PRÉface








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Rane, eau, mafano, chaude) a dû soulager et guérir des malades, et là comme dans d’autres pays civilisés on lui a voué un culte de reconnaissance.

Après avoir quitté Ranemafano, nous traversons une rivière coulant au milieu d’une forêt de moufias, palmiers très-abondants dans cette région et dont les feuilles servent à tisser les rabanes, les chapeaux, etc. La route continue toujours avec le même caractère jusqu’à Ambatoarano, où nous arrivâmes pour dîner et coucher. Les gorges sont plus profondes, les montagnes s’élèvent peu à peu et les chemins sont de plus en plus difficiles. Ambatoarano est un charmant village situé au fond d’une vallée à rizières ; le sol s’améliore, quelques roches basaltiques apparaissent et forment la base des terrains. Aussitôt qu’un terrain peut donner du riz, on est sûr d’y trouver un village et des habitants présentant un aspect de bien-être et d’aisance toujours en rapport avec la quantité de riz qu’on peut récolter. Le moufia est très-abondant à Ambatoarano, et dans toutes les cases les femmes sont occupées à préparer ses feuilles et à lisser des rabanes ; c’est la feuille encore jeune et non épanouie qui sert ; avec un couteau on enlève l’épiderme qui la recouvre et la trame qui reste est mise à sécher avant de servir ; ce travail est fait avec une prestesse merveilleuse. Le moufia, qu’on ne rencontre plus dans les régions plus élevées, est un important objet d’exportation de ces villages à Émirne. On voit souvent sur la route des hommes portant aux extrémités d’un bambou, appuyé sur l’épaule deux énormes ballots ; ce sont des provisions de feuilles de moufia qui doivent être travaillées à Tananarive ou dans les villages voisins. Tous les travaux de grande finesse sont faits à la capitale.

Le matin avant de partir, nous fîmes la connaissance du chef de village, un vieux Betsimsarak d’un aspect magnifique et âgé de 75 à 80 ans ; il est encore fort, vigoureux ; enveloppé dans un lamba de rabane, il avait l’air majestueux ; c’est un riche fermier qui a des bœufs, des esclaves, des rizières, et lui-même passe ses journées dans les champs. Il s’excusa de n’avoir pu nous recevoir à notre arrivée, il n’était pas encore rentré, mais nous fit promettre à notre retour de coucher dans sa case. J’aperçus sur le sommet d’une colline un bois touffu qui en formait comme la couronne ; ce bois était remarquable par son aspect vert et gracieux au milieu de plaines et de coteaux dénudés. Le vieux chef nous apprit que c’était le lieu réservé aux morts ; c’est là qu’on abritait les sépultures du village. L’usage ici n’est pas d’enterrer les morts ; on les met dans un tronc d’arbre creusé après les avoir enveloppés et le cercueil est appuyé contre un arbre. La distance qui sépare cet endroit du village en rend les émanations peu nuisibles. Les villages betsimsaraks ont tous à peu près ce bois réservé pour leur sépulture. On retrouve ici la vie patriarcale ; le maître, l’esclave, le riche, le pauvre, vivent à peu près de la même manière ; le maître va aux champs avec ses esclaves et souvent travaille avec eux. J’en ai vu qui habitaient la même case, mangeaient et dormaient sur la même natte. Les hommes préparent la terre pour planter le riz ; les femmes le pilent pour en ôter la paille quand il doit être consommé ; elles s’occupent à peu près exclusivement de la confection des vêtements. On les voit assises à côté d’un métier à navette avec lequel elles fabriquent les rabanes. La vie est à peu près commune, et au centre du village on voit toujours un hangar plus ou moins grand et élevé au-dessus du sol ; c’est le magasin à provisions de riz ; c’est aussi là que se trouve le dépôt de la dîme payée à la reine. Autour de ce grenier, par terre, sont placés des bois qui servent de bancs où viennent s’asseoir ou s’accroupir les habitants ; j’ai tort de dire s’asseoir, car le Malgache ne s’assied pas, il s’accroupit le plus ordinairement en rapprochant ses genoux de sa figure, le lamba qui l’enveloppe couvre son visage jusqu’au-dessus du nez ; dans cette position, il a l’air grave et regarde devant lui sans avoir l’air de jamais parler à son voisin. Rarement le Malgache porte un chapeau, excepté dans les villes ou les grands villages ; il est le plus souvent nu-tête ou n’a qu’un petit bonnet de paille. Cette petite toque appelée satouk, que portaient la plupart de nos hommes, sert à tous les usages ; ils prennent avec de l’eau pour boire en passant une rivière ou la remplissent de riz, de manioc ou de patates pour manger en route.

