, entre autres une valse et l’air des Hovas.

Le lendemain, nous retirâmes de la douane tous nos bagages.

Cette douane est sur le bord de la mer, en face du débarcadère ; toutes les marchandises débarquées sont mises dans une sorte d’entrepôt et paient en nature au gouvernement 10 p. 100 ; cet impôt, que se partagent les officiers selon leur grade, est transporté en grande partie à Tananarive. Le plus fort revenu douanier de la reine est perçu à Tamatave. C’est là qu’on embarque la plupart des bœufs destinés à Maurice et à la Réunion. Le riz et les autres produits n’y sont que secondaires. Il s’exporte tous les ans d’avril à novembre à peu près 10,000 à 12,000 bœufs qui valent, rendus à bord, 15 piastres (75 fr.). Le gouvernement perçoit trois piastres ou 15 fr. par chaque bœuf embarqué. La Réunion les achète contre des pièces de 5 fr. Maurice, avant la fréquentation des navires américains, y apportait des marchandises anglaises échangées contre les produits malgaches ; mais les toiles américaines ont envahi le marché et elles se vendent à un prix inférieur à celui des toiles anglaises ; de plus, elles sont préférées par les naturels ; il en résulte que, aujourd’hui, Maurice comme la Réunion, est obligé d’arriver à Madagascar avec de l’argent. Le rhum de Maurice seul reste à peu près sans concurrent. Tout celui qu’on consomme vient de cette provenance ; il est détestable mais se vend à vil prix ; les palais malgaches n’en demandent pas davantage. Pour 65 à 70 centimes on a un litre de rhum dans les cantines de Tamatave.

Les Américains ont pris de suite une position commerciale importante à Madagascar et leur présence a amené un changement profond dans les affaires. Les nombreux traitants de Maurice ne trouvent plus à écouler leurs marchandises ; les Malgaches préfèrent naturellement celles d’Amérique qui coûtent meilleur marché ; la toile à lamba américaine, d’un tissu fait dans le goût du pays, est très-appréciée. Ils paient avec leur argent amassé depuis longtemps, ce qui leur est pénible, mais le bon marché les attire. Cette année (1868) deux navires américains ont enlevé à peu près 100,000 piastres à Tamatave en pièces de 5 fr. contre des toiles, des farines, des meubles, des conserves, etc. L’argent monnayé étant rare aux États-Unis, ces navires ont pu céder leurs marchandises à un prix inférieur en se rattrapant sur l’agio des pièces de 5 fr. Cette forte saignée monétaire faite à une population habituée à vendre ses produits contre de l’argent, à conserver, thésauriser, l’a épuisée pour le moment. Les traitants ont leurs maisons pleines de toiles et ne peuvent les écouler ; ils attribuent à une cause politique cette stagnation des affaires qui ne dépend évidemment que de cette quantité considérable de marchandises américaines qui a envahi le marché. Les besoins de cette population sont très-restreints ; avec un morceau de toile ils se font un costume complet et qui sert presque-constamment ; ils n’ont, jusqu’à présent du moins, aucun besoin de luxe et de bien-être. Le bœuf, le riz, le manioc, sont fournis par le pays facilement et abondamment. Ils n’usent pas de vin en général, et le rhum infect venu de Maurice, avec lequel ils s’enivrent volontiers, est à vil prix. On suppose à beaucoup de Malgaches une fortune qu’ils n’ont pas ; comme on ne peut que la supposer, car rien ne l’indique d’une manière précise, l’imagination l’exagère considérablement, et quand on considère les choses froidement, il est impossible d’admettre que même les thésauriseurs puissent avoir un grand capital.