Le 15 au matin, après avoir serré la main à notre vieux chef, nous partîmes vers les 7 heures pour Ampassimbé. Nous traversons des terrains de quartz, de tuf rouge ; la trace de la route, qui se perd et se retrouve à chaque instant et qu’on reconnaît à sa couleur toujours rouge, monte et descend incessamment ; c’est monotone et fatigant. Nous sommes, à 10 heures, à Ampassimbé pour déjeuner ; c’est un grand village où l’on fait beaucoup de rabane. Toutes les cases ont un métier à navette que les femmes font marcher. Dans les fonds, on plante du riz, sur le flanc des coteaux, des patates. La population est affreuse ; nous parcourons les ruelles, les cases sans trouver une figure passable.

Départ à midi ; à 3 heures, nous traversons, près du petit village de Mazane, une rivière charmante enveloppée d’arbres et coulant à travers des roches basaltiques, sur des cailloux de quartz et de silex roulés. Nous traversons quelques forêts belles mais de peu d’étendue, des vallées d’un joli aspect où l’herbe est verte et touffue. À 4 heures et demie, nous débouchons dans une plaine assez vaste, marécageuse, où nos hommes s’enfoncent jusqu’aux hanches ; la terre est glaise, collante, toujours humide et laisse voir de nombreuses marques de culture de riz abandonnées. Ce sol peu riche ne peut produire plusieurs années de suite et il lui faut de grandes préparations pour que le riz y donne de belles récoltes. Quand on a planté quelque temps une portion du terrain, on l’abandonne pour planter dans des terres reposées. Nous apercevons un grand village à l’extrémité de la plaine, c’est Béfourme, où il y a, comme à Ampassimbé, un chef représentant le pouvoir hova. Sur tous les coteaux nous voyons encore les traces des nombreux campements de la reine et de sa suite pendant son voyage de l’année 1867 ; la reine voyageait à petites journées et elle mit un mois pour se rendre de la capitale à la côte. La population se ressentait encore des corvées et des vivres qu’elle avait été obligée de fournir à cette réunion assez considérable d’hommes qui ne vivaient qu’aux dépens des pays parcourus. Béfourme est situé dans une région très-malsaine, et on le comprend à la vue de tous ces marais qui dégagent constamment des vapeurs et des brouillards. Le chef du village vint nous faire le cadeau de bienvenue ; après, arrivèrent une dizaine de femmes tenant devant elles un long bambou sur lequel elles frappaient avec un petit bois ; elles s’accompagnaient en chantant ainsi un air monotone et insignifiant. Pour nous débarrasser de cet affreux concert, je leur fis donner de suite un peu d’argent, mais elles n’étaient pas disposées à s’en aller et présumaient sans doute que nous étions charmés de leurs chants. Il fallut leur faire dire que nous en avions assez. On sent que nous sommes dans une contrée d’une certaine importance. Sur la place, au milieu du village, il y a un petit marché permanent ; on y débite du bœuf, des tissus américains, du savon d’Émirne, de la chandelle de suif de bœuf. La population commence à se mêler : des hommes à peau jaune vivent dans les cases avec les Betsimsarak. Notre commandeur nous dit que nous étions dans un village où il y avait beaucoup de voleurs, et nous recommanda de ne rien laisser près de la porte de la case où nous devions coucher. Nous ne prîmes pas plus de précautions qu’ailleurs et on ne nous prit rien.

Le 16, toute la plaine était obscurcie par un brouillard épais ; nous fûmes obligés d’attendre que le soleil l’eût dissipé pour nous mettre en route. À 7 heures par un temps humide et froid, nous partons et arrivons à 10 heures, à Ambavanias, où nous déjeunons. C’est un petit village de quelques cases, situé sur une colline à l’entrée de la grande forêt de l’Alamazotra. Nous le quittons à midi. La pluie avait détrempé le sol et la route était glissante ; à chaque pas, nos hommes avaient besoin de prendre toutes les précautions pour pouvoir marcher et souvent se frayer un chemin nouveau. Nous étions en pleine forêt et le sentier que nous parcourions, fréquenté par les hommes et les troupeaux de bœufs qui viennent de l’intérieur est quelque chose d’inimaginable. Quand on n’a pas l’habitude de tels chemins, on est effrayé à chaque instant. On se demande avec inquiétude comment porteurs et portés ne tombent pas dans les fondrières et les abîmes qu’on rencontre à chaque pas. On s’y habitue peu à peu, et ceux qui portent ont le pas tellement sûr, sont tellement habiles à surmonter une difficulté, qu’on prend confiance en eux. Si par hasard il y en a un qui vient à glisser ou tomber, immédiatement son voisin s’empare du brancard tandis que le premier se relève et reprend sa place sans qu’aucun accident ne puisse arriver, sans même qu’on ait eu le temps de raisonner sa frayeur.