Maurice et la Réunion sont les deux points principaux, sinon à peu près exclusifs, qui viennent prendre des bœufs et du riz à Madagascar. Je ne parle pas du reste, car les porcs, les volailles, les oies, les rabanes ne peuvent être considérés que pour une faible somme : ces deux colonies achètent ces produits en y apportant annuellement 1,200,000 à 1,500,000 fr. en argent ou en marchandises ; le rhum, le vin, les boissons alcooliques telles qu’absinthe et vermouth, les farines, les toiles, y entrent pour une bonne part. Ce qui reste en argent, joint au droit prélevé par la reine sur chaque tête de bœuf exporté, se partage proportionnellement entre les officiers et va se concentrer chez le premier ministre ou ses proches. Il n’est donc pas étonnant que 500,000 fr. enlevés dans une année aient amené un arrêt presque complet dans les achats. Le Malgache Betsimsarak ne peut compter parmi les consommateurs : du riz, du manioc et de temps à autre un peu de bœuf, voilà sa seule nourriture. Quoique le rhum soit à bon marché, il n’en boit que dans ses beaux jours et quand il a pu gagner un peu d’argent. Son costume est à peu près nul : un morceau de rabane ou de toile, voilà tout son bagage protecteur. L’Hova a généralement plus de besoins, du moins il a le désir de gagner, de posséder ; il possède plus ou moins, mais il est surtout économe, avare même et n’achète que lorsqu’il ne peut faire autrement. Tous sont commerçants, courtiers, bagnans et les officiers, même d’un grade élevé, font la commission ; il faudra encore beaucoup de temps sans doute avant de faire naître chez ces peuples des besoins de luxe qui augmenteraient nécessairement les transactions. Les Américains pourraient bien envahir tout le commerce de Tamatave et ne laisser aux Anglais et aux Français que les points secondaires. Ils ne visent pas à la politique comme ceux-ci ; vendre est toute leur affaire. Depuis 1866, ils y ont établi un consul, et un traité entièrement et exclusivement commercial a été signé entre le gouvernement d’Émirne et les États-Unis.

Les traitants se plaignent amèrement et regrettent le temps passé ; mais leur malaise dépend beaucoup aussi de ce que maintenant ils sont trop nombreux pour un marché restreint ; ils sont là quelques-uns comme des épaves de naufrage et ne peuvent souvent en sortir. Tamatave a un consul américain, un consul anglais et un agent consulaire français ; le consul étant à Tananarive, forcément notre consulat s’y transportera avant longtemps. Chaque jour des contestations s’élèvent entre les Hovas, les traitants, les capitaines de navires ; l’intervention consulaire est à tout moment nécessaire et suffit souvent pour aplanir les difficultés. Le consul est tout : agent des postes, de police, commercial. Avec un gouvernement souvent inepte à comprendre les rouages de la civilisation et d’un autre côté des nationaux qui ne sont pas toujours très-purs, le rôle des consuls est des plus épineux ; et il leur est bien difficile de contenter tout le monde ; leur toute-puissance les fait quelquefois accuser de despotisme et d’arbitraire ; ils sont souvent obligés de faire de la justice sommaire et d’agir avec sévérité.

Ce paiement des droits en nature commence à paraître difficile, et le gouvernement hova pense à imiter les nations civilisées qui perçoivent leurs impôts en argent ; mais ils se laisseront difficilement aller, avec leur méfiance si grande, à cette innovation ; ils comprennent qu’on pourrait les tromper largement sur la valeur des marchandises.

Dans un pays restreint où les blancs ou les mulâtres sont relativement peu nombreux, les distinctions sociales s’effacent, du moins en apparence ; tous sont sur le pied de la camaraderie ; on se réunit au café, au bord de la mer. Le capitaine en retraite, le matelot, le charpentier, le traitant, l’homme débarqué un peu forcément sur cette plage, tous se fréquentent, boivent le vermouth fraternellement, jouent aux dominos, aux cartes, au billard, sans distinction de couleur et de rang. Au premier abord, c’est la fraternité ; mais il ne faut pas attendre longtemps pour recevoir des confidences peu rassurantes des uns et des autres. L’un vous dira : Ne fréquentez pas trop tel individu, vous auriez peut-être à vous en repentir, et alors on vous étale un passé, un présent et un avenir avec des couleurs inquiétantes. Vous avez à peine remercié votre officieux ami des avis qu’il vient de vous donner, que vous le rencontrez en rires et en termes de bonne camaraderie chez cette même personne qu’il vient de si bien habiller. Peu de temps suffit pour vous mettre au courant de ces mœurs. Partout les opinions sont diverses, les jugements ne sont pas les mêmes sur les choses et les hommes, mais je doute qu’on puisse rencontrer un pays où il y ait plus de contradictions ; c’est à désespérer d’y voir clair, et après avoir interrogé beaucoup de traitants sur les affaires, sur les institutions, sur les relations diverses des uns et des autres, on arrive souvent à la confusion, au chaos. L’un vous assurera que tout le mal vient de ces coquins d’Hovas, l’autre vous en dira tout le bien possible ; celui-ci, que cet affreux gouvernement paralyse le commerce, l’industrie, l’agriculture qui naîtraient ou se développeraient sans son oppression funeste ; celui-là, que ce même gouvernement laisse chacun parfaitement libre de faire, de prendre autant de terre qu’on veut et de la cultiver à son aise et sans entrave. La même personne souvent change d’opinion à un court intervalle. Cela doit dépendre de bien des causes ; mais, en somme, c’est peut-être l’exagération naturelle du côté faible des sociétés humaines, plus sensible dans un milieu restreint.