Le porteur de filanzane est, selon moi, un des phénomènes les plus extraordinaires de Madagascar : il monte à pic, descend tout droit dans un fond sans jamais faire un contour pour éviter une difficulté, s’enfonce jusqu’à mi-corps dans l’eau, la vase, grimpe sur un rocher, sur un tronc d’arbre, toujours alerte, sûr, riant, bavardant comme en se jouant, quand le voyageur effrayé s’accroche aux bras de son fauteuil avec énergie pour ne pas perdre l’équilibre. Cette route de la forêt par un temps de pluie est abominable et on se demande, après l’avoir faite, comment on a pu réussir à la franchir sans encombre. Si elle est la plus pénible, elle est aussi la partie la plus majestueuse, la plus magnifique du voyage. Ces arbres immenses serrés les uns contre les autres, qui cachent le ciel, ces lianes gigantesques qui s’élancent jusqu’au sommet des branches pour redescendre vers le sol comme les cordages d’un vaisseau, des palmiers d’une hauteur prodigieuse, des bambous flexibles qui viennent comme une guirlande contourner les troncs des arbres pour se pencher sur la route, le bruit du torrent dans un abîme qu’on ne voit pas, le chant des oiseaux de toutes sortes, leur plumage éclatant et varié, les concerts de babakoutes qui semblent une troupe d’enfants criant, chantant sur tous les tons, le mystère des grandes forêts vierges, tout dans cette traversée impressionne l’âme et les sens profondément. On s’arrête de temps en temps pour contempler ce spectacle, jouir des détails, ramasser une roche, une fleur, tuer un oiseau au brillant plumage, saisir un papillon aux ailes éclatantes. Mais le temps presse, il faut s’arracher à ces lieux grandioses pour atteindre le village où l’on doit arriver avant la nuit.

Il était tard quand nous atteignîmes le village de l’Alamazotra où nous devions coucher. La grande forêt finit ici et les collines dénudées commencent à reparaître. Les constructions sont un peu moins primitives, les cases ont des portes en bois grossièrement travaillées, la température est fraîche et on sent le besoin d’être plus clos. Le ravenal a disparu et le bois sert davantage. Les lambris, les planchers sont en pièces trouvées facilement dans la forêt voisine, et à peine travaillées. Nous recevons la visite du chef du village, qui fait restaurer de son mieux le lappa assez sale où nous devions coucher. Toute la nuit nous avons à lutter contre des rats énormes qui se promènent sur nous sans la moindre hésitation ; ils sentent nos provisions et rêvent bombance et festin ; c’est un sabbat qui nous tient éveillés toute la nuit ; on nous avait parlé de leur audace et on nous avait même dit à Tamatave qu’il leur arrivait de venir arracher aux fumeurs la pipe de la bouche. Leur insolence n’a pas été jusque-là pour nous ; mais ils nous ont laissé assez de dégoût et d’insomnie dans le souvenir pour que nous notions ce village d’une manière particulière. Ici commence un autre peuple : les hommes sont plus grêles, plus fins ; leurs cheveux sont ondés, leur teint est jaune, leur physionomie douce, passive. Nous sommes dans le pays des Bezonzones ; ce ne sont pas des Malais ; je les crois venus en général d’un mélange de sang malgache, mais avec des races conquérantes anciennes.

Le 17, nous nous mettons en route à 7 heures du matin ; le temps est beau et le soleil éclaire la forêt. La route se déboise, les collines sont en grande partie arides. La forêt reparaît une demi-heure avant d’arriver à Simoune, mais amoindrie et n’ayant plus le caractère grandiose de l’Alamazotra. Nous déjeunons au petit village de Simoune. À la grande joie des habitants, nous tuons quelques popanges. Ces oiseaux de proie y sont d’une audace étonnante ; ils viennent jusque sur le seuil des portes enlever les volailles et à chaque instant les femmes, les enfants poussent des cris pour les effaroucher. Le manque d’armes à feu les rend audacieux.

Nous quittons Simoune à midi. La route est triste ; nous ne rencontrons plus un arbre jusqu’à la plaine d’Ankaï. Des collines arides, quelques fonds marécageux et monotones, nulle trace d’habitation. À 3 heures, nous découvrons la plaine d’Ankaï. Le point de vue est magnifique. Après les défilés et les accidents de la route qu’on vient de parcourir, ce vaste espace où la vue n’a que des bornes lointaines impressionne et je comprends les cris d’enthousiasme de beaucoup de voyageurs arrivés à ce point de la route ; mais là doit s’arrêter l’admiration ; en somme, c’est un désert ; dans tous les sens elle est bornée par de grandes montagnes ; la vue s’étend au loin sans obstacle ; mais la plaine comme les monts qui l’enceignent ont un aspect terne, monotone ; les lieux habités y sont rares. À part le grand village de Mouramangue où nous arrivons, c’est un désert sans habitation. C’était grand jour de marché ; chaque jeudi tous les villages, même ceux d’Émirne, viennent vendre leurs produits à Mouramangue. On s’y donne rendez-vous de tous côtés pour y acheter et vendre les produits variés des régions éloignées ; c’est un point central. Le moufia et le ravenal ont disparu dans cette région ; des feuilles préparées pour être tissées y sont apportées en grande quantité. On y trouve aussi les poteries et les fers travaillés d’Émirne, les toiles, les bois à sagaye et à labour. En parcourant le marché, nous eûmes l’occasion de voir des hommes de toutes les provenances de la côte, de l’intérieur. Le rhum, le besabèse sont consommés en grande quantité, et à chaque pas on rencontre des hommes, des femmes qui sourient, vous tendent la main et lient conversation ; c’est jour de foire et de fête : l’ivresse est générale.

Après avoir stationné une heure à Mouramangue, nous reprîmes notre route. Nous n’avons plus d’obstacles, plus de fatigue : nos porteurs trottent dans des chemins plats, sablonneux, sans végétation, mais sans les accidents de terrains auxquels nous sommes habitués depuis notre départ. Au milieu de la plaine, nous rencontrons un assez vaste marais rempli de crocodiles ; la chasse y est fructueuse : des sarcelles, des canards sauvages s’offrent abondamment aux chasseurs. Le soir, nous couchons à Androcoubrac, petit village situé à l’extrémité de la plaine. Tout ce sol est composé de sable blanc quartzeux, de fonds marneux. En fait de végétation, on n’y voit qu’une herbe courte desséchée, quelques joncs dans les marais. L’aspect des habitants du village où nous nous arrêtons se ressent de ce milieu misérable ; ils sont grêles, ont la peau jaune avec les cheveux lisses ou ondés ; ils sont de la race des Bezonzones, douce, passive et facilement conquise, mais on y sent plus d’intelligence que dans les races noires de la côte. Leurs cases sont construites avec plus d’art et avec le sentiment de plus de besoin. On y trouve des portes qui ferment, des foyers, des couchettes ; s’ils habitaient un pays moins déshérité, ils progresseraient évidemment. Pour faire venir les cannes, le manioc, la patate dont ils se nourrissent, ils parquent leurs bœufs dans un certain espace pendant une année ; quand le terrain a été suffisamment fumé, ils parquent leurs bêtes dans un autre terrain et plantent dans l’endroit fumé et amélioré. Sans les déjections animales, ce sol de sable et de marne calcaire ne produit rien. L’eau y est rare et on n’en trouve guère que dans les marais. Cette plaine n’a donc pour elle que le point de vue d’arrivée. Ce qu’on en a écrit de merveilleux n’est qu’imaginaire.