L’ivrognerie a des autels dans chaque case du village malgache. Dans toutes presque on aperçoit une grande barrique peinte en rouge ; ce sont celles qui contiennent le rhum venu de Maurice ; un robinet en bambou laisse couler le liquide, et des femmes, des hommes sont assis à côté, consomment ou servent les consommateurs ; à chaque instant on en voit qui absorbent l’affreuse boisson à grandes gorgées. Le Malgache avale un demi-litre de rhum d’un trait sans s’émouvoir ; aussi rencontre-t-on à chaque pas des hommes, des femmes aux yeux humides, langoureux, qui sourient avec béatitude ; ils vont, viennent, se tiennent droit, ont l’air de n’avoir rien à faire et vivent in intoxication, comme disent les Anglais.

Dans la classe des traitants, on consomme des spiritueux, mais généralement si on rencontre parmi eux des hommes un peu surexcités, je n’en ai pas vu à un degré qui touche à l’ivrognerie ; on se canne de temps à autre, c’est l’expression adoptée. Certaines natures peuvent tenir longtemps à ce régime, à ce qu’il paraît ; cependant j’ai vu peu de vieillards à Madagascar, dans les villages et à Tamatave ; quand j’ai fait cette réflexion, on me disait que les vieillards avaient l’habitude de se retirer dans les campagnes éloignées.

Les Jésuites commencent à prendre une assez large assiette à Tamatave ; leur église, assez grande, n’attire encore qu’un nombre restreint de fidèles ; mais ils augmentent tous les jours leurs prosélytes. Ils ont adjoint à leur maison une petite école dirigée par des Sœurs de Saint-Joseph ; les petites filles malgaches y viennent avec leurs esclaves qui assistent aux classes. Leur local est trop petit, mais on construisait un bâtiment à étage qui leur permettra d’avoir plus d’élèves. Ces enfants lisent, écrivent déjà assez bien ; elles sont bien organisées pour la musique et chantent des cantiques avec beaucoup d’ensemble et de justesse. Les Frères de la Doctrine chrétienne viendront bientôt compléter l’œuvre et rendront les plus grands services. En attendant, les Pères ont affecté dans leur résidence une chambre où les jeunes garçons viennent à l’école. Les Pères et les Sœurs se multiplient à l’envi, charpentent, jardinent, sont souvent en course pour aller porter aux malades des soins et des médicaments ; on abuse souvent de leur zèle qui ne marchande jamais les peines et les fatigues. J’ai vu la Mère chargée des malades appelée plusieurs fois la nuit, le jour ; elle accourait, et comme il arrive souvent, ces soins, ces médicaments donnés gratis étaient demandés avec d’autant plus d’instances et sans scrupule ; le sommeil de la pauvre Mère n’était compté pour rien ; il en est résulté qu’épuisée de fatigue et de fièvre, elle a été obligée d’abandonner son poste et de venir recouvrer ses forces à la Réunion. Les Pères, un grand bâton à la main, arpentent le sable et vont nuit et jour porter leurs soins dans les cases malgaches, heureux quand ils peuvent récolter un baptême sur leur route. Je ne sais trop s’ils exploitent un terrain digne de leur zèle.

Les anglicans ont depuis peu à Tamatave un temple et une école où ils attirent la classe dominante principalement ; j’ai assisté à leurs offices et je n’y ai généralement vu que des Hovas. Le gouvernement, sans avoir de religion arrêtée, penche pour le protestantisme. Ceux qui font partie des honneurs, des emplois et leur suite ont pris la même marche, à part quelques exceptions. Le Malgache, sans croyance, sans besoin de culte, vivant de la vie matérielle, animale, ne considère l’église, le temple, qu’avec un œil de curieux. Le maître enverra son esclave à l’école dans le but d’en tirer plus de profits. Lui-même, il ira au temple ou à l’église dans l’espoir d’en recueillir les bénéfices matériels, mais au fond les mœurs, les croyances ne changent guère. L’œuvre commence, il est vrai, et si elle peut durer et se continuer sans interruption, elle devra porter nécessairement des fruits. Les deux religions sont en présence et la lutte est vive ; c’est à qui aura le plus de prosélytes.