Le 18, partis à 7 heures du matin d’Androcoubrac, nous traversâmes la rivière de Mangoure à 8 heures et demie ; cette rivière est peu large dans la saison sèche, mais elle devient considérable dans le temps des pluies. Le Mangoure est un des grands cours d’eau de Madagascar, et, après avoir traversé le centre de l’île, va se jeter sur la côte Est. Des voyageurs ont en vain essayé de le remonter : de nombreux rapides rendent le voyage impossible après quelques étapes. Après avoir passé le Mangoure, le terrain devient très-ferrugineux et on marche constamment sur des croûtes de pyrites et de roches rougeâtres, lourdes, dures, contenant presque exclusivement du fer oxydé. Nous gravissons des montagnes élevées et déboisées, puis nous descendons par un sentier accore, une pente vertigineuse à Ambodinifoudi. De là nous traversons une plaine assez étendue, accidentée et marécageuse. Nous nous embourbons à chaque instant dans des terrains humides à ferre glaise et préparée pour le riz. Des bœufs d’un assez bel aspect paissent çà et là ; ils sont plus beaux que ceux que nous avons rencontrés jusqu’ici. Le pâturage est meilleur, plus gras que sur la côte. À midi, nous sommes à Amboudinimangue, au pied des monts Angave et nous y déjeunons. Nous sommes arrivés aux frontières de l’Émirne et le pouvoir hova est ici exclusif ; les villages n’ont plus de chef indigène betsimsarak ou autre. Nous sommes dans la case d’une femme de rang élevé et qui se dit parente de la reine. Elle nous livre la chambre d’entrée où fermentent deux grandes jarres de besabèse ; nos marmites y boivent à même et vont à l’étage s’enivrer avec la princesse, tandis que nous déjeunons. Nous avons toutes les peines du monde à rallier notre monde au moment du départ ; le rhum et le besabèse bus chez notre hôtesse attachaient nos hommes à sa demeure. Le commandeur put enfin les rallier et à 4 heures nous étions en route.

Nous gravissons des montagnes difficiles, au milieu des roches, des ravins, de précipices effrayants ; nos porteurs ruissellent de sueur, sont essoufflés, mais vont toujours. Nous sommes dans un pays accidenté, boisé, à sentiers difficiles ; nous traversons une rivière délicieuse, encaissée au milieu de collines élevées, cachées par d’épaisses forêts. De nombreux oiseaux viennent se poser sur notre route : le mary, un grimpeur au plumage d’un bleu magnifique, mais dont le cri est rauque et désagréable, le cardinal, l’oiseau-mouche, des merles, tous viennent se poser presque sur nous.

À 6 heures, nous avons vaincu toutes les difficultés du chemin et nous nous arrêtons sur un plateau d’où nous avons un magnifique point de vue ; d’un côté, les forêts, les montagnes que nous venons de traverser ; de l’autre, l’Ankove qui apparaît avec ses collines dénudées et un horizon assez vaste. Ces collines rappellent celles du début de notre voyage. Nous ne tardons pas à arriver à Ankeramadine, premier village de l’Ankove que nous rencontrons ; il est assez peuplé, dans une jolie situation et renommé par les pommes de terre que produit le sol environnant. C’est le seul endroit à peu près où l’on récolte ce précieux tubercule qui est une rareté sur les tables de Madagascar.

Le 19, départ à 7 heures ; la matinée est très-froide, le brouillard est épais et mêlé d’une petite pluie fine ; l’air est tellement vif que nous sommes obligés de mettre pied à terre pour nous donner du mouvement et nous réchauffer. La route parcourt une série de mamelons très-rapprochés, arides, sans lieux habités ; à peine si, de loin en loin, on aperçoit quelques cases dans des fonds à rizières. Le sol est presque entièrement ferrugineux, rougeâtre ; nous passons par un terrain marneux, marécageux, où nos porteurs ont de la peine à marcher ; les pieds s’enfoncent constamment dans l’eau et la boue. À 10 heures, nous apercevons, à une certaine distance, des maisons assez nombreuses, des toits élevés, des constructions considérables en ruine ; tout nous annonce notre arrivée dans un lieu d’une importance exceptionnelle à laquelle nous ne sommes pas habitués depuis notre départ ; nous sommes à Soatsimanampiovana, l’ancienne habitation de M. Laborde. Cet établissement est bâti dans une enceinte de collines où coule une petite rivière, avec des lacs nombreux dont la surface lisse éclate au loin.

Une grande maison en bois, recouverte en chaume, entourée d’arbres à fleurs roses, le zahama, espèce de laurier, avec une enceinte à terre rouge, domine le sommet d’une colline. Nous arrivons à la porte extérieure et nous pénétrons dans la cour ; un ancien domestique du propriétaire, seul habitant aujourd’hui de cette grande demeure, nous reçoit au nom de son maître qui, averti de notre arrivée, avait fait tout préparer pour nous recevoir. On nous donne à chacun une chambre avec lit, table, chaise ; nos bagages sont déposés dans une grande salle au milieu, qui sert en même temps de salle à manger et de salon de réception. On ne saurait croire le bien-être qu’on éprouve en retrouvant le confortable, les objets usuels de chaque jour, après en avoir été privé pendant quelque temps. Nous allons manger sur une table, nous avons des fauteuils pour nous asseoir, un lit avec matelas pour nous coucher. Il était convenu que nous nous arrêterions chez M. Laborde pour attendre la réponse à l’annonce de notre arrivée et à la demande d’entrée dans la capitale. J’envoyai immédiatement un courrier à Tananarive avec une lettre pour le consul de France. Il faut 7 heures pour s’y rendre ; nous espérions bien avoir le lendemain la réponse qui devait nous permettre de nous mettre en route.

Nous étions à peine installés et un peu reposés que M. Poucet, le noir de confiance de la maison, entouré des domestiques, arriva avec deux énormes dindes et deux belles poules qu’on nous offrait comme cadeau de bienvenue au nom de M. Laborde ; nous remerciâmes comme à l’ordinaire à la mode malgache. Après le déjeuner, nous visitâmes la maison, ses dépendances, tous les environs. M. Poucet est un petit homme de peau très-noire, né à la côte d’Afrique et appartenant à M. Laborde depuis son enfance ; il parle bien français et fut pour nous un excellent cicerone. Il avait assisté à la création des lieux que nous voulions parcourir et pouvait nous donner des détails intéressants. La maison est grande, construite en beau bois, entourée de varangues ; elle est inhabitée depuis longtemps et on sent l’abandon et le délabrement de tous côtés. Des débris de treille, des moulins à moudre différent grains, une cuisine immense avec un foyer où se trouvent encore des marmites qui font présumer des festins dignes de l’antiquité homérique. Dans les chambres et le salon, des tableaux représentant les batailles de Napoléon, les scènes de Malek-Adel. En dehors de l’enceinte, de nombreuses dépendances, Soatsimanampiovana est entièrement la création de M. Laborde, sous le règne de Ranavalo Ire. Il en avait fait non-seulement une ville industrielle, mais encore un séjour de plaisirs et de fêtes. Sur une colline voisine de celle où se trouve la maison que nous habitons, on voit un grand village abandonné ainsi qu’un petit palais de plaisance pour la reine ; les officiers, les soldats, la suite, habitaient les cases qui l’entourent. Les toits sont enlevés pour la plupart et il ne reste plus que des murs en terre rouge. Dans la plaine, on aperçoit une jolie maison à étage ayant appartenu à Radama II, quand il n’était encore que prince, de grandes constructions, un grand canal de dérivation de la rivière dont l’eau faisait mouvoir de nombreuses roues. Ces maisons, ces bâtiments industriels faits avec les ressources exclusives du pays renfermaient une fonderie, une fabrique d’armes, de chaux, de tuiles, de verre, de poterie. Aujourd’hui, ce ne sont plus que de magnifiques ruines.

C’est en 1841 que M. Laborde créa ce vaste établissement ; des écussons surmontés d’une couronne à pointes divergentes portent ce millésime avec les noms de la reine et les initiales J. L. Pendant quelques années, la cour aimait à y séjourner : ce grand mouvement de l’industrie, dans un pays d’assez triste aspect, une nombreuse population, 5,000 ou 6,000 hommes, occupés à transporter les différents minerais, les bois, les fêtes répétées, tout concourait à donner de la vie à cette habitation aujourd’hui silencieuse et morte. M. Laborde, exilé en 1857, après la conspiration à laquelle il était accusé d’avoir pris part, fut obligé de tout laisser et quelques années ont suffi pour transformer en ruines ce monument de l’intelligence et de l’industrie d’un homme ; c’est avec tristesse qu’on parcourt ces belles constructions. Des aqueducs en granit conduisaient l’eau aux roues des usines ; la grande fonderie est entièrement construite en pierres granitiques de couleur grise ; elle est recouverte en tuiles ; les portes, les fenêtres sont cintrées avec un art qu’on ne trouve pas supérieur dans les pays civilisés. Parti jeune d’Europe, jeté par un naufrage sur la côte d’Afrique, M. Laborde, par les seuls efforts de son intelligence, aidé de quelques manuels, s’est fait architecte, ingénieur et par la force de sa volonté a pu communiquer à des hommes incultes l’adresse nécessaire pour l’aider à créer toutes les industries. Après le départ du créateur et promoteur, tout est tombé, et aujourd’hui on se demande si un siècle de vandalisme n’a pas passé sur ces ruines. Le sol de toute cette région est rouge, composé d’un tuf ocreux et de glaise tellement compacte qu’on en fait des murailles solides qui servent à la construction des maisons et de leur entourage. Les montagnes environnantes sont, à ce qu’il paraît, riches en minerais de fer et de cuivre. Le bois servait de combustible et comme il se trouvait très-éloigné, il fallait une légion d’esclaves ne recevant aucun salaire pour pouvoir construire et fabriquer sans se ruiner.