Les Pères, les Sœurs n’ont ni l’aspect, ni la vie que donne la fortune ; des chapelets, des images, quelques médicaments, sont leurs dons habituels. Les Pères étendent déjà assez loin sur le rivage leur résidence et ils l’agrandissent tous les jours ; ils ont choisi comme partout une belle situation qui leur permet une extension graduelle. Ils paraissent satisfaits du progrès de la religion à Tamatave et disent avoir obtenu déjà une grande amélioration dans les mœurs ; mais les choses vont, je crois, comme par le passé. On finit par s’habituer au milieu dans lequel on vit et les choses qui révoltent tout d’abord, vues chaque jour, à chaque heure, finissent par ne plus choquer les yeux et l’esprit. L’immoralité de certains usages qui indigneraient ailleurs s’étale ici en plein jour, comme une chose toute naturelle. Une modification inévitable dans les mœurs aura lieu quand l’instruction sera plus répandue et lorsque la mission se sera adjoint une école régulière, pouvant attirer beaucoup d’élèves ; elle en retirera nécessairement des bienfaits qui ne peuvent encore être réalisés par le peu de temps de son action.

On ne connaît pas exactement la population de Tamatave, mais elle doit être au moins de 3,000 âmes, sans compter le village hova1. La population flottante y est assez considérable ; c’est le point commercial le plus important, et les Malgaches de toutes les régions y viennent pour vendre les produits du pays ; c’est là le grand débouché des bœufs, des volailles, des oies, des dindes qui viennent de l’intérieur ; c’est là aussi qu’on trouve les esclaves ou marmites que leurs maîtres envoient chercher leur existence et leur rapporter ce qu’ils peuvent recevoir pour leur travail. On voit sur le rivage une quantité de petites cases en paille très-basses, où vit ce peuple d’esclaves nomades ; ils sont dix ou douze parqués sur des nattes dans ces étroites demeures où ils viennent coucher. Pendant le jour, ils se promènent par les rues ou sont couchés sur le sable ; leur meilleure chance est d’être employés comme porteurs de bagages ou de voyageurs ; c’est une fête pour eux, car ils vont avoir des vivres réguliers, un peu d’argent et de quoi faire bombance pendant quelques jours. Il est si rare pour eux de posséder quelques morceaux d’argent qu’ils acceptent avec joie les circonstances qui peuvent leur en procurer. Ces hommes sont susceptibles d’une dépense énorme de fatigue et de force ; mais il ne faut pas que cela soit continu ; ils aiment le travail par moments et ensuite dorment des jours entiers. Comme porteurs ils sont admirables ; généralement sales, galeux, à peine vêtus, leur vie est insouciante à l’excès ; quand on a besoin d’eux, on n’a qu’à faire un appel, il en arrive plus qu’on n’en veut. J’eus la bonne chance de trouver parmi mes marmites deux hommes jeunes, intelligents, d’Émirne, d’un aspect assez grêle, mais admirables porteurs et m’offrant l’avantage de parler bien le français.

L’étranger qui débarque à Tamatave doit accepter l’hospitalité d’un habitant : il n’y trouve pas d’hôtel, mais il est sûr d’être accueilli, surtout avec la moindre recommandation. La vie est si monotone qu’on est heureux souvent de la varier par la présence d’un étranger. Ensuite toutes les choses nécessaires à la vie matérielle sont à vil prix et la présence d’un hôte ne constitue guère une dépense. Les logements sont simples, sans luxe ; de simples cases tendues de rabane. Quant à la nourriture, elle est presque partout abondante et facile. Tous ceux pour qui j’avais des lettres m’ont offert une chambre, un pavillon avec empressement, mais je ne pouvais désirer mieux que l’hospitalité de M. et Mme Soumagne ; non-seulement nous y passâmes de joyeux moments, mais ils nous aidèrent beaucoup dans l’installation de notre voyage. Le 10 au soir, tout était prêt, grâce à leurs soins ; nos hommes étaient choisis, nos bagages installés et nous pouvions partir le lendemain sans inquiétude. Les courriers, porteurs de la malle, étaient expédiés depuis la veille pour la capitale, où nous étions annoncés. Nous fîmes nos adieux à nos nouvelles connaissances, qui nous souhaitèrent bonne chance et surtout beau temps.
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