Sur un coteau voisin de la demeure royale est le tombeau du frère de M. Laborde, monument en granit quartzeux, carré, haut de 3 mètres au moins, sur 4 de côtés et surmonté d’une colonne et d’un paratonnerre. Du côté opposé, sur la rive gauche de la rivière, le tombeau de Rainesoha, grand’mère de Radama, et de quelques parents de la reine. La chasse est abondante au milieu de tous ces lacs ; des pluviers, des canards, des sarcelles, des hérons, se présentent par bandes nombreuses. Non loin de l’habitation de M. Laborde, et caché par des collines, se trouve un lac magnifique, agrandi et arrangé pour la conservation des eaux à l’époque de la sécheresse, afin que les usines ne pussent jamais chômer.

Après une journée de fatigues, de promenades et un dîner copieux en gibiers variés, nous nous couchâmes avec bonheur dans nos lits. Il fallut se bien couvrir, car il faisait froid. À quatre heures du matin, on vint me réveiller pour m’annoncer que M. Laborde m’adressait une lettre en réponse à la mienne, par un de ses officiers. Je ne me réveillai pas sans peine ; M. Laborde m’annonçait que nous pouvions nous mettre en route et faire notre entrée à la capitale le lendemain 20. Des ordres étaient donnés aux postes pour qu’on nous laissât passer.

Le 20, départ à 6 heures. Le temps est froid, brumeux, humide ; la route s’améliore et présente des traces plus régulières ; elle circule toujours au milieu de collines arides et rapprochées. Après deux heures de marche, nous arrivons au village d’Ambatoumanga (montagne bleue), situé sur un sommet granitique, entouré de fossés et de palissades. Une jolie construction en bois, à étage, domine toutes les autres ; c’est le premier type d’architecture de haute classe qui s’offre à nous. C’est gracieux, léger et rappelle le style chinois. De près, le désenchantement survient bien vite : cette maison tombe en ruine, est d’une saleté complète ; elle est habitée par un 14e ou 15e honneur, parent de la famille royale : nous demandons à lui faire visite. Dans la salle d’entrée, des femmes sont étendues par terre, sur des nattes ; au fond, un buffet noir et crasseux avec quelques plats et assiettes mêlés à des bibles anglaises de toutes grandeurs. Le maître, sur notre invitation, sort d’une chambre voisine et se présente à nous ; il est à moitié ivre, a l’air abruti ; il ne parle ni anglais ni français. À l’aide d’un interprète, nous échangeons quelques mots. Il a l’air de mauvaise humeur et n’a rien à nous faire voir ; nous nous quittons en nous donnant la poignée de main d’usage. En sortant de cette demeure, je fais la rencontre d’un homme de mine superbe, vêtu d’un lamba blanc et d’un chapeau de paille à larges bords ; sa peau est assez brune, sa pose majestueuse, sa figure est large avec de grands yeux, un nez presque aquilin, une tête bien conformée, enfin un type qu’aucune race supérieure n’aurait renié. C’était un officier appartenant à la maison ou à la famille du 15e honneur. Nous causâmes quelques instants, à l’aide d’un de mes porteurs ; cet homme me parut très-intelligent et de manières nobles ; ce n’était pas un type malais, pas plus que le maître du palais en ruine ; il me rappelait les beaux types juifs des tableaux de Vernet. Tout proche du village, on voit un tombeau dans le genre de celui du frère de M. Laborde, placé sur un énorme bloc de granit à angles arrondis. Ce tombeau renferme les restes d’un Radama appartenant à la famille royale.

La route traverse sur un pont grossier un fossé profond et descend par une pente rapide pour remonter comme toujours. Le pays continue à être d’un aspect triste, mais on sent un peuple différent de celui que nous venons de quitter ; on sent aussi l’approche d’un grand centre. Les villages sont plus nombreux et situés sur le flanc ou au sommet des collines. Ils présentent une construction particulière : les murs sont en terre rouge ou brune, les toits aigus sont recouverts de chaume avec de très-petites ouvertures. Ils sont tous entourés d’un mur en terre tassée et durcie et d’un fossé plus ou moins profond. Le riz est cultivé avec un soin et des détails qui annoncent un peuple moins passif, une civilisation relative plus marquée. Le moindre filet d’eau suintant entre deux collines est employé à malaxer la glaise, le tuf ou la marne pour y planter le riz. Ces étages de rizières d’un vert tendre entre deux collines arides sont d’un aspect charmant et reposent agréablement la vue au milieu de cette nature triste, désolée. La route est généralement moins mauvaise ; on voit que le gouvernement hova commence à se sentir en sûreté derrière tous les obstacles qu’on rencontre jusqu’ici. Il se sent tout à fait chez lui derrière ces montagnes difficiles à franchir. Le sol est partout granitique et ferrugineux, le quartz est moins pur, moins abondant. Nous sommes au centre de l’Ankove, pays à l’abri des invasions, et on le sent à la sécurité des habitants, dont les demeures s’accumulent de plus en plus à mesure que nous avançons. La population est plus dense, la culture plus soignée. Des bœufs, des moutons à grosse queue paissent dans les fonds à rizières. Enfin nous arrivons sur une hauteur d’où nous découvrons Tananarive ; nos hommes poussent un cri de joie : Tananarive ! Tananarive ! Nous apercevons le grand palais qui se détache d’une manière très-nette sur le sommet d’une arête de montagne élevée ; d’autres palais de même style, mais beaucoup moins considérables, se voient à côté, et sur les flancs de la montagne une véritable ruche de cases de couleur sombre. À l’une des extrémités, un clocher en pierres jaunes se détache d’une manière gracieuse en forme de pyramide ; c’est un temple méthodiste. Il semble, de là où nous sommes, que nous n’avons plus qu’à marcher une heure pour atteindre les bases du rocher ; il nous faut encore trois heures.

Cependant la route est moins accidentée, mais elle fait encore de nombreux détours au milieu de collines plus espacées que celles que nous venons de parcourir. Peu à peu, nous distinguons les vallons couverts de cultures : riz, cannes à sucre, manioc, patates. Les villages sont considérables et se touchent presque. Nous passons à côté d’un pont délabré ; à peine s’il en reste une arche : on le laisse tomber en ruine. Le Malgache préfère passer dans l’eau quand il n’a pas à craindre les crocodiles. Ici on n’en voit que rarement ; le froid les empêche de vivre dans les eaux de cette région élevée. La route prend un caractère plus régulier ; de nombreux tombeaux la bordent de chaque côté : ce sont des carrés revêtus d’une grande pierre plate en granit, en grès ou crépis avec de la terre glaise et de la chaux ; cela rappelle les anciennes voies romaines. Nous approchons, et après avoir gravi un ravin effondré qui est pourtant une rue, nous arrivons à une porte grossière où des soldats nu-pieds et en chemise montent la garde. On nous laisse entrer sans nous rien dire. De nombreuses cases en terre couvertes en paille sont accumulées les unes à côté des autres ; une nombreuse population va et vient au milieu de ce chaos de constructions, de rochers et de ruelles. Nos porteurs peuvent cependant nous tenir sur leurs épaules malgré les difficultés de ces sentiers impossibles, au milieu de ces cases sales et délabrées ; nous n’avions jamais parcouru des chemins plus détestables. Enfin nous débouchons sur une place irrégulière où se tient un marché. C’est la place d’Andohalo et on nous montre à l’extrémité opposée la demeure de M. Laborde, où nous arrivons à une heure.

M. Laborde et son neveu, M. Campan, nous reçurent très-courtoisement. Le déjeuner était servi et on nous attendait. Nous entrons dans une assez grande maison en bois, recouverte en tôle galvanisée ; nous échangeons des nouvelles, faisons un peu connaissance. Après un repas copieux et avoir remis à un autre moment la suite de notre conversation que nous avions de la peine à suspendre, M. Laborde nous fit conduire dans les chambres qu’on avait préparées pour nous dans un pavillon voisin. Nous allâmes nous reposer un peu et surtout faire une toilette un peu plus complète que celle à laquelle nous étions réduits depuis dix jours. L’inaction était impossible ; nous étions à Tananarive, le but de notre voyage ; nous allions voir par nous-mêmes des lieux si étranges dont on nous avait parlé tant de fois et de tant de manières. Nous ne restâmes pas longtemps dans nos chambres ; il fallut se mettre de suite eu mouvement.
